Tout à coup le musicien changea de rhythme et joua un air de danse.

Marie parut surprise, inquiète, contrariée; elle semblait se cramponner

aux sensations nouvelles et contraires qui s’emparaient, qui

s’évanouissaient d’elle malgré sa volonté; puis elle céda: au sourire

extatique succéda un sourire de paysanne au bal; elle redevint une fille

commune, assez laide, et elle dansa.

Puis le musicien se leva et quitta le piano. A l’instant même elle

s’affaissa et serait tombée par terre si on ne s’était empressé de la

retenir; mais on ne put l’empêcher de s’étendre sur le tapis, et elle

eut une crise nerveuse fort semblable au commencement d’une crise

d’épilepsie. M. Lafontaine la calma avec quelque peine. Cependant elle

était toujours en état de somnambulisme; on lui demanda si elle

souffrait, et, au milieu des convulsions, elle répondit que non.

La musique reprit: elle se calma à l’instant et retomba dans l’état

extatique qui nous avait frappés auparavant.

Pendant ce temps, une vieille dame, très-fervente à l’endroit du fluide

animal, ou vital, comme l’appelle M. Lafontaine, me faisait une

querelle; elle prétendait que j’avais parlé à la somnambule, que je

m’étais mis en rapport avec elle, et que le combat de mon fluide avec

celui de M. Lafontaine avait causé la crise nerveuse; j’excusai de mon

mieux et moi et mon pauvre fluide. M. Lafontaine eut l’indulgence

d’assigner une autre cause à la crise de Marie, et de l’attribuer à la

cessation brusque de la musique, effet, du reste, ajouta-t-il,

très-difficile à éviter; et mon fluide fut déclaré non coupable, à ma

grande satisfaction.

Si tout ceci est une comédie, c’est bien joué, et Marie laisse bien loin

derrière elle tout ce qu’il y a d’actrices au théâtre.

Marie, réveillée, eut l’air de n’avoir la conscience de rien de ce qui

s’était passé, et on mit sur la sellette à sa place un vieux sourd-muet,

qui, après des passes et des insufflations prolongées et énergiques,

entendit et répéta les mots _bonjour_ et _pantalon_.

Mais, comme il y a beaucoup de sourds-muets qui entendent et parlent un

peu à différents degrés, et comme il ne put expliquer clairement sa

situation antérieure, le fait reste sans conclusion.

Voilà ce que j’ai vu un jeudi, à huit heures du soir, chez M.

Lafontaine, rue Neuve-des-Mathurins.

Maintenant, que cela s’explique de différentes façons, que l’influence

exercée par M. Lafontaine sur Marie consiste à reproduire à volonté chez

elle une crise, effet d’une catalepsie naturelle à laquelle elle serait

sujette; ou que ce soit la plus effrontée et la mieux jouée des

comédies, ce qui ne paraîtra vraisemblable à aucune des personnes qui y

ont assisté: il y a certes de quoi frapper des esprits même peu portés à

la crédulité, et, je le répète, le devoir de l’Académie de médecine, son

devoir impérieux, est de reconnaître et d’étudier ce phénomène ou de

démontrer la supercherie de telle façon que personne n’en puisse être

dupe à l’avenir.

Pour moi, j’ai vu des choses extraordinaires et je les raconte.

J’attends.

Je terminerai ce récit par une histoire ayant trait au magnétisme, et

que je vole tout simplement à M. Emile Deschamps; malheureusement, je

n’ai pu retenir que le fond de l’anecdote, et je ne puis lui voler la

bonhomie spirituelle et malicieuse avec laquelle il la raconte.

Une jeune fille avait une mauvaise santé, sans être précisément malade;

son état ne présentait les symptômes d’aucune maladie classée et ayant,

de par la Faculté, droit de bourgeoisie chez les mortels. Les médecins

allopathes, homœopathes, hydropathes, etc., prétendaient que cela se

passerait; ils ordonnaient un peu de patience et beaucoup de

distractions.

Un ami de la famille parla de magnétisme avec beaucoup d’enthousiasme;

il raconta des cures merveilleuses, des phénomènes, des miracles. Malgré

certaines répugnances, on se laissa convaincre, et l’on fit venir un

magnétiseur.

C’était à la fin du jour, dans un jardin, sous une épaisse allée de

sycomores; au bout d’un quart d’heure, la jeune personne était endormie;

au bout de vingt minutes, elle commençait à répondre aux questions du

magnétiseur, lorsqu’un domestique, accouru en toute hâte, demanda

celui-ci et lui dit quelques mots à l’oreille.

