inopinée de sa femme venait apporter à ses projets; mais ce qui le
préoccupait le plus puissamment, c’était ce germe de jalousie mal
étouffé qui venait de renaître, fécondé par les soupçons bien naturels
que lui inspirait la bizarre conduite de sa femme. En vain il se disait
que son affaire principale était, pour ce jour-là, d’aller au théâtre
et d’y rencontrer son inconnue; que les torts de sa femme devaient le
livrer tout entier à cette MMM., si douce, si aimante, si dévouée: il ne
pouvait secouer cette impression de colère et de joie amère, d’avoir à
peu près découvert le crime.
On arriva chez la sœur de Marthe. Roger répondit de mauvaise grâce à
l’excellente réception qu’on lui fit comme de coutume; tout ce qui
entourait Marthe, tout ce qui lui montrait de l’affection, lui semblait
son complice; il crut voir entre les deux sœurs des regards
d’intelligence, regards qui ne voulaient, de la part de sa sœur, que
demander la cause ou le prétexte de la mauvaise humeur de Roger.
Marthe fit signe qu’elle l’ignorait.
On s’assit; la sœur avait peine à soutenir la conversation; Roger ne
répondait qu’à moitié. La préoccupation des deux époux avait trouvé un
nouveau motif lorsqu’ils s’étaient vus à la lumière: tous deux étaient
parés; leur costume démentait la fable qu’ils avaient imaginée.
Roger avait gardé son chapeau à la main, et cherchait une occasion de
sortir; mais la sœur de Marthe, qui s’était résignée à parler seule,
avait commencé une histoire, et il n’y avait pas moyen de sortir avant
la fin sans se rendre coupable d’une impardonnable grossièreté. Il y a
des gens qui ne mettent que des virgules dans leurs discours.
Marthe tira son mari d’embarras.
--Pardon, chère sœur, si je t’interromps; mais ne vois-tu pas que
Roger brûle de nous quitter, et que son esprit est déjà bien loin d’ici?
Si tu tiens à ton histoire, tu pourras la lui raconter tout entière un
autre jour; je te déclare qu’il n’en a pas entendu un mot.
Allez-vous-en, Roger, ajouta-t-elle; votre agitation fatigue à voir.
Allez où vous êtes attendu.
--Nullement, répondit Roger; personne ne m’attend nulle part.
--Alors, si vous étiez un homme aimable, vous nous conduiriez au
théâtre.
Roger fronce le sourcil.
--Quel caprice! on ne donne que des vieilleries.
--Non pas; on donne une pièce nouvelle, et toute la ville y sera.
--Êtes-vous folle, Marthe, de vouloir, en cette saison, conduire au
théâtre votre sœur malade?
--Elle s’enveloppera chaudement.
Mais cette phrase: _Toute la ville y sera_, avait fait tressaillir
Roger. Toute la ville! et elle aussi!
Toutes ses émotions de crainte et d’espoir se réveillèrent; ses soupçons
jaloux s’effacèrent, ou ne se présentèrent plus que pour donner lieu à
cette pensée: _elle_ me consolera.
--Je sais bien, dit-il, que vous ne manquerez pas de bonnes raisons pour
faire ce qui vous plaît, quoi qu’il arrive; mais j’ai, moi, de ne pas
aller au théâtre, une raison à laquelle je ne crois pas de réplique
possible. Ne prévoyant pas mon voyage au Havre, j’ai écrit à Moreau
qu’une indisposition me retenait à Honfleur; vous voyez que je ne puis
m’exposer à le rencontrer au théâtre.
Lorsque Roger avait prononcé: «Ne prévoyant pas mon voyage,» sa femme
l’avait regardé et il s’était un peu troublé; elle ne s’en aperçut pas
ou elle fit semblant de ne pas s’en apercevoir.
--Comme il vous plaira, dit-elle; mais alors n’attristez pas notre
soirée de votre figure ennuyée; aussi bien M. Moreau pourrait fort bien
venir voir ma sœur.
