Eusèbe, plongé dans ses réflexions, marcha près de deux heures,
regardant à droite et à gauche sans trop bien voir. Le hasard
l'avait conduit sur la place de la Bastille: son étonnement fut
grand lorsqu'il jeta les yeux sur la colonne de Juillet. Cette
immense tour de bronze l'étonnait, il ne pouvait se rendre compte
de son utilité; il eût volontiers demandé à un passant quelques
renseignements, mais il se souvint que ses questions ne lui
réussissaient pas. Il s'approcha et examina attentivement les
inscriptions.
--Voilà qui est singulier, pensa-t-il, on élève des monuments à la
mémoire des citoyens morts pour la liberté; est-il possible qu'en
1830, époque peu éloignée de la nôtre, il ait pu se trouver en
France, au cœur de la civilisation, des gens voulant attenter à la
liberté? ceci me paraîtrait invraisemblable si ce n'était gravé
là. Quels esprits chagrins et abandonnés de Dieu ont pu songer à
ravir la liberté de l'homme, c'est-à-dire son seul bien? Il y a là
un événement insolite que je saurai un jour en lisant les auteurs
qui ont écrit touchant les choses de l'histoire.
Eusèbe cessa de penser à la liberté des peuples, parce qu'il
avait faim. La faim est aux bons instincts ce que l'araignée est
aux mouches. Il marcha le nez au vent, espérant voir une plaque
de tôle se balançant dans l'espace, et portant cette fallacieuse
légende: _ici l'on donne à boire et à manger_, comme il en avait
vu sur les routes; il commençait à désespérer de rencontrer ce
qu'il cherchait, lorsque le mot magique _dîner_, frappa ses
regards. Alors, il se prit à considérer la façade bénie où ce mot
se trouvait dix fois répété, et il lut: