sans dangers, sans scrupules; j’aurais dû profiter de cette occasion, me
laisser passer pour vieille, vous appeler mon fils et ne vous montrer
qu’une affection protectrice et maternelle. J’aurais évité le trouble
étrange que m’a causé ce que vous avez la méchanceté de dire de ces
baisers donnés, je ne sais pourquoi, à mes cheveux. Hélas! oui, je les
ai sentis, et j’en suis encore toute triste et toute honteuse. Mon Dieu,
pourquoi m’aimer de cette manière? Cela n’est bon qu’à oppresser le
cœur et à m’agiter de mille soucis inquiétants. Voyez comme je suis
folle et comme vous avez tort de me dire ces extravagances! Hier au
soir, à minuit, je pensais à vous; eh bien, je suis sûre que vous avez
baisé mes cheveux: j’en ai senti une impression ravissante et
douloureuse à la fois, et tout cela a fini par des larmes; car je vois
mon amour aujourd’hui moins innocent que je ne l’avais cru d’abord. Oh!
mon ami, il ne faut jamais nous voir; il faut me laisser croire que mon
amour est une vertu.
»Je ne vous l’ai jamais dit; mais vous le savez bien, vous avez bien
deviné que je suis mariée. Vilhem! Vilhem! j’étais sans remords jusqu’au
moment où vous avez reçu cette fatale boucle de cheveux. Je ne veux pas
être coupable envers lui; il est bon, il veut que je sois heureuse.
«Vous êtes donc venu au Havre. Vous avez vu cette mer que je vais
contempler presque tous les jours; vous avez dû éprouver les mêmes
émotions que moi: ce jour-là, Vilhem, nous n’étions pas séparés. Hélas!
vous n’êtes que trop près de moi, puisque vous me bouleversez ainsi. Ne
m’écrivez pas de semblables choses, je vous en prie; ne dérangez pas un
bonheur dont je jouis si complètement.
«Pourquoi donc suis-je si triste aujourd’hui en vous écrivant, et
pourquoi cette tristesse a-t-elle tant de charmes pour moi? Souvent,
quand je regarde la mer et le ciel, je suis des yeux et de l’âme un
flocon de nuages qui va vers la Seine et Paris; je pense que ce nuage
passera au-dessus de votre tête. Quand je suis bien seule, je confie des
paroles au vent pour vous les porter quand il souffle vers vous; et,
quand il vient de votre côté, il me semble qu’il y a dans son haleine
quelque chose de votre voix.»
XXXI
_Vilhem à MMM._
«Laisse-toi donc m’aimer, cher ange, et ne lutte pas ainsi avec le
bonheur que le ciel nous envoie. N’as-tu pas assez donné à cet être
vulgaire et inepte qui te possède sans te comprendre, qui n’a
d’intelligence ni dans l’esprit ni dans le cœur, puisqu’il ne sait
pas qu’il est le plus heureux des hommes, puisqu’il ne meurt pas de son
bonheur? Il te possède! Mon Dieu, que je le hais quand cette pensée
vient me gonfler le cœur! Il a à lui tout le bonheur, toute la joie
qui devait être ma part dans ce monde. Que de haine il y aurait dans mon
cœur, si l’amour y laissait de la place! Que dois-tu donc à ton
tyran, à celui qui nous sépare? Tu es à moi, à moi qui sais te
comprendre et t’aimer, à moi qui souffre si cruellement de ton absence,
à moi que le ciel a créé pour t’adorer. Que sont ces liens odieux
imaginés par les hommes et dans lesquels nous gémissons l’un et l’autre,
auprès de ce lien céleste dont Dieu nous a unis, en nous donnant deux
âmes pareilles qui se cherchent de loin?
»Je t’aime et je prendrai de toi, de toi qui m’appartiens, tout ce que
j’en pourrai prendre. Tu te plains du trouble que t’a causé ma lettre.
Ah! si tu sentais ce feu dévorant qui circule dans mes veines, quand je
baise tes cheveux; si tu connaissais ce délire qui fait que je t’appelle
dans mes nuits sans sommeil, et que je te tends les bras dans l’ombre!
Oh! je t’en prie, augmente mon trésor, envoie-moi quelque chose qui ait
fait partie de ton vêtement: un ruban, un gant. Ce collier caché sous ta
robe, de combien de caresses je l’ai chargé!»
XXXII
_MMM. à Vilhem._
«Nous sommes deux insensés, moi surtout qui ai cru que cet amour serait
une distraction dans ma vie: il est devenu ma vie tout entière; mais,
mon ami, ayez pitié de moi, vos lettres me font trop de mal.