--Pardon, dit-il à la famille, un événement inattendu me force à courir

chez moi; je reviens dans dix minutes. Attendez-moi, j’ai mon cabriolet

à votre porte.

Il part.

Les dix minutes sont bientôt passées; il s’écoule un quart d’heure, une

demi-heure, une heure.

L’ami, très-expert dans les pratiques du magnétisme, dit:

--C’est fâcheux qu’il ne l’ait pas réveillée avant de partir.

Au bout d’une heure et demie, on envoie chez le magnétiseur. On répond

qu’il n’est resté que dix minutes chez lui, qu’il était fort ému, qu’il

a fait un paquet d’un peu de linge et de quelques hardes, qu’il s’est

fait conduire au chemin de fer de Rouen.

On couche la jeune fille, on convient de ne rien dire ni à personne ni à

elle-même. Le lendemain matin, on n’avait pas de nouvelles. Le

surlendemain, on reçoit une lettre du Havre.

Le médecin annonçait que sa femme lui avait été enlevée par un perfide

ami; qu’ils avaient pris, en partant, sa caisse tout entière; qu’il

était à leur poursuite. Il regrettait vivement l’embarras dans lequel il

les avait laissés.

Que faire?

L’ami disait:

--Au moins, s’il avait mis quelqu’un de nous en rapport avec elle, on

l’aurait réveillée.

--Et que faisait la jeune fille?

--La jeune fille buvait, mangeait, causait, comme de coutume; il n’y

avait rien de changé à ses habitudes, et bien heureusement, car cela

rendait facile aux parents de lui cacher la triste position dans

laquelle elle se trouvait.

--Mais alors elle ne dormait pas?

--Certainement que si, puisque le magnétiseur ne l’avait pas réveillée.

--C’est juste.

Il se passa un an, les parents étaient fort tristes, fort abattus: on

n’avait aucune nouvelle du disciple de Mesmer; il n’était pas revenu à

Paris; on ne savait où il était.

Un parti se présente; les parents et l’ami se réunirent, se

consultèrent. Doit-on avertir le futur époux de l’état dans lequel se

trouve la fille qu’il demande?

La probité, la sévère probité dit qu’on ne peut s’en dispenser. Mais

s’il allait s’effrayer! et qui ne s’effrayerait pas à sa place?

C’est un mariage très-avantageux, très-convenable sous tous les

rapports.

On fait taire la probité; on ne dit rien; le mariage se conclut.

--Et comment était la jeune femme?

--Comme de coutume. Il fallait savoir ce qui en était; sans cela, on ne

se serait douté de rien.

Au bout d’un an, elle allait avoir un enfant.

Le mari était enchanté. Cependant les parents, qui étaient honnêtes au

fond, souffraient d’un pareil état de choses; leur conscience était

bourrelée quand le mari les remerciait de son bonheur. Dix fois la

vérité fut sur leurs lèvres, dix fois ils la retirèrent.

--Et la jeune femme?

--Elle allait fort bien; elle eut un second enfant. Un jour, on apprend

que le médecin s’est fixé à Provins.

Les parents, au comble de la joie, lui écrivent avec instances de venir

à Paris. Il répond et s’excuse sur de nombreuses occupations.

Une correspondance s’engage: les parents insistent; le magnétiseur

résiste. Il finit par mettre son déplacement à un prix exorbitant. Que

faire? il fallait bien en passer par où il voulait; on était à sa

discrétion. L’état de la jeune femme ne pouvait durer éternellement; le

secret, caché jusque-là au mari, pouvait être révélé à chaque instant.

On accorde ce que le médecin exigeait. Il arrive, il se loge auprès de

la maison, et, un jour que le mari est à la chasse, on le prévient.

Il arrive; on avait défendu la porte: on était sûr de ne pas être

troublé.

L’ami seul, qui était dans le secret, assistait à l’opération.

Le magnétiseur dégage le fluide; il descend les mains du front à

l’épigastre de la somnambule, en les secouant pour se débarrasser du

fluide qu’il enlève; il la réveille.

--Et quelle différence cela amena-t-il chez la jeune femme?

--Aucune, au point que le mari ne s’aperçut de rien.

--Mais alors qui vous dit qu’elle ne dormait plus?

--Quelle tête dure vous avez! Certainement qu’elle ne dormait plus,

puisque le magnétiseur l’avait réveillée.

