--N’abusez pas du bitume. Pourquoi peignez-vous sans appui-main?... Où

diable sont mes appuis-main? Je ne trouverai jamais mes appuis-main. Il

faudrait avoir un rapin pour me donner mes appuis-main. On n’est jamais

si mal servi que par soi-même... Ah! vous appelez cela un appui-main?

Pourquoi ne prenez-vous pas un essieu de voiture? Voilà une bougie

allumée, c’est bien; mais qu’est-ce qu’éclaire votre bougie?... Mettez

donc des lumières; vous n’osez pas, vous avez peur. La, la, encore un

peu. Ah! maintenant, votre bougie éclaire. N’abusez pas du bitume. Un

peu de cinabre... Allons, où est mon cinabre? Qui est-ce qui a pris mon

cinabre? Dites-moi, Georges, dit-il au modèle, est-ce vous qui avez

mangé mon cinabre? Il me faut absolument du cinabre. Voici bien du vert;

mais ce n’est pas la même chose. Si j’avais un rapin, il me chercherait

mon cinabre. Il faudra décidément que j’aie un rapin. L’économie est la

mère de tous les vices. Ah! voici mon cinabre! Qui diable s’est avisé de

le mettre dans un casque? On dérange tout, ici; on met tout en désordre.

Qui diable s’est avisé de mettre mon cinabre dans un casque? Allez donc

le chercher dans un casque. Je sais fort bien que je l’avais mis dans

une botte à l’écuyère... Allons, se dit-il toujours à lui-même, vous

prenez peut-être cela pour un œil; si vous regardiez le modèle, vous

ne feriez pas de semblables bévues. Qu’est-ce que ce grand œil

hébété? Abaissez donc la prunelle; la, encore un peu.

Puis il chante:

Que la peinture est difficile!

Je n’serai jamais qu’un croûton.

--Si tout votre tableau ressemble à cette jambe, il faut vous rendre

justice, ce sera le plus mauvais du salon, et vous ne ferez pas mal de

mettre en bas: _Épicier pinxit_... N’abusez pas du bitume... Allons,

Georges, vous allez vous reposer; moi, je vais sortir; je reviendrai

dans une heure et demie; si l’on vient me demander, dites que je suis

allé découvrir les sources du Niger.

Eugène sort. Un commissionnaire monte quelques instants après; il

demande Eugène. Georges, qui fume du tabac du Levant dans une pipe

turque, le renvoie avec sa lettre.

Cette lettre est d’Arthur.

Voici ce qui lui est arrivé:

Il est sorti, comme nous l’avons dit, de fort bonne heure; il a eu faim

et est entré dans un café; au moment de sortir, il s’est aperçu qu’il

n’avait pas d’argent. Il s’est fait servir quelque chose et a écrit à

Eugène de chercher sa bourse et de la lui envoyer.

Le commissionnaire revient avec la lettre; comment payer ce qu’il a bu

et mangé au café? On ne peut sortir du café sans solder sa dépense; on

ne peut renvoyer le commissionnaire sans le récompenser. Il faut garder

le commissionnaire et rester au café; il envoie le commissionnaire chez

un ami et demande un cinquième verre d’eau sucrée.

--Si le commissionnaire ne trouve pas Robert, que vais-je faire? Il faut

payer cet homme, il faut payer ma dépense ici. C’est très-embarrassant.

Une femme passe devant le café, Arthur se précipite à la porte, le

chapeau à la main; cette femme qu’il vient d’apercevoir le préoccupe

étrangement. Voici pourquoi:

Sortant, un jour, de la boutique d’un marchand de bric-à-brac, chargé de

deux figures de plâtre, d’un casque antique et d’un parasol chinois,

Arthur s’était, dans la rue, trouvé en face d’une femme dont la beauté

l’avait frappé. Les impressions subites ne sont pas une chimère. D’un

coup d’œil, Arthur fut amoureux, malheureux, jaloux. Les plâtres lui

échappèrent quasiment des bras; il voulut suivre l’inconnue; mais,

chargé comme un portefaix, sale de poussière et de plâtre, il avait été

forcé d’abandonner ce projet au cinquième pas.

