j’ai pleuré, j’ai essuyé mes yeux avec orgueil, puis j’ai pensé.
»Vous avez fait pour moi ce qu’aucun homme n’a jamais fait pour aucune
femme, je vous en remercie.
»Dans l’amour, il y en a toujours un qui aime, et l’autre qui est aimé;
je crois que le plus heureux des deux est celui qui aime; j’ai choisi ce
rôle et je le garderai.
»Merci de m’inspirer peut-être des illusions, mais des illusions que je
crois des réalités, et qui me rendent bien heureuse.
»Vous vous calomniez, vous avez plus de force que vous ne le supposez.
Vous avez volontairement, et par générosité, renoncé à la possession
d’une femme agréable, qui vous était toute livrée; je vous aime et je
vous aimerai toujours; le peu d’affection que j’obtiendrai en retour,
j’y compterai sans défiance, sans incertitude. Je me suis séparée de
tout ce qui n’est pas vous: si vous n’êtes pas tout à moi, il me reste
un bonheur que peut-être vous ne comprendrez pas, mais qui suffit à ma
vie, c’est d’être toute à vous.
»J’ai acheté une petite maison à une lieue de Paris, sur le bord de la
rivière. C’est là que je passerai le reste de ma vie.
»Mais il est une chose que je tiens à vous faire comprendre. Il n’y a
dans ma résolution ni désespoir ni même chagrin; je ne me suis pas faite
_ermite_. Ma maison est jolie et bien rangée; j’y ai rassemblé tout ce
qui peut en rendre le séjour agréable. J’y veux être, j’y suis heureuse;
je vous ai divinisé dans mon cœur, je vous aime... sans égoïsme...
Tout ce qui vous donnera un moment de bonheur, de plaisir, fût-ce aux
bras d’une autre femme, je m’en réjouirai.
»Venez une fois me voir. Je me suis fait une jolie chambre; mais il faut
qu’elle soit consacrée par votre présence. J’ai des acacias en fleur;
mais il faut qu’ils aient un moment ombragé votre front. Quand vous
serez venu une fois, vous ne viendrez plus si vous voulez; vous
reviendrez si cela vous plaît et quand cela vous plaira. Je vous
attendrai toujours, mais sans impatience, sans colère, sans chagrin
quand vous ne serez pas venu; quand vous viendrez, à quelque époque, à
quelque heure que vous arriviez, vous me trouverez heureuse de vous
voir, toujours vous attendant; vous viendrez comme amant ou comme ami;
vous viendrez être aimé ou être consolé; vous me raconterez vos peines
et vos plaisirs; vous me ferez vos confidences entières; je vous
donnerai des conseils, et mes conseils seront bons à suivre: dans la
solitude où je vivrai avec ma mère, qui, livrée à ses pratiques de
dévotion, ne me parle jamais, je serai si exclusivement occupée de vous
et de vos intérêts, que personne, pas même vous, ne pourra leur
consacrer autant de temps et les connaître aussi bien.
»Quand vous serez amoureux, je discernerai si l’objet de votre amour en
est digne, si elle vous aime réellement; je vous apprendrai les pièges
des coquettes, et je ne vous laisserai pas vous exposer à aimer seul...
Vous ne pourriez peut-être pas prendre la résolution que j’ai prise, et
alors il faudrait mourir. Je veillerai sur vous de près comme de loin,
je serai votre bon ange. Il y aura des jours... des heures... où la vie
vous semblera lourde...; vous viendrez dans ma maison, je vous jouerai
sur la harpe les airs que vous aimez; je vous écouterai, je m’affligerai
de vos chagrins, car ce sont les seuls qui pourront désormais
m’atteindre; vous serez cinq ans sans venir: au bout de cinq ans, vous
arriverez sans être annoncé, vous me trouverez vous attendant. Dans ma
chambre seront les fleurs dont vous aimez le parfum. Jamais une plainte
ne sortira de ma bouche... Mon visage ne vous montrera que du bonheur.
Adieu!... je vous attends; pour cette fois seulement, je vous demande de
venir.»
Lucien partit à l’instant, et arriva une heure après à la petite maison
de madame L...
Il trouva facilement la maisonnette indiquée; elle était basse et
presque cachée sous des acacias. Il hésita au moment de frapper; son
cœur battait violemment. Une domestique vint lui ouvrir. Ce n’était
plus celle qu’avait autrefois madame L..., et elle paraissait être la
seule de la maison. C’était loin d’être une coquette femme de chambre:
c’était une grosse fille, propre, avenante, maladroite; elle se fit
répéter deux fois le nom de Lucien, et vint lui dire qu’il pouvait
entrer.
