_Dîners à 2 francs; déjeuners à 1 franc 25._
Il s'élança vers la porte, mais entra humblement, et fut s'asseoir
à la table la plus voisine de la fenêtre, afin de satisfaire en
même temps son estomac et sa curiosité.
--Que servirai-je à monsieur? lui demanda un garçon.
--Ce que vous voudrez, répondit Eusèbe Martin; élevé à la
campagne, je ne suis pas difficile.
--Monsieur veut-il, après le potage, un filet sauté madère?
--Comme il vous plaira.
--Moi, monsieur, ça m'est égal, si vous préférez un rognon sauté?
--Je n'ai pas de préférence.
--Un foie de veau bourgeoise?
--Cela m'est indifférent.
--Moi aussi; nous avons encore, biftecks, côtelettes, fricandeau
chicorée, noix de veau à l'oseille, fricassée de poulet, civet
de lièvre, perdrix aux choux, choucroute garnie, vol-au-vent
financière, abatis, chapon au riz, bœuf mode, poulet rôti, gigot?
Dans cette kyrielle de mots que le garçon avait déroulé avec une
incomparable vélocité, le jeune Martin n'en avait retenu qu'un, et
s'y était cramponné.
--Donnez-moi une côtelette, dit-il.
--Comment la désirez-vous? Voulez-vous une côtelette nature,
panée, à la soubise, sauce-Robert, aux pommes frites ou sautées,
saignante ou grillée?
--Au diable! s'écria Eusèbe, je la veux sur le gril.
--Côtelette nature, bien monsieur, dit le garçon. Et il se mit à
crier: chef! une côte nature, une!
--Voici un domestique bizarre, se dit le jeune homme; et il se mit
à manger avec son appétit de vingt ans. Après la côtelette, le
garçon essaya de reprendre sa nomenclature, mais Eusèbe l'arrêta.
--Donnez-moi, lui dit-il une autre côtelette?
--Vous ne préférez pas un saumon sauce aux câpres, une truite de
rivière, une écrevisse bordelaise, une barbue fines herbes, une
sole normande, une...
--Je préfère une autre côtelette.
--Très-bien, monsieur. Chef! une côtelette nature, une!
--Le chef est sourd certainement, pensa Eusèbe; c'est une
infirmité désagréable pour lui et pour les autres. Après la
seconde côtelette, Eusèbe en demanda une troisième, puis un
morceau de fromage. Pendant qu'il grignotait son dernier croûton
de pain en buvant un verre d'eau, un grand mouvement se fit dans
l'établissement; tous les consommateurs se mirent aux fenêtres.
Le provincial qui flairait quelque bonne curiosité, regarda
attentivement. Son espoir fut trompé, rien d'extraordinaire ne
frappa d'abord sa vue; des piétons, des voitures, et voilà tout.
Cependant, un fourgon hermétiquement fermé et escorté par quatre
gendarmes, attira son attention. Le fourgon passé, chacun se remit
en place, et les conversations devinrent bruyantes.
--C'est malheureux sans doute, disait un gros monsieur à cravate
blanche; mais on ne saurait trop punir l'anarchie ni saper le
désordre dans sa base primitive et permanente.
--Pauvres gens! disait une jeune femme; ils ont des sœurs et des
mères qui pleurent!
--Et des maîtresses, ajouta avec amertume un consommateur dont la
petite vérole avait ravagé les traits.
La jeune femme se tourna vers lui et le regardant fixement, elle
répondit:
--Oui, monsieur, ils ont des maîtresses.
--Pauvres gens! ils ne reverront peut-être plus leur pays.
--La vie est longue.
--Tant qu'on n'est pas mort, il y a de l'espoir.
Eusèbe était désespéré, il ne comprenait pas un mot de tout ce
qui se disait autour de lui et n'osait interroger personne.
Son voisin, homme à la figure rude et basanée, vint le tirer
d'embarras.
--Que ces êtres-là sont absurdes avec leurs absurdes réflexions!
--Je ne saurais le dire, monsieur; j'ignore de qui ils veulent
parler, répondit le provincial.
--Des transportés qui viennent de passer.
--Oserais-je vous demander ce qu'on entend par transportés?
--Mais de pauvres diables qu'on exile.
--Pourquoi?
--Parce qu'ils ont voulu combattre pour la liberté, dit tout bas
le voisin. Et prenant son chapeau il sortit en jetant un regard de
défi à l'assemblé, qui n'y fit pas la moindre attention.
Eusèbe Martin sortit à son tour.
Il n'avait pas passé la porte qu'il entendit le garçon s'écrier:
--En voilà un _toqué_, par exemple!
Sans s'inquiéter de cette insulte dont il ne saisissait pas le
sens, il fut s'asseoir sur un des bancs du boulevard du Temple.
Ce qu'il pensa nul ne pourrait le dire, mais lorsque deux heures
après il se leva, on aurait pu l'entendre murmurer:
--L'on élève des monuments à la mémoire des citoyens morts pour
la liberté et l'on chasse ceux qui veulent combattre pour elle.
Cela ne me paraît pas logique, à moins pourtant qu'il n'y ait deux
libertés différentes, une bonne et une mauvaise.