Il resta triste et rêveur pendant trois jours. Une chose l’affligeait

surtout. Il devait avoir produit sur l’esprit de cette femme une

impression toute contraire à celle qu’il avait reçue d’elle. Son

accoutrement était ridicule, son admiration stupide. Pendant quinze

jours, il ne sortit plus qu’en grande toilette: si l’on jouait une pièce

nouvelle, il allait au théâtre; si un rayon de soleil se glissait à

travers les nuées grises de novembre, il allait se promener aux

Tuileries, cherchant sous tous les chapeaux les yeux bleus de son

inconnue. Il voulait réparer l’impression défavorable qu’il pensait

avoir produite, et s’élever au moins vis-à-vis d’elle au niveau des

indifférents et des gens qu’elle n’avait jamais vus.

A deux mois de là, il l’avait une seconde fois aperçue dans un théâtre;

mais elle était fort éloignée de lui, et, quoi qu’il pût faire, il

n’avait pas réussi à attirer son attention sur sa personne, qui, ce

jour-là, était tout à fait coquette et bien arrangée. En rentrant, il

avait fait son portrait de mémoire, et la vue continuelle de cette image

n’avait pas peu contribué à entretenir dans son esprit une passion

passablement extravagante. Depuis, il ne l’avait jamais rencontrée,

quelques recherches qu’il eût faites. Quelquefois il avait suivi, des

heures entières, des femmes inconnues, sous prétexte qu’elles avaient

dans la taille et dans la tournure quelques rapports avec sa bien-aimée,

ou qu’elles portaient un châle bleu. Les deux seules fois qu’il l’avait

aperçue, elle était enveloppée d’un grand cachemire de cette couleur.

Du reste, il faisait fort assidûment la cour au portrait, et il plaçait

devant lui de beaux bouquets chaque fois qu’il rentrait. La cherchant

toujours et ne la voyant jamais, il était arrivé à un point d’adoration

tel, que, s’il l’eût rencontrée par hasard et qu’il eût réussi à se

faire aimer d’elle, lui ne l’aurait pas aimée longtemps. Il avait juché

son idole sur un piédestal si élevé, qu’elle n’en aurait pu descendre

sans se briser. Avec de l’imagination et des obstacles, on peut toujours

adorer une femme; il n’est pas aussi facile de l’aimer. On n’adore la

plupart des femmes que faute de les pouvoir aimer.

Non que nous prétendions dire du mal des illusions; loin de là, nous

avons souvent pensé qu’il n’y a de beau dans la vie que ce qui n’y est

pas; c’est-à-dire que la vie nue, dépouillée des riches couleurs que lui

prête le prisme de l’imagination, ne vaut guère la peine qu’on la vive,

et ressemble à un papillon dont les ailes, froissées par une main

maladroite, ont perdu leur brillante poussière écailleuse.

Tuer les illusions, c’est borner le monde à notre horizon, c’est

rétrécir le cercle de nos sensations à la largeur de nos bras étendus;

c’est, à l’exemple de l’éphore spartiate, couper deux cordes de la lyre;

c’est, comme le tyran de Syracuse, jeter à la mer sa plus belle bague;

c’est se mutiler comme Origène.

Ainsi, en reconnaissant sous un chapeau noir, et à travers un voile de

la même couleur, les grands yeux bleus de l’inconnue, Arthur s’était

précipité à la porte du café; mais, au moment de la franchir, il se

rappela tout à coup qu’il n’avait pas payé et ne pouvait payer ce qu’il

avait pris, et qu’en le voyant sortir, surtout d’un pas rapide, on ne

manquerait pas de le prendre pour un voleur qui avait voulu déjeuner aux

dépens du limonadier.

Il retourna à sa place, demanda un sixième verre d’eau sucrée, et fit

semblant de lire un journal.