Il trouva madame L... nonchalamment assise sur un divan. Il ne reconnut
aucun des meubles qu’il avait vus chez elle autrefois. La chambre était
tapissée d’une étoffe de laine d’un bleu de la nuance de bluet. Les
rideaux du lit et ceux des fenêtres étaient bleus et blancs; les divans,
les grands fauteuils étaient bleus, le tapis avait des rosaces variées
sur un fond bleu d’une grande richesse. Pour madame L..., elle était
vêtue d’une robe de cachemire blanc, dont les plis n’étaient formés que
par une ceinture qui dessinait la taille sans la presser; ses cheveux,
en nombreuses et épaisses boucles, retombaient sur les côtés de son
visage.
Jamais Lucien ne l’avait vue si belle. Elle était si heureuse! Quand ils
furent seuls, Lucien, troublé, demeura longtemps sans prononcer une
seule parole: il se sentait oppressé. Tout, autour de madame L..., avait
un air de bonheur qui donnait à Lucien envie de pleurer. Cette femme
était si heureuse de l’aimer, si heureuse d’avoir tout abandonné pour
lui!
Elle, elle le regardait avec attention, comme pour se faire des
souvenirs bien arrêtés, pour se mettre dans l’esprit une empreinte qui
ne devait pas être souvent renouvelée.
Le premier mot qui vint aux lèvres de Lucien fut le nom de madame L...
--Adèle!
Elle détourna les yeux, comme si l’expression de la voix de Lucien lui
eût fait mal.
Il lui prit la main et dit:
--Adèle, je t’ai trompée, je me suis trompé; je t’aime de toute mon âme:
il s’est révélé en moi une énergie que j’ignorais. Je veux vivre pour
toi, ne vivre que pour toi!
Madame L... parut d’abord fort troublée. Puis elle lui mit la main sur
la bouche, et, lui prenant la main à son tour, mais avec fermeté et une
expression qui disait: «Écoutez!» elle lui dit:
--Lucien, si vous me dites cela, si vous me dites n’importe quoi, je
vous croirai un moment, et ensuite je ne vous croirai plus. Je perdrai
même cette certitude que j’ai jusqu’ici, et avec laquelle j’ai construit
mon bonheur, de votre franchise à mon égard. Vous sentez aujourd’hui ce
que vous me dites; mais le naturel l’emportera bientôt, et un bonheur
dont je sais me passer, parce que j’en ai trouvé un suffisant, me sera
devenu tellement nécessaire, que je serai exigeante, importune,
maussade. Laissez-moi vous aimer. Vous m’aimez en ce moment; votre
imagination est violemment frappée par l’inusité de votre situation. Ne
nous abusons pas; ne déshéritons pas notre avenir. Vous trouverez
quelque douceur à savoir qu’il y a toujours un asile pour vous retirer,
un sein pour appuyer votre tête, un cœur qui amasse des consolations
pour vous. Moi, je serai heureuse; soyons amis. Venez voir mon jardin.
Lucien soupira, se leva et la suivit.
Le jardin se composait d’un beau couvert d’acacias; ensuite de fraîches
plates-bandes de jacinthes; quelques tulipes aussi commençaient à ouvrir
leur splendide calice; plus loin, des lilas entremêlaient leurs grappes
parfumées.
Une belle pelouse s’étendait sous les pieds, parsemée de violettes, dont
il fallait chercher sous l’herbe les fleurs d’une si riche couleur,
qu’elles semblaient autant d’améthystes odorantes.
Madame L... se plaisait à faire passer Lucien par toutes les allées,
comme pour multiplier ses traces et remplir sa maison de sa présence;
elle semblait faire avidement sa provision de bonheur, pour le temps où
elle serait seule.
Après quelques instants, elle lui dit du ton d’une simple question:
--Dînez-vous ici?
Lucien lui baisa la main et lui dit:
--Je veux rester avec vous le plus longtemps qu’il sera possible.
Ils dînèrent ensemble dans la chambre bleue.
