L'automobile a commencé la conquête de l'Inde: sa première victoire, en
ces lointaines régions vient de s'affirmer avec éclat par une grande
course qu'a organisée le _Motor Union of Western India_ (comité de
l'Automobile-Club de l'Inde occidentale) et pour laquelle un émule
hindou de M. Gordon-Bennett, S. A. le guikowar de Baroda, a
généreusement offert le prix de la Coupe.
L'épreuve a eu lieu entre Delhi, la capitale des empereurs mogols et le
grand port de Bombay. Elle a duré huit jours, du 26 décembre au 2
janvier. Ce n'était pas une course de vitesse, mais une course de
résistance et de continuité démarche. On comptait 38 voitures engagées,
dont 19 françaises, 17 anglaises, une italienne (Fiat) et une américaine
(Oldsmobile). Les principales marques françaises étaient représentées:
de Dion-Bouton, Gardner-Serpollet, Dietrich, Panhard-Levassor, Peugeot,
Clément, Renault, etc.
Quatorze cent cinquante-cinq kilomètres, tel est le long ruban de route
qu'ont eu à parcourir les chauffeurs concurrents en ce voyage du Pendjab
à la présidence de Bombay, par étapes de 125 à 200 kilomètres, à Agra,
Gwalior, Goona, Sarangpore, Indore, Dhulia, Nasik. Parcours sans
obstacles sinon une étendue d'eau qui, 'coupant l'itinéraire, obligeait
les modernes voitures à emprunter momentanément le secours d'un bac,
antique mode de transport.
[Illustration: La voiture victorieuse, conduite par M. L. Sorel.]
L'Automobile-Club de l'Inde occidentale, si nous en jugeons par les
termes mêmes de son programme, poursuivait un triple but en préparant
cette course:
1° Démontrer au public indien que l'automobile a maintenant atteint un
tel degré de perfection qu'elle répond entièrement aux besoins de
l'Inde, surtout dans les districts où le chemin de fer n'existe pas et
où les fonctionnaires ont souvent à 'parcourir des distances énormes;
2° Engager les touristes qui visitent ce pays à amener avec eux leurs
voitures et à profiter ainsi des routes magnifiques et du temps idéal
que le voyageur est assuré de trouver entre les mois d'octobre et de
mars;
3° Attirer l'attention des fabricants d'Europe et d'ailleurs sur ce dont
l'Inde a besoin en fait d'automobiles.
Le règlement de l'épreuve avait été judicieusement conçu à cet effet. Un
nombre maximum de points (1.000) avait été alloué à chaque voiture et un
point lui était retranché pour chaque minute d'arrêt en cours de route
par suite de n'importe quelle cause autre que les neutralisations
prévues. Aucune réparation, aucun ajustement, aucun changement ne
pouvaient être faits aux voitures ou aux moteurs durant le trajet d'une
étape à l'autre sans entraîner une perte de points. Les arrêts dus aux
accidents de pneumatiques entraînaient de leur côté une perte d'un
demi point par minute.
Dans ces conditions il est naturel de penser que la course Delhi-Bombay
aura des résultats pratiques pour le développement de l'automobile dans
l'Inde et il est agréable de constater qu'avec une voiture de sa
fabrication--une Dietrich--l'industrie française a remporté dans cette
possession anglaise une nouvelle victoire.
[Illustration: L'AUTOMOBILE DANS L'INDE.--Une voiture passant, en bac,
une rivière qui coupe la route.--_Photographie J. Stewart._]
[Illustration: LE CIRCUIT D'AUVERGNE
où se courront, en juin prochain, les Eliminatoires, la coupe
Gordon-Bennett et le Grand Prix international de l'Automobile-Club de
France.
Carte du circuit.--1. Le départ et l'arrivée, aux «Quatre-Routes», face
à Clermont-Ferrand; la route de gauche s'éloignant vers le second plan
est la ligne de départ; la route de droite venant vers le premier plan
est la ligne d'arrivée.--2. M. Théry (au volant de direction), gagnant
de la coupe Gordon-Bennett en 1904, et M. Brasier (derrière Théry),
constructeur de la voiture victorieuse, sur la route du circuit
d'Auvergne.--3. Une descente en ligne droite en vue du puy de Dôme.--4.
