se piquât de coucher sur la dure; mais, préoccupé à la fois de son
mariage et des mystérieux bienfaits de son oncle, il avait
incontestablement autant de droits à l’insomnie qu’un poëte qui cherche
une rime rebelle ou une pensée fugitive.
Le lendemain matin, il reçut une lettre d’Adèle; la lettre ne contenait
que ce peu de mots:
«Je vais faire un voyage de quelques mois.»
--Pauvre Adèle! dit Lucien, elle aura appris mon mariage... Allons,
allons, dit-il, n’admettons aucune idée triste; c’est bien assez d’avoir
des idées graves.
Il se mit à son nouveau secrétaire, trouva dans les tiroirs tout ce
qu’il fallait pour écrire, et commença pour son oncle une lettre de
remercîments.
Il avait déjà mis en haut du papier: «Mon cher oncle.»
Il s’aperçut qu’il était tard, et laissa sa lettre inachevée pour se
rendre chez Sarah.
Sarah le reçut comme de coutume; chaque jour approchait le moment de
leur union, sans qu’elle parût plus agitée ou plus expansive.
Elle se mit au piano et chanta d’une voix assez agréable, mais monotone
et sans expression.
L’air qu’elle chantait était celui que, quelques mois auparavant, avait
chanté Adèle sur la rivière.
Lucien ne put se défendre d’une sorte d’émotion; il sortit.
Lucien trouva chez lui une riche corbeille; ce qu’elle contenait était
choisi avec une distinction parfaite. On n’avait pas oublié, dans le
choix des couleurs, que Sarah était blonde.
Le jour des noces était fixé à trois semaines. Le lendemain, un homme
d’affaires devait venir communiquer à Lucien les clauses du contrat.
Le soir, il ne trouva pas Sarah au salon; et, plusieurs portes étant
entr’ouvertes, il entra successivement dans plusieurs pièces, et trouva
Sarah dans sa chambre.
Elle devint rouge comme une cerise. C’était la seconde émotion que
Lucien eût jamais surprise sur son visage.
La première avait été une émotion de confusion et d’impatience, à propos
d’une opinion que Lucien avait émise un peu légèrement, relativement à
des confitures qu’elle avait pris plaisir à confectionner elle-même.
Cette seconde était une émotion un peu plus forte; mais elle avait à peu
près les mêmes causes, un mélange de confusion et d’impatience.
Elle reprocha aigrement à Lucien la liberté qu’il avait prise d’entrer
dans sa chambre. Lucien s’excusa du mieux qu’il put; mais il y a cela de
particulier dans la mauvaise humeur des femmes, qu’il faut
nécessairement qu’elle ait son cours; les meilleurs arguments, les
raisons les plus évidentes, les preuves les plus convaincantes, ne font
à ce cours que ce que les cailloux font au cours d’un ruisseau: le
ruisseau murmure un peu plus fort et continue son chemin.
Lucien sortit. La mauvaise humeur est contagieuse; il ne savait trop que
faire, il avait consacré son temps à la visite de Sarah, il songea à
faire une visite à son oncle.
L’oncle le reçut froidement, il n’était revenu que de la veille. Lucien
manifesta sa reconnaissance par tout ce qu’il put imaginer.
L’oncle reprit sèchement:
--Ah çà! monsieur, êtes-vous un fou ou un mauvais plaisant? Croyez-vous
que j’aie pris, pour vous combler de bienfaits, le moment où vous vous
êtes montré désobéissant et ingrat?
--Mais..., dit Lucien.
--Mais, dit l’oncle, je ne vous ai rien donné et je ne vous donnerai
rien; je ne veux voir jamais ni la femme que vous prenez ni vous-même;
je ne recevrai même pas de lettre de vous.
Lucien sortit.
Comme il rentrait chez lui, son portier lui dit:
--Voici une lettre qu’a apportée le domestique de l’oncle de monsieur.
--Allons, pensa Lucien, que me veut encore ce vieillard obstiné? Si
c’est un présent, je le refuse.
Il ouvrit la lettre; elle était d’Adèle.
«Mon ami, lui disait-elle, mon voyage durera toute la belle saison: je
serai enchantée que vous vouliez bien accepter pour ce temps ma petite
maison à la campagne. Croyez que je prends une part bien vive à tout ce
qui vous arrive d’heureux; j’espère que votre mariage sera de ce nombre.
Ne me refusez pas; vous me causeriez un vif chagrin.»
Lucien redescendit.
--Comment, dit-il au portier, comment avez-vous cru que le porteur de
cette lettre était un domestique de mon oncle?
--Je l’ai bien reconnu, dit le portier, un grand brun avec un habit
gris.
--Nullement, dit Lucien; le domestique de mon oncle est un petit
vieillard, et sa livrée est bleue.
--Je ferai observer à monsieur que monsieur son oncle aurait alors
plusieurs domestiques; car c’est bien celui-là qui a loué le logement
qu’occupe monsieur; c’est lui qui a amené les meubles et a présidé à
tous les arrangements.
Lucien resta immobile sur l’escalier. Une idée subite s’était emparée de
son esprit:
--Ce domestique qui m’apporte une lettre d’Adèle est celui qui a loué
le logement! Et mon oncle qui nie si formellement!...
Il sortit, courut chez le portier de son ancien logement et lui demanda
des renseignements sur la personne qui avait fait son déménagement.
--C’est, dit le portier, un grand homme brun, vêtu de gris.
