Paris est le rêve de tous les provinciaux. Riches ou pauvres
veulent y venir, au moins une fois: les premiers pour y jouir de
la vie; les seconds pour essayer de s'enrichir. Nul ne peut se
figurer les désillusions de l'arrivant, parce que chacun s'imagine
Paris à sa manière. Pour quelques-uns la capitale est une grappe
de palais; pour d'autres, les maisons sont bâties d'or et de rubis.
Paris ne répond jamais à l'idée qu'on s'était faite de lui; pour
l'aimer et l'admirer il faut le connaître. Les Méridionaux
surtout font piteuse mine en abordant la capitale. Leur
imagination, plus vive que celle des gens du Nord,--oui, plus
vive!--a paré de mille façons la métropole. Comme pour les
punir de ces châteaux en pensée, le hasard les a de tout temps
fait entrer par l'endroit le plus laid de la ville. Avant
l'établissement du chemin de fer, les gens du Midi arrivaient
par la barrière d'Enfer; pour eux Paris avait l'air d'un bouge;
maintenant il n'a l'air de rien.
Eusèbe, son inévitable valise sous le bras, sortit de la gare
marchant droit devant lui.
Il vit la Seine qu'il trouva étroite; puis un pont qui lui sembla
mesquin. Tout à coup son regard se dérida, il venait d'apercevoir
le jardin du _Muséum_.
--A la bonne heure, dit-il, voilà une belle et vaste propriété;
le maître l'a fait cultiver d'une admirable façon. Il est fort
malheureux qu'il ait eu l'idée de placer un factionnaire à la
porte pour empêcher d'entrer; c'est ridicule. Il est vrai qu'il y
a, dit-on, beaucoup de voleurs dans cette immense ville.
Eusèbe Martin, s'approchant du dragon qui gardait le jardin sous
la forme débonnaire d'un fantassin, lui dit:
--Comment s'appelle, je vous prie, ce magnifique clos?
--Clos! répéta le soldat; connais pas.
--Je vous demande le nom de cet enclos?
--Enclos! inconnu au régiment.
--Pardon, reprit Eusèbe avec douceur; je vous demande, mon ami, le
nom de ce jardin que vous gardez si bien?
--Ah! ah! répondit le fils de Mars, fallait vous expliquer
_tégoriquement_, jène home; ça s'appelle le Jardin des Plantes.
--Merci, dit Eusèbe; mais en s'en allant il fit cette réflexion,
qui lui parut sensée:
--Jardin des Plantes, ceci n'est pas un nom. Tous les jardins
possèdent des plantes; les plantes naissent dans les jardins; et
un jardin qui n'aurait pas de plantes ne serait pas un jardin.
Évidemment ce soldat m'a trompé.
Avisant un vieillard à barbe blanche qui, assis sur un banc,
paraissait avoir affermé le soleil à l'heure, le jeune homme se
découvrit respectueusement et lui dit:
--Je suis étranger, monsieur, excusez ma demande, je désirerais
connaître le nom du superbe parc que voici.
--Monsieur, répondit le vieux bonhomme avec aménité, je suis
enchanté de pouvoir vous renseigner; l'établissement que vous
voyez derrière cette grille est le jardin du roi.
--Vous voulez dire de l'empereur?
--Je veux dire ce que je dis, et croyez-moi, monsieur, il sied mal
à un enfant de votre âge de vouloir mystifier un vieillard. Si
c'est pour cela que vous vous êtes arrêté, vous eussiez mieux fait
de passer tranquillement votre chemin.
Eusèbe Martin ne sachant que répondre, continua sa route en
pensant qu'il n'était vraiment pas heureux; depuis qu'il était
parti de la Capelette il tombait de Charybde en Scylla. L'employé
l'avait morigéné, les deux voyageurs avaient voulu le berner,
le cocher l'avait insulté, le soldat s'était moqué de lui, le
vieillard l'avait rudoyé, et il disait avec raison qu'il aurait
bien de la peine à apprendre la vie et que le peuple de Paris
n'était pas aussi civilisé qu'on le voulait bien dire.
Comme il en était là de ses raisonnements, il entendit des cris
stridents poussés par une femme; la foule s'assemblait près
d'elle, il fit comme la foule.
--Qu'a cette femme? demanda-t-il à son voisin.
--Son mari, répondit le spectateur, était un Auvergnat, marchand
de bric à brac, qui loua cette boutique il y a six mois; les
affaires n'ont pas été bonnes pour lui. Sa femme est une mégère,
son propriétaire un juif âpre au gain qui le voulait faire
expulser; le pauvre homme n'a pu supporter tant de misères, il
vient de se pendre. De ma place vous pourriez le voir se balancer
au bout de sa corde; on a été prévenir le commissaire.