Une descente en virage après Rochefort.--5. Ligne droite et descente à
pic après Rochefort.--6. Zigzags avant Lastic.--7. et 8. Deux virages
«sur place», le premier après le col de la Moreno, le second à
Bourg-Lastic.]
[Illustration: Le nouveau dirigeable Santos-Dumont muni de sa
montgolfière dans l'aérodrome du parc Saint-James, à Neuilly.]
_Documents et Informations_.
Le nouveau Santos-Dumont.
Reprenant à un siècle d'intervalle, en le perfectionnant et le dotant
des ressources de la science moderne, le système de ballon mixte,
aérostat et montgolfière, dû à l'invention de Pilâtre de Rozier, M.
Santos-Dumont espère battre ainsi tous les records de durée de séjour
dans l'atmosphère sans atterrissage.
Si ce n'était la perpétuelle menace d'incendie qu'entraîne toute
montgolfière en raison du voisinage obligé d'un foyer incandescent, le
système offrirait de nombreux avantages. Associer à un aérostat à gaz
léger un ballon à air chaud dont il suffira d'élever la température pour
contre-balancer les perles d'hydrogène, pertes dues tant à la porosité
des enveloppes qu'à la manoeuvre des soupapes, est, en effet, une idée
des plus rationnelles. Il est facile de comprendre que ce système
permettrait de séjourner plusieurs jours dans l'atmosphère puisqu'il
suffirait d'échauffer progressivement l'air de la montgolfière à mesure
que l'aérostat perdrait de sa force ascensionnelle.
[Illustration: M. Santos-Dumont expérimentant le chalumeau qui sert au
gonflement de sa montgolfière.]
Pour atteindre ce but, M. Santos-Dumont a combiné ingénieusement son
thermo-ballon. Comme l'indique notre photographie, le ballon principal,
de forme ovoïde, à gros bout à l'avant, contient la moitié supérieure de
la montgolfière dont le bas fait saillie en dessous de l'aérostat. La
capacité de cette montgolfière est d'environ 750 mètres cubes. Le ballon
lui-même, gonflé au gaz d'éclairage, mesure 19 mètres de longueur pour
14 mètres de diamètre et sa contenance est d'environ 2.000 mètres cubes.
La forme ovoïde est destinée à faciliter la marche du ballon qui sera
pourvu d'ici peu d'un moteur de 12 chevaux et d'une hélice propulsive
orientable à volonté pour former gouvernail de direction.
La nacelle est supportée par une poutre horizontale très rigide, reliée
à des suspentes et des pattes d'oie fixées à la partie équatoriale de
l'enveloppe.
L'air chaud est fourni par un puissant réchaud à pétrole d'un
fonctionnement très analogue à celui des réchauds ordinaires à gaz
d'alcool. On peut voir sur notre gravure le tube-récipient dans lequel
le pétrole, maintenu sous pression à l'aide d'une pompe à air, vient
jaillir, préalablement vaporisé, sous forme de flamme intense aux
orifices du réchaud. Ce chalumeau, de puissance variable à volonté,
susceptible même de brûler en veilleuse, est placé à la partie
inférieure de la montgolfière à laquelle il distribue des torrents d'air
chaud; il est entouré d'une chemise de toile métallique, destinée, dans
l'esprit de l'inventeur, à écarter tout danger d'incendie.
Tout cet ensemble est bien agencé pour fournir d'intéressants résultats
à l'intrépide aéronaute, mais on ne peut se défendre d'une certaine
inquiétude en songeant au voisinage d'un gaz éminemment inflammable
comme le gaz d'éclairage et d'un foyer incandescent même enveloppé d'une
toile métallique. Le martyrologe de la navigation aérienne doit beaucoup
de ses effrayants épisodes à cette néfaste proximité et, sans remonter
bien haut, il suffit de se remémorer le terrible accident du _Pax_ dont
l'explosion a été due à la présence des gaz d'échappement d'un moteur
dans les environs d'une fuite de gaz hydrogène. Nous souhaitons que la
prudence et l'intrépidité de M. Santos-Dumont se doublent dans ces
essais, de la chance qui lui a toujours été favorable au cours de ses
nombreuses et périlleuses ascensions.