--C’est juste.

UNE VISITE A L’ARSENAL

Dans un vaste atelier sont deux jeunes gens: l’un est devant un chevalet

et profite des dernières lueurs du jour; l’autre, étendu sur un vaste

divan rouge, fume nonchalamment une longue pipe et retourne dans ses

mains une lettre encore non décachetée. Tous deux portent des cheveux

longs et des moustaches. Demain, peut-être, ils auront la tête et le

menton rasés; après demain, ils laisseront repousser la barbe sous la

lèvre inférieure.

--Je ne sais pourquoi, dit le fumeur, j’hésite à envelopper cette lettre

dans le sort auquel je condamne les autres depuis deux mois. J’ai

quelque regret de la brûler sans la lire, d’autant plus que c’est

l’écriture de mon père. Je devine à peu près le contenu des deux

missives qu’il m’a adressées précédemment. La première contenait

nécessairement des reproches et des menaces; la seconde, probablement,

des reproches et des conseils. Il n’est pas impossible que je trouve

dans celle-ci un bon sur la poste. Parbleu! ajouta-t-il après avoir

parcouru les premières lignes, je ne m’étais pas trompé: mon

correspondant est chargé de me remettre cent francs.

--Cent francs! s’écria l’autre en posant sa brosse.

--Cent francs, répondit le fumeur.

--Allons, les pères valent mieux que leur réputation; pour moi, je

n’aurai mon pain quotidien que lorsque je pourrai dire: _Notre père, qui

êtes aux cieux._

»En attendant, il me fait une recommandation très-importante. Mon oncle

de l’Arsenal est malade; il me presse de l’aller voir; c’est un oncle à

héritage, et je n’y suis allé qu’une seule fois depuis trois ans.

--Tu as tort.

--Il n’est pas difficile d’être sage pour les autres. Je tâcherai d’y

aller demain. Mais je ne sais pas trop le chemin.

--Je te ferai une carte.

--Voilà qui est bien.

Le lendemain arrive.

--Je ne partirai pas sans déjeuner.

--Je ne te le conseille pas.

--Qui ira chercher le déjeuner?

--Pas moi; je suis en pantoufles.

--Ni moi; je ne veux pas salir mes bottes avant de me mettre en route.

Eugène, tu n’es guère complaisant.

--Et toi, tu n’es guère juste; c’est moi qui ai fait hier toutes les

corvées. Aujourd’hui, c’est à ton tour.

--Écoute, prenons les fleurets; le premier touché ira chercher le

déjeuner.

On prend les fleurets, on tire; Arthur est touché. Il est convenu que

c’est lui qui ira chercher le déjeuner; mais, puisqu’on a tant fait que

de décrocher les fleurets, les masques et les gants, on ne s’arrêtera

pas à une première botte. On tire pendant une heure. On s’arrête

essoufflé, exténué.

--Il faut faire chauffer de l’eau pour ma barbe.

--Oui, et tu as laissé éteindre le feu.

--Il sera bientôt rallumé. Mais nous n’avons pas d’eau.

--Comment! la fontaine est déjà vide?

--Oui; j’ai oublié de refermer le robinet hier au soir.

--La cuisine doit être inondée?

--La chose n’est que trop vraie. Je suis bien heureux de m’en être

aperçu avant de descendre.

On déjeune, on met de l’eau au feu.

Pendant qu’elle chauffe, Eugène s’est remis à son tableau, Arthur a pris

sa pipe et s’est étendu sur le divan:

--Regarde, Eugène, combien j’ai perdu de temps aujourd’hui; je devrais

déjà être loin. C’est décidément une mauvaise chose que la flânerie. On

ne saurait croire combien la mienne m’a déjà fait de tort. Un philosophe

a eu bien raison de dire: «Faites ce que vous voudriez avoir fait plutôt

que ce que vous voudriez faire.»

--Cela est d’autant plus juste à ton égard, dit Eugène en prenant une

pipe et en s’asseyant près de son camarade, que ce que tu voudrais faire

surtout, ce serait ne rien faire.

--Il est vrai que je méprise cette inquiétude qui fait que certaines

gens agissent pour agir; faites quelque chose qui vaille mieux que le

repos, ou tenez-vous coi.

--En ce moment, il vaudrait mieux t’habiller que de te tenir coi.

--Mon eau n’est pas chaude.