Enfin, un homme entra en riant dans le café: c’était l’ami auquel Arthur

avait écrit de venir le tirer d’embarras. Il lui offrit sa bourse;

Arthur paya le commissionnaire et ses innombrables verres d’eau sucrée.

--Mon cher ami, dit le nouvel arrivé, puisque je paye ton déjeuner,

permets-moi de subvenir également à ta nourriture du reste du jour, et

viens souper avec nous.

Des circonstances amenées par la rencontre de cet ami, un amour qui

amena un voyage, un voyage qui amena une brouille, une brouille qui

amena un retour, tout cela prit bien du temps.

* * * * *

Après ce temps, en route, Arthur songe à son inconnue, et, rentré à son

atelier, remplace par un bouquet de bruyère rose et de genêt doré le

bouquet depuis longtemps flétri qui décorait son portrait.

--Parbleu! dit Arthur, il faut que j’aille chez mon oncle.

Arthur rentre au moment où Eugène allait dîner seul.

--Eh bien?

--Eh bien?

--As-tu vu ton oncle?

--Non.

--Comment cela?

--Le boulevard m’a encore une fois été funeste. Je me suis arrêté à voir

une géante, Polonaise lors de la guerre de Pologne, Belge pendant le

siége d’Anvers. Voici ce que j’ai lu sur l’affiche. «Le roi, ayant

appris ce qu’on disait de sa merveilleuse beauté, l’a voulu voir et a

déclaré que c’était à juste titre qu’on la surnommait la reine des

géantes.» Fort du suffrage du roi, je suis entré, et j’ai eu l’honneur

d’être distingué par la reine des géantes.

--Ah!

--Devant tout le public rassemblé, elle m’a dit: «Si monsieur, qui est

d’une riche taille, veut bien se placer à côté de moi, on verra qu’il ne

me va pas à l’épaule.» Je me suis gravement juché sur son estrade, et je

suis resté près d’elle aussi longtemps qu’elle l’a jugé convenable. Ah!

dit-il en soupirant, j’ai vu quelque chose qui m’a plus intéressé que

tout cela. J’étais arrêté près d’un escamoteur; il avait besoin d’une

montre pour une métamorphose. J’avais prêté la mienne; et je t’assure

que le tour est très-drôle; mais, comme je le regardais opérer, une

femme, enveloppée d’un cachemire bleu, vint à passer. Cette femme,

c’était mon inconnue, je veux la suivre; elle marchait sur le boulevard

précisément dans le sens de ma route pour aller chez mon oncle; mais je

ne pouvais pas laisser ma montre dans les mains de l’escamoteur. Je

m’avance vers lui:

»--Ma montre...

«--Monsieur, dans un instant.

«--Je veux m’en aller.

«--C’est l’affaire de cinq minutes.

«--Je n’en ai pas une à perdre.

«Tout le cercle murmure et m’invective.

«--Avez-vous peur que je ne vous vole votre montre?

«--Vous êtes un drôle.

«--Eh bien, prenez-la dans le gobelet où je l’ai mise.

«Je mets la main dans le gobelet; j’en tire un gros oignon. Tout le

monde rit; tout cramoisi, je demande encore ma montre, et je m’enfuis

avec; mais l’inconnue a disparu. Si elle était restée sur le boulevard,

la ligne est droite, je la verrais; un cabriolet vient de partir, je le

suis, je le poursuis. Il faut avoir du malheur, le cheval trottait

parfaitement. Hors d’haleine, je le devance; mais il n’y avait dedans

qu’un homme à lunettes bleues!

Arthur reçut une lettre de son père; dans cette lettre, il y avait ce

passage:

«Envoie-moi des nouvelles de ton oncle, que l’on disait si mal; je ne

te demande pas si tu l’as vu; car ton cœur, nos intérêts, le respect

humain, sans compter le conseil que je t’en avais donné, tout t’en

faisait une loi.»