L'aviation en France.
M. Ferber, capitaine d'artillerie, poursuit en France, avec une louable
persévérance, des essais d'aviation qui lui assurent dans cette branche
intéressante de la navigation aérienne une place des plus honorables.
Ses vols planés n'ont sans doute pas atteint la grande longueur de ceux
des frères Wright, passés maîtres dans cet art en Amérique, mais ils
sont des plus instructifs et des plus utiles pour la solution de ce
grand problème.
M. le capitaine Ferber est, comme les frères Wright, émule du fameux
Lillienthal, à qui l'on doit la vulgarisation des vols en aéroplane.
Le type d'appareil adopté par M. Ferber est l'aéroplane à deux surfaces
superposées qui offre l'avantage de diminuer de moitié l'envergure
nécessaire pour enlever un poids donné, tout en formant un ensemble très
rigide et très léger à la fois. Cet expérimentateur a abandonné la
position couchée sur l'appareil, position de moindre résistance à l'air,
mais passablement incommode, et il se tient simplement assis dans un
évidement de la surface inférieure.
La gravure ci-dessous nous montre le courageux aviateur dans l'un de ses
vols planés.
Nous craignons fort que les amateurs ne se multiplient guère, malgré le
charme passionnant, dit-on, de ce sport aérien. Les dangers inhérents à
l'aéroplane sont en effet des plus graves, comme le prouvent les chutes
mortelles de MM. Lillienthal et Pilcher, les deux plus ardents
promoteurs de ces vols planés.
L'instabilité des appareils est toujours fort précaire. Si l'opérateur
se tient trop en avant, l'appareil pique une tête vers le sol; s'il se
tient trop en arrière, il retombe brutalement dans cette direction; ces
mêmes phénomènes se reproduisent si le vent frappe l'appareil trop en
dessus ou trop en dessous, ou s'il fait subitement défaut; un coup de
vent latéral, enfin, peut faire piquer une tête de côté et, si
l'aviateur ne peut parer instantanément à ces embardées par la manoeuvre
opportune des gouvernails, son existence est fort en péril.
[Illustration: Le capitaine Ferber exécutant un vol plané.]
Influence des couleurs sur la sensibilité.
Un physiologiste allemand vient de consacrer une étude spéciale à
l'action que peuvent exercer les lumières colorées sur notre
sensibilité. Ses expériences font voir que nos sens ne fonctionnent pas
également bien à la lumière, à l'obscurité et dans les lumières
colorées. Le rouge, le jaune, le vert et le bleu apportent une forte
perturbation à nos impressions auditives et nous laissent perplexes en
ce qui concerne les directions d'où vient le son. Les lumières colorées
affectent aussi le sens de l'équilibre. Mais celui de nos sens qui est
le plus troublé par les lumières coloriées est peut-être celui de la
gustation. Dans la plupart des cas, il y a un accroissement ou une
diminution de la puissance gustative. Il y a même des perversions du
goût. Sous l'influence de certaines couleurs, un corps qui donne à la
lumière ordinaire une saveur sucrée donnera, par exemple, une saveur
salée ou acide. Souvent la couleur qui produit les variations les plus
prononcées est celle que le sujet préfère. Dans le cas de la sensibilité
thermique, le bleu et le violet causent une diminution de la sensation
de froid; avec le rouge et le vert, il y a, au contraire, une
augmentation. La présence et l'absence de lumière ordinaire, non
colorée, ont aussi une action marquée sur la sensibilité. Par exemple,
l'obscurité diminue la sensibilité acoustique; on entend plus finement
avec lumière que dans l'obscurité--Une ouïe faible devient plus forte
aussitôt que l'oeil reçoit la lumière du jour. Ceci a été, dans une
certaine mesure, observé par les navigateurs qui ont déclaré que de nuit
les signaux acoustiques sont souvent moins bien perçus que durant la
journée. Les lumières colorées agissent aussi sur l'audition: les
lumières rouge, jaune et verte font paraître un son plus élevé qu'il
n'est: la lumière violette le fait paraître plus bas.