Les deux amis lâchèrent quelques bouffées de fumée; puis Arthur reprit:

--Ce n’est pas que je veuille défendre la flânerie; car l’exorde de mon

discours était, s’il t’en souvient, tout à fait contre elle.

--Je n’en dirai pas non plus de mal; car

La paresse est un don qui vient des immortels.

Les deux amis avaient dans la tête une certaine quantité de citations

qu’ils arrangeaient en manière d’aphorismes, selon le besoin qu’ils en

pouvaient avoir.

--Mais, ajouta-t-il, il faut, pour que la flânerie soit douce, qu’elle

soit aussi sans crainte et sans remords, sans peur et sans reproche; il

faut avoir conquis le droit de s’y livrer corps et âme; car ce n’est pas

la flânerie véritable, la flânerie pure et entière, que celle à laquelle

s’abandonne le corps tandis que l’esprit le gourmande.

Il se leva et commença sa toilette. Pour une visite aussi peu fréquente

et aussi importante que celle qu’il avait à faire, il crut devoir

laisser de côté la cravate noire, qu’il n’avait pas quittée depuis

plusieurs années. Il en plia donc une blanche, et la mit toute disposée

sur le dos d’un fauteuil. Mais, lorsqu’il se fut lavé les mains, il les

essuya tranquillement après sa cravate, ne songeant pas que ce morceau

de linge blanc pût être autre chose qu’une serviette. Quand il s’en

aperçut, il était trop tard, la cravate était entièrement fripée et

sale. Il en fallut chercher une autre; il s’assit pour la plier sur ses

genoux. Mais il était si bien sur le divan! Il reprit sa pipe et se mit

à fumer. Sa tête reposait mollement sur les coussins...

État d’inertie qui laisse voltiger autour de la tête des pensées

légères, bizarres, que le moindre souffle dissipe ou métamorphose comme

les nuées de fumée, et lâche la bride à l’imagination qui vagabonde,

laisse là le corps engourdi sans force pour la suivre ni la retenir, tel

que l’oiseau qui, échappé de sa cage, voltige alentour et semble narguer

l’oiseleur stupéfait de sa fuite.

État délicieux où le moi disparaît, où l’on assiste à sa propre vie, à

ses sensations, à ses joies, à ses douleurs, comme à un spectacle, avec

cette douce paresse d’un spectateur bien assis; où on ne peut creuser

une pensée triste sans que, malgré vos efforts pour la retenir, elle

vous échappe comme l’eau entre les doigts, et se transforme en une

figure bouffonne qui, dansant dans la fumée du tabac, vous rit au nez et

vous force à rire.

Cependant Arthur part. Sur l’escalier un homme l’arrête.

--M. Arthur est-il chez lui?

--Non, il est mort.

L’homme redescend devant lui tout étourdi.

--Allons, je suis bien heureux que ce gaillard-là ne me connaisse pas.

Il se met en route le long des boulevards. Il y a bien des choses à voir

sur les boulevards au mois de mars.

Les marchands de fleurs ont sur les étalages les premières jacinthes,

qui répandent une odeur de printemps. Les femmes, aux premiers rayons du

soleil, sortent de leurs fourrures, comme les premières fleurs de leurs

calices verts.

Il s’arrête à un escamoteur; l’escamoteur commence un tour plus

surprenant que tous les autres, mais il ne le finit pas: il en a

d’autres à montrer auparavant; puis il donne pour rien un pain de blanc

d’Espagne pour nettoyer les chandeliers, à ceux qui voudront bien payer

vingt sous une boîte de charbon pour les dents.

--Ce spécifique odontalgique et balsamique est souverain contre la carie

des dents. J’offre de faire une expérience publique. La première

personne venue... Viens ici, simple gamin... Tenez, les dents de cet

enfant sont d’un noir parfait; vous mettez sur la brosse un peu de

poudre; vous l’humectez avec de l’eau; et ne croyez pas que ce soit de

l’eau préparée; l’eau, la première venue, l’eau du ruisseau; vous

frottez les dents et les gencives.

Cependant le tour tant annoncé ne se fait pas; Arthur, qui l’a attendu

pendant une demi-heure, perd patience et s’en va. Mais l’escamoteur

court après lui et l’appelle:

--Monsieur! monsieur!

Tous les yeux sont fixés sur Arthur. Il rougit et s’arrête.

--Monsieur, dit l’escamoteur, pourquoi m’emportez-vous mes balles? Je

n’ai pour vivre que les instruments de mon métier.

