Ce ne sont pas les consommateurs seuls qui ont à se défier dans les

bureaux de tabac. Les buralistes elles-mêmes sont victimes de vols

nombreux. Tel dandy ne choisit si longtemps un cigare que pour en

glisser deux ou trois dans les poches de son paletot. D’autres, plus

habiles, ne mettent rien dans leurs poches: ils prennent un cigare de

cinq sous et un de deux sous, et, en faisant leur choix, ils ont soin de

mêler trois ou quatre cigares de cinq sous parmi les autres; un ami,

entré derrière eux, prend ces trois ou quatre cigares et les paye

naturellement deux sous.

Finissons ceci par une histoire. Un député voulait obtenir un bureau de

tabac pour sa vieille servante.

--J’ai, dit-il, un bon moyen: je vais demander en même temps quelque

chose d’énorme, qu’il faudra me refuser, et, pour adoucir le refus, on

s’empressera de me donner le bureau de tabac; je vais demander un bureau

et la pairie.

Le député a été attrapé: on l’a nommé pair de France.

Les boutiques étant des souricières dans lesquelles il faut faire entrer

les passants, on comprend très-bien qu’on y tende les amorces les plus

friandes pour la passion que chacune de ces boutiques tend à exploiter:

le marchand de comestibles doit offrir aux yeux de plus beaux poissons

que ses concurrents, ou des asperges de vingt-quatre heures en avance

sur les autres, ou de ces énormes ananas, que sait seul fabriquer mon

ami Pelvilaid, de Meudon; le marchand de nouveautés doit allumer les

désirs de la coquetterie par un étalage de tissus et de couleurs. On y

joint, depuis quelques années, l’annonce du bon marché. Ainsi, comme je

vous le disais l’autre jour, telle femme qui passait autrefois devant

ces boutiques en détournant la tête, parce qu’il lui manquait mille

francs pour être élégante, s’y arrête aujourd’hui, et ne peut s’en

arracher, parce qu’il ne lui faudrait que trente francs pour se déguiser

en duchesse. Certes, elle n’a pas plus les trente francs que les mille,

mais elle pourrait les avoir. Et que de pauvres âmes en péril autour de

ces étalages séducteurs! En effet, le soir, quand les jeunes ouvrières

sortent de l’ouvrage, à la fin d’une journée dont le travail aura peine

à payer le pain et le logement, elles font cercle devant les boutiques

des marchands de nouveautés.

Là aussi, vous verrez des lovelaces au rabais, des serpents

économiquement tentateurs, qui fuiraient les Èves arrêtées aux vitres

d’un joaillier ou d’un lapidaire, mais qui se rapprochent de celles dont

les désirs se concentrent sur des fruits défendus par quinze francs, et

qui sont prêts à cueillir pour elles des manchons d’hermine ou des

châles de cachemire, dont l’étiquette est si rassurante.

Et vous entendez murmurer aux oreilles:

--Voici un joli châle, je serais bien heureux de vous l’offrir.

De cette façon, il arrive aux marchands de nouveautés ce qui nous arrive

souvent, à nous autres pêcheurs des côtes de Normandie: nous jetons une

ligne amorcée, un merlan mange notre amorce et se prend à l’hameçon; un

congre survient, qui gobe le merlan et se prend à son tour. Le châle

amorce la jeune fille, la jeune fille amorce l’acheteur; l’étalage des

marchands de nouveautés est logique, et son piège est bien tendu en vue

des deux passions qu’il exploite.

Mais à quoi sert aux changeurs d’étaler aux yeux tant de billets de

banque de tous les pays, tant de louis, tant de napoléons, tant de

ducats et de quadruples, tant d’or dans de grossières sébiles de bois?

contraste qui augmente encore l’air de la profusion, comme quand on dit

de quelqu’un qu’il remue l’or à la pelle. Il semble que, dans ces

boutiques, on a trop d’or, qu’on n’en sait que faire, qu’on n’en prend

aucun soin, qu’on en met dans des écuelles. Les changeurs pensent-ils

qu’on achète des billets de banque, parce que la vignette est jolie et

bien gravée? supposent-ils qu’un passant s’arrête et s’écrie:

--Ah! le charmant billet de banque rose de la banque de Rouen! je vais

l’acheter bien vite.

Ou encore, à l’aspect des louis:

--Ah! comme le roi Louis-Philippe est donc ressemblant sur cette pièce à

gauche! Combien, ce portrait de roi? Ceux des autres changeurs n’ont pas

autant de physionomie.