--Je dirai à mon tour: «Comme il vous plaira.»
Il baisa la main de sa belle-sœur, et affecta de ne pas se hâter de
sortir; il arrangea sa cravate devant une glace, mit lentement ses
gants, brossa son chapeau avec sa manche et ouvrit la porte de l’air le
plus indifférent; mais, une fois la porte refermée, Marthe n’eut que le
temps d’ouvrir la fenêtre, il était déjà dans la rue.
--Ah! dit Marthe, il regagne le temps que nous lui avons fait perdre.
Au détour de la rue, Roger se jeta sur un homme; cet homme était Léon
Moreau.
--Je croyais que tu ne viendrais pas et que de sages réflexions te
faisaient redouter, pour tes résolutions antipoétiques, les émotions et
les applaudissements de ce soir.
--Il m’a fallu conduire ma femme chez sa sœur.
--Et pourquoi pas au théâtre?
--Je veux qu’elle ignore toujours ce que je faisais avant de l’épouser.
--La différence des noms suffirait pour la laisser dans son ignorance;
allons la chercher.
--Non, je veux être seul; je ne puis répondre d’un peu d’émotion.
Roger regarda Moreau: l’empressement de celui-ci coïncidait
singulièrement avec ce qu’avait d’inexplicable la manière d’agir de
Marthe; mais il rejeta bien vite ce soupçon. Moreau n’était resté que
quelques instants à Honfleur, et tous deux avaient montré l’un pour
l’autre la plus complète indifférence.
--Alors, dit Moreau, entrons au café.
--La pièce nouvelle va commencer.
--Non, la première vient à peine de finir. Nous ne resterons qu’un
moment; j’ai une revanche à donner aux dominos, en cinquante points.
--C’est pour cela donc que tu es venu au bord de la mer?
Ils entrèrent au café. La vie de café n’était nullement dans les
mœurs de Roger; pour se faire une contenance, il prit un journal
qu’il parcourut des yeux, sans que les mots présentassent le moindre
sens à son esprit. Mais il aperçut l’annonce du spectacle, le titre de
sa pièce!
--Comment! tu ne bois pas?
--Non.
--Pourquoi cela?
--Je n’en avais pas envie; mais j’aime mieux boire que de donner des
raisons.
--Allons, partons.
Et l’on se dirigea vers le théâtre.
Toute la salle était envahie; les deux amis errèrent dans les couloirs
sans pouvoir se glisser nulle part; enfin, comme on jouait l’ouverture,
on les poussa dans une loge où il restait _une_ place pour eux _deux_.
Roger ne respirait plus. Cette ouverture était mal exécutée; le
caractère n’en répondait pas au caractère de son ouvrage. La toile se
leva. Il se fit un grand bruit de gens qui criaient: _Silence_! deux
acteurs entrèrent; mais il fut impossible d’entendre leurs premières
paroles. Quand le tumulte fut apaisé, ils recommencèrent. On écouta
silencieusement. L’actrice n’était pas jolie; Roger établit dans son
esprit qu’une actrice n’a pas le droit ne pas être jolie.
Nous sommes un peu sur ce point de l’avis de Roger; on ne saurait être
trop exigeant pour les artistes médiocres: ce sont les seuls qui ne se
découragent pas, et ce serait une bonne œuvre pour eux et pour le
public de les décourager. Dans les cinq francs qu’on donne pour voir une
pièce, il y a au moins deux francs pour lesquels doit entrer en compte
la beauté des actrices.
En outre, elle n’était pas bien habillée, sa toilette la faisait
ressembler à une marchande endimanchée; elle n’avait pu saisir la nuance
de distinction élégante que l’auteur avait donnée au personnage. Et
l’acteur, comme il ignorait l’art de faire ressortir un mot spirituel!
comme il était guindé, prétentieux, maniéré! comme il était intéressé
bien moins à la pièce qu’au succès qu’aurait sa cravate! une cravate
avec laquelle il n’avait pas encore joué.