A propos de cette action qu'exerce l'activité des autres sens sur chaque
sens isolé, il est intéressant de noter que, pour l'expérimentateur
allemand, la sensibilité tactile des aveugles-nés, qu'on dit souvent
supérieure à celle des voyants, est, en réalité, inférieure. De façon
générale tous les sens souffrent de la privation de lumière. Les fumeurs
savent tous que, dans l'obscurité, ils ne jouissent guère de leur pipe
ou de leur tabac: souvent ils ne savent--par l'odorat et le goût
seul--si leur tabac brûle ou non, s'ils fument réellement ou bien à
blanc. D'autre part, le goût perd beaucoup de sa finesse dans
l'obscurité, et ceci expliquerait certains cas d'empoisonnement
involontaire, certains cas d'individus avalant sans broncher, dans
l'obscurité, le contenu toxique d'une bouteille qu'ils croyaient être
remplie d'un liquide tout autre, comme effets et comme saveur.
La production des vins en 1904.
L'année dernière la production des vins français a été
exceptionnellement bonne: elle a dépassé 66.000.000 d'hectolitres, en
augmentation de 30.500.00 hectolitres par rapport à la récolte de 1903
et de 23.500.000 hectolitres comparativement à la moyenne des dix
dernières années.
C'est une récolte de 72 millions d'hectolitres y compris la production
de l'Algérie.
Depuis 1875, seule l'année 1900 avait atteint ce chiffre.
Sauf l'Aube, le Doubs et le Jura, qui présentent des diminutions, tous
les départements producteurs présentent des augmentations.
Les plus favorisés sont l'Hérault, avec 6.778.000 hectolitres; l'Aude,
avec 3.338.000 hectolitres; Indre-et-Loire, avec 1.419.000 hectolitres;
la Gironde, avec 2.424.000 hectolitres; la Loire-Inférieure, avec
1.239.000 hectolitres; la Charente-Inférieure, avec 1.171.000
hectolitres d'augmentation.
La Gironde a eu une production totale de 4.500.000 hectolitres.
D'après les estimations faites dans chaque département, la valeur de la
récolte de 1904, s'élèverait à 1 milliard 223.900.000 francs.
La ténacité de vie des guêpes.
Un observateur américain assure que peu de bêtes sont aussi éprises de
la vie que le sont les guêpes. On peut leur couper l'abdomen sans
qu'elles paraissent en éprouver une émotion quelconque. Tandis que
l'abdomen gît inerte sur le sol--et vraiment on ne saurait lui reprocher
son inertie, puisqu'il n'a rien qui puisse lui servir d'organe de
locomotion--le reste du corps, formé de la tête, du thorax, des ailes et
des pattes, va voleter de droite et de gauche comme si rien ne s'était
passé. Et il continue de la sorte pendant deux et trois jours. Mais,
pour obtenir ce résultat, il faut couper à la taille exactement à
l'endroit où se soudent l'abdomen et le thorax. Si l'on coupe en travers
de l'abdomen, la mort est immédiate, ou peu s'en faut. On observe des
faits analogues chez les fourmis. Des fourmis coupées en deux à la
taille continuent à circuler, à se nourrir et à faire tout leur métier
de fourmi; et il leur arrive de survivre plus longtemps que ne font les
guêpes. Elles ont, en outre, une remarquable résistance à la submersion
et à l'inanition. Une fourmi peut rester noyée huit jours et sortir de
l'eau en état de reprendre ses esprits et ses travaux; une fourmi peut
vivre jusqu'à cent jours sans rien manger. Enfin, une fourmi décapitée a
vécu quarante et un jours, se promenant et s'agitant, mais sans manger,
naturellement, et sans pouvoir faire grande besogne.