Il me paraît évident que ce n’est pas pour cela qu’on entre chez les

changeurs; d’ailleurs, tous leurs portraits du roi sont semblables, tous

leurs billets, toutes leurs pièces sont pareilles. Vous n’avez aucune

autre raison d’entrer chez un changeur que sa proximité, quand vous avez

besoin de changer des billets contre de l’argent, ou de l’argent contre

de l’or.

Cet étalage ne peut donc avoir qu’un résultat: ce n’est pas une amorce

pour les chalands, c’en est une pour les voleurs. Bien pis, ce métal,

qu’on a appelé vil parce qu’il rend vils ceux qui le désirent, ce métal

exerce une telle fascination, qu’il change en voleurs des gens qui

n’étaient que pauvres.

En effet, cette amorce a une puissance toute particulière. Chez un autre

marchand, on ne peut voler qu’un châle, chez celui-ci un pain; mais,

chez le changeur, en introduisant par une de ces vitres votre main

ouverte et en la retirant fermée, vous vous appropriez à la fois tout ce

qu’il y a dans les autres boutiques; vous faites vôtres toutes les

choses qui se vendent, même celles qui n’ont pas de valeur quand elles

sont achetées.

Une poignée de cet or, et, vous qui étiez pauvre, méprisé, seul, vous

êtes entouré, aimé, envié; vous avez tout à vous, et vous pouvez tout

donner à ceux que vous aimez.

Il n’y aurait aucun inconvénient à ce que l’autorité défendît aux

changeurs ces exhibitions inutiles pour eux et dangereuses pour

d’autres; les pauvres sont déjà assez pauvres, et le diable leur tend

bien assez de piéges.

Si l’on a peine à comprendre pourquoi les changeurs font un semblable

étalage sans qu’il en puisse résulter pour eux un seul avantage, on

comprendra plus difficilement encore que d’autres marchands ornent leurs

boutiques d’objets qui ne peuvent que dégoûter les passants précisément

de ce que lesdits marchands ont à leur vendre.

Je veux parler des petites morgues illustrées, dont on permet aux

marchands bouchers de faire la hideuse exhibition.

Sur des linceuls tachés de sang sont appendus des cadavres mutilés, non

pas seulement dans la boutique, mais aussi en dehors, de telle façon

que, si vous ne vous détournez pas à temps, vous teignez votre habit de

ce sang qui tombe goutte à goutte.

Ce n’était pas assez, on a embelli et enjolivé le spectacle.

Quelque esprit élégant a pensé que c’était en soi-même quelque chose

d’assez triste qu’un cadavre, que cela avait besoin d’être orné et

égayé de quelques agréments.

Alors on a imaginé de peindre avec du sang des ornements, des sujets et

des figures sur les cadavres dépouillés! rien n’est plus varié que cette

peinture au sang.

Vous voyez des cœurs percés de flèches, des autels à l’Amour et à

l’Amitié, l’empereur Napoléon, une main derrière le dos et tenant sa

lorgnette de l’autre main.

Quelques artistes plus gais ont peint, toujours avec du sang, et

toujours sur des cadavres, les plus bouffonnes caricatures de Daumier;

Robert Macaire et son ami Bertrand y figurent dans toutes les phases de

leur aventureuse existence.

On a ajouté à tout cela des festons de boyaux et des girandoles de

graisse!

De ceci il ne peut résulter aucun avantage pour les bouchers eux-mêmes.

Il est des gens, au contraire, auxquels une semblable exposition donne

pour plusieurs jours l’horreur de la viande. Il n’y aurait donc pour

personne aucun inconvénient à tenir ces cadavres éloignés des regards,

de façon à ce qu’ils ne fussent vus que de ceux qui entreraient dans les

boutiques; pour ma part, je n’aime pas à voir le sang si gai.

L’homme est le plus féroce des animaux carnassiers. Le tigre, le chacal,

le loup, l’hyène, tuent et dévorent les autres animaux, et l’homme

lui-même, seulement à mesure qu’ils ont faim. Ils ne pensent pas

d’avance à bien nourrir et à bien engraisser leur future proie; ils

n’ont pas inventé de faire cuire certains animaux tout vivants, pour les

rendre meilleurs au goût, de clouer les pattes des canards et de les

gaver de certaines nourritures pour leur donner une maladie qui grossit

démesurément leur foie, en fait un mets délicieux, etc., etc.

