Pour ne laisser aucune infériorité aux montagnards des maisons de

Paris, on a voulu qu’ils ne courussent pas moins de dangers que les

autres habitants des montagnes; on monte de la plaine à la cime par un

chemin roide et tournant, qui donnait déjà des vertiges avant qu’on eût

conçu l’idée ingénieuse de le rendre glissant... au moyen de la cire.

Il faut dire que l’usage absurde de cirer les escaliers et les

appartements tient à une sotte et impuissante vanité, dont les exemples

ne sont pas rares. Les premiers qui ont imaginé de cirer les

appartements et les escaliers ont ensuite couvert les uns et les autres

de tapis; les autres ont trouvé que cela avait l’air riche: ils ont

ciré, frotté leurs chambres et leurs escaliers; mais ils se sont

abstenus des tapis, qui coûtent fort cher. Cette ridicule habitude coûte

par an la vie à trois ou quatre personnes à Paris, cause un nombre

infini de fractures et de luxations, sans parler des chutes qui ne sont

que douloureuses.

C’est le même sentiment qui a fait, depuis quelques années, adopter aux

femmes des jupes démesurément longues. Cette forme de vêtement a une

sorte de grâce majestueuse qui l’a fait adopter par les femmes qui ont

des voitures. Celles qui vont à pied ou, qui pis est, en omnibus, se

sont empressées de l’adopter. Elles ramassent la boue des rues avec le

bord de leur robe et en déposent une partie sur leurs bas.

C’est, en vérité, un charmant pays aujourd’hui que ce Paris, dans lequel

j’entreprends un voyage. Depuis longtemps et partout, il y a des choses

qui se vendent, même des choses qui perdent tout leur prix quand elles

sont vendues. Mais les idées libérales ont singulièrement pris le

dessus; on a renversé une foule d’abus qui ont longtemps régné sur la

société. Autrefois, il y avait une aristocratie dans laquelle ne

pouvaient entrer que quelques personnes privilégiées; il fallait, pour

être du monde et du beau monde, il fallait que le hasard vous fît sortir

d’une bonne famille et vous donnât un beau nom. A la rigueur, vous étiez

encore un homme comme il faut, quoique déjà dans un rang inférieur, si

vous aviez fait quelque belle action à la guerre, si vous étiez un

grand poëte, un grand musicien ou un grand peintre. Ces odieux

privilèges ont disparu, et c’est bien plus commode.

Je viens d’envoyer mon domestique m’acheter, pour deux francs cinquante

centimes, une paire de gants d’une certaine nuance de jaune qui suffit

pour me ranger parmi les gens de bonne société. Je sais qu’on a des

gants à peu près pareils pour vingt-neuf sous; mais les gens délicats ne

s’y laissent pas prendre. Avec des gants à vingt-neuf sous, on est ce

qu’était autrefois la noblesse trop nouvelle, la noblesse dont les

titres n’étaient pas bien établis. Une mercière peut faire maintenant

tout ce que faisaient alors d’Hozier et les autres généalogistes.

L’aristocratie admet beaucoup plus de monde depuis qu’elle se compose

des gens qui possèdent cinquante sous; pour cinquante sous, on s’attire

tout autant de considération, d’égards et même d’envie et de haine,

qu’en pouvait exciter l’ancienne aristocratie.

Par le même progrès, on a bien aplani les chemins qui mènent aux

honneurs, aux dignités et au pouvoir; autrefois, il fallait apprendre

les lois, la politique, etc.; il fallait conquérir une grande

réputation d’intégrité ou de capacité: cela excluait assez souvent les

niais, les imbéciles, les sots, les ignorants, les fripons, en un mot

une notable partie des habitants du pays: mais cet abus odieux avait

duré trop longtemps; un pauvre diable qui naissait bête avec beaucoup de

travail, d’audace, d’opiniâtreté, arrivait à devenir un sot, et voilà

tout. Mais, aujourd’hui qu’il suffit, pour avoir part au gouvernement,

de posséder un certain nombre de fenêtres, ceux qui n’en ont pas de

naissance, et qui ont de l’intelligence, trouvent bien moyen d’en

épouser quelques-unes, ou ils en gagnent, ou ils en volent: cela est à

la portée de tout le monde.

J’ai mes gants... mes gants jaunes. Que me faut-il encore pour sortir?