--J’irai demain, quand il pleuvrait des vieilles femmes! s’écria

Arthur...

* * * * *

_Six semaines après_, Arthur arrive à l’Arsenal; la maison de son oncle

était tendue de noir, on venait de mettre le corps dans le corbillard,

tout le monde montait dans les voitures de deuil. Arthur fut atterré;

cependant quelques minutes de réflexion lui firent voir qu’il ne lui

arrivait rien que de très-ordinaire et tout à fait conforme à la marche

naturelle des choses.

Trois personnes dont les figures ne lui étaient pas inconnues lui firent

du geste l’invitation de monter avec elles dans la dernière voiture;

Arthur monta et suivit d’abord à l’église, puis au cimetière sans dire

mot; seulement, il lui venait bien à l’esprit quelques remords de

n’avoir pas vu son oncle à son heure suprême. On arriva; après cette

cérémonie toujours triste, même pour les indifférents, après qu’on eut

descendu le cercueil dans la fosse, et qu’on l’eut recouvert de quelques

pelletées de terre qui retentirent sourdement sur le sapin, un monsieur

vêtu de noir s’avança, qui se moucha, et, d’une voix émue autant par

l’embarras de parler en public que par la douleur, prononça l’éloge du

défunt.

Cette figure encore n’était pas inconnue à Arthur; il lui vint en

l’esprit que ce jeune homme, moins étourdi ou plus heureux que lui,

était probablement l’héritier de son oncle.

--Messieurs, dit l’orateur, surtout à propos de la mort, on peut dire

que c’est pour celui qui reste que l’absence a le plus d’amertume;

l’homme que nous regrettons va occuper dans le ciel la place que lui ont

conquise ses vertus, et nous, nous restons ici-bas pour le pleurer.

--Il n’y a pas de doute, pensa Arthur, mon oncle lui a donné sa terre de

Bayeux.

--Personne, continua l’héritier, ne pratiqua mieux ce précepte de

l’Évangile: «Que votre main gauche ignore ce que donne votre main

droite.» C’est pour cela que les pauvres, ignorant d’où leur sont venus

les nombreux bienfaits qu’il a répandus dans sa vie, ne sont pas

accourus ici pour humecter cette terre de leurs larmes.

--Il a aussi la maison de Paris, se dit Arthur.

--A quelques personnes, ses facultés morales ont paru baisser; c’est que

sa vie était finie dans ce monde, et qu’il commençait l’enfance d’une

autre vie.

--Je ne donnerais pas cinq sous, dit tout bas Arthur, de ce que mon

oncle m’a laissé de ses rentes sur l’État.

--C’était l’enfance de l’immortalité.

--Il ne me reste pas même les actions de canaux.

On remonta en voiture. Les trois compagnons d’Arthur parlaient de leurs

affaires; Arthur ne parlait pas. Cette scène de mort l’attristait, et

aussi, à dire vrai, la pensée que le travail de toute sa vie ne

suppléerait pas à l’héritage qu’il avait perdu par sa faute. Il

descendit de voiture et continua sa route à pied. Comme il traversait le

boulevard, quelques personnes étaient arrêtées (et qui ne s’est arrêté

quelquefois pour moins?) à regarder un postillon qui rattachait un trait

rompu par ses chevaux. Arthur, machinalement, s’arrêta comme les autres.

Comme il regardait, un homme lui frappa sur l’épaule; il se retourna:

c’était son oncle. Arthur pâlit et fut quelques instants immobile et

glacé; puis il sauta au cou de son cher oncle et l’embrassa.

--J’aimerais mieux, dit l’oncle, que tu m’embrassasses moins fort et

plus souvent.

Arthur l’embrassa encore; mais il y avait dans ses mouvements quelque

chose de convulsif.

--Comment! c’est vous, vous dans mes bras? Mais c’est impossible!

--Il n’y a rien de si simple; je vais à Bayeux pour le reste de la belle

saison.

--Mais, mon oncle, je viens...