--Mon ami, dit madame L... à Lucien, qui soupirait, soyez tel que je
vous aime: ne me trompez jamais. Un serrement de main, un signe de tête
amical, mais bien vrai, mais bien senti, mais tel qu’il ne puisse
m’inspirer aucun doute sur le motif qui le cause, me donnera toujours
plus de bonheur que les plus vives protestations. Je vous serai
reconnaissante lorsque je vous verrai me quitter sans prétexte, sans
excuse, sans autre raison que votre volonté; je serai sûre alors que le
temps que vous avez passé auprès de moi, je ne le dois ni à un parti
pris, ni à un procédé, ni à des égards. Loin de me choquer, votre départ
m’enchantera: ce ne sera pas un abandon, ce sera une charmante certitude
du bonheur que m’aura donné votre présence; il me prouvera que j’aurai
eu raison d’être heureuse. Comprenez bien cela, mon ami; ne venez jamais
_pour me faire plaisir_, ni parce que _vous croirez devoir venir_; venez
quand vous voudrez venir. Songez, si vous êtes six mois sans me donner
de vos nouvelles, combien je serai certaine, le jour qui vous ramènera
près de moi, que vous avez réellement besoin de me voir.
»Ne vous contraignez pas. Comptez sur moi; mais ne vous imaginez pas que
je compte sur vous. Je vous saurais, de la moindre gêne que je vous
verrais vous imposer, plus mauvais gré que je ne le puis dire; car cela
m’enlèverait toute ma confiance.
»Une pensée peut-être se glissera dans votre esprit. Je vais y répondre
à l’avance; car cette pensée pourrait vous engager à me tromper, en vous
trompant vous-même.
»Je suis à vous, toute à vous. Tout ce que je pourrai jamais vous donner
de bonheur sera un bonheur pour moi; je me donnerai à vous comme je vous
donnerais une autre femme, que vous aimerez plus tard, parce qu’elle
sera plus belle ou plus spirituelle, ou tout simplement parce qu’elle
sera _une autre_.
* * * * *
Lorsque Lucien partit, madame L... fit bonne contenance; elle lui donna
une clef, et lui dit adieu d’un visage riant. Elle le suivit des yeux;
puis, s’enfermant, elle se jeta à genoux la tête dans les mains sur son
divan, et elle donna cours aux sanglots qu’elle retenait et amassait sur
son cœur depuis que Lucien avait commencé à parler.
Puis elle se releva, resta quelque temps pensive, et se dit:
--Je ne suis pas encore telle que je veux qu’il me croie, mais je le
deviendrai. Mon Dieu, dit-elle en joignant les mains, quelle est la
femme aussi heureuse, aussi certainement heureuse que moi? quelle est
celle qui, comme moi, peut-être sûre que son amant n’est pas resté avec
elle une seconde de plus que l’amour ne l’y a retenu, et que l’amour l’y
a retenu tout le temps qu’il y est resté?
Lucien revint le soir, puis le lendemain, le surlendemain.
Le jour suivant, il dit à madame L...:
--Je ne reviendrai pas ce soir, des affaires...
Madame L... lui mit la main sur la bouche, et elle lui dit:
--Pas de raisons, pas de prétextes; rappelez-vous nos conventions.
Plus tard, Lucien fut deux jours sans venir, puis un mois. Chaque fois
qu’il venait, il se trouvait toujours attendu. Le jour, la nuit, tout
était préparé pour le recevoir; il était facile de voir que madame L...
n’avait pas, depuis son départ, donné accès à une seule pensée qui n’eût
pas rapport à lui.
Une fois, il fut quatre mois sans paraître.
Une nuit, madame L... fut réveillée par un bruit de pas dans sa chambre:
c’était Lucien. Depuis quatre mois, elle l’attendait chaque jour, à
chaque instant; elle avait cette coquette toilette de nuit d’une femme
qui peut avoir besoin d’être belle.
Lucien était sombre et soucieux.
Il lui prit la main, et ne baisa pas cette main ainsi qu’il avait
coutume de le faire.
--Adèle, lui dit-il, je suis triste, malheureux, désespéré; je viens ici
pleurer, blasphémer.
--Soyez le bienvenu, dit madame L... Voulez-vous souper? Vous paraissez
fatigué.
Et, de la main, elle lui montra un souper qu’elle lui préparait chaque
soir, et qu’elle faisait enlever le lendemain sans murmurer.
Lucien fit signe qu’il ne voulait ni ne pouvait manger. Il paraissait
embarrassé.
--Qu’avez-vous? dit madame L...; avez-vous besoin d’argent? J’en ai.
--Non, répondit Lucien.