«Une feuille périodique, qu’un hasard a fait tomber dans mes mains, car
je n’en lis jamais, m’apprend qu’on va jouer au Havre une pièce de vous,
représentée à Paris il y a quelques années. J’assisterai à la
représentation: que mon cœur battra doucement de votre triomphe! que
je serai fière et heureuse! Cher Vilhem, vous serez au théâtre, nous ne
nous verrons pas, mais nous saurons que nous sommes dans la même
enceinte; les applaudissements vous réchaufferont le cœur en pensant
que je les entendrai, et, ce jour-là, vous aimerez la gloire.»
XXXIII
Roger sentit à cette nouvelle une profonde émotion. Tout ce qui depuis
longtemps était mort en lui se réveilla; il fut toute la nuit tourmenté
de savoir quelle était la pièce choisie par les comédiens.
--Pourvu que ce soit ma meilleure! pourvu que le public capricieux ne
change pas d’avis sur ce qu’il a déjà applaudi!
La pièce que l’on devait représenter était celle qui avait obtenu le
plus de succès. Mais, comme il se rappelait des vers faibles, d’autres
détestables:
--Ah! disait-il, si alors j’avais été aimé d’elle!
Par moments, il semblait à Roger que le jour de la représentation
n’arriverait jamais; d’autres fois, il aurait voulu pour tout au monde
le retarder indéfiniment; un jour, il voulait changer un rôle; un autre
jour, supprimer un acte. Il se promettait, du reste, de se tuer si la
pièce n’était pas couverte d’applaudissements, et, quand, pour se
rassurer, il se rappelait ceux qu’elle avait obtenus lorsqu’elle avait
été représentée à Paris, il sondait les plus profonds replis de sa
mémoire et de sa conscience pour énumérer tout ce qui avait pu
contribuer au succès du drame, en dehors de son mérite intrinsèque: les
amis qu’il avait dans la salle, les billets donnés, le jeu de tel
acteur, la figure de telle actrice, la jambe de telle autre dont la jupe
était fort courte.
Une fois, il se leva au milieu de la nuit, et attendit en se promenant
dans sa chambre que le jour parût; alors il se transporta au Havre en
toute hâte: il avait changé un demi-vers, qui ne faisait qu’une cheville
dans la pièce, en un hémistiche plein de force et de pensée; mais
l’acteur lui fit observer que ce demi-vers insignifiant lui servait à
_prendre un temps_, et qu’il ne s’en priverait qu’à la dernière
extrémité.
Il ne parlait plus, il ne mangeait plus. Enfin, trois jours avant la
représentation, il jugea prudent d’écrire à son inconnue la lettre que
voici:
XXXIV
_Vilhem à MMM._
«Qu’est-ce donc que les applaudissements de la foule, cher ange, et quel
charme peuvent-ils avoir pour vous? Que prouvent-ils d’ailleurs? Comment
se compose une foule, et, quand elle est réunie, comment forme-t-elle
son jugement? Horace, un grand poëte, a dit: «Je hais le vulgaire
profane, et je le repousse loin de moi.» En effet, comment un poëte
peut-il appeler à juger son langage céleste les plus terrestres et les
plus prosaïques d’entre les humains?
«Dans un théâtre, il y a au moins trente bottiers et autant de
tailleurs, quelques domestiques, trois cents marchands. Jamais il ne
nous viendrait à l’esprit de lire à notre bottier ou à notre marchand de
n’importe quoi un seul de nos vers, encore moins de lui demander son
opinion, encore moins de la suivre en la moindre des choses.
»Eh bien, quand tous ces gens sont réunis, nous tombons à genoux devant
eux, nous attendons avec une anxiété mortelle ce qu’ils vont décider de
notre œuvre.
»Aussi, que de succès dus à des défauts, à la vulgarité des situations
et du langage! que de chutes qui n’ont pour cause que des beautés de
premier ordre, que de nobles hardiesses, que des pensées que n’a pu
suivre l’intelligence des auditeurs! Et aussi que de gens vont au
théâtre dans l’intention de trouver tout mauvais! que de gens ne
comptent pour leur esprit de la soirée que sur les fautes de l’auteur!
»Pourquoi, cher ange, ne vous êtes-vous pas contentée de lire mes
livres? Les livres sont une confidence, le théâtre est une révélation
scandaleuse et impudique; quand j’écrivis mes livres, je vous avais
devinée: c’était à vous que je racontais mes joies et mes douleurs, et
les mouvements les plus secrets de mon âme; mais, quand on travaille
pour le théâtre, on ne peut perdre de vue _le public_, on est préoccupé
de son rire ou de ses applaudissements; on se garderait bien de mettre
son cœur à nu devant une foule: il y a des sentiments si délicats, si
pleins de pudeur, qu’ils meurent de froid ou de honte sitôt qu’ils
sortent du cœur autrement que pour entrer immédiatement dans un autre
cœur; c’est une illusion à laquelle on se laisse facilement entraîner
en faisant un livre. Et vous-même, si dans ce drame quelque pensée
sortie de mon cœur va au vôtre, ne souffrirez-vous pas de voir toute
cette foule émue avec vous de ce qui vous aura émue? Si nous étions
raisonnables, nous n’irions ni l’un ni l’autre à cette représentation.»