--De chez moi peut-être? On enterre ce pauvre Dubois, mon voisin, celui

que tu as vu si souvent chez moi...

--Quoi! ce n’est pas vous?

--Comment, moi?

--Il y a quatre heures que je vous pleure.

L’oncle laissa échapper un éclat de rire.

--Je vais à Bayeux marier ta cousine.

--Quelle cousine?

--La fille de la sœur de ta mère, de ma seconde sœur; elle est

chez moi depuis un an.

--De ma tante Marthe?

--Précisément; elle ne connaît pas son prétendu; mais j’ai arrangé cela

par lettre: elle sera très-heureuse.

Le postillon avait fini; l’oncle monta dans la chaise et dit:

--Baise la main de ta cousine, que tu ne reverras peut-être jamais; car

son mari reste dans ses terres, qu’il fait valoir.

Arthur baisa une petite main qui sortit de la chaise sur l’invitation de

l’oncle, puis leva les yeux et reconnut le doux visage de l’inconnue au

cachemire bleu. Le châle bleu l’enveloppait encore; la chaise partit, et

Arthur resta sans rien voir ni rien entendre, jusqu’à ce qu’elle fût

perdue dans la brume qui descend vers la fin du jour.

UN HOMME ET UNE FEMME

Dans une chambre élégante, au second étage d’une maison de la rue

Caumartin, était nonchalamment assise, ou plutôt à demi couchée sur une

causeuse, une femme encore jeune; sa beauté était si bien dans tout son

éclat, qu’elle ne pouvait que diminuer. Peut-être était-elle moins belle

hier; mais, à coup sûr, elle sera moins belle demain; en arrangeant ses

cheveux, elle s’était trouvée _bien_, et elle avait soupiré; elle avait

songé à ces rêves d’amour de sa première jeunesse qui ne s’étaient pas

réalisés, et qu’il ne serait bientôt plus temps d’essayer; elle sentait

cette vague tristesse que l’on éprouve en voyant l’aube colorer les

rideaux lorsqu’on n’a pu encore reposer, la nuit finie avant que les

yeux se soient fermés. Un gros chat blanc frottait son dos soyeux sur

ses pieds sans pouvoir attirer son attention.

Dans une chambre passablement en désordre, au quatrième étage d’une

maison de la rue du Sentier, un jeune homme venait de mettre sa cravate;

il se trouvait _bien_ et soupirait. Il songeait à ces rêves d’amour qui

charmaient sa mansarde, et dont la réalisation semblait fuir devant lui.

Il n’y avait avec lui qu’une souris qui rongeait une botte sous une

commode.

Madame L..., de son côté, se représentait l’homme qu’elle aurait aimé.

Si le hasard le lui eût fait rencontrer, il aurait été grand, bien fait;

sa figure, ombragée de cheveux noirs, aurait été noble et imposante, et

elle lui eût désiré l’imagination d’un poëte et le cœur naïf d’un

enfant... l’esprit vif, mais sans empressement de le montrer.

Lucien songeait à la femme qu’il devait nécessairement rencontrer un

jour ou un autre. Elle était petite et svelte, elle avait des yeux bleus

et des cheveux blonds, quelque chose de voilé dans le regard et

d’aérien dans la démarche, et dans le cœur cette conscience de

faiblesse qui fait chercher un appui.

Si vous voulez connaître mes héros: Lucien était de moyenne taille; des

cheveux d’un beau blond cendré, accompagnés d’une figure douce et

avenante; il ne manquait pas d’une sorte d’esprit, mais c’était un

esprit bruyant et forçant l’attention.

Madame L... était grande, et d’une remarquable noblesse dans sa

démarche; elle avait alors cet embonpoint qui donne aux femmes une

seconde beauté; ses yeux bruns avaient une singulière expression de

puissance intellectuelle.

Madame L... se leva et sonna sa femme de chambre, pour achever sa

toilette. Lucien se leva, ne sonna pas parce qu’il ne serait venu

personne, et termina lui-même les apprêts de son triomphe.