Une canne. Qu’est-ce qu’une canne? C’est un bâton. Ce doit être un bâton

noueux, très fort... sur lequel on peut s’appuyer lorsqu’on est fatigué,

avec lequel on peut se défendre en cas de mauvaise rencontre? Nullement;

la police ne s’est pas encore expliquée sur les bâtons; mais, en

général, elle ne veut pas que les honnêtes gens soient armés: toute

canne à dard, tout poignard, tout couteau, tout pistolet, expose celui

qui le porte à payer une amende de quinze francs. Le bourgeois honnête

qui ne veut pas avoir de démêlés avec la justice, se donne bien garde

d’en porter. Le voleur, l’assassin, qui, dans l’exercice de son état,

s’expose à l’échafaud, se soucie peu d’encourir quinze francs d’amende

en sus de la mort. C’est fort commode pour MM. les voleurs et MM. les

assassins.

Si, d’une part, la police ne veut pas que les bourgeois soient armés,

d’autre part la mode veut qu’on porte de petites badines minces,

légères, fragiles, qui se brisent si on les laisse tomber. La canne est

un ornement, comme une épingle à la chemise.

Mais où est mon chapeau? Après l’avoir bien cherché, je découvre qu’un

homme qui est venu me voir ce matin s’est assis dessus, et y est resté

environ cinq quarts d’heure. Je n’ai plus de chapeau. C’est dimanche

aujourd’hui, les boutiques sont fermées. Je ne puis avoir de chapeau que

demain. Je n’ai que ma casquette de voyage; mais on ne peut sortir en

casquette: il vaudrait mieux avoir commis les crimes les plus affreux

que d’être rencontré avec une casquette. Si je sortais en casquette, je

ne serais plus un monsieur, je serais _un homme_. Il suffit d’entendre

une fois une petite bourgeoise, à laquelle on dit qu’il est venu

quelqu’un, demander si c’est un homme ou un monsieur, pour ne s’exposer

jamais à faire dire de soi qu’on est un homme.

Je ne sortirai pas; je me mettrai en route demain.

Les boutiques.

Quand on a affaire aux hommes, il faut se défier de la logique et du

sens commun: ces deux guides ne sont bons qu’à vous égarer. En effet,

allez demander à un philosophe retiré dans quelque asile solitaire ce

qui se doit vendre le plus et le mieux dans une ville comme Paris, et ce

qui doit se vendre le meilleur marché; le philosophe, préjugeant d’après

la logique et le bon sens, vous répondra sans hésiter:

--Le pain, la viande, le vin, en un mot les choses indispensables.

Eh bien, le philosophe aura dit une lourde sottise. En effet, grâce à

la vanité des peuples et à l’intelligence des gouvernements, il est

arrivé que les choses de première nécessité sont frappées d’impôts, de

protections d’une telle façon, qu’une fraction de la ville prend le

parti de s’en passer tout à fait, et qu’un nombre beaucoup plus grand

n’en consomme qu’une partie de ce qui lui serait nécessaire. Mais, en

retour, toutes les futilités inutiles, toutes les choses superflues sont

à très bon marché, et il s’en vend autant qu’on en peut faire; de sorte

que, le luxe étant à si bon marché et le besoin à si haut prix, et,

d’ailleurs, la vanité se payant moins de prétextes et de semblants que

l’estomac, le superflu est devenu tout doucement le nécessaire, le

nécessaire est traité comme s’il était le superflu; on s’en occupe...

après... plus tard... quand on a le temps, s’il reste de l’argent.

D’abord on s’habille, on se pare, on se déguise en riche; ensuite on

mange, on boit, on se chauffe avec le reste, quand il reste quelque

chose.

Ces réflexions me sont suggérées par l’aspect des boutiques que je vois

dans la rue. Du premier coup d’œil, je vois un boulanger,--deux

marchands de nouveautés,--deux marchands de vins,--trois épiciers; le

boulanger est auprès d’un des magasins de nouveautés. Le boulanger a sur

sa porte une pancarte où on lit:

«Vu l’augmentation du prix de la farine, le prix du pain sera porté

cette quinzaine à... la livre.»

Voilà quatre quinzaines qu’on change cette pancarte, et que, chaque

fois, elle signale une augmentation.