Lucien resta quelque temps pensif.
--Et, ajouta-t-il, qui habite ma chambre?
--C’est une dame.
--Comment est-elle?
--Blonde, belle femme, fort avenante, et au moins aussi triste.
--Ce domestique vêtu de gris ne vient-il jamais la voir?
--Une ou deux fois par jour.
Lucien rentra chez lui, préoccupé et soucieux au dernier point. Le
lendemain matin, arriva l’homme d’affaires du père de Sarah. Il était
porteur d’une lettre et du projet de contrat.
Dans la lettre, son beau-père lui recommandait de tout préparer pour la
cérémonie, de retenir les voitures, de prévenir à la mairie, à
l’église; car Sarah était catholique.
Les clauses du contrat étaient ce que sont celles de tout _contrat de
mariage_, des clauses de haine, de défiance, de restrictions perfides,
de précautions injurieuses.
Quelques-unes surtout avaient pour but évident de maintenir Sarah dans
une entière indépendance de son mari, et même de tenir celui-ci dans la
dépendance de sa femme.
* * * * *
Lucien pria l’homme d’affaires de se charger d’une lettre pour le père
de Sarah. Puis il alla à la mairie faire afficher ses bans. Il retint
les voitures, et fit tout préparer à l’église.
Quinze jours après, Lucien se réveilla plus heureux qu’il n’avait jamais
été de sa vie. Il prit un bain et s’habilla. On vint prendre ses ordres
pour l’heure où devaient arriver les voitures. Il alla à son ancien
logement et y monta sans rien dire au portier. Il frappa.
Adèle ouvrit la porte elle-même.
Elle pâlit en le voyant. Puis elle s’assit pour ne pas tomber, et fit
signe à Lucien de s’asseoir.
--Adèle, c’est aujourd’hui le jour de mes noces.
--Je le sais, dit madame L...
--Je serai marié dans deux heures.
--Je le sais encore; j’irai à l’église, et personne ne priera avec plus
de ferveur pour votre félicité.
--Adèle, dites-moi la vérité; vous voudriez en vain me la cacher, je
sais tout. C’est vous qui avez loué et meublé le logement que j’occupe
aujourd’hui; c’est vous qui m’avez envoyé un contrat de rente au
porteur; c’est vous qui m’avez fait remettre une riche corbeille.
Adèle baissa la tête.
--Vous êtes restée pauvre, continua Lucien, pour me faire riche et me
donner les moyens d’épouser une autre femme.
--Je ne suis pas pauvre, dit Adèle à demi-voix; j’ai assuré l’existence
de ma mère; j’ai gardé ma maison à la campagne, et tout ce dont j’ai
besoin.
Lucien ouvrit la porte et appela; un homme entra, porteur de la
corbeille destinée à Sarah.
--Adèle, dit Lucien, habillez-vous; car c’est vous que j’épouse, c’est
vous qui serez ma femme dans deux heures. On nous attend à la mairie et
à l’église.
Adèle tomba à genoux à demi morte.
--Habillez-vous, mon Adèle, dit Lucien en la relevant et en la serrant
sur sa poitrine; tout est prêt. J’ai trouvé à votre maison, et, grâce à
votre mère, qui est dans ma confidence, les papiers nécessaires. Nos
bans ont été publiés: tout est prêt.
On entendit parler dans une voiture. Une femme âgée monta: c’était la
mère de madame L... en grande parure; Adèle ne pouvait dire un seul mot.
Sa mère l’habilla, tandis que Lucien allait donner quelques ordres.
Elle avait eu soin de faire arranger à la taille de sa fille tout ce que
celle-ci avait préparé pour Sarah.
* * * * *
Deux heures après, Lucien et Adèle étaient unis; trois heures après, ils
étaient seuls, renfermés ensemble dans la petite maison de campagne.
FIN
Table
Pages.
MIDI A QUATORZE HEURES 1
HISTOIRE D’UN VOISIN 139
VOYAGE DANS PARIS 149
UNE VISITE A L’ARSENAL 211
UN HOMME ET UNE FEMME 243
IMPRIMERIE L. TOINON ET Cie. A SAINT-GERMAIN.
* * * * *
Fautes corrigées:
pas un honheur matériel=> pas un bonheur matériel [pg 17]
vue en son véritable=> vue en son véritab [pg 17]
attendu qu’i=> attendu qu’il [pg 37]
tôt au tard se servir=> tôt au tard se servir [pg 41]
Wilhem=> Vilhem [pg 46, 83]
un ton et un ai=> un ton et un air [pg 48]
à s’eniver du parfum=> à s’enivrer du parfum [pg 61]
plus tristes événenements=> plus tristes événements [pg 71]
roula dans dans son esprit=> roula dans son esprit [pg 107]
la polique, qui, après les événements=> la politique, qui, après les
événements [pg 172]
à peu pès impossibles à expliquer=> à peu pès impossibles à expliquer
[pg 197]
extatiqiue succéda un sourire=> extatique succéda un sourire [pg 201]
s’effayerait pas à sa place=> s’effrayerait pas à sa place [pg 207]
un sixième verre d’au sucrée=> un sixième verre d’eau sucrée [pg 234]
Lucien était sombre et soucieux de le faire.=> Lucien était sombre et
soucieux. [pg 264]
le serment de de ne pas faiblir=> le serment de de ne pas faiblir [pg
268]
un riche corbeille=> un riche corbeille [pg 284]
* * * * *