La houille blanche en Europe.
La production de l'électricité par les forces hydrauliques a atteint les
chiffres suivants dans les principaux pays du monde: Etats-Unis, 627.000
chevaux; Canada, 228.000; France, 162.000; Italie, 210.000;
Grande-Bretagne, 12.000; Suisse, 133.000; Allemagne, 81.000; Suède,
71.000; Autriche, 16.000; Russie, 10.000; Japon, 3.500: Indes, 7.000,
etc.
Au total, c'est une production de 1.500.000 chevaux, en nombre rond. Si
l'on estime la production totale réelle à 2 millions de chevaux, on voit
que cette production représente actuellement le double environ du
travail produit par la vapeur dans la Grande-Bretagne et l'Irlande.
La France vient au quatrième rang pour l'ensemble et au deuxième rang
des pays du vieux monde.
Le commerce extérieur des automobiles.
Le commerce des automobiles en 1903 a produit 1.267.000 francs à
l'importation et 50.837.000 francs à l'exportation. En 1898, les
chiffres correspondants étaient de 395.000 et 1.749.000 francs. Enfin,
pour les six dernières années, l'importation a donné 4.396.000 francs et
l'exportation 112.265.000 francs.
Les importations nous viennent surtout d'Allemagne et nos principaux
envois vont en Angleterre. En 1903, ces derniers ont dépassé la somme de
31 millions et demi.
Notre commerce avec l'Italie ne montre aucun progrès.
Le centenaire de Sainte-Beuve
à Lausanne.
Les hommages posthumes n'auront pas manqué à Sainte-Beuve pour son
centenaire. Des écrivains lui ont érigé sous la forme du livre une sorte
de monument littéraire; un groupe d'hommes d'élite a fait placer sur la
façade de sa maison natale, à Boulogne-sur-Mer, l'effigie dont nous
avons donné récemment la reproduction; la fidélité au culte de
l'illustre critique à qui son oeuvre survit s'est manifestée hautement
même hors de nos frontières.
[Illustration: Plaque commémorative de Sainte-Beuve, à Lausanne.-_Phot.
Bonard._]
Le 23 décembre dernier, date exacte du centième anniversaire de sa
naissance, on inaugurait à Lausanne, en son honneur, une plaque
commémorative scellée à la façade de l'université. Cet édifice, en
effet, abritait jadis l'académie où, en 1837, Sainte-Beuve vint
professer un cours public dont la matière n'était autre que la
documentation préparatoire de sa fameuse histoire de Port-Royal. La
plaque est due au sculpteur Raphaël Luglon, qui s'est inspiré du
médaillon de David d'Angers; les frais d'exécution ont été couverts par
une souscription à laquelle ont pris part MM. Jules Claretie, Albert
Sorel, Paul Deschanel, de l'Académie française; le programme de la
cérémonie d'inauguration comportait une séance académique et un banquet,
au cours desquels les sentiments de communauté intellectuelle entre la
Suisse et la France ont trouvé une nouvelle occasion de s'affirmer.
_Mouvement littéraire_.
_Mémoires du duc de Choiseul (Plon, 7 fr. 50).--Souvenirs du comte de
Plancy_, publiés par son petit-fils, le baron de Plancy (Ollendorff, 7
fr. 50).--_Histoire de la France contemporaine_, par Gabriel Hanotaux,
t. II (Combet, 7 fr. 50).
Mémoires du duc de Choiseul.
