IX

La chambre que Mme Morin donna à Eusèbe, tout le monde l'a

habitée. Sise au quatrième étage, elle renferme un lit en acajou,

une commode ornementée de morceaux de cuivre, un bureau, une

table, une causeuse, deux fauteuils, deux chaises, le tout en

damas jadis rouge ou grenat pareil aux rideaux de la fenêtre,

mais plus terne. Une pendule en zinc et trois tableaux: une Diane

chasseresse gravée sur acier; un mélange d'huile et de couleur

ayant la prétention de représenter un brigand calabrais; enfin

une lithographie portant cette légende nécessaire: _Entrée du port

de Buenos-Ayres_.

La plus belle pièce de la Capelette était le salon. Jamais la

cire n'avait eu de contact avec le plancher; de grands rideaux

de calicot mi-parties jaune et blanc se croisaient contre les

fenêtres; une table de noyer, un meuble en velours qui faisait

regretter que Louis le Grand ait signé la fameuse paix d'Utrecht,

était, avec une pendule en albâtre, les seuls ornements de ce

lieu, où, du reste, jamais on ne recevait d'étrangers.

En procédant par comparaison, le Limousin trouva sa nouvelle

demeure splendide.

--Voilà, pensa-t-il, ce qu'on nomme le confortable! c'est un

des bienfaits de la civilisation; mais il pousse à la mollesse,

qui réduit l'homme le plus fort, mieux que ne saurait le faire

l'adversité!

Après cette sage réflexion inspirée par les conseils de Mentor à

Télémaque, Eusèbe se coucha. Si sa fatigue eût été moins grande,

il aurait bien vite compris que les matelas de son lit n'avaient

rien de commun avec les moelleux gazons de l'île de Calypso.

Le brave garçon ferma les paupières et pensa à son père qui devait

dormir profondément. Il se vit partant de la Capelette. Tous les

petits événements de son voyage se retracèrent à son esprit. Il

se réjouit d'avoir rencontré Lansade, trouva que Mme Morin était

une excellente femme, et lui voua une reconnaissance éternelle.

Cependant il se demanda pourquoi cette Parisienne avait écrit sur

son livre qu'il était chasseur de profession. Il songeait aussi à

l'embarras du marchand de porcelaine, fermant sa boutique et ne

sachant pas, après trente ans, reconnaître quel était le volet

qui devait être placé le premier. Cela l'amena à penser à la

sagacité des sauvages qui, au milieu d'une forêt, reconnaissent

à la manière dont un brin d'herbe se trouve courbé quel est

l'ennemi qu'ils ont à redouter... Il chercha de quel côté était la

supériorité et il s'endormit sans avoir trouvé.

X

Le lendemain, à cinq heures du matin, Eusèbe s'éveillait tout

surpris de ne point voir des poutres saillir dans le plafond, ni

son fusil pendu au mur, ni les trois coloquintes qui ornaient

sa cheminée. Une seconde lui suffit pour reprendre ses esprits.

Prompt comme l'éclair, il sauta de son lit et fut ouvrir la

fenêtre.

--Voilà Paris! s'écria-t-il, la ville par excellence, qui tient la

tête du monde, la ville aux mille palais, aux...

Il s'arrêta. Un silence profond régnait dans la rue. Un balayeur

attardé troublait seul du bruit de ses pas le calme de la ville

endormie. Le jeune homme cherchait les mille palais, et ses yeux

étonnés n'apercevaient que des cheminées en briques et en poterie.

Il referma sa fenêtre et passa son pantalon.

* * * * *

_A mistress_ Héléna Fitz-Gérald

_Victoria Cottage_,

A Funchal (_Iles Madère_).

Je vous demande tout à fait pardon, madame, à vous qui m'avez

promis de lire ce volume--je ne dis pas ce livre--d'avoir osé

y écrire le vilain mot qui termine le dixième chapitre. Je ne

pouvais cependant faire autrement. Permettez-moi de m'expliquer.

Vous me condamnerez ensuite si vous voulez.

Le peuple chinois, qui est bien le peuple le plus ridicule du

monde, peut-être parce qu'il est le plus vieux, a trouvé le

moyen, tout en empêchant les étrangers d'entrer dans ses murs, de

répandre dans tout le globe une infinité de produits désastreux.

Ce peuple absurde n'avait, il faut en convenir, qu'une mission

à accomplir sur terre: cultiver le thé et fabriquer des tasses

dans lesquelles on puisse le boire. Trompant les desseins de la

Providence, il nous a saturé d'un tas de petits monstres verts et

bleus, d'ivoire ciselé, de laque, de nankin, de savon triangulaire

et d'allumettes odoriférantes. Cela est-il vrai, oui ou non? Eh

bien, j'aurais pardonné les potiches, les magots, la laque, cette

espèce de cire à cacheter les lettres écrites à l'encre de Chine,

l'étoffe jaune, les allumettes, le savon à écorcher; j'aurais

tout pardonné à ces brutes qui tuent nos prêtres et jettent leurs

enfants dans les ruisseaux, s'ils n'avaient pas inventé les

proverbes.

Oh! les proverbes! mistress Héléna, vous ne savez pas ce que

c'est, je vous assure. Figurez-vous les choses du monde les plus

sottes et les plus ennuyeuses, et vous n'approcherez pas.