Eusèbe étendit les bras, bouscula les curieux, et d'un bond
pénétra dans la boutique, son couteau à la main.
--Arrêtez, s'écrièrent les spectateurs.--Arrêtez, jeune homme;
vous allez vous faire une mauvaise affaire.--Attendez la
justice.--Ne touchez pas au pendu, c'est la loi; vous allez vous
faire une mauvaise affaire.
Sans écouter toutes ces remontrances, le jeune homme avait coupé
la corde et assis le pauvre suicidé sur une chaise; d'un revers
de main il avait repoussé la foule qui interceptait l'air, et à
genoux devant l'Auvergnat, il attendait avec anxiété que la vie
vînt à reparaître.
Tout à coup une rumeur se fit dans le groupe.
--Voilà le commissaire!--c'est M. Bézieux; place au commissaire.
Le magistrat s'avançait avec calme, son visage était bienveillant,
son regard perçant et doux se promenait sur la foule. Le
représentant de la loi arrivait lentement, mais sans ennui,
constater le sinistre qui venait de lui être dénoncé.
--Où est le suicidé? demanda le magistrat.
Le foule se tut un instant, paraissant hésiter entre le silence et
la délation. Cependant les mauvais instincts prenant le dessus,
trois ou quatre personnes s'écrièrent, en montrant Eusèbe:
--C'est ce jeune homme qui a coupé la corde; on n'a pas pu le
retenir.
--Il a bien fait, très-bien fait, dit le magistrat. Quoique plus
jeune que vous tous, il a donné une grande preuve de bon sens.
Sachez que c'est un absurde préjugé que celui qui fait croire
qu'il y a danger de porter secours à un suicidé ou à un homme
assassiné avant l'arrivée de la justice. Les magistrats viennent
constater le fait et voilà tout. Le devoir des citoyens est
d'empêcher par tous les moyens possibles la mort d'un de leurs
semblables. La tradition stupide qui fait supposer au vulgaire
qu'on ne doit point secourir un homme en danger, n'est cependant
pas sans fondement. Il est malheureusement arrivé au moyen âge,
et même avant et après, que quelques individus s'étant approché
pour assister des gens assassinés, furent pris eux-mêmes pour les
meurtriers et exécutés comme tels; mais aujourd'hui, au temps de
lumières où nous sommes, avec les immenses moyens d'action que lui
fournit l'administration, la justice ne peut pas se tromper: elle
ne se trompe plus.
--Je ne m'y fierais pas, marmota un chiffonnier qui avait assisté
avec le plus grand calme au drame dont la boutique avait été le
théâtre; je ne m'y fierais pas, certainement. Je ne dis pas que
la justice se trompe, mais je ne m'y fierais pas: on voit tant de
choses extraordinaires!
--Monsieur, dit le commissaire à Eusèbe, qui anxieux suivait
attentivement les mouvements convulsifs de l'Auvergnat; je
vous fais mon sincère compliment sur votre sang-froid en cette
circonstance.
--Il n'y a pas de quoi, répondit le fils de M. Martin assez
embarrassé.
--Je vous demande pardon, reprit le commissaire, qui se méprenait
sur la réponse du jeune homme; un homme, quel qu'il soit, est
toujours un homme; en cette qualité, il fait partie de cette
grande famille qu'on nomme l'humanité.
--Certainement, monsieur, vous avez bien raison, dit le jeune
homme, qui cherchait inutilement à trouver de la profondeur dans
la _prud'hommerie_ de l'officier ministériel; puis il ajouta: Cet
homme, monsieur, a été poussé dans son abominable action par la
pauvreté. Je désirerais lui venir en aide.
--Ce sentiment vous honore.
--Voici, reprit le jeune Limousin, un papier de la banque de
France qui vaut cinquante louis, et chaque louis, comme vous devez
le savoir, vaut vingt pièces de vingt sous. Veuillez le remettre à
cet homme, mais à la condition qu'il ne recommencera que lorsqu'il
n'aura plus d'argent. Il est probable que lorsque ce moment
arrivera, Dieu, qui m'a placé sur son chemin pour le sauver,
pourvoira de nouveau à sa destinée.
Le magistrat regardait attentivement Eusèbe. Sa mise plus que
simple, la façon avec laquelle il s'exprimait, sa timidité, ses
gestes, et jusqu'à la ceinture qui renfermait son trésor, jetèrent
le fonctionnaire dans une perplexité qu'il ne cherchait pas à
cacher. Cet honorable magistrat, qui, par les habitudes de sa
profession, savait juger les hommes du premier coup d'œil, ne se
rendait pas un compte exact de l'être singulier qu'il avait devant
lui. Le greffier, qui comprenait ce qui se passait dans le cerveau
du commissaire, n'était guère plus avancé que son supérieur.