Comme il tournait les yeux vers les avant-scènes avec cette
préoccupation qui suit tout acteur de province jusqu’à l’hôpital, _d’une
grande dame_ qui, subitement éprise de sa bonne mine, l’invite à un
souper exquis, à la suite duquel elle avoue l’irrésistible empire
qu’elle lui a laissé prendre. Et alors l’or, les bijoux, les riches
costumes pleuvent sur l’artiste fortuné; il ne vient plus au théâtre
qu’en calèche; car la grande dame l’épouse, peut-être grâce aux _progrès
de la civilisation_.
Que de fois cet espoir a reposé sur un gilet neuf! que de fois sur une
nouvelle perruque!
Le premier acte finit au bruit de quelques applaudissements.
Moreau dit bas à Roger:
--Cela va bien.
Deux femmes placées sur le devant de la loge se retournent.
Marthe et sa sœur!
Marthe changea de couleur.
Roger se pencha vers elle et lui dit bas avec aigreur:
--Vous deviez rester chez votre sœur.
--Et vous, éviter le théâtre et votre ami.
Roger sortit brusquement de la loge; il parcourut tout le théâtre sans
réussir à trouver la moindre place, et il fut obligé de rentrer.
On commençait le second acte. Il se réfugia dans la pensée de
l’inconnue; il examinait attentivement les femmes blondes, qui ne sont
pas rares en Normandie.
Une fois un visage lui parut convenir parfaitement à la femme qu’il
aimait: cette femme paraissait prendre un vif intérêt à la pièce, et, à
un moment qu’il fut applaudi, elle sembla émue et porta son mouchoir à
ses yeux.
Mais, peu de temps après, elle se retourna et parla à un homme placé
derrière elle, en appuyant la main sur son genou.
--Ce n’est pas elle, dit Roger; elle a trop de délicatesse dans le
cœur pour être venue ici avec son mari.
»Et cependant, moi, je suis bien avec ma femme.
»Peut-être aussi est-elle au-dessus de moi, ou du même côté, de façon
que nous ne pouvons nous voir.
»N’importe, elle est ici, nous sommes réunis dans un même lieu, dans
une même pensée; ces applaudissements ont dû retentir dans son cœur.
»Maudit acteur! qui s’avise de bégayer un mot sur lequel je comptais.
Et, comme il se penchait en dehors pour mieux voir cette femme dont le
visage l’avait frappé, Marthe se retourna et lui dit:
--Mais prenez donc garde, vous écrasez mon chapeau.
A ce moment, d’unanimes applaudissements remplirent la salle, et le
second acte finit.
Pendant l’entr’acte, Roger se glissa dans la galerie d’en face, que
quelques spectateurs avaient abandonnée, et se mit à examiner la partie
de la salle qu’il n’avait pas encore vue.
Moreau le suivit, et, le voyant parcourir ainsi toutes les loges du
regard, lui dit:
--Tu comptes tes admirateurs.
Quand on fut près de commencer le troisième acte, les spectateurs de la
galerie reprirent leur place, et Roger fut encore obligé de retourner
dans la loge de sa femme.
A peine à moitié du troisième acte, presque tout le monde pleurait; une
fois l’impulsion donnée, elle ne s’arrête pas facilement; une salle de
spectacle bien _en train_ de rire ou de pleurer, rit ou pleure de tout
avec un égal abandon et un égal enthousiasme. _Bonjour_ et _Bonsoir_
peuvent alors porter le rire ou les larmes jusqu’à la frénésie.
Marthe pleurait plus ou moins, comme tout le monde.
--Ah! pensait Roger, que ne puis-je voir les larmes précieuses de ma
belle inconnue?
Puis, se penchant vers Marthe, il lui dit:
--Au nom du ciel, ne vous désolez pas ainsi; vous vous faites remarquer.
Marthe le regarda avec un profond dédain et ne répondit pas.