Les autres animaux carnassiers ne choisissent pas avec le même soin

délicat telle ou telle partie de tel ou tel cadavre, la cuisse de

celui-ci, l’aile de celui-là. Est-il rien de féroce comme de voir une

femme qui donne à dîner, une femme jeune, belle, au regard doux et

tendre, qui dit à ses convives:

--Je vous envoie l’aile de ce poulet; il est très-tendre, on l’a tué

hier au soir; mangez de ces côtelettes d’agneaux, elles sont saignantes.

J’aime beaucoup que l’on écarte par tous les moyens le souvenir que tout

ce que nous mangeons a été vivant, la pensée que nous dévorons des

cadavres.

Quelques esprits délicats ont imaginé de changer le nom des animaux

devenus aliments. Sur la table, le bœuf s’appelle bouilli; la poule,

volaille; d’autres animaux, gibier: mais cela n’a pas été compris, et il

n’est pas de bel air de dire bouilli.

Quelques esprits grossiers ont, au contraire, inventé de laisser à la

perdrix sa tête emplumée, au lièvre ses pattes couvertes de poil.

Depuis assez longtemps que le monde existe, c’est-à-dire depuis que

quelques-uns pensent et que tous parlent, on en est presque arrivé à se

passer des premiers. On sait à présent des phrases toutes faites pour

tous les cas possibles. Une phrase amène une réponse connue, qu’aurait

pu faire tout aussi bien celui qui fait la question, si elle lui avait

été faite.

On ne fait pas assez attention que presque toutes les conversations

ressemblent à celles qu’on apprend dans les grammaires anglaises, et que

nous trouvons ridicules. Exemple. Si l’on vous dit: «Comment vous

portez-vous?» vous répondez: «Bien; et vous?» Si c’est vous qui dites:

«Comment vous portez-vous?» on vous répond: «Bien; et vous?» Cependant

les conversations des grammaires roulant sur des choses insignifiantes,

n’étant qu’un échange de formules, il n’y a pas d’inconvénients à ce

qu’on dise toujours la même chose; tandis que la conversation du monde

comporte des semblants de jugements et de pensées qu’il est fort

singulier de trouver dans la mémoire.

Sur presque tous les sujets, il y a un certain nombre de phrases toutes

faites, que l’on sait d’avance.

Jamais on n’a mangé une gibelotte à la campagne sans qu’il se trouve

quelqu’un qui fasse la plaisanterie peu neuve de demander si ce n’est

pas une gibelotte de chat.

Il m’est quelquefois arrivé de chercher d’avance, d’après la physionomie

des gens, qui est-ce qui prononcerait la formule consacrée; cela fait

partie de l’assaisonnement, et est plus nécessaire à la gibelotte que

le lapin lui-même.

Voici la plaisanterie faite, et faite par moi, elle est indispensable.

Je me suis trouvé quelquefois embarrassé en ne voyant parmi les convives

que des figures respectables, de vénérables cheveux blancs et des

physionomies intelligentes. Eh bien, quelqu’un se dévouait.

Une seule fois, comme la formule sacramentelle se faisait attendre,

comme la plaisanterie sur le chat n’arrivait pas, je fis comme il est

d’usage au théâtre, quand un rôle ne peut être rempli à cause de

l’absence ou de l’indisposition subite d’un acteur: quelqu’un lit le

rôle.

Je me résignai à faire la facétie du chat avec une assez grande

tristesse. Tout le monde rit beaucoup, et un magistrat me dit:

--Ah! monsieur, vous me l’avez volée, j’allais la dire.

Quand on vient à parler de magnétisme, on vous fait inévitablement la

question que voici:

--Y croyez-vous?

Si vous êtes esprit fort, vous répondez:

--Ah! pour qui me prenez-vous?

Si, au contraire, vous avez pris dans le monde le rôle d’un poëte rêveur

et intime, vous affirmez que vous avez une confiance aveugle dans le

magnétisme.

Il ne manque à la question, comme aux deux réponses, qu’une seule chose,

un détail. C’est que le questionneur et ceux qui lui répondent sachent

de quoi il est question.

Quand la Fontaine allait demandant à tout le monde: «Comment

trouvez-vous Barruch?» on lui répondait généralement: «Qu’est-ce que

Barruch?» au lieu de dire: «Je le trouve sublime,» ou: «Je le trouve

ennuyeux.»

Croyez-vous au magnétisme?