Cependant, comme un murmure bienveillant et quelques paroles
laudatives en faveur du jeune homme couraient dans le cercle, le
fonctionnaire pensa qu'il serait peu digne de ne pas faire un
petit discours. S'adressant tantôt à la foule, tantôt à Eusèbe, il
dit:
--Certes, s'il est beau et rare de joindre le sang-froid et la
raison à la jeunesse, il n'est pas moins honorable d'y ajouter
la philanthropie. Non-seulement vous avez voulu sauver cet homme
et vous l'avez sauvé, mais vous voulez, dans une intention que
j'appellerai sublime, assurer l'existence qu'il vous doit. De tels
actes, monsieur, honorent trop celui qui les commet pour qu'il
soit besoin de l'en remercier; il en trouve le payement dans son
cœur, et la conscience du bien qu'il a fait est sa récompense.
Permettez-moi donc, monsieur, de vous demander votre nom, afin
qu'il soit connu de l'administration supérieure, qui sait
apprécier tous les dévouements.
--Je me nomme Eusèbe Martin.
--Seriez-vous parent de M. Martin du tribunal de commerce?
--Je ne le crois pas; j'arrive du Limousin. Je ne connais personne
à Paris.
--Vous êtes bien jeune?
--Vingt-un ans.
--A la bonne heure; car si vous n'étiez pas majeur, je ne pourrais
accepter votre don.
--Je ne sais pas, dit Eusèbe.
Le commissaire regarda son greffier avec étonnement.
--Avez-vous une profession?
--Non. Je suis venu à Paris pour admirer la civilisation et
étudier la vie.
--Étudier la vie, dit le greffier, qui avait le mot pour rire; ce
n'est pas un médecin.
Le commissaire se perdait en conjectures.
--Que fait votre père? reprit-il.
--Mon père, monsieur, habite la Capelette; par profession, il
cherche dans la vie où se trouve le faux et où se trouve le vrai.
--Veuillez me suivre, reprit sèchement le fonctionnaire en faisant
signe à la foule de s'écarter.
Eusèbe s'inclina sans répondre, et marcha à côté du commissaire,
ce qui lui permit d'entendre le greffier dire à son patron:
--Le pauvre garçon est fou à lier.
A quoi le patron répondit:
--Ce n'est pas difficile à voir.
Eusèbe se sentit rougir, non de crainte, mais de honte; il pensa
qu'on le prenait pour un fou parce qu'il était ignorant de toutes
choses.
Ce départ inattendu fut interprété de différentes manières par les
curieux qui n'avaient pas entendu le dialogue.
--On va peut-être lui donner la croix, dit un naïf commissionnaire.
--La croix! plus souvent que c'est les commissaires qui donnent la
croix maintenant! reprit un vaurien en blouse blanche.
--Pourquoi pas?
--Parce que c'est pas en leur pouvoir.
--Il aurait bien assez de pouvoir pour te faire ficher dedans,
peut-être, mauvais polisson.
--La belle malice!
--Voyez-vous? dit une femme coiffée d'un mouchoir, voyez-vous? il
a commencé par dire qu'il avait bien fait de couper la corde, et,
pour changer, il l'emmène tout de même.
--Fallait pas qu'il y _aille_.
Un quart d'heure après, naturellement, un médecin fendit la foule
en criant:
--Où est le malade?
Le malade était dans un coin, à ruminer un moyen pour se faire
donner les mille francs par le commissaire à l'insu de sa femme.
La femme avait suivi le commissaire, dans l'espoir de toucher
l'argent sans son mari.
V
A la porte du commissariat, le greffier pria civilement Eusèbe
de passer devant et l'introduisit dans une pièce coupée en deux
par une grille illustrée de rideaux verts en lustrine. Les murs
décrépits étaient chargés de dessins noirs exécutés par des
administrés et de jeunes filous qui avaient charmé les longueurs
de l'attente en cultivant les beaux-arts. Un jour douteux,
filtrant par une fenêtre sur la cour, éclairait assez mal un
bureau de bois blanc peint en noir, sur lequel gisaient des
papiers timbrés qui semblaient avoir la jaunisse. Deux employés
portant des sous-manches, ainsi nommées parce qu'elles se portent
sur les autres, griffonnaient placidement. Eusèbe, qui trouvait
cet ensemble médiocre, demanda au greffier:
--Est-ce là, monsieur, ce qu'on nomme le formidable appareil de la
justice?