L’acte finit: c’était le dernier. On trépignait; à l’admiration pour
l’auteur se joignait l’amour du tapage, seul parti politique et
littéraire de bien des gens, amour qu’ils manifestent à peu près
indifféremment par des bravos ou par des sifflets. On demanda le nom de
l’auteur.
La voix qui vint prononcer le nom de _Vilhem_ vibra puissamment dans le
cœur de Roger.
Ces amis du tapage, qui, en politique, sont toujours pour les tambours,
de même que le Dieu des armées se déclare le plus souvent pour les plus
gros escadrons, ne trouvèrent rien de mieux que de _redemander_
l’actrice qui avait fort médiocrement joué le premier rôle et l’acteur
qui l’avait aussi médiocrement secondée.
Puis ils avisèrent qu’il y avait sur l’affiche:
«_N.B._ L’auteur a lui-même dirigé les répétitions.»
Ils en conclurent que l’auteur devait être présent, et, par des
hurlements qui ne peuvent être agréables qu’à raison de l’intention qui
les fait pousser, ils manifestèrent leur volonté de le voir.
La toile ne se relevant pas, le bruit redoubla; au bout de cinq minutes,
il redoubla encore.
Moreau impatienté, se mit sur le devant de la loge, et, montrant Roger,
cria d’une voix forte:
--Le voilà!
Les applaudissements menacèrent alors de faire écrouler la salle.
Et Marthe s’écria en pleurant:
--Ah! Vilhem! c’est vous!
Et Roger reconnut au cou de Marthe, plus décolletée que de coutume, le
collier de perles qu’il avait envoyé à l’inconnue.
HISTOIRE D’UN VOISIN
Je n’ai jamais bien compris l’inquiétude des voyageurs. Je n’ai jamais
rien trouvé dans un pays, quelque lointain qu’il fût, dont on ne trouvât
l’équivalent dans sa rue; beaucoup de gens sont allés en Amérique pour
voir des arbres, et en Chine pour découvrir des hommes. La seule excuse
des voyageurs d’aller si loin voir ce qu’ils verraient si bien de leur
fenêtre, est que l’on ne pourrait mentir sur les choses qui sont sous
les yeux de tout le monde. Le seul voyage sérieux et digne d’intérêt qui
ait jamais été écrit est, sans contredit, le _Voyage autour de ma
chambre_.
Il y a, dans une rue qui coupe la mienne à angle droit, un ouvrier en
papier peint, dont les mœurs sont aussi intéressantes, aussi
étonnantes, aussi sauvages surtout, que celles d’aucun peuple découvert
ou inventé par les navigateurs.
Un lundi soir, il rencontra à l’Ermitage une jeune fille coiffée d’un
bonnet coquet, fraîche, agaçante, mise proprement, réservée dans sa
danse et dans ses paroles. En vain il épuisa tout l’arsenal de
galanterie des danseurs du lieu; il remarqua qu’il faisait chaud, qu’il
ferait bien plus froid si l’on était dans une autre saison; il lui dit:
--Votre robe est bleue; c’est une charmante couleur que le bleu....
Comment vous appelez-vous?
--Julienne.
--C’est un bien joli nom.
Impossible de l’amener à une conversation plus intime.
Le lundi d’après, il arriva de bonne heure. Il trouva Julienne, qui se
montra moins réservée.
Elle lui confia qu’elle était couturière et gagnait trente sous par
jour.
--Mademoiselle Julienne, dit Prosper, je suis ouvrier en papier peint;
je gagne trois francs dix sous. Mettons-nous ensemble; avec cinq francs
par jour, nous serons à notre aise.
La proposition était vague. Sommé de s’expliquer, Prosper finit par
prononcer le mot mariage. Il offrit du veau et de la salade.
Julienne accepta, et, au dessert, lui avoua, hélas! qu’elle avait failli
une fois; qu’elle avait été trompée, trahie; en un mot, qu’elle avait...
une fille!
Prosper s’attendrit; il voulait la consoler de la fourberie d’un
monstre.