Imaginez sept ou huit mille pensées décousues et se contredisant

toutes, imprimées en caractères honteux de servir une si triste

cause, sur du papier à chandelles, et vous aurez une faible idée

de ce que nous autres Français, nous appelons la _Sagesse des

Nations_.

Ouvrez la première page, vous y lirez les phrases que voici:

«Il ne faut jamais courir deux lièvres à la fois.»

«Il faut toujours avoir deux cordes à son arc.»

«Il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on peut faire la

veille.»

«Le sage remue sa langue sept fois avant de parler.»

«Faute d'un moine l'abbaye ne manque pas.»

«La mort d'un ciron fait un vide dans l'univers.»

«Les paroles s'envolent, les écrits restent.»

Voilà, chère madame, les échantillons les plus profonds de cette

profonde sagesse.

Ne trouvez-vous pas qu'il est bien ingénieux de mettre deux

cordes à son arc pour courir un seul lièvre? Ne conviendrez-vous

pas que si l'on remuait sa langue sept fois avant de parler, il

faudrait remettre à six mois ce qu'on peut faire tout de suite?

Un sot, retournât-il sept fois sa langue, finirait toujours par

dire une bêtise. Si les paroles ne s'envolaient pas, on n'aurait

point besoin d'écrire. Si la mort d'un ciron fait un vide dans

l'univers, celle d'un moine peut bien, sans comparaison, en faire

un dans une abbaye?

Un jour, c'était hier, je résolus,--pour cette fois seulement,--de

me métamorphoser en penseur et de découdre d'un coup de pied cet

habit d'arlequin qu'on a posé sur l'échine de la morale et de le

remplacer par un conseil unique donné aux hommes. Ce conseil le

voici:

«Grands de la terre, heureux du jour, et vous les humbles et les

ignorés, employez chaque matin une heure à passer votre pantalon.»

Bon, voilà que j'ai encore écrit ce vilain mot; que voulez-vous,

mistress Hélène, il le fallait! Il le fallait, parce que c'est

pendant que l'homme se livre à cette occupation--utile, après

tout,--que le sort de sa journée se décide, et qu'est-ce que la

vie, je vous prie, sinon une journée qui recommence tous les

matins?

C'est pendant cet instant où l'homme quitte la nature pour entrer

dans la civilisation, représentée par deux fourreaux de drap,

qu'il complote toutes ses noirceurs, c'est pendant cette seconde

qu'il se dit:

«J'irai voir Jeanne à trois heures.

»J'achèterai du Mobilier.

»Je ne prêterai pas les vingt-cinq louis que Dubief me demande.

»Si je pouvais repasser mes actions de *** à Mongoville!

»Si je faisais un procès à Tournade?

»Ma belle-mère a tort; elle se mêle de ce qui ne la regarde pas.

»J'ai envie de changer mon coupé.»

Si, au lieu de rester une seconde pour se transformer, l'homme

mettait une heure, il aurait tout le temps nécessaire pour

réfléchir:

Qu'il aurait tort d'aller voir Jeanne qui le ruine; que d'ailleurs

sa femme est charmante et mille fois plus belle et plus

spirituelle que Jeanne, qui est une grue, qui se peint le visage;

Qu'il aurait tort d'acheter du Mobilier, parce que s'il est vrai

que le Mobilier hausse quelquefois, il est vrai aussi qu'il baisse

souvent;

Qu'il aurait tort de ne pas prêter vingt-cinq louis à Dubief, qui

est un honnête garçon qui lui a rendu des services;

Qu'il aurait tort de repasser ses mauvaises actions de trois

étoiles à Mongoville, ce qui serait un vol;

Qu'il aurait tort de faire un procès à Tournade, parce que les

gens de justice, huissiers et autres avoués en profiteraient

seuls; puis Tournade a de la famille, que diable!

Qu'il aurait tort de faire une scène à sa belle-mère, parce

qu'enfin une mère a bien un peu le droit de se mêler des affaires

de sa fille;

Qu'il aurait tort de changer sa voiture, parce que si le malheur

voulait qu'il fasse faillite, ce qui pourrait bien lui arriver,

ses créanciers lui reprocheraient amèrement son luxe.

Toutes ces réflexions faites, il passerait son habit, et tout

irait pour le mieux dans la vie de ce galant homme et de ses

semblables qui agiraient comme lui.

Vous voyez, mistress, que devant un si immense résultat, l'emploi

d'un mot inconvenant est une bien petite affaire, et que vous ne

sauriez me refuser votre pardon.

Vous allez me dire que ce conseil, cet avis, cet aphorisme auquel

je voudrais donner force de loi, ne concernant que les hommes,

vous déclarez vous en laver les mains. Attendez, j'ai aussi à

donner aux femmes un conseil auquel j'attache peut-être plus

d'importance encore qu'à l'autre, bien que les résultats ne

doivent pas être les mêmes.

Aux femmes je dirai:

«Ne portez jamais de pantalons.»--Bon, encore ce maudit

mot!--Cette fois ce n'est pas ma faute, je l'ai écrit avec

préméditation.

Agréez, etc.

La bêtise humaine (Eusèbe Martin) · 第 22 / 103 题