Chez le marchand de bonnets, de fichus, etc., tout est rempli de

pancartes contraires. Partout, vous voyez écrit en grosses lettres, avec

des points d’exclamation:

«Immense rabais! 75 pour 100 au-dessous du cours!!!--bon marché

extraordinaire!!!--châles de cachemire à 35 francs!!!--manchons

d’hermine à 7 francs!!!--manteaux de velours pour rien!!!--mantilles de

dentelle pour moins que rien!!!»

Si bien que, si cet état de choses dure encore quelque temps, on sera

obligé, vu le bon marché croissant des choses inutiles et la cherté sans

cesse augmentant des choses nécessaires à la vie, de faire ce que,

selon Tallemant des Réaux, faisait madame de Puisieux, laquelle mangeait

avec ravissement de la dentelle hachée menu comme chair à pâté et

assaisonnée de diverses sauces et condiments comme tout autre mets.

Certes, voilà quelque chose que le philosophe qui vit loin du monde ne

devinera qu’en cherchant quelle est la plus grande folie à laquelle

puisse se livrer un peuple entier.

Chacun en France, et surtout à Paris, veut paraître plus qu’il n’est;

mais cette passion coûte cher: elle a besoin, pour se satisfaire, que

chacun dépense un peu plus qu’il n’a. Cela ruine en totalité tout le

monde et n’arrive pas au résultat si ardemment cherché. En effet, si

celui qui a douze cents francs de revenu fait semblant d’en avoir trois

mille, et, pour cela, rogne sur les besoins pour ajouter au luxe

extérieur, celui qui a les trois mille francs, objet de son envie, veut

à son tour faire croire qu’il en a six mille, but dont celui qui les a

réellement s’éloigne avec autant d’ardeur que s’en rapproche celui qui

ne les a pas; de sorte que les distances sont toujours les mêmes, et

que, pour prix de tant de privations et de mensonges laborieux, tout le

monde se trouve au même point relatif qu’auparavant, et que le seul

résultat de cette triste comédie est une parfaite égalité de misère et

de pauvreté, même pour les gens que la fortune avait voulu en

affranchir.

Supposez, en effet, qu’un caporal passe sergent; si chaque sergent passe

sergent-major, chaque sergent-major sous-lieutenant, etc.; si, en même

temps, chaque soldat se fait caporal, personne n’aura changé de

situation.

Certes, il est bon et utile que les étoffes chaudes, mais grossières,

soient à assez bon marché pour que même les gens les plus pauvres en

puissent acheter; mais il n’y aurait aucun inconvénient à ce que

l’hermine, le cachemire et la dentelle se payent dix fois plus cher

qu’aujourd’hui, vingt fois plus cher, cent fois plus cher. Les femmes

qui n’en pourraient acheter en seraient quittes pour être belles de leur

taille, de leurs grâces, de leurs cheveux, de leurs yeux, de leurs

dents, de leur modestie, pour être belles de leur beauté.

D’ailleurs, si c’était très-cher, on se résignerait sans chagrin à s’en

passer. C’est une terrible chose que d’abaisser ainsi, comme on fait, la

branche à laquelle est attaché le fruit défendu. Aucune femme,

jusqu’ici, n’a exigé, je pense, une étoile pour mettre dans ses cheveux;

mais descendez les étoiles jusqu’aux cimes des peupliers, et aucune ne

pourra s’en passer.

Où serait le mal de reporter sur ces futilités les impôts qui pèsent si

lourdement sur les objets de première nécessité, sur les choses

indispensables à la vie?

Sous prétexte de protéger certaines industries, on protège en France

certains industriels, et cette protection coûte beaucoup trop cher au

pays. Heureusement même que cela coûte si cher, que le pays ne pourra

plus payer, et que cette absurdité mourra de pléthore ou de faim.

D’autre part, pour donner à des prix si singulièrement abaissés les

objets de luxe, il faut que le prix de fabrication en soit extrêmement

peu payé aux ouvriers. De telle sorte qu’en même temps que l’ouvrier

paye le pain plus cher, on lui diminue son salaire, et que ses besoins

augmentent en même temps que ses ressources diminuent.

La ville de Paris vient de donner un bon et bel exemple; elle vient, au

moyen d’une somme importante, d’assurer aux ouvriers et aux pauvres,

pour toute la durée de l’hiver, le pain à un prix modéré.