--Eh bien, dit-il, je servirai de père à votre fille.
Julienne pleura d’admiration et consentit à tout. On demanda de part et
d’autre les papiers au pays.
Prosper alla trouver son maître.
--Bourgeois, j’ai un service à vous demander.
--Parle.
--C’est que je vais me marier.
--Eh bien?
--Nous faisons une noce en pique-nique. Cela ne sera pas bien cher, pour
ma part. Mais une chose me chiffonne, c’est que je n’ai pas d’habit,
vous seriez bien aimable de m’en prêter un.
Le bourgeois consent. La noce se fait à la barrière. On danse, on boit;
un cousin conduit la mariée chez elle; le marié va sortir; on l’arrête;
tout n’est pas payé. Quelqu’un, traître aux conditions du pique-nique,
s’en est allé clandestinement. On ne veut pas laisser aller Prosper; il
laisse en gage l’habit du bourgeois. Trois jours après, il va à
l’ouvrage en manches de chemise. Le bourgeois réclame son habit. Il est
forcé d’avancer à Prosper l’argent pour aller le retirer.
Au bout d’un mois, le ménage va au plus mal; il trouve déjà que sa femme
ne gagne pas assez d’argent. La petite fille à laquelle il devait servir
de père mange trop: il lui fait nettoyer ses souliers. Sa Julienne, dont
le nom était si joli un mois auparavant, est ironiquement appelée madame
Potage.
Un jour, il arrive à l’atelier et dit:
--Bourgeois, j’ai un service à vous demander.
--Qu’est-ce?
--Un grand service.
--Ce n’est pas de te prêter mon habit?
--Non, bourgeois.
--Eh bien, parle.
--L’ouvrage me fatigue la poitrine.
--Veux-tu bien te taire! le plus fort de tous mes ouvriers!
--C’est l’air qui me manque; je ne peux plus vivre comme ça.
--Est-ce que tu ne peux plus travailler?
--Non, bourgeois; mais je voudrais être chargé de traîner la petite
voiture qui porte le papier en ville.
--Tu sais qu’on n’a, pour cela, que quarante sous.
--Je sais, bourgeois; mais on a moins de mal, et on est à l’air, et on
peut fumer; ce qui est très défendu dans l’atelier.
--Mais comment vivras-tu?
--Eh bien, madame Potage travaillera davantage donc!
--Tu auras la charrette.
Prosper vola un gros chien, l’attacha à la charrette et le fit traîner;
mais on lui donna bientôt une voiture plus grande: il mit le chien
dessous, et voulut l’accoutumer à tirer, pour n’avoir personnellement
presque plus rien à faire.
Mais le chien, sur ce sujet, pensait absolument comme son nouveau
maître. Il se couchait sous la charrette et refusait de marcher.
Un matin, cependant, je vis Prosper attelé à la charrette et le chien
tirant de toutes ses forces. Je ne tardai pas à voir le secret de ce
zèle. Prosper avait attaché derrière son dos un gros morceau de viande,
et il s’était attelé, lui, Prosper, à une distance où le chien, tout en
arrivant très près de lui, ne pouvait cependant l’atteindre. La pauvre
bête marchait, s’élançait, sautait, et ses dents claquaient à vide, et
la charrette allait toute seule.
Toute le reste du jour, quand Prosper n’était pas attelé, il gardait au
dos le morceau de viande.
Les trente sous de moins qu’il gagnait par jour auraient déjà gêné le
ménage; mais Prosper avait chaud et rencontrait des amis qui avaient
soif. Au bout de la semaine, il rapportait très peu d’argent. Sa pauvre
femme faisait de son mieux pour soutenir leur petit ordinaire; mais elle
est bientôt forcée de supprimer le café du matin.
Prosper s’emporte, crie, hurle qu’il faisait un métier de cheval pour
faire honneur à ses affaires, mais que cette enfant, cette enfant qui le
déshonorait, mangeait comme un hippopotame et causerait inévitablement
sa ruine. Il fallut mettre l’enfant en service, en apprentissage, je ne
sais où.
