Le soir du même jour, Eusèbe arrivait au chemin de fer. Il
s'approcha du guichet et dit à l'employé:
--Je voudrais aller à Paris.
--Quelle place désirez-vous?
--Celle où l'on est le mieux.
--Cinquante-quatre francs, répondit l'employé.
Eusèbe sortit trois louis et reçut six francs de menue monnaie.
--Voilà, pensa-t-il, un homme fort supérieur; il n'a pas mis une
seconde pour compter ce qui me revenait.
--Et maintenant, demanda-t-il, pourriez-vous me dire, monsieur, où
je dois prendre la voiture?
--Le train, voulez-vous dire?
--Je ne sais si le véhicule qui doit me transporter se nomme
ainsi, répondit Eusèbe avec timidité.
--Véhicule! s'écria l'employé, qu'appelez-vous véhicule, je vous
prie? vous moquez-vous? Voici votre wagon; une autre fois tâchez
d'être poli, si c'est possible.
--Cet homme, se dit Eusèbe, n'est point un esprit supérieur, c'est
plus qu'un sot, c'est un ignorant.
Le voyage d'Eusèbe n'offrit aucun incident. Seul dans une
diligence de première classe, il ôta les coussins, les mit à
terre, et plaçant sa valise sous sa tête en manière d'oreiller, il
s'endormit jusqu'au jour d'un sommeil paisible.
Lorsqu'il s'éveilla, il avait passé Orléans; ses yeux mi-ouverts
se portèrent sur la campagne, et un cri d'admiration s'échappa de
sa poitrine.
--Oh! les belles terres, les belles campagnes! s'écria-t-il;
comme tout cela est admirablement cultivé! quels soins et quel
travail! Mon père avait raison; la civilisation n'a pas encore
pénétré dans les départements du centre. Il y a quinze heures
que j'ai quitté la Capelette, mais quelle différence! Pourquoi
le sol est-il si fécond ici, si aride là-bas? c'est pourtant la
même terre, mais ce n'est point la même industrie. Ici, point
d'immenses solitudes ni de terrains incultes; les champs sont
plus peuplés que nos villes, les bras abondent, les instruments
aratoires sont perfectionnés. Aussi quelle abondance, quelle
richesse! Tout le monde a l'air heureux et content; tout cela est
beau et grand!
Au moment où il faisait ces réflexions à haute voix, le train
ralentit sa marche. On approchait d'une station; Eusèbe observait
attentivement des gens groupés, attendant contre une barrière que
le convoi fût passé pour passer à leur tour. Le bruit fait par la
soupape de dégagement de la locomotive effraya un cheval attelé
à une charrette; la pauvre bête, saisie d'effroi, hennissait et
se dressait sur ses pieds de derrière; un homme armé d'un fouet
sortit d'un cabaret et se mit à frapper l'animal à tour de bras.
Plus il frappait, plus le cheval se cabrait. Enfin, brisant ses
traits, la bête furieuse s'élança contre la barrière qu'elle
frappa de sa tête, et tomba morte. L'homme vociférait comme un
charretier qu'il était.
--Certes, se disait Eusèbe, voilà qui est fort mal; le tort est à
l'homme, non à la bête; si l'homme n'eût pas abandonné le cheval,
le cheval n'aurait pas eu peur; si le cheval n'avait pas eu peur,
l'homme n'aurait pas songé à le frapper; si l'homme ne l'eût pas
frappé, le cheval ne serait pas mort. Cet homme est peut-être un
sauvage arrivé depuis peu parmi des gens policés. Cependant cela
n'est guère probable, puisqu'il parle presque correctement. Mon
père aurait-il raison, lorsqu'il dit que les extrêmes se touchent,
et que le dernier mot de la civilisation est peut-être le premier
de la barbarie?
Eusèbe en était là de ses réflexions, lorsque deux voyageurs
entrèrent dans le wagon qu'il occupait. Bien qu'on ne fût qu'aux
premiers jours de septembre, les deux nouveaux venus portaient des
casquettes et des bottes fourrées, de vastes cabans couvraient
leurs vêtements et leurs figures disparaissaient sous d'immenses
cache-nez de laine.
--Ma foi, dit l'un d'eux, voici l'hiver qui commence; il fait un
petit zéphir qui n'est pas gentil du tout. Si vous voulez, nous
allons en griller un pour nous mettre en appétit.
En écoutant ces paroles, Eusèbe fut en proie à une vive
curiosité. Les costumes hétéroclites de ses deux compagnons de
route lui donnaient à penser qu'il allait avoir à étudier des
voyageurs venant des rives les plus lointaines. A en juger par
leurs fourrures, la Moscovie devait leur avoir donné le jour.