Si j’étais roi de France, je demanderais aux Chambres une loi ainsi

conçue:

«En aucun cas, le pain ne pourra jamais coûter plus de quatre sous la

livre dans toute la France.»

Le budget s’arrangerait pour combler la différence dans les mauvaises

années. Dans ces années-là aussi, le roi s’inscrirait le premier sur une

liste de souscription, pour subvenir aux frais de cet acte de vraie

philanthropie.

Une autre impression que donne l’aspect de ces boutiques de chiffons,

c’est de voir de grands jeunes gens pleins de santé et de vigueur

occupés à plier, à déplier et à replier des châles et à vendre des

rubans.

Ce métier devrait être réservé aux femmes, qui n’ont presque aucun moyen

de gagner leur vie.

Ce n’est pas beaucoup de compter que trois mille hommes sont occupés

dans Paris à ce métier usurpé, et remplissent les fonctions de filles de

boutique.

Si l’on rendait ces grands gaillards à l’agriculture ou à l’armée, cela

ferait trois mille filles ou veuves arrachées à la prostitution, au

suicide.

Il me semble que cela vaudrait la peine qu’on s’en occupât.

Il est, du reste, une chose remarquable: c’est que, en même temps que

l’éducation et les habitudes des hommes tendent à les efféminer, celles

des femmes cherchent à leur donner l’aspect mâle et viril.

Nous sommes sur le point de voir éclater une grande révolution.

Les femmes ont joué pendant cinq mille ans le rôle de sexe faible et

timide.

Les hommes ont fini par s’apercevoir de l’abus. Ils ont enfin remarqué

que les femmes exagéraient leur timidité, comme, eux, ils exagèrent leur

courage. En effet, les femmes ont à la fois plus de force physique et

plus de courage que les hommes. Il n’y a pas un portefaix qui ferait ce

que fait une jeune femme frêle pendant un hiver: si le portefaix passait

toutes les nuits au bal, décolleté jusqu’au-dessous des épaules, s’il

traversait en sueur des vestibules presque glacés pour aller jusqu’à sa

voiture, le portefaix mourrait d’épuisement ou d’une pleurésie avant la

fin de l’hiver.

Voilà pour la force. Pour ce qui est du courage, l’homme n’aime que les

gens qu’il craint et qui lui font un peu de mal; la femme ne craint que

celui qu’elle aime, et elle brave le reste du monde avec une audace qui

fait souvent frémir l’objet de tant de dévouement.

Donc, les hommes ont remarqué que, sous ce prétexte, les femmes, qui

font semblant d’être faibles et timides, leur abandonnaient toutes les

corvées humaines et tous les dangers de la vie, à eux qui font semblant

d’être forts et braves;

Qu’ils avaient la guerre et, qui pis est, la garde nationale, le souci

des affaires, le travail et toutes les responsabilités;

Que les femmes vivaient dans une douce ignorance et une charmante

paresse; qu’elles n’avaient rien à faire qu’à être jolies; que tout ce

qu’il y avait de beau au monde était consacré à les embellir; qu’elles

dirigeaient tout, faisaient tout faire, et ne laissaient aux hommes, qui

croyaient commander, que la responsabilité de leurs caprices à elles.

Les hommes se sont enfin décidés à ne pas être dupes plus longtemps.

Ils veulent devenir, à leur tour, le sexe faible et timide, et jouir de

tous les avantages attachés à ce sexe et trop longtemps usurpés par les

femmes.

Ils ont mis dans la tête de certaines femmes certaines idées

d’indépendance qu’elles ont eu la folie d’accepter et de faire accepter

aux autres.

Les femmes, souveraines absolues de tout, ont voulu secouer le joug.

Hélas! il n’y avait au monde d’autre joug que celui qu’elles avaient

imposé aux hommes, et c’est celui-là qu’elles s’occupent de briser.

Les hommes commencent à en profiter. Les voici déjà qui ont de longs

cheveux, qui se frisent et se pommadent et se parfument. Ils portent des

mouchoirs brodés et des bouquets à leur boutonnière. Autrefois, ils

portaient l’épée: ils l’ont d’abord remplacée par la canne; ils

remplacent aujourd’hui la canne par une baguette fragile, dorée,

ciselée, ornée de pierreries. Ils se parent de bagues, d’épingles

précieuses et de tout ce que, autrefois, ils donnaient aux femmes; ils

sont jaloux d’un camée ou d’un diamant qui brille au cou d’une belle

femme, et ils enchérissent chez le joaillier le prix qu’elle en donne;

puis ils le mettent avec joie et orgueil à leur cravate. Ils n’osent pas

encore porter de colliers ni de boucles d’oreilles; mais, comme on dit,

Paris n’a pas été bâti dans un jour.