Madame L... monta dans un fiacre avec sa mère.

Lucien monta seul dans un cabriolet.

Le fiacre et le cabriolet s’arrêtèrent en même temps devant une porte de

la rue Saint-Honoré.

Dans le salon où le hasard réunissait madame L... et Lucien, la société

était nombreuse. Le même hasard, ou un instinct secret, les rapprocha.

Ils passèrent la soirée à parler du combat de Navarin, qui était alors

récent, et ils se séparèrent fort préoccupés l’un de l’autre.

Madame L... était, de tout le salon, la femme qui avait le plus et le

mieux écouté Lucien.

Lucien était l’homme qui s’était montré le plus empressé auprès de

madame L...

Lucien chercha à rencontrer madame L...; madame L... ne crut pas devoir

éviter Lucien.

Un mois après, Lucien écrivait:

«Enfin, je l’ai trouvée, cette femme que j’avais si longtemps rêvée!

C’est bien vous dont mon imagination exaltée me présentait sans cesse la

forme vague et incertaine. Il m’a semblé vous reconnaître la première

fois que je vous ai vue, etc.

»Je vous ai vue, et mon sort est fixé, etc.

»Je vous aime pour toute ma vie, etc.»

Deux mois plus tard, madame L... répondait:

»Enfin, je l’ai trouvé, cet homme que j’avais si longtemps rêvé! C’est

bien vous dont mon imagination exaltée me présentait sans cesse la forme

vague et incertaine. Il m’a semblé vous reconnaître la première fois que

je vous ai vu, etc.»

* * * * *

En quoi Lucien et madame L... mentaient autant l’un que l’autre. Mais

Lucien mentait sciemment: cette femme lui semblait faire quelque

attention à lui; il lui écrivait une lettre en lieux communs, comme il

aurait écrit à toute autre.

Madame L... était de bonne foi: l’amour que l’on éprouve est surtout en

soi; la personne aimée n’est que le prétexte. Elle voyait réellement en

Lucien tout ce qu’elle lui disait.

La correspondance suivit le cours ordinaire. Lucien ne changeait rien à

ses habitudes; l’amour de madame L... était simplement pour lui un

plaisir de plus. Elle, au contraire, se concentrait tout entière dans sa

passion; tout ce qui n’était pas Lucien lui était odieux; elle n’allait

plus nulle part, ne recevait plus personne, et n’avait de bonheur que

d’être seule, quand elle n’était pas avec lui.

Tout ce qu’il y avait de beau et de bon et de bien en elle, elle le

réservait pour Lucien. Elle ne faisait de toilette que lorsqu’elle

l’attendait.

Il lui serait venu à l’esprit le mot le plus spirituel, qu’elle ne

l’aurait pas dit si Lucien n’eût pas été là. Tout ce qu’elle avait de

cœur et d’âme lui devint tellement consacré, que les gens qu’elle

avait le plus aimés lui furent insupportables, et qu’elle se les aliéna

entièrement.

Un jour, elle écrivit à Lucien:

«Tout ce que les autres prennent de moi, fût-ce seulement une minute

d’attention arrachée par la politesse, me semble un vol que l’on fait à

vous, et encore plus à moi qui suis si heureuse de me réserver tout

entière pour vous. Les plaisirs du monde, les triomphes du salon, les

conversations inutiles, bien plus, des affections auxquelles je n’ai

plus rien à donner, puisque je suis toute à vous, toute en vous, je veux

échapper à tout cela. Sûre de votre amour, je ne regretterai rien; je ne

veux plus m’exposer à être distraite de mon bonheur. Je vais me séparer

du monde entier, ne plus voir personne, passer à vous attendre le temps

où vous ne serez pas auprès de moi. Il m’importe peu que cet exil

volontaire soit remarqué; je veux bien que l’on sache que je vous aime,

je suis fière de mon amour; ce n’est qu’un amour vulgaire qui peut

humilier, etc.»