--Je n’insiste pas, pas plus que vous n’hésiteriez; ce serait vulgaire
et indigne de nous. Rappelez-vous nos conventions, et parlez. Vous êtes
amoureux!
--Oui.
--On vous a trompé, ou on vous repousse.
--L’un et l’autre: on me repousse, après m’avoir laissé concevoir les
espérances les mieux fondées.
--Cette femme vous aime, ou ne vous aime pas. Si elle vous aime, il
suffit de la convaincre qu’elle est aimée, ou de la persuader, ce qui
est plus facile et revient au moins au même, et elle vous aimera. Il n’y
a donc pas sujet de vous désoler. Si elle ne vous aime pas, c’est une
partie d’échecs à jouer, et, avec mon aide, vous la gagnerez, et,
dit-elle en terminant, je vous promets que vous réussirez.
Lucien était un peu ému de l’aspect de madame L... Ils étaient seuls au
milieu de la nuit et du silence.
--Mon ami, lui dit-elle, partez! ne gâtez ni mon bonheur passé ni mon
bonheur à venir.
Elle le repoussa doucement, et Lucien s’en alla.
--Comme il m’obéit! dit-elle amèrement quand elle n’entendit plus ses
pas; comme il s’empresse d’aller triompher par mes conseils! Mais,
ajouta-t-elle, je veux être pour lui un ange protecteur, je veux que
tout ce qui pourra lui arriver de bonheur lui vienne par moi; je veux
lui préparer la vie de telle sorte qu’elle ne lui offre que succès et
joies. Allons, dit-elle, ne pleurons pas! Heureuse femme que je suis
d’avoir tant de bonheur à donner!... J’ajouterai ma part à la sienne.
Oh! merci, mon Dieu, de cette noble inspiration.
Et elle passa le reste de la nuit à s’oublier elle-même, à se faire un
égoïsme du bonheur d’un autre, et d’un bonheur qui la déchirait.
Lucien fut encore assez longtemps sans retourner chez madame L...
Pendant ce temps, il serait difficile de dire par quelle épreuve elle
passa; son imagination lui faisait endurer de cruelles tortures. Souvent
elle s’éveillait au milieu de la nuit, et elle croyait voir Lucien aux
bras d’une rivale s’enivrer du bonheur qu’elle-même lui avait préparé
par ses conseils. Alors elle pleurait, elle accusait Lucien de dureté;
elle ne concevait pas comment il n’était pas touché de tout cet amour
qu’elle avait pour lui. Puis elle finissait par songer que, défiante
comme elle l’était, Lucien, assidu, dévoué, ne lui eût pas donné autant
de bonheur que Lucien ne venant que lorsque la fantaisie lui prenait.
Les moments où elle le voyait étaient courts et rares; mais, quand ces
moments arrivaient, elle pouvait se livrer sans hésitation, sans
restriction, à la foi qui est le plus grand charme de l’amour.
Vers le mois de mai, à l’époque où le chèvrefeuille est en fleur,
Lucien, fatigué, malade des plaisirs de l’hiver, arriva une nuit et
annonça à Adèle qu’il resterait un mois près d’elle. Elle fut d’abord
surprise, interdite, oppressée; elle le regarda de ce regard
profondément interrogatif auquel on ne pourrait mentir.
Lucien lui répéta qu’il venait lui demander l’hospitalité pendant un
mois.
Alors elle se livra à une joie d’enfant; elle rit, elle pleura, elle
couvrit de baisers les mains et les cheveux de son amant; elle fit
mille projets pour ce mois, pour lui rendre la maison agréable.
Le lendemain fut employé à examiner le jardin. Il contenait, cultivées
avec un soin particulier, toutes les fleurs qu’aimait Lucien. C’est là,
sous cette tonnelle de chèvrefeuille, qu’Adèle aimait à relire ses
lettres. Sur ce banc de gazon, elle restait souvent, par les belles
soirées, à écouter de loin le sourd bourdonnement que le vent apportait
par bouffées. Peut-être est-ce le bruit de la ville, de la ville où est
Lucien; une partie de ce bruit est causée par la voiture qui le porte à
quelque plaisir. Puis elle regardait le ciel avec ses riches étoiles;
son âme s’élevait à une vague contemplation, et elle trouvait la force
de ne pas être jalouse, de penser avec bonheur que Lucien était heureux.
Elle se voyait elle-même comme un ange protecteur, et elle faisait au
ciel le serment de ne pas faiblir dans la tâche qu’elle s’était imposée.