Ils ont fait de nouvelles lois pour défendre le duel; ils ont décidé que

désormais le bon citoyen, l’homme soumis aux lois de son pays, si on

lui prend sa femme, ou si on lui donne un soufflet, n’ira plus pour cela

exposer follement sa vie: il ira se plaindre au magistrat, qui

condamnera le coupable à un ou deux mois de prison.

Les tyrans révoltés contre les opprimés ont imaginé adroitement de se

peindre les moustaches avec de la pommade noire. Les femmes, voyant

qu’ils leur salissaient la main en la baisant, se sont refusées à cet

hommage de vasselage, et ont pris le parti de donner des poignées de

main aux hommes, comme jadis ils s’en donnaient entre eux.

Les hommes ont borné leur éducation à faire semblant d’apprendre,

pendant quelques années, les deux seules langues qui ne se parlent pas.

Au sortir de leurs études, ils ne savent que parler; ils se sont emparés

du droit à la loquacité, qu’ont trop longtemps gardé les femmes. Leur

politique consiste à parler, leur bienfaisance à parler, leur science à

parler; toutes les institutions modernes n’ont pour but que de parler,

et pour résultat que d’avoir parlé.

Pendant ce temps, les femmes, qui sont tombées dans le piège qu’on leur

tendait, ont réclamé l’égalité, sans regarder de combien il leur fallait

descendre pour y arriver: elles font des études sérieuses; il n’y a pas

aujourd’hui un homme de quarante ans que ne pourrait embarrasser une

jeune fille de dix-sept ans. Elles savent la géographie, l’histoire, les

mathématiques, le droit.

Les hommes ont renoncé à nager, à cause de leurs cheveux frisés; les

femmes, aujourd’hui, nagent fort bien, montent à cheval, tirent l’épée

et le pistolet, et elles font elles-mêmes les vers qu’on faisait

autrefois pour elles. Quelques-unes ont, dit-on, essayé de fumer; je ne

l’ai pas vu; mais ce n’était pas selon le but des hommes, qui se

réservent le tabac et la parole, et ne se réservant que cela. Les hommes

fument, comme autrefois les femmes parfilaient ou faisaient des

nœuds. On abandonnera tout doucement aux femmes, la bureaucratie, la

guerre, la marine, la garde nationale, les sciences, le pouvoir, etc.;

et alors, devenus enfin le sexe faible et timide, et peut-être même le

beau sexe, nous les dominerons à notre tour, et nous jouirons d’une

puissance qu’elles ont trop longtemps exercée.

Je sais bien que quelques hommes, qui ne comprennent pas bien les

choses, croient voir une tendance qu’ont aujourd’hui les femmes à

s’emparer de toutes les corvées dont la réunion forme ce que nous avons

longtemps appelé notre dignité: je sais qu’ils essayent de résister à

l’invasion, qu’ils portent de grandes barbes et prennent des airs

extrêmement terribles; mais cela ne trompe personne, et les femmes

savent parfaitement à quoi s’en tenir.

Si, avant l’invention du tabac, l’on était venu dire à quelqu’un:

--J’ai une idée; je vais prendre un brevet pour qu’on ne me la vole pas.

Voici une plante vénéneuse, qui exhale une mauvaise odeur; je vais la

mettre en poudre, et je proposerai aux gens de se fourrer cette poudre

dans le nez. En deux ou trois ans, cela leur ôtera l’odorat. Je vais la

couper en menus brins, et je proposerai aux gens d’en aspirer la fumée;

d’abord cela leur donnera des éblouissements, des vertiges, des

tranchées; mais ils finiront par s’y habituer. Tout ce que je demande,

c’est le privilège de vendre seul; et j’offre pour ce privilège de

payer, chaque année, quatre-vingts millions à l’État.

On aurait pris l’homme pour un fou, et son idée pour la plus grande

extravagance possible.

--Pourquoi, lui aurait-on dit, n’ouvrez-vous pas boutique pour y vendre

des coups de bâton? Vous auriez, certes, pour le moins autant de débit.