Qu’entendez-vous par le magnétisme? Est-ce un fluide invisible,

mystérieux, qui fait que la première fois qu’on voit une personne, on se

sent repoussé ou attiré par elle, qui fait que nous reconnaissons nos

amis que nous n’avons jamais vus, comme le chien reconnaît les voleurs

qu’il rencontre pour la première fois?

Un homme qui a beaucoup aimé les femmes me disait un jour:

--Chaque homme a son harem dispersé dans le monde: il en reconnaît

chaque femme à quelque instinct impossible à expliquer; mais il les

reconnaît aussi sûrement que le berger reconnaît, dans dix troupeaux

confondus, ses moutons marqués d’une raie rouge ou bleue... En entrant

dans un salon, ajoutait cet homme, je vois du premier coup d’œil les

femmes qui sont de mon harem dispersé, et celles auprès desquelles je

perdrais mon temps et mes soins. Avec les secondes, je suis simplement

poli; aux premières, je dirais volontiers: «Enfin je te trouve! et toi,

me reconnais-tu?»

Un homme nous a déplu, sans cause, sans raison, sans prétexte; son gilet

nous blesse, ses cheveux nous offensent. Cependant, comme l’homme s’est

appelé lui-même animal raisonnable (on aurait peut-être dû dire

raisonneur), on s’informe, on apprend que c’est un très-brave homme que

celui pour lequel on ressent une si grande antipathie; il passe pour

bon, simple, généreux.

On veut lutter contre ce sentiment qu’on trouve injuste; on lui adresse

quelques prévenances, on se lie avec lui.

Eh bien, cet homme vous est plus tard funeste en quelque chose: il n’est

pas mauvais en général; mais il est mauvais pour vous; il vous est

contraire. Peut-être est-ce à cause d’une ressemblance. Vous avez les

mêmes angles, ils se heurtent au lieu de s’emboîter.

Appelez-vous magnétisme cette foudre continue qui sort des yeux de cette

femme, dont le regard perce le vôtre et vous fait éprouver une douceur

voluptueuse?

Appelez-vous magnétisme cette puissance que l’homme de cœur, qui

n’avait peur que d’avoir peur, exerce sur le spadassin, quand ils ont

tous deux l’épée à la main?

Appelez-vous magnétisme ce double regard dont la rencontre est pour le

vrai jaloux, pour le jaloux raisonnable, un adultère complet, après

lequel il reste quelque chose à faire pour l’amour, mais rien contre le

mari?

Si c’est cela, je pense que personne ne le peut nier...

Mais entendez-vous par le magnétisme l’art de dire la bonne aventure

d’une façon nouvelle, l’art de faire les cartes sans cartes?

Pour cela, je pense qu’on peut croire aux somnambules juste comme aux

autres diseuses de bonne aventure, et aux autres tireuses de carte.

Entendez-vous par le magnétisme l’art de lire dans votre pensée par une

communication mystérieuse de cerveau à cerveau, de mêler deux existences

par le partage de la vie, de façon à ce que l’un éprouve ce qu’éprouve

l’autre?

C’est l’exagération, ou plutôt la régénération et la continuité des

choses qui nous apparaissent incomplétement et par intervalles.

Appelez-vous magnétisme le don des langues et de toutes les sciences

donné par l’imposition des mains, par quelqu’un qui n’a pas ce qu’il

donne, au moyen de quelques grimaces et contorsions bizarres?

Cela devient plus difficile.

Appelez-vous magnétisme voir sans les yeux, lire par le dos?

Vouloir par la volonté d’un autre, et sentir par ses sensations?

Devenir, au gré d’autrui, insensible à la douleur physique la plus

atroce?

Il y a, dans tout cela, des choses qui sont fort proches de celles que

nous croyons, et d’autres qui en sont fort éloignées.

Mais doit-on accepter les unes à cause des autres, ou les rejeter toutes

par la même raison?

Doit-on refuser de croire une chose parce qu’elle est extraordinaire?

Mais nous admettons par l’habitude cent choses plus extraordinaires que

celles que nous nions comme impossibles.

L’invraisemblance n’est pas beaucoup plus le faux que le vrai. La vie

est plus incompréhensible que le magnétisme, qui est une modification de

la vie.

La pensée et le songe, ce ruminement confus de la pensée, qui les a

expliqués?

Donc, il faut croire.

Malheureusement, le magnétisme, comme science, est difficile à étudier

pour l’homme de foi.

Il est placé entre la science légale des corps constitués, qui nie avec

préméditation et dessein formé; et le charlatanisme, qui affirme et

exploite pour de l’argent.