Prosper, en rentrant un jour, ne trouva pas la soupe faite; il fit un
bruit horrible et annonça à Julienne que, puisqu’elle ne savait pas
gérer sa maison, il lui déclarait qu’ils étaient de ce jour séparés de
corps et de biens, et qu’elle vivrait de son travail à elle, comme lui,
Prosper, du sien.
Il prit de la craie, sépara la chambre en deux et lui dit:
--Voici votre chambre, voici la mienne; le loyer coûte soixante francs
par an: vous payerez trente francs, et moi, je payerai les trente
autres.
Un soir, il amena au domicile conjugal un commissionnaire; il dit à
Julienne:
--Madame Potage, Jean que voici est mon ami de cœur; il partagera mon
lit et me payera la moitié des trente francs de ma part de loyer.
Jean était un garçon rangé; il consola Julienne, l’aida dans ses travaux
d’intérieur.
Un soir, Prosper, qui n’était pas rentré depuis cinq jours, revint
subitement et s’aperçut que Jean avait franchi à la fois la ligne de
craie, la sainteté de l’amitié et les devoirs de l’hospitalité: il
voulut battre Jean; mais Jean le battit et le mit à la porte.
Le lendemain, au jour, il revint et dit:
--Madame Potage, puisque vous êtes descendue à un commissionnaire,
gardez-le, ce sera votre punition.
»Toi, Jean, je te laisse ma femme aux conditions que voici:
»D’abord, la moitié du ménage m’appartient: je prends un matelas, une
paillasse, une couverture, une chaise; je prends les pincettes et laisse
la pelle.
»Je pourrais emporter tout cela; mais j’ai l’horreur du luxe. Ce n’est
pas sous les lambris dorés qu’on trouve le bonheur.
»Je te vends ma part pour trente francs que tu vas me donner.»
»Je garde seulement la paillasse, seul mobilier qui me soit réellement
nécessaire en cette saison.
»Madame Potage t’appartient à tout jamais. Seulement, à perpétuité,
aussi, tu me payeras un canon chaque fois que nous nous rencontrerons
dans Paris.
Les conditions furent acceptées. Prosper vida la paillasse, la plia en
huit, et la mit dans le fond de son chapeau; puis il dit:
--Adieu, Jean! Adieu, madame Potage! soyez heureuse; pour moi, je
déménage.
Et il descendit l’escalier en sifflant, les mains dans les poches, et il
s’en alla par les rues, le nez en l’air, interrogeant les écriteaux et
cherchant un logement.
Depuis ce temps, les conditions peu morales du divorce et des secondes
noces ont été de part et d’autres fidèlement exécutées.
Cependant Jean dit quelquefois que Prosper le rencontre trop souvent,
qu’il l’attend à tous les coins de rue et lui fait, aux termes du
traité, payer un nombre prodigieux de verres de vin.
Prosper dit que Jean semble l’éviter, et ne paraît jamais partager le
plaisir que lui, Prosper, éprouve à rencontrer un ancien ami. Il se
plaint d’avoir fait un ingrat.
Ici, Laurent-Jan, à qui je raconte l’histoire, m’interrompt, et me dit:
--Oh! ah! des ingrats! tout le monde prétend avoir fait des ingrats. Où
sont donc les ingrats, alors? demandez à qui vous voudrez: «Monsieur,
êtes-vous un ingrat?» on vous répondra: «Non, monsieur; j’en ai fait et
je ne le suis pas.» Où sont donc les ingrats? Il faut que ce soient les
mêmes que les bienfaiteurs.