Eh bien, le tabac rapporte à l’État plus de quatre-vingts millions.

Il faut dire que deux choses ont contribué à la prodigieuse consommation

qui s’en fait aujourd’hui: la politique et la littérature. La

littérature, qui est allée demander ses inspirations en Orient, où on

fume toujours, et à l’Allemagne, où on fume davantage encore; la

politique, qui, après les événements de 1830, a créé une garde nationale

ardente, belliqueuse, qui a voulu manger du pain de munition et fumer

comme les vieux grognards.

Quatre-vingts millions, c’est un gros revenu; mais c’est un revenu comme

je voudrais voir tous les autres revenus de l’État. Je voudrais qu’on

reportât sur des choses semblables les impôts qui font payer si cher au

peuple le pain, la viande, le sel, etc.

Voici ce que rapportent en un an à l’Angleterre, des objets non

indispensables, justement imposés:

fr. c.

Domestiques mâles portant livrée. 5,880,583 75

Gardes-chasses. 7,658 »

Carrosses à quatre roues. 4,172,056 »

Chevaux de carrosse. 7,274,453 10

Chevaux de course. 97,912 58

Poudre à poudrer. 156,538 95

Armoiries sur les voitures. 1,646,700 »

Impôts sur les chiens de luxe. 4,088,847 50

Etc., etc., etc.

Les bureaux de tabac sont réservés, en principe, aux anciens serviteurs

de l’État, aux veuves de marins ou de soldats. En réalité, les députés,

auxquels on en demande énormément, en promettent beaucoup et en

enlèvent un assez grand nombre. Ceux-ci sont, pour sûr, donnés, à des

gens qui n’en ont pas besoin; car les députés n’ont à promettre qu’à des

électeurs, et tout électeur paye deux cents francs de contributions.

Les titulaires des bureaux les vendent souvent, ce qui est défendu, et

les louent presque toujours, ce qui est toléré.

Les bureaux de tabac sont, autant que possible, dans de beaux quartiers,

tenus par de jolies filles, qui n’y restent pas longtemps. Grâce à

elles, les fumeurs les plus déterminés peuvent dire, comme Pyrrhus:

--Je suis

Brûlé de plus de feu que je n’en allumai!

Ces séduisantes marchandes ont toutes sortes de moyens d’augmenter la

consommation. Tout leur art et toute leur finesse sont dirigés contre

les fumeurs de cigares à quatre sous. D’abord, elles ont soin de ne

laisser sur le comptoir qu’une boîte de cigares froissés, humides, etc.

Un consommateur remue les cigares pour en trouver un bon; la maîtresse

de la maison prend sous le comptoir une autre boîte de cigares

ordinaires, mais qui, en comparaison des autres, paraissent choisis,

tandis que ce sont les mauvais qui sont choisis! C’est déjà

très-flatteur pour le bourgeois, auquel elle semble dire:

--Pardon, ces cigares-là sont pour le vulgaire; mais voici ceux que je

réserve pour les gens comme il faut.

Et, généralement, le bourgeois en prend deux ou trois, au lieu d’un seul

qu’il avait l’intention d’acheter.

Cependant, ceci ne fait que le mettre dans une classe privilégiée; les

marchandes de tabac ont imaginé de lui rendre un hommage tout personnel.

On a l’air de reconnaître le consommateur et l’on tire d’un tiroir un

petit paquet rose, renfermant quatre cigares: c’est vingt sous. Vous

n’en vouliez qu’un; mais il faudrait être terriblement butor pour ne pas

accepter avec reconnaissance ces quatre cigares, qu’un joli visage a

choisis pour vous. J’aurais dû dire une jolie main, ce serait plus

correct, mais ce serait moins vrai: il y a dans les bureaux de tabac

suffisamment de jolis visages; mais les belles mains y sont rares, comme

partout, et même un peu plus que partout.

N’est-ce pas touchant de voir qu’une personne si agréable a pensé à vous

dans votre absence, et qu’elle a choisi pour vous quatre cigares, quatre

faveurs! qu’elle les a soigneusement mis dans du papier, et dans du

papier rose!

Celles qui sont adroites attendent que l’objet d’une pareille préférence

soit parti de la boutique pour l’offrir à un autre.

Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme · 第 6 / 11 段