Je sais que des faiseurs de tours, Philippe ou Robert Houdin, et surtout

le vicomte de Caston, exécutent des choses aussi surprenantes que les

plus surprenants effets du magnétisme.

Certes, quand ces messieurs tirent de la poche de leur gilet un grand

bocal plein d’eau et de poissons rouges, quand ils opèrent tous les

phénomènes de la seconde vue, il est évident qu’ils ont une lucidité

plus grande qu’aucun somnambule, et qu’ils nous laissent aussi étonnés

que nous l’ayons jamais été par Alexis ou par mademoiselle Pigeaire.

Ainsi, à quoi servent les corps constitués et les académies?

L’Académie de médecine, si les magnétiseurs sont des charlatans et des

jongleurs, ne doit-elle pas démasquer la fourberie d’une façon si

complète, que ces messieurs ne puissent plus donner de séances que sur

les tréteaux des boulevards?

Si les opérations sont vraies, c’est immense, c’est bouleversant, c’est

dangereux: la science doit s’en emparer et les régler; si c’est faux,

c’est une fourberie très-adroite et très-effrontée, dont sont dupes

beaucoup de bons esprits.

C’est une question qui ne peut rester en suspens, et les académies et

les corps savants doivent être sommés de la rendre complètement claire.

Pour moi, voici ce que j’ai vu successivement en diverses circonstances.

M. Esq***, un jeune poëte, s’occupait de magnétisme. Il amena un jour

chez M. V. H. un sujet qu’il endormit facilement; la somnambule avait

lu, disait-on, dans des séances précédentes, des phrases entières, avec

un bandeau sur les yeux. Comme on suspectait le bandeau, et qu’on aimait

mieux croire à certaines exagérations de la vue qu’à la vue sans les

yeux, on proposa, au lieu de cacher les yeux, de cacher le livre.

On présenta à lire à la somnambule des mots écrits et cachés sous

d’épaisses enveloppes; elle préféra avoir une attaque de nerfs et donner

des coups de pied dans l’estomac de son magnétiseur.

J’ai vu ensuite mademoiselle Pigeaire.

La mère de mademoiselle Pigeaire lui mettait sur les yeux un bandeau de

velours noir; on en collait les bords sur ses joues avec du taffetas

gommé. Après de longs efforts et quelques contorsions suspectes,

mademoiselle Pigeaire finit par déchiffrer deux ou trois mots.

On me proposa de jouer aux cartes avec elle. En jouant, je retournai une

carte; elle me dit:

--Monsieur, la carte est retournée.

Le public d’applaudir; en quoi le public avait tort.

Je lui dis:

--Mademoiselle, ou vous voyez à travers un bandeau épais, auquel

l’épaisseur de la carte n’ajoutera pas une grande difficulté; ou vous

voyez, comme vous le prétendez, sans le secours des yeux, et alors il

importe peu pour vous que la carte soit d’un côté ou de l’autre, sur la

table ou dans ma poche.

Mademoiselle Pigeaire ne put nommer la carte.

En général, elle n’hésitait pas pour dire ce qui se passait au loin,

mais elle éprouvait beaucoup de peine pour désigner des choses

présentes, à peu près comme la plupart des médecins, qui sont si forts

sur la peste et la lèpre qui n’existent plus, et qui échouent contre les

cors aux pieds et les rhumes de cerveau.

J’ai la conviction que mademoiselle Pigeaire, qui, dans l’origine, avait

dû présenter certains phénomènes électriques et magnétiques, se voyant

l’objet d’une grande curiosité, les avait exagérés, puis en avait feint

d’autres, et je crois qu’elle trompait un peu ses parents.

J’ai vu au Havre le somnambule le plus lucide dont on ait parlé: c’est

Alexis, que magnétise M. Marcilli.

Les assistants lui firent dire un peu trop de bonne aventure; mais il

m’étonna beaucoup dans les réponses qu’il fit: quelques-unes auraient pu

être faites par n’importe qui, grâce à la complaisance involontaire

avec laquelle certaines femmes impatientes l’aidaient sans s’en

apercevoir; d’autres sont à peu près impossibles à expliquer.

D’abord, il fit tout ce que mademoiselle Pigeaire n’avait pu faire: les

yeux bandés, il reçut cinq cartes d’un assistant qui en prit cinq.

Alexis joua la partie d’écarté les deux jeux retournés sur la table, et

désignant à son adversaire, qui ne voyait pas son jeu, la carte qu’il

devait prendre pour répondre à celle qu’il jouait.