Etienne Charavay avait trouvé les _Mémoires_ de Choiseul, sous forme de
lettres, dans la collection Feuillet de Conches et avec M. Jules
Flammermont en avait préparé la publication. Mais c'est M. Fernand
Calmettes qui les met sous nos yeux, en les enrichissant de notes
érudites. Le duc de Choiseul, né le 28 juin 1719, eut des fortunes
diverses. Il prit du service dans l'armée de l'empereur et fit la
campagne de Hongrie (1739). Plus tard, en 1744, après s'être jeté là où
le portait son tempérament, c'est-à-dire dans les plaisirs, il fut
attaché aux expéditions du prince de Conti, ce qui lui fit prendre en
haine le maréchal de Saxe, dont il relève la morgue, l'insolence et les
fautes militaires. Malgré ces tentatives de jeunesse, la guerre n'était
pas précisément l'affaire principale du duc de Choiseul, jouisseur avant
tout et fin diplomate. En mauvais termes d'abord avec Mme de Pompadour,
il en fit la conquête, en l'éclairant sur certaine tendresse dangereuse
du roi pour Mme de Choiseul-Beaupré. La favorite lui en sut le meilleur
gré, en même temps que Louis XV, pour le même motif, le prenait en
aversion. Mais si puissante était Mme de Pompadour qu'elle triompha des
résistances royales et fit de Choiseul un ambassadeur à Rome, puis à
Vienne (mars 1757), avant de l'élever au rang de ministre des affaires
étrangères (7 décembre 1758).
S'il en fallait croire les contemporains, la marquise, en amitié
seulement avec Louis XV depuis 1652, aurait eu des bontés pour Choiseul.
Après une excellente administration et des efforts pour relever la
marine nationale, de laquelle dépendra toujours la prospérité de la
France, le duc tomba du pouvoir en 1770. Mme de Pompadour n'était plus
là pour le soutenir. Minée par la maladie, d'une effrayante maigreur,
elle s'était éteinte lamentablement, le 15 février 1764. Jeanne Bécu,
une fille, mariée au comte du Barry, avait été jetée par un ignoble
beau-frère dans les bras du roi, lequel l'avait aperçue, pour la
première fois, chez son valet de chambre, Lebel. Le 22 avril 1769, Mme
de Béarn avait présenté la nouvelle favorite au roi et à la famille
royale. Maupeou, le duc d'Aiguillon et surtout l'abbé Terray, amis de la
du Barry, se signalèrent par leur acharnement contre Choiseul, qui fut
exilé à Chanteloup et ne put revoir Paris qu'après la mort de Louis XV
et grâce à l'influence de Marie-Antoinette, laquelle lui savait gré de
l'alliance avec l'Autriche. Perdu de dettes, jusqu'à la fin fastueux et
amoureux du plaisir, le duc de Choiseul mourut le 8 mai 1775.
C'est à son envoi comme ambassadeur à Vienne que s'arrêtent ses
_Mémoires_ proprement dits; mais M. Fernand Calmettes les a fait suivre
d'opuscules du duc qui nous renseignent un peu sur ce qui lui advint
dans son ministère et après sa chute. Les intrigues de la cour de Louis
XV, intrigues de femmes et de courtisans, sont peintes, avec un esprit
infini, par le plus fin des diplomates et le plus au courant des choses.
Quels portraits dans ces pages, moins éclatants peut-être, mais aussi
vifs que ceux de Saint-Simon! Le roi, dans ses débauches, mêlées de
terreurs religieuses, nous apparaît à tout instant. Quel effroi à Metz,
quand il se croit mourant et chasse, pour la reprendre, la guérison
venue, Mme de Châteauroux! Egratigné par le poignard de Damiens(5
janvier 1757), il s'enferme neuf jours dans son lit et refuse de voir
Mme de Pompadour, ce qui donne bon espoir aux ennemis de la marquise.
Choiseul exécute en deux traits le portrait de M. Rouillé, ministre des
affaires étrangères, le prédécesseur de Bernis et le sien: «Tout le
monde a connu son imbécillité.» M. de Saint-Florentin «joint au passif
des talents un grand actif de friponnerie, de méchanceté basse et
sourde; il est peut-être le seul homme dans le royaume qui, à la figure
près, a le plus de ressemblance avec le roi.» Ces _Mémoires_ de Choiseul
et les opuscules qui les complètent sont pleins de délectation pour le
lettré qui connaissait déjà l'esprit du duc en particulier par sa
correspondance avec Voltaire. En appendice, M. Fernand Calmettes a
encore ajouté de nombreux documents à sa publication principale.
