La chambre que Mme Morin donna à Eusèbe, tout le monde l'a
habitée. Sise au quatrième étage, elle renferme un lit en acajou,
une commode ornementée de morceaux de cuivre, un bureau, une
table, une causeuse, deux fauteuils, deux chaises, le tout en
damas jadis rouge ou grenat pareil aux rideaux de la fenêtre,
mais plus terne. Une pendule en zinc et trois tableaux: une Diane
chasseresse gravée sur acier; un mélange d'huile et de couleur
ayant la prétention de représenter un brigand calabrais; enfin
une lithographie portant cette légende nécessaire: _Entrée du port
de Buenos-Ayres_.
La plus belle pièce de la Capelette était le salon. Jamais la
cire n'avait eu de contact avec le plancher; de grands rideaux
de calicot mi-parties jaune et blanc se croisaient contre les
fenêtres; une table de noyer, un meuble en velours qui faisait
regretter que Louis le Grand ait signé la fameuse paix d'Utrecht,
était, avec une pendule en albâtre, les seuls ornements de ce
lieu, où, du reste, jamais on ne recevait d'étrangers.
En procédant par comparaison, le Limousin trouva sa nouvelle
demeure splendide.
--Voilà, pensa-t-il, ce qu'on nomme le confortable! c'est un
des bienfaits de la civilisation; mais il pousse à la mollesse,
qui réduit l'homme le plus fort, mieux que ne saurait le faire
l'adversité!
Après cette sage réflexion inspirée par les conseils de Mentor à
Télémaque, Eusèbe se coucha. Si sa fatigue eût été moins grande,
il aurait bien vite compris que les matelas de son lit n'avaient
rien de commun avec les moelleux gazons de l'île de Calypso.
Le brave garçon ferma les paupières et pensa à son père qui devait
dormir profondément. Il se vit partant de la Capelette. Tous les
petits événements de son voyage se retracèrent à son esprit. Il
se réjouit d'avoir rencontré Lansade, trouva que Mme Morin était
une excellente femme, et lui voua une reconnaissance éternelle.
Cependant il se demanda pourquoi cette Parisienne avait écrit sur
son livre qu'il était chasseur de profession. Il songeait aussi à
l'embarras du marchand de porcelaine, fermant sa boutique et ne
sachant pas, après trente ans, reconnaître quel était le volet
qui devait être placé le premier. Cela l'amena à penser à la
sagacité des sauvages qui, au milieu d'une forêt, reconnaissent
à la manière dont un brin d'herbe se trouve courbé quel est
l'ennemi qu'ils ont à redouter... Il chercha de quel côté était la
supériorité et il s'endormit sans avoir trouvé.
X
Le lendemain, à cinq heures du matin, Eusèbe s'éveillait tout
surpris de ne point voir des poutres saillir dans le plafond, ni
son fusil pendu au mur, ni les trois coloquintes qui ornaient
sa cheminée. Une seconde lui suffit pour reprendre ses esprits.
Prompt comme l'éclair, il sauta de son lit et fut ouvrir la
fenêtre.
--Voilà Paris! s'écria-t-il, la ville par excellence, qui tient la
tête du monde, la ville aux mille palais, aux...
Il s'arrêta. Un silence profond régnait dans la rue. Un balayeur
attardé troublait seul du bruit de ses pas le calme de la ville
endormie. Le jeune homme cherchait les mille palais, et ses yeux
étonnés n'apercevaient que des cheminées en briques et en poterie.
Il referma sa fenêtre et passa son pantalon.
* * * * *
_A mistress_ Héléna Fitz-Gérald
_Victoria Cottage_,
A Funchal (_Iles Madère_).
Je vous demande tout à fait pardon, madame, à vous qui m'avez
promis de lire ce volume--je ne dis pas ce livre--d'avoir osé
y écrire le vilain mot qui termine le dixième chapitre. Je ne
pouvais cependant faire autrement. Permettez-moi de m'expliquer.
Vous me condamnerez ensuite si vous voulez.
Le peuple chinois, qui est bien le peuple le plus ridicule du
monde, peut-être parce qu'il est le plus vieux, a trouvé le
moyen, tout en empêchant les étrangers d'entrer dans ses murs, de
répandre dans tout le globe une infinité de produits désastreux.
Ce peuple absurde n'avait, il faut en convenir, qu'une mission
à accomplir sur terre: cultiver le thé et fabriquer des tasses
dans lesquelles on puisse le boire. Trompant les desseins de la
Providence, il nous a saturé d'un tas de petits monstres verts et
bleus, d'ivoire ciselé, de laque, de nankin, de savon triangulaire
et d'allumettes odoriférantes. Cela est-il vrai, oui ou non? Eh
bien, j'aurais pardonné les potiches, les magots, la laque, cette
espèce de cire à cacheter les lettres écrites à l'encre de Chine,
l'étoffe jaune, les allumettes, le savon à écorcher; j'aurais
tout pardonné à ces brutes qui tuent nos prêtres et jettent leurs
enfants dans les ruisseaux, s'ils n'avaient pas inventé les
proverbes.
Oh! les proverbes! mistress Héléna, vous ne savez pas ce que
c'est, je vous assure. Figurez-vous les choses du monde les plus
sottes et les plus ennuyeuses, et vous n'approcherez pas.