Elle voulait que Lucien donnât à manger à ses pigeons, qu’il respirât
ses premières roses.
Le troisième jour, le matin, Lucien trouva dans la petite cour un
cheval sellé et bridé; il avait été emprunté à l’excellent manège de
Pellier, et devait rester dans la maison aussi longtemps que Lucien.
Le soir, après dîner, un petit bateau offrait aux deux amants le plaisir
de la promenade. Ils se laissaient dériver entre les saules, et une
douce confiance ouvrait leur cœur. Adèle n’avait presque rien à dire;
une seule pensée l’occupait: c’était Lucien. Il y avait bien au fond de
son cœur le souvenir de quelques heures de chagrin et de
découragement, mais elle était résolue à ne pas les avouer à Lucien.
Elle se plaisait à se faire raconter ses plaisirs, ses amours même; elle
voulait qu’il lui fît le portrait de ses heureuses rivales.
Un soir, comme le bateau s’était arrêté aux branches d’un vieux saule,
le calme de la nuit n’était interrompu que par le léger bruissement de
l’eau contre les obstacles qu’elle rencontrait. Une douce odeur de jeune
feuillage embaumait l’air, les étoiles scintillaient à travers le
feuillage, sans nuire au mystère et à l’obscurité.
Adèle, la tête penchée sur la poitrine de Lucien, était si heureuse,
qu’elle multipliait ses questions sur les femmes qui l’avaient
successivement occupé; semblable au naufragé, qui, jeté à la rive, se
retourne, et se plaît à regarder ces lames puissantes qui ont failli
cent fois le briser contre les rochers, à écouter leur sinistre
mugissement mêlé au sifflement aigu du vent en fureur.
--Parle-moi, dit-elle à Lucien, de celle que tu aimais quand tu vins me
voir la dernière fois; où est-elle? l’aimes-tu encore? était-elle jolie?
--Je répondrai à deux questions par une seule réponse, reprit Lucien; je
ne sais plus où elle est. Elle n’était peut-être pas d’une grande
beauté; mais il y avait en elle, dans les moindres détails, une
incroyable distinction: sa main était charmante, sa voix était d’une
suavité que l’imagination n’attribue qu’aux anges, et ses cheveux, d’un
beau blond cendré, étaient plus fins et plus moelleux que la soie.
Il y eut ici un moment de silence.
Lucien, en parlant, avait passé la main dans les cheveux de madame L...
et ils étaient aussi d’un beau blond cendré, ils étaient aussi plus
fins et plus moelleux que la soie. Lucien fut frappé de ce rapport.
Madame L... comprit ce qui préoccupait son amant, et elle sentait avec
une joie indicible la main de Lucien qui continuait à caresser les ondes
de ses beaux cheveux.
Lucien alors parla de rentrer; il craignait qu’elle n’eût froid. Adèle
ne répondit rien. Et le bateau remonta le courant, grâce aux efforts de
Lucien. Adèle cependant était en proie à une délicieuse rêverie. Soit
entraînement naturel, soit coquetterie, elle se mit à chanter une
mélodie simple et pénétrante. Sa voix, accentuée par l’émotion, vibrait
au milieu du silence et de la nuit.
Lucien écoutait; il retenait le mouvement de ses rames et jusqu’à son
haleine.
Cependant trois semaines à peine s’étaient écoulées, que Lucien commença
à paraître distrait, préoccupé.
Adèle le vit, un matin, monter à cheval, et, sans y songer, il poussa ce
cheval du côté de Paris.
Le soir même, elle lui dit adieu, et le pria de partir.
Pendant longtemps, Adèle vécut du souvenir de son bonheur. Elle ne
pouvait aller nulle part où Lucien n’eût été avec elle. Sous ces lilas,
ils avaient lu ensemble; sur cette mousse, ils avaient fait un frugal
repas. C’est ce vieux saule qui, un soir, a arrêté le bateau; cette
fauvette, il l’a écoutée toute une matinée; ce rosier est le premier qui
ait fleuri, et il en a porté la rose tout le jour.
Cependant elle cherchait un moyen de s’occuper de lui plus
immédiatement. Pour Lucien, il s’empressa de retourner dans le monde. Il
se fit présenter chez une famille anglaise, où commença pour lui une des
phases les plus importantes de sa vie. Il y avait là une jolie fille
nommée Sarah, douce et silencieuse personne, frêle, élancée, timide, qui
s’empara entièrement de son imagination. Quelques amis lui firent
entrevoir un mariage avec Sarah comme une chose possible, et surtout
comme une chose fort avantageuse sous le point de vue de la fortune.