--Monsieur, vous avez la dame de carreau, la deuxième à gauche...

Monsieur, avez-vous le huit de trèfle? La première à droite... Monsieur,

vous n’avez pas de pique; coupez avec votre valet d’atout.

Une femme lui dit:

--En sortant de chez moi, j’ai mis, sur la table de mon salon, un objet

qui n’y est pas d’ordinaire; le voyez-vous?

Alexis répondit qu’il le voyait; et, après de longues hésitations et des

questions nombreuses, faites par lui-même, il répondit:

--C’est un cygne empaillé.

Mais il avait demandé si c’était un meuble, si c’était un animal, si

cela était vivant. Je crois que j’aurais deviné comme lui.

On lui présenta une bague, et il dit deux mots qui se trouvèrent écrits

dans la bague.

Comme on le laissait un peu seul, je m’approchai de lui et lui livrai ma

main; il toucha une bague que je porte, et me dit:

--Cette bague vous a été donnée par une personne qui est morte. Est-ce

une femme? ajouta-t-il.

--Non.

--Alors c’est votre père.

Je sentis un froid à la racine des cheveux, et je ne lui fis plus de

question. Comme je m’éloignais, il ajouta:

--S’il n’y avait pas de monde, j’aurais quelque chose à vous dire.

Je ne l’ai pas revu.

Un jour, j’assistai à une séance de magnétisme chez M. Lafontaine.

Il amena une jeune servante et l’endormit. M. Lafontaine annonça qu’il

ne s’agissait pas de montrer de la lucidité, mais de l’insensibilité; en

un mot, de provoquer à volonté un état de catalepsie pendant lequel le

sujet pourrait souffrir les opérations les plus douloureuses, non

seulement sans s’en apercevoir, mais encore sans en garder ensuite le

moindre souvenir. Il magnétisa les bras et les jambes de la jeune fille,

qu’il appelait Marie; ses bras et ses jambes prirent une grande

rigidité. J’essayai de faire fléchir les bras; mais il me sembla que je

risquais de les casser.

M. Lafontaine annonça alors que l’insensibilité était complète quoique

la somnambule parlât et répondît à toutes les questions que lui

faisaient le magnétiseur ou les personnes que, disait-il, il mettait en

rapport avec elle.

Il lui ficha des aiguilles sur les mains, sur le front, il lui traversa

la main avec une aiguille: mais je sais qu’en certaine partie de la

main, on peut le faire à toute personne éveillée sans qu’elle en

ressente de douleur. Il lui traversa le sourcil avec une autre aiguille,

et, comme le sang coulait avec une certaine abondance, il l’arrêta au

moyen de passes et de l’imposition du doigt.

Il m’offrait de ficher moi-même des épingles sur la patiente; je n’ai

pas besoin de dire pourquoi je préférai lui chatouiller les lèvres avec

une plume: elle resta impassible, sans la moindre contraction.

Il lui fit respirer du soufre allumé, puis de l’ammoniaque, qu’il lui

ordonna d’aspirer fortement; elle obéit, et aucun muscle de son visage

ne trahit la moindre gêne ni la moindre sensation.

M. Lafontaine fit alors de nouvelles passes ayant, dit-il, pour but

d’augmenter encore l’état électrique de Marie. Quelqu’un joua un air

d’église sur un piano: elle parut surprise, un sourire ineffable

s’épanouit sur son visage; elle joignit les mains et se leva, ses genoux

fléchirent, son sein s’agita; graduellement elle arriva à une extase

extraordinaire; elle murmurait les mots de «Seigneur!» et de «Mon Dieu!»

M. Lafontaine lui parlait et elle ne l’entendait plus; ses yeux fixes,

pleins d’un feu humide, semblaient contempler le ciel ouvert; de grosses

larmes coulaient sur ses joues. Cette fille, d’un visage insignifiant,

d’une forme commune, devint tout à fait belle; ses attitudes étaient

nobles, son regard inspiré.

On lui mit une bougie, non pas devant, mais sur les yeux, au point de

lui brûler les cils, sans qu’elle semblât s’en apercevoir, sans qu’elle

manifestât la moindre sensation causée par la flamme ni par la chaleur,

sans que sa paupière frissonnât. On lui tira aux oreilles des capsules

fulminantes, on lui ficha des épingles sur le front; son extase allait

toujours croissant; elle tomba à genoux en s’écriant:

--Seigneur... viens!

Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme · 第 7 / 11 段