Tout le monde entoure Arthur, qui, bleu de colère, s’écrie:

--Je n’ai pas vos balles, allez vous promener.

--Je demande mille pardons à monsieur, mais il a mes balles dans son

chapeau.

L’escamoteur en retire trois énormes balles. Le tour se fait

adroitement; tout le monde admire, Arthur a envie de battre

l’escamoteur et s’enfuit. Les incrédules sourient et disent:

--C’est un compère.

Plus loin est un marchand de briquets phosphoriques.

--Ceci est la véritable pâte inflammable. Vous n’avez point besoin

d’allumettes préparées; vous prenez gros comme rien du tout de ma pâte

au bout d’un couteau, au bout de votre canne, au bout de ce que vous

voudrez, de n’importe quoi; le moindre frottement contre une mèche

l’allume aussitôt.

«Outre l’utilité de ma pâte inflammable, c’est une source d’amusements

honnêtes et récréatifs; l’histoire de rire et de s’amuser en société.

«Vous êtes dans le monde... chez un ministre; un maladroit veut moucher

la chandelle et l’éteint; obscurité complète. Chacun dit la sienne; on

profite de la nuit pour embrasser sa voisine; mais vous, vous tirez

votre briquet, que vous avez toujours sur vous; vous pariez un litre,

rouge ou blanc, avec la maîtresse de la maison, que vous rallumerez la

chandelle.

Arthur continue sa route; un homme l’arrête par le collet de son habit.

Cet homme a devant lui un chat-huant et trois innocentes couleuvres,

serpents féroces qu’il a, dit-il, apprivoisés. Plusieurs oiseaux, roides

et étendus sur le dos, sont instruits à simuler la mort. S’il vous

permettait de les toucher, vous verriez que la chose ne leur est que

trop facile. Cet homme vend du savon à détacher. En vain Arthur veut

s’échapper, son ennemi ne lâche pas prise; la foule s’amasse autour

d’eux.

--Il est impossible de voir une tache plus dégoûtante que celle qui

dépare le collet de l’elbeuf de monsieur.

Arthur donne un coup de poing dans l’estomac du dégraisseur, et le fait

tomber avec sa table sur les oiseaux et les reptiles morts ou vivants,

puis il s’enfuit; et, pour dérouter les regards, il quitte les

boulevards et prend au hasard une rue qu’il ne connaît pas; elle le

conduit dans une autre qui donne dans une autre. Arthur est perdu; il

erre, il tourne; enfin il demande à un commissionnaire ou il se trouve;

il a fait la moitié du chemin pour retourner chez lui.

--C’est l’heure du dîner de mon oncle, je vais rentrer; je n’irai pas

aujourd’hui.

Le lendemain, Arthur se leva de grand matin. Il avait perdu un temps

prodigieux, la veille, à faire chauffer de l’eau pour sa barbe;

aujourd’hui, il se rasera à l’eau froide. Il est vêtu de deux

pantoufles, l’une à lui, l’autre à Eugène; une jaune, l’autre rouge; un

vieux pantalon noir taché de couleur et une chemise de nuit complètent

le costume.

Le savon est lent à se dissoudre dans l’eau froide, il devient gluant et

glissant, et jaillit, de la main serrée pour le retenir, comme un noyau

de cerise entre les doigts.

Arthur se baisse et met la main dessus; le savon glisse dans la main et

disparaît sous le divan.

Il prend une canne et frappe le divan; la canne rencontre le savon et le

chasse violemment; la porte est ouverte, le savon sort; Arthur le

poursuit; mais il passe à travers la rampe et, toujours glissant,

descend d’étage en étage; deux fois Arthur le rattrape et veut le

saisir avec le pied; mais il s’élance de plus belle. Arthur descend

aussi vite qu’on peut descendre en pantoufles; il passe à côté d’une

femme et d’un enfant, et manque de les renverser; il déchire entièrement

une manche de sa chemise après un portemanteau pour battre les habits.

Le savon s’est arrêté dans la cour; Arthur va le saisir; une servante,

qui lavait à la pompe, vide son baquet, et le ruisseau grossi entraîne

le savon par-dessous la porte cochère.

--Cordon, s’il vous plaît!

Arthur sort et prend son savon entre les jambes d’un cheval; mais on

s’arrête dans la rue pour le regarder. Il s’empresse de rentrer; à

chaque étage, il rencontre des voisins sortis pour chercher la cause du

bruit qu’il faisait en descendant. Les uns rient, les autres haussent

les épaules. Arrivé en haut, l’atelier est fermé. Il va frapper, il

entend un enfant qui pleure et une femme qui gronde.