Imaginez sept ou huit mille pensées décousues et se contredisant
toutes, imprimées en caractères honteux de servir une si triste
cause, sur du papier à chandelles, et vous aurez une faible idée
de ce que nous autres Français, nous appelons la _Sagesse des
Nations_.
Ouvrez la première page, vous y lirez les phrases que voici:
«Il ne faut jamais courir deux lièvres à la fois.»
«Il faut toujours avoir deux cordes à son arc.»
«Il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on peut faire la
veille.»
«Le sage remue sa langue sept fois avant de parler.»
«Faute d'un moine l'abbaye ne manque pas.»
«La mort d'un ciron fait un vide dans l'univers.»
«Les paroles s'envolent, les écrits restent.»
Voilà, chère madame, les échantillons les plus profonds de cette
profonde sagesse.
Ne trouvez-vous pas qu'il est bien ingénieux de mettre deux
cordes à son arc pour courir un seul lièvre? Ne conviendrez-vous
pas que si l'on remuait sa langue sept fois avant de parler, il
faudrait remettre à six mois ce qu'on peut faire tout de suite?
Un sot, retournât-il sept fois sa langue, finirait toujours par
dire une bêtise. Si les paroles ne s'envolaient pas, on n'aurait
point besoin d'écrire. Si la mort d'un ciron fait un vide dans
l'univers, celle d'un moine peut bien, sans comparaison, en faire
un dans une abbaye?
Un jour, c'était hier, je résolus,--pour cette fois seulement,--de
me métamorphoser en penseur et de découdre d'un coup de pied cet
habit d'arlequin qu'on a posé sur l'échine de la morale et de le
remplacer par un conseil unique donné aux hommes. Ce conseil le
voici:
«Grands de la terre, heureux du jour, et vous les humbles et les
ignorés, employez chaque matin une heure à passer votre pantalon.»
Bon, voilà que j'ai encore écrit ce vilain mot; que voulez-vous,
mistress Hélène, il le fallait! Il le fallait, parce que c'est
pendant que l'homme se livre à cette occupation--utile, après
tout,--que le sort de sa journée se décide, et qu'est-ce que la
vie, je vous prie, sinon une journée qui recommence tous les
matins?
C'est pendant cet instant où l'homme quitte la nature pour entrer
dans la civilisation, représentée par deux fourreaux de drap,
qu'il complote toutes ses noirceurs, c'est pendant cette seconde
qu'il se dit:
«J'irai voir Jeanne à trois heures.
»J'achèterai du Mobilier.
»Je ne prêterai pas les vingt-cinq louis que Dubief me demande.
»Si je pouvais repasser mes actions de *** à Mongoville!
»Si je faisais un procès à Tournade?
»Ma belle-mère a tort; elle se mêle de ce qui ne la regarde pas.
»J'ai envie de changer mon coupé.»
Si, au lieu de rester une seconde pour se transformer, l'homme
mettait une heure, il aurait tout le temps nécessaire pour
réfléchir:
Qu'il aurait tort d'aller voir Jeanne qui le ruine; que d'ailleurs
sa femme est charmante et mille fois plus belle et plus
spirituelle que Jeanne, qui est une grue, qui se peint le visage;
Qu'il aurait tort d'acheter du Mobilier, parce que s'il est vrai
que le Mobilier hausse quelquefois, il est vrai aussi qu'il baisse
souvent;
Qu'il aurait tort de ne pas prêter vingt-cinq louis à Dubief, qui
est un honnête garçon qui lui a rendu des services;
Qu'il aurait tort de repasser ses mauvaises actions de trois
étoiles à Mongoville, ce qui serait un vol;
Qu'il aurait tort de faire un procès à Tournade, parce que les
gens de justice, huissiers et autres avoués en profiteraient
seuls; puis Tournade a de la famille, que diable!
Qu'il aurait tort de faire une scène à sa belle-mère, parce
qu'enfin une mère a bien un peu le droit de se mêler des affaires
de sa fille;
Qu'il aurait tort de changer sa voiture, parce que si le malheur
voulait qu'il fasse faillite, ce qui pourrait bien lui arriver,
ses créanciers lui reprocheraient amèrement son luxe.
Toutes ces réflexions faites, il passerait son habit, et tout
irait pour le mieux dans la vie de ce galant homme et de ses
semblables qui agiraient comme lui.
Vous voyez, mistress, que devant un si immense résultat, l'emploi
d'un mot inconvenant est une bien petite affaire, et que vous ne
sauriez me refuser votre pardon.
Vous allez me dire que ce conseil, cet avis, cet aphorisme auquel
je voudrais donner force de loi, ne concernant que les hommes,
vous déclarez vous en laver les mains. Attendez, j'ai aussi à
donner aux femmes un conseil auquel j'attache peut-être plus
d'importance encore qu'à l'autre, bien que les résultats ne
doivent pas être les mêmes.
Aux femmes je dirai:
«Ne portez jamais de pantalons.»--Bon, encore ce maudit
mot!--Cette fois ce n'est pas ma faute, je l'ai écrit avec
préméditation.
Agréez, etc.