Souvenirs du comte de Plancy.
Ces souvenirs du comte de Plancy sont précédés d'une introduction par M.
Frédéric Masson. Bien qu'il soit mort seulement en 1855, à l'âge de
soixante-dix-sept ans, M. de Plancy avait disparu complètement de la
politique depuis le second retour des Bourbons en 1815. Plus rien ne
l'intéressait du monde des vivants; retiré dans son château et dans ses
terres de Champagne, attaqué sans raison dans son honneur, il s'était
précipité du haut d'une de ses tourelles, le cou déchiré par un rasoir,
mais sans trouver la mort, car des branches bienfaisantes avaient
atténué sa chute. Tout jeune il avait, après Brumaire, fréquenté Barras,
dans sa plaisante retraite de Grosbois, égayée par des intrigues
amoureuses et agitée par des conspirations politiques. Là il vit Thérèse
Cabarrus ou Mme Tallien,--Tallita dans l'intimité. «Rien n'égalait sa
beauté lorsqu'elle apparaissait dans une simple robe de mousseline que
retenait négligemment une ceinture. Aspasie ne devait pas être plus
belle: son port, son ensemble et ses formes étaient d'une déesse.»
Tallien, au contraire, l'homme de Thermidor, avait une contenance timide
et embarrassée. Le jeune comte de Plancy épousa la fille de Lebrun, le
troisième consul, plus tard architrésorier de l'Empire, homme prudent
entre tous. Préfet de la Doire en Piémont, M. de Plancy devait terminer
sa carrière publique dans la préfecture de Seine-et-Marne. On a versé
dans ce volume de souvenirs toute sa correspondance administrative. Nous
avons là, dans des documents précieux, un tableau du gouvernement de la
province sous l'Empire et de tout ce qui regardait alors un préfet,
personnage presque universel. A la première invasion, Seine-et-Marne
souffrit étrangement. Quelles réquisitions I Quelles luttes avec les
soldats étrangers! Les Bourbons maintinrent dans son poste M. de Plancy;
mais, après les Cent Jours, il n'échappa à la proscription que grâce à
la protection de M. Decazes. Singulière époque! M. Decazes lui-même,
juge à la Cour d'appel, avait condamné des gens pour avoir, sous
l'Empire, crié: «Vive le roi!» et sous la royauté: «Vive l'empereur!» A
Fontainebleau, M. de Plancy avait été embrassé par Napoléon; il avait,
peu de temps avant cette accolade, diné dans le même palais avec le
comte d'Artois. La masse de sa correspondance est avec M. de Montalivet,
ministre de l'empereur, et une partie avec l'abbé de Montesquiou,
ministre de Louis XVIII. Anecdotes piquantes et surtout lettres et
matériaux pour l'histoire: voilà ce que fournit le volume de M. de
Plancy.
Histoire de la France contemporaine.
M. Hanotaux n'écrit rien qui n'intéresse vivement le public. Sa valeur
personnelle, la haute situation qu'il a occupée donnent à tout ce qui
sort de sa plume un attrait singulier. Après avoir narré la vie du
cardinal de Richelieu, il s'est attaché à _l'Histoire de la France
contemporaine_, dont le tome deuxième vient de paraître. Nous avions
déjà une _Histoire contemporaine_, fort documentée, de M. Samuel Denis,
conduite jusqu'à l'échec de restauration monarchique de 1873 et jusqu'à
l'établissement du Septennat. Comme dans son premier volume, M.
Hanotaux, dans le second, côtoie un peu l'oeuvre de son prédécesseur. Le
livre commence à la chute de M. Thiers. (24 mai 1873) et à l'élection à
la présidence de la République du maréchal de Mac Mahon avec M. le duc
de Broglie vice-président du conseil et chef réel du gouvernement. Que
voulait la droite? Que voulaient ceux qui avaient renversé M. Thiers?