--Tiens-toi tranquille; dans une heure, tout sera fini, et nous nous en

irons.

--Ah! mon Dieu! c’est un affreux petit enfant dont Eugène fait le

portrait. Je ne puis me présenter ainsi. Que faire? Une heure avec une

chemise incomplète par le temps qu’il fait. Si j’avais une pipe,

seulement.

Arthur bat la semelle, marche en long et en large. Quand il a épuisé ces

plaisirs peu variés, il sort par une lucarne, grimpe sur le toit, et va

se chauffer à la fumée d’une cheminée voisine. L’heure se passe

longuement; mais il n’est plus temps d’aller chez l’oncle: encore une

journée de perdue.

La nuit, Arthur dort à peine pour se réveiller plus sûrement de bonne

heure. Il songe aux raisons qu’il donnera à son oncle pour n’être pas

allé le voir depuis si longtemps. Le matin, il se réveille; le jour

pénètre dans la chambre, sombre et pluvieux.

--Allons, il pleut; je ne sortirai pas.

Quand on se trouve bien au lit, le moindre prétexte paraît suffisant

pour y rester. Cependant Arthur se trompe, il ne pleut pas. Un rideau

bleu étendu par Eugène devant la fenêtre, cause son erreur. Il n’y a

rien de si triste et de si trompeur que la lumière passant à travers un

rideau bleu: il ne faut pas avoir de rideaux bleus.

Il ne pleut pas, bien au contraire; quand Arthur se lève, il est tard.

Le soleil commence à prendre de la force; ses rayons colorent les toits,

qui semblent le salir.

De la terrasse qui est devant l’atelier, on voit quelques toises du

ciel, mais on le voit bleu, transparent; on respire un air attiédi et

pénétrant; dans les villes, c’est tout ce qu’on sait du printemps. Les

plus belles fêtes de la nature ne sont, pour le citadin, que ce que

serait l’harmonie lointaine d’un bal pour le pauvre qui meurt de froid à

la porte de l’hôtel.

Mais c’est assez pour faire penser que la forêt doit commencer à

feuiller, que les hêtres et les érables verdissent les premiers avec

l’aubépine; les cerisiers doivent déjà balancer leurs riches panaches de

fleurs blanches; les oiseaux d’hiver ont cessé leurs chants secs et

aigus, et la fauvette, dans le jeune feuillage des lilas, fait entendre

la première sa voix pleine et vibrante.

Sur le bord des rivières doivent fleurir les chatons jaunissants des

saules, autour desquels bourdonnent les premières abeilles.

Arthur dit à Eugène:

--Il faudrait cependant nous occuper de notre jardin.

Leur jardin se compose de trois longues caisses placées sur la terrasse.

--Que mettrons-nous, cette année, dans notre jardin?

--Pour moi, je ne veux plus de légumes; ta salade de l’été passé était

détestable; d’ailleurs, il faut un peu d’ombrage.

--Veux-tu donc des arbres de haute futaie et des taillis?

--Ce ne serait pas si mal.

--Alors, pourquoi n’y mettrait-on pas des sapins? Ce serait une chose

superbe.

--Sans plaisanterie, nous demeurons assez haut, ce me semble, pour que

personne ne s’avise de nous contester le droit d’avoir ici quelques

cèdres; le cèdre est ami des montagnes.

--Je veux des fleurs, je mettrai des œillets et des roses rouges,

que René d’Anjou fit voir le premier dans ses jardins.

--Il est aussi le premier qui ait cultivé le raisin muscat.

--Si tu m’en crois, nous n’aurons pas plus de vignes que de forêts.

--Comme tu voudras.

--Sais-tu que c’est une gloire comme une autre que d’avoir attaché son

souvenir à une fleur?...

* * * * *

Eugène est seul dans l’atelier, seul avec un modèle qui ne parle ni ne

bouge. Arthur est parti de bonne heure; tout porte à espérer que, cette

fois, il arrivera à l’Arsenal.

Eugène cause tout seul. Tout en peignant, il se donne à lui-même des

avis, il se fait des reproches, il s’accorde quelques éloges, il imite

les paroles et la voix du maître sous lequel il a étudié, il entremêle

ce monologue de réflexions morales.

Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme · 第 8 / 11 段