Le chien du commissaire sourit et répondit en le regardant avec
une bienveillance mêlée de compassion:
--Non, monsieur, la justice, c'est au Palais; ici, c'est comme qui
dirait un laboratoire où on lui mâche les morceaux.
--Je ne comprends pas, dit le jeune homme.
--Ça ne fait rien, dit le greffier, vous comprendrez plus tard,
il faut l'espérer. Voici monsieur le commissaire qui revient;
asseyez-vous et répondez.
--Vous m'avez dit que vous vous appeliez Eusèbe Martin? demanda le
fonctionnaire.
--Oui, monsieur.
--Comment avez-vous quitté la maison paternelle?
--En prenant la voiture des Pénicault jusqu'à Vierzon.
Le commissaire de police et son clerc échangèrent un regard
significatif.--Écrivez les réponses, dit M. Bézieux au greffier.
--Avez-vous un passe-port?
--Je ne sais pas ce que c'est.
--Écrivez aussi cette réponse. Dites-moi, encore une fois, ce que
vous venez faire à Paris?
--Je vous l'ai dit, étudier la civilisation.
--Pour quoi faire?
--Mais... pour être... civilisé.
--Ah! très-bien. Avez-vous, outre ces mille francs, des moyens
d'existence?
--En dépensant dix francs par jour, j'ai de quoi vivre cinq mille
jours, à peu près quatorze ans. Voici mon argent.
--Très-bien. Connaissez-vous quelqu'un à Paris?
--Oui, quatre personnes: un cocher qui m'a insulté, un militaire
qui s'est moqué de moi, un vieillard qui m'a gourmandé, et
l'Auvergnat que j'ai dépendu.
--Cela ne suffit pas, dit le magistrat; votre âge, l'incohérence
de vos réponses, la somme considérable dont vous êtes
porteur, tout me fait un devoir de vous retenir jusqu'à plus
amples informations. Ne vous inquiétez pas, vous serez traité
convenablement, et avant peu, je l'espère, rendu à la liberté et à
votre famille.
--Je ne suis pas pressé, ce sera quand il vous plaira.
Depuis un instant le commissaire retournait ses poches sans
résultat.
--J'ai perdu mon mouchoir, dit-il à son clerc; en vous en allant,
passez donc chez ces gens, voir s'ils ne l'ont pas trouvé.
--C'est inutile, monsieur, lui dit Eusèbe; j'ai vu un enfant le
prendre dans votre poche et se sauver.
--Et vous ne m'avez pas averti! s'écria M. Bézieux.
--A moins d'un événement extraordinaire, je ne me mêle que le
moins possible des affaires des autres. Voulez-vous me permettre
de vous en offrir un?
Sans attendre une réponse, le jeune homme déboucla sa valise et
en sortit un mouchoir qu'il offrit avec civilité au commissaire,
qui le refusa.
--Merci, dit celui-ci, je vais en envoyer chercher un. Quel est ce
papier qui vient de tomber de votre valise?
--Mon port-d'armes.
--Un permis de chasse! vous avez un permis de chasse? que ne le
disiez-vous tout de suite? Voyons.
--Voilà; vous ne me l'aviez pas demandé.
M. Bézieux tourna et retourna le papier, examina attentivement
le signalement. Comme Eusèbe avait deux signes noirs sur la joue
gauche, la vérification était facile.
--Mon jeune ami, reprit le magistrat, mille pardons de mes
questions. J'ai dû agir comme je l'ai fait; vous êtes en règle,
je n'ai plus rien à dire. Allez, vous êtes libre. Avec votre
inexpérience de la vie, vous serez à coup sûr dupé. Souvenez-vous
de moi, et venez me voir dans les moments critiques.
--Monsieur, répondit Eusèbe, vous êtes trop bon, je suis bien
votre serviteur. Et il se retira lentement comme un homme en
proie à de grandes et sérieuses réflexions. Dans l'escalier: il
s'arrêta un instant, puis, tout haut, comme si quelqu'un l'eût
écouté, il s'écria:
--Voici une chose singulière et certainement indéfinissable: cet
homme qui se dit justicier, me voit faire deux bonnes actions, et
il m'arrête en disant que je suis fou; il ne me trouve sage qu'en
voyant mon permis de chasse. Or, mon permis de chasse aurait dû
au contraire l'affermir dans son idée, et lui faire croire que
j'étais fou véritablement, car j'ai fait une grande folie le jour
où j'ai été assez bête pour donner vingt-cinq francs au maire du
Moustier, afin d'avoir le droit de tuer des oiseaux qui ne sont
pas à lui.