En entendant parler «d'en griller un,» il s'était attendu à un
repas extraordinaire, et il s'apprêtait à être tout yeux et tout
oreilles pour approfondir les mœurs des étrangers que le hasard
jetait sur son chemin.
Au grand désappointement du jeune homme, le voyageur sortit des
cigares de sa poche et en alluma un, après en avoir offert à son
compagnon, puis à Eusèbe, qui avait refusé.
--Vous ne fumez pas, jeune homme? demanda-t-il.
--Non, monsieur.
--Bah! Quel âge avez-vous donc?
--Vingt-un ans passés.
--Vingt-un ans! et vous ne fumez pas? Mais d'où diable
sortez-vous, mon jeune ami?
--Je sors de la Capelette, un domaine, près de Saint-Brice, en
Limousin; je vais à Paris pour m'instruire, et je ne saurais être
votre ami, puisque je vous vois pour la première fois.
--Ne vous fâchez pas, jeune homme; je n'ai pas dit cela pour vous
blesser.
--Je le sais, dit Eusèbe; au contraire, vous m'offriez votre tabac
roulé. Je vous suis reconnaissant.
--Ah! vous êtes du pays de M. de Pourceaugnac? demanda le voyageur
qui n'avait pas encore parlé.
--Je ne le connais pas, répondit Eusèbe; mon père et moi vivions
fort retirés.
--Il est à mettre sous verre! s'écria le fumeur; il faut le faire
encadrer. Comment, jeune homme, vous ne connaissez pas le plus gai
des héros de Molière?
--Je ne suis jamais sorti de la Capelette, monsieur, et ma
condition ne me permet point de connaître des héros. J'ignore
même où Molière se trouve situé.
Les deux voyageurs partirent d'un immense éclat de rire.
--Messieurs, dit Eusèbe, lorsque l'hilarité de ses voisins eut
cessé, vous vous moquez de moi parce que je suis ignorant,
ce n'est point une bonne action, je vous assure. Vous m'avez
indiscrètement questionné, j'ai répondu; je pouvais me taire.
Remarquez, je vous prie, que vous vous êtes occupés de mes
affaires, et que je ne me mêlais pas des vôtres. Je ne vous ai
demandé ni d'où vous veniez, ni qui vous étiez; lorsque vous avez
ri de moi, j'aurais pu vous jeter par les fenêtres; je ne l'ai pas
fait.
--Par les fenêtres! Comme vous y allez, mon cher monsieur.
--Je l'aurais pu certainement, dit Eusèbe avec simplicité.
--Permettez, reprit le second voyageur; nous n'avons pas voulu
vous être désagréables. Vous avez la tête trop près du bonnet.
J'ai l'habitude de voyager beaucoup; voici dix ans que mon ami et
moi nous courons les routes. Chaque fois que nous nous trouvons
en compagnie, nous demandons, comme cela se fait, d'où on vient
et où l'on va. Ça fait passer le temps, et ça ne fait de mal à
personne.
--Ne voyagez-vous que pour cela? demanda Eusèbe.
--Quelle plaisanterie! Nous sommes voyageurs de commerce, nous
représentons deux des premières maisons de Paris.
--Quelle que soit ma simplicité, répondit le Limousin, je pense
qu'il n'y a pas à Paris de premières maisons, et qu'il ne saurait
y en avoir; puisque aussi bien les premières en arrivant du nord,
sont les dernières quand on vient du sud.
On arrivait à Paris. En descendant du wagon, Martin le fils
entendit l'un de ses voisins dire à l'autre:
--Je crois que ce gaillard-là nous a fait poser.
* * * * *
Sa valise à la main, Eusèbe sortait de la gare, lorsqu'un cocher
lui cria:
--Voilà, bourgeois! Où faut-il vous conduire? où allez-vous, mon
bourgeois?
--Je ne sais, répondit Eusèbe!
--Ce n'est pas moi qui vous le dirai.
--Je ne vous l'ai pas demandé.
--Eh! dites donc, vous autres! ce monsieur qui ne sait pas où il
va; en voilà une bonne!
--De quoi vous mêlez-vous?
--Vas donc, fainéant, tu n'as pas le sou.
Le provincial allait répondre, lorsque le cocher, auquel un
voyageur venait de faire signe, s'éloigna rapidement.
--Voici un peuple qui me paraît assez mal entendre les lois de
l'hospitalité! pensa le fils de M. Martin; il vous interpelle pour
vous insulter; qu'est-ce que cela veut dire?