Il y avait quinze jours que le fils du respectable M. Martin était
à Paris. L'emploi de son temps variait dans la journée, mais le
soir il allait invariablement au spectacle.
Pour connaître les différents genres de la scène française, il
avait résolu de visiter tous les théâtres de la capitale, en
commençant par les plus éloignés.
Le premier qui eut sa visite fut celui des _Délassements
comiques_, qui, ce soir-là, donnait une _revue_ de l'année, pièce
féerique en quatorze tableaux. Eusèbe ne comprit rien à ce défilé
bizarre et rentra fort triste en son logis.
Le lendemain, il fut aux _Folies dramatiques_, où l'on donnait
encore une _revue_. Il n'attendit pas la fin et retourna chez lui
plus navré que la veille. Il avait encore moins compris.
Le troisième soir, comme il pleuvait, il entra aux _Variétés_, où
il se retrouva en pleine _revue_. Cette fois, il pensa en perdre
la tête.
--Ah! se disait-il, je suis l'être le plus ignorant du monde,
le plus mal organisé, ou tous ces comédiens et ceux qui les
écoutent sont fous. Pourquoi se peignent-ils le visage comme des
Indiens? Pourquoi ont-ils des costumes qui n'appartiennent à aucun
peuple? Pourquoi le public rit-il à gorge déployée en les voyant
berner un vieillard ridicule? et pourquoi les applaudit-il si
fort lorsqu'ils prononcent quelques mots à deux sens? Pourquoi
chantent-ils à propos de rien et à propos de tout, et comment
se fait-il qu'ils parlent ma langue maternelle et que je ne les
comprenne pas? Je ne reviendrai plus.
Le lendemain, il revint pourtant se disant que peut-être tous les
théâtres n'étaient pas de même.
Il passa cinq heures à la _Gaîté_ à écouter l'histoire d'un enfant
perdu. Autant le jour suivant à l'_Ambigu_, à entendre celle
d'un enfant trouvé. Plus tard, à la _Porte-Saint-Martin_, il eut
l'immense satisfaction de voir d'un seul coup un enfant perdu et
retrouvé, trouvé, puis reperdu, et encore retrouvé.
Aux _Français_, à l'_Odéon_, au _Gymnase_, au _Vaudeville_,
au _Palais-Royal_, il vit la même pièce sous quinze formes
différentes: un jeune homme voulait épouser une jeune fille, et
malgré mille obstacles, il finissait par arriver à son but.
--Quand j'en aurai vu marier deux douzaines, se dit Eusèbe, je
garderai mon argent.