Préparer la restauration de la monarchie. On sait comment le dessein
échoua. Le comte de Chambord, dans une première lettre du 5 juillet
1873, affirma sa résolution de ne pas se séparer du drapeau blanc.
Malgré cette manifestation, le comte de Paris se rendit en août à
Frohsdorf, où s'opéra non la fusion, mais la réconciliation familiale.
Les groupes de droite nommèrent un comité de neuf membres, chargé de
préparer le retour; et, plein de confiance, M. Chesnelong se rendit
auprès du comte de Chambord, persuadé qu'il le ferait revenir sur sa
détermination.
Sous les paroles polies, le messager ne saisit pas tout ce que le prince
cachait d'inflexibilité: il rentra triomphant... la monarchie était
faite. Déjà les carrosses du roi étaient commandés chez Binder, quand le
30 octobre 1873, par une parole nette et éclatante, le comte de Chambord
réduisit à néant toutes les espérances. Dans sa subtilité le duc de
Broglie imagina de proroger pour sept ans les pouvoirs du maréchal. Le
Septennat, en attendant de meilleurs jours, offrait dans sa pensée, non
pas une demeure permanente, mais un abri provisoire. Il fut voté le 19
novembre 1873. Que le comte de Chambord ait voulu, par sa persistance à
maintenir le drapeau blanc, se soustraire au fardeau de la royauté, nous
ne le pensons pas. Il avait, à un degré trop marqué, le sentiment de sa
prédestination. Aussi vint il _incognito_ à Versailles et demanda-t-il
au maréchal une visite que celui-ci n'accorda pas. Voilà quels
événements constituent le fond principal du tome II de M. Hanotaux.
Chemin faisant, l'historien s'exerce aux portraits, à celui du duc de
Broglie, de Léon Gambetta, du duc Decazes qui fit partie du second
ministère de Broglie (26 novembre 1873). Le tableau de la prospérité
industrielle et agricole de la France et de son épanouissement
littéraire, scientifique et artistique, est tracé largement.
Peut-être des esprits mal faits reprocheront-ils à M. Hanotaux certaines
erreurs fort légères: il nous montre, par exemple, Gambetta, avide de
savoir, le cherchant partout, écoutant à Notre-Dame le père Gratry. Le
père Gratry, à la voix faible, ne se produisait que dans de petites
chapelles. M. Renan, nous dit-il «avait joué sa conception religieuse...
sur l'authenticité d'un palimpseste». Je ne vois pas trop ce que les
palimpsestes, manuscrits à deux écritures superposées, viennent faire
ici.
Pour M. Hanotaux, Taine--laborieux, à la phrase travaillée,--est «un
esprit spontané». Mais pourquoi relever ces menus détails dans cette
histoire entraînante, rapide, racontée d'autant mieux que son auteur a
fait lui-même de l'histoire? Aimable, envers tous, M. Hanotaux possède,
parmi beaucoup d'autres, la première qualité de l'historien, qui est la
sereine impartialité.
E. Ledrain.
[Illustration: Une reprise: à gauche, M. Breittmayer; à droite, M.
Lusciez. Les «amateurs» à la porte de l'établissement Chéri-Halbronn.]
LE NOUVEL AMBASSADEUR DES ÉTATS-UNIS Le général Horace Porter, qui
représentait les Etats-Unis auprès de la République française depuis
1897 et dont la physionomie était si sympathique aux Parisiens, va
quitter son poste le 4 mars prochain. Il doit être remplacé par M.
George von Lengerke-Meyer, actuellement ambassadeur à Rome.
[Illustration: M. G. von Lengerke-Meyer.]
Né à Boston, la ville intellectuelle des Etats-Unis, M. George von
Lengerke-Meyer appartient à une excellente famille d'origine germanique.
Il compte parmi les brillants élèves de la fameuse université de
Harvard. Ancien membre de la législature de l'Etat de Massachusetts,
c'est l'un des plus jeunes membres du corps diplomatique américain.
Directeur de plusieurs compagnies financières et industrielles, il
possède une immense fortune. Il a la réputation d'un sportsman
passionné.