Lucien fut effrayé; cette femme, qui lui donnait toute sa vie, faisait

peser sur lui une grande responsabilité. Lucien était un homme léger,

coquet, sans enthousiasme, sans énergie, et que toute résolution forte,

que toute action en dehors des actions communes étonnait.

Il ne dormit pas de la nuit, et, le lendemain, répondit:

«L’élévation de votre esprit et la noblesse de votre cœur peuvent

seules me donner la force nécessaire pour l’accomplissement de ce que je

crois un devoir.

»Ne me jugez pas sur la première lecture de cette lettre. Ne me

condamnez pas à votre haine et à votre mépris, pour une action juste et

même généreuse, si j’en mesure le mérite à l’effort qu’elle me coûte.

»Si vous étiez à mes yeux une femme ordinaire, je vous aurais répondu

par des lieux communs, je n’aurais pensé qu’à m’enorgueillir d’un

dévouement si flatteur pour mon amour-propre et si doux à mon cœur;

je me serais laissé aimer de cet amour plein d’un noble abandon;

j’aurais couru les risques de n’y pas répondre dignement, mais j’aurais

profité du plaisir et du bonheur qu’il m’offre.

»Mais, dussé-je me perdre dans votre esprit et votre cœur, je vous

dois un aveu inusité.

»Vous êtes belle, spirituelle, élégante, admirée, je ne connais même

aucune femme qui réunisse ces avantages à un aussi haut degré.

»Je vous aime autant que je peux aimer; mais on ne peut se créer une

organisation différente de celle que la nature nous a donnée ou

infligée. L’amour pour moi a toujours été un plaisir; depuis que je vous

connais, il est devenu un bonheur; mais l’idée de lui donner toute ma

vie est au-dessus de mes forces. Ce parti, car je ne pourrais accepter

votre dévouement sans vous offrir un amour pareil, a une solennité qui

m’épouvante. Le reflet de votre âme m’en donnerait le pouvoir, je le

sens, pendant quelque temps; mais tout cela finirait par une lâcheté de

ma part, par quelque sottise qui me ferait perdre justement alors votre

affection et votre estime.

»Non, je ne suis pas l’homme que vous croyez. J’ai juste assez de

présence d’esprit pour me connaître et m’apprécier. Au milieu de

qualités assez brillantes, je manque de l’énergie nécessaire pour un

sentiment exclusif; il y a en moi quelque chose de vulgaire qui me

désole, mais que je ne puis combattre, quelque chose que je n’avoue pas

à moi-même et qu’il faut que je vous avoue entièrement.

»Il n’est aucune femme que j’aime, que je désire autant que vous;

aucune, je le répète, qui puisse à un semblable degré charmer mon

cœur et flatter mon orgueil: eh bien, je renonce à ce que je ne

retrouverais jamais, pour en rester digne, eu égard à ce que je suis.

»Jusqu’à présent, j’avais considéré mon défaut de forces comme

l’origine de quelques agréments; aujourd’hui, je maudis cette

organisation mesquine et méprisable.

»Je n’accepte pas votre dévouement, parce que j’ai bien cherché en moi,

et je ne suis pas assez sûr de pouvoir y répondre noblement.

»Adieu, madame! sachez-moi quelque gré du sacrifice que j’ai trouvé le

courage de vous faire de vous-même. Je vous perds volontairement; car

j’aurais pu vous tromper, et je n’ose le faire, etc., etc.»

Lucien reçut pour toute réponse:

«Je vous répondrai dans un mois.»

Bien précisément un mois après, une sorte de paysan se présenta le matin

chez Lucien. Il était porteur d’une lettre à laquelle il avait ordre de

ne recevoir aucune réponse.

«Mon ami, je ne suis plus à Paris; je suis calme, je suis heureuse.

C’est par cela que je dois commencer. Maintenant, parlons un peu du

passé.

Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme · 第 9 / 11 段