VOYAGE DANS PARIS
Il y a un aspect auquel j’ai besoin de m’accoutumer de nouveau, chaque
fois que je reviens à Paris: c’est l’aspect des maisons. Dans cette
belle et riche campagne de Normandie, que j’habite pendant la plus
grande partie de l’année, la plupart des maisons n’ont qu’un étage; on
monte deux ou trois marches de pierre, et l’on est arrivé. Au-dessus des
chambres est un grenier; le toit est un chaume couvert de mousse du côté
du nord, et surmonté d’iris au feuillage aigu. La maison du maire,
quelquefois, a un second étage et elle est couverte en tuiles, peut-être
même en ardoises; mais il l’habite en entier avec sa famille. Si
quelqu’un veut avoir une maison, il la bâtit plus loin; personne ne
s’avise de bâtir sa maison sur la maison d’un autre.
Dans les villes, et surtout à Paris, les logis sont superposés, et les
gens logés comme on serre des vêtements dans les différents tiroirs
d’une commode. A cause de l’habitude, cela ne paraît pas singulier aux
habitants des villes; mais, si je vous disais qu’en Bretagne, par
exemple, il y a dans les campagnes des lits à deux étages, je suis sûr
que vous trouveriez extraordinaire cet usage, qui n’est qu’un faible
diminutif de la forme des maisons, à laquelle vous ne faites pas
attention.
Chaque maison, à Paris, est une montagne qui est habitée depuis la
vallée jusqu’à son sommet: vous y pouvez remarquer facilement les
différences de mœurs qui ont de tout temps été signalées entre
l’habitant des basses terres et l’habitant de la montagne.
En Écosse, dans les Alpes et dans les Pyrénées, l’habitant de la vallée
se livre au commerce; il est intéressé, économe, un peu avare, un peu
voleur, mais jamais il n’emploiera la force pour s’approprier le bien
d’autrui; il vend à faux poids de faux café mêlé de fausse chicorée; car
on est arrivé à falsifier la falsification! il mélange ses denrées de
quelques substances vénéneuses, il est vrai, mais de peu de valeur, et
qui prennent celle des denrées auxquelles on les mêle; et comme le
poison lui-même est vendu à faux poids, ce n’est pas très dangereux.
Puis tout doucement il devient la justice sous le nom de juré, et le
gouvernement sous le nom d’électeur.
Le montagnard, l’habitant du sommet de la maison, est pauvre, mais
jeune, ardent, impétueux; il est franc et loyal, amoureux de la liberté,
peintre, musicien ou poëte. Les femmes sont jeunes, jolies, gaies et
insoucieuses comme les moineaux, qui seuls logent plus haut qu’elles.
Ingénieux moineaux! comme ils ont appris à connaître l’homme! comme ils
savent bien que les pauvres sont seuls généreux! Ce n’est pas aux
habitants de la plaine, aux boutiquiers d’en bas qu’ils iraient demander
à dîner: ils craindraient d’être eux-mêmes le dîner; tandis que
l’hospitalité des montagnards est célèbre: les gens qui n’ont pas assez
de pain sont les seuls qui partagent avec ceux qui n’en ont pas du tout.
L’habitant de la montagne, outre sa jeunesse, sa santé, sa gaieté,
possède encore un luxe: il a de l’air à discrétion. On sait que la
ration d’un homme est de sept cent quatre-vingt-six litres d’air par
heure. L’habitant de la plaine vit à moins; du reste, il n’y tient pas
autrement: cela ne se vend pas.
Vous n’êtes pas sans avoir lu de longs récits de voyageurs dans les
Alpes, dans les Pyrénées et ailleurs; comme ils sont fiers d’avoir gravi
telle ou telle montagne, tel ou tel pic! comme ils vous en donnent juste
la mesure par mètres, centimètres et millimètres! Pauvre gens!
l’habitant d’une mansarde à Paris n’est pas si fier, et pourtant
qu’êtes-vous auprès de lui? En supposant qu’il rentre chez lui trois
fois par jour, pour déjeuner, pour dîner et pour dormir, au bout de
cinquante ans il aura gravi trois millions deux cent soixante-douze
mille pieds, il aura fait un peu moins de six cents lieues... dans son
escalier!