Lucien répondit tout haut:
--Ce n’est pas la fortune qui me décidera.
Il se dit tout bas à lui-même:
--La fortune seule ne me déciderait pas.
Et il fit faire la demande de Sarah à son père.
Lucien n’était pas riche, mais il avait un oncle dont on le croyait
l’inévitable héritier.
Lucien savait très-bien qu’il n’avait rien à attendre de cet oncle, et
voici pourquoi. Le cher oncle, tout garçon qu’il était, avait une fille
qu’il faisait élever mystérieusement à la campagne. Un jour, il avait
dit à Lucien:
--Tout le monde te regarde comme mon héritier; eh bien, il n’en est
rien. J’ai une fille à laquelle je laisserai de mon bien tout ce dont je
pourrai disposer. Cependant, comme j’ai de l’amitié pour toi, j’ai songé
à un moyen d’assurer ton bonheur. Tu épouseras ma fille, et vous aurez
ma fortune à vous deux.
Or, la fille était un peu contrefaite et d’une humeur fort peu avenante.
Lucien fit une réponse évasive, et ne retourna plus chez son oncle.
Le père de Sarah répondit qu’il donnerait volontiers sa fille à Lucien,
si l’oncle lui assurait, avant le mariage, une somme qui, réunie à celle
qu’il donnait à Sarah, suffirait pour leur faire une existence
honorable.
Lucien alla voir son oncle, lui parla pendant deux heures de tout,
excepté du sujet qui l’amenait, se leva, se rassit, se releva, et finit
par formuler sa demande. L’oncle s’engagea par serment à ne pas lui
donner un sou, et le mit à la porte.
Lucien, désespéré, lui écrivit. L’oncle était parti avec sa fille pour
un voyage dont on ne pouvait fixer le terme. Lucien s’enferma chez lui,
et chercha le moyen le plus convenable de mettre fin à ses jours. Le
pistolet... le poison... le charbon... la rivière... avaient des
avantages à peu près égaux, et qui se compensaient assez pour qu’on ne
pût se décider légèrement. Il était depuis deux jours dans cette
situation, lorsqu’un individu entra, et lui remit, de la part de son
oncle, un contrat de rente au porteur égal à la somme qu’il avait
inutilement demandée à ce bizarre parent.
Il courut chez le père de Sarah.
Sarah était assez contente de se marier; mais il lui importait peu que
ce fût avec Lucien ou tout autre. Cette charmante créature n’avait de
force intellectuelle que pour se renfermer dans quelques strictes
observations de convenance et d’usage.
Lucien eût désiré la voir un peu plus émue; mais il se persuada
facilement que la jolie Sarah s’animerait au souffle de l’amour, et
qu’on aurait mauvaise grâce à se plaindre de cette douce innocence, de
cette pudeur si craintive, qui ne réservait pas seulement à son heureux
époux un premier amour, mais aussi les premières impressions et la
primeur de la vie.
Après tout, ou avant tout, si vous l’aimez mieux, Sarah était jolie;
elle paraissait une vignette de Tony Johannot, si ce n’est que les
vignettes de Tony ont plus de mouvement et d’animation.
Une chose cependant n’allait pas très-bien avec cette poétique figure;
Sarah, dans ses conversations avec Lucien, ne répondait à ses
expressions d’amour, parfois un peu emphatiques, que par des projets
relatifs au confortable de leur maison... Elle précisait combien de
pièces il fallait dans leur appartement; elle s’occupait du choix des
domestiques; elle faisait faire le linge et donnait des ordres pour
l’argenterie, etc.
Un soir, comme Lucien rentrait chez lui, son portier lui dit:
--Monsieur ne loge plus ici: il demeure au nº 15, dans la même rue;
voici la clef de son nouvel appartement, que l’on m’a chargé de lui
remettre de la part de monsieur son oncle.
--Mais, dit Lucien, mes papiers... et mes meubles?
--Tout cela est transporté, et votre chambre de là-haut est déjà louée.
Lucien croyait rêver... Il alla au nº 15, où on l’introduisit dans un
appartement complet, meublé avec la plus grande élégance et le meilleur
goût; rien n’y manquait: les choses utiles n’y étaient pas plus
négligées que les choses d’agrément. On voyait que le soin de cet
ameublement n’avait pas été confié entièrement à la routine du
tapissier.