XXXV
_MMM. à Vilhem._
«Laissez-moi donc être fière de vous et de votre triomphe, cher Vilhem;
laissez-moi donc voir cette foule vous rendre hommage comme à son roi
par l’intelligence et le génie; laissez-moi entendre ce bruit enivrant
des applaudissements qui doit avoir quelque chose de vrai puisqu’il
serre le cœur d’une manière si douce et si douloureuse à la fois;
laissez-moi donc m’asseoir avec vous sur votre trône et mettre un
instant ma tête blonde sous votre couronne de laurier. J’irai à la
représentation, et je veux que vous y soyez. C’est la seule volonté que
je vous aie imposée, moi qui aurais le droit d’avoir quelques caprices.»
XXXVI
Roger faisait le dégoûté des applaudissements qu’il n’était pas sûr
d’obtenir; certes, il n’imaginait pas de plus grand bonheur que
d’entendre applaudir son nom devant celle qu’il aimait; mais il n’osait
envisager la pensée d’une défaite, et il reculait de toute sa puissance
devant une pareille épreuve.
Le jour désigné pour la représentation arriva. L’affiche elle-même donna
quelques inquiétudes à Roger; son nom écrit en lettres trop grosses
pouvait paraître l’indice d’un excès de vanité et indisposer le public;
le prix des places était augmenté, cela devait naturellement rendre les
spectateurs moins indulgents; il savait que la jeune première s’était
fâchée la veille avec l’amoureux: il y avait tout lieu de craindre que
cette mésintelligence ne mît dans leur jeu une déplorable froideur.
Dès le matin, il ne pouvait rester en place; l’impatience et la fièvre
donnaient à ses mouvements quelque chose de bref et de saccadé. Il
s’occupait de sa toilette; l’inconnue pouvait le deviner, quelqu’un de
sa société pouvait reconnaître et lui désigner l’auteur de la pièce.
Il fut longtemps à déterminer s’il mettrait une cravate blanche ou une
cravate noire; puis, quand il se fut décidé pour la cravate noire, il se
trouva que la plus belle n’était pas ourlée; il appela Bérénice pour
faire réparer cette omission; mais Bérénice, occupée à repasser des
manchettes à madame, reçut cette communication sans la moindre
bienveillance. Il revint à l’idée de la cravate blanche.
Marthe se fit attendre pour le déjeuner; Roger en fut de très-mauvaise
humeur: il lui semblait que tout allait mal ce jour-là. Il mangea peu
et roula dans son esprit le parallèle entre la cravate blanche et la
cravate noire, en appuyant avec une préférence marquée sur les avantages
de la cravate noire, préférence qui avait son origine dans les obstacles
que rencontrait l’adoption de la cravate, et la conviction qu’il s’était
laissé acquérir que _tout allait mal_ ce jour-là.
Il pensa que bien des gens ont la manie de juger de notre caractère, de
nos vertus, de nos défauts, de nos qualités, d’après la manière dont
nous nous habillons ou d’après toute autre affaire de détail aussi
insignifiante en elle-même, sans que ces savants philosophes s’avisent
de songer que ce qu’ils prennent pour un choix, un goût ou une
préférence, n’est souvent qu’une misère; nous avons vu l’homme le plus
coloriste du monde, un homme qui prétendait entendre grincer et hurler
des couleurs rapprochées sans harmonie, se montrer dans tout Paris avec
un pantalon noisette, un habit bleu à boutons de cuivre et un gilet
vert. Hélas! il nous fut donné d’entrer dans la confidence de tout ce
que cachait de misères ce bizarre accoutrement; nous fûmes instruit du
désir d’_écouler une partie_ de drap noisette qu’avait saisie un
tailleur qui faisait crédit; nous apprîmes comment un habit bleu, fait
pour une pratique qui ne l’avait pas trouvé à son goût, avait été jugé
par le tailleur assez bien fait et assez élégant pour l’artiste, qui,
traversant les rues ou entrant dans une maison avec une conscience
peut-être exagérée du ridicule d’un semblable accoutrement, parlait plus
bas que tout le monde et n’osait avoir une opinion à lui.
Marthe parla la première et dit:
--Il fait beau.
Roger fut effrayé de ce début: il y avait peut-être là une intention,
qui allait prochainement éclater de demander à faire une promenade.
Il crut devoir répondre:
--Hum! hum!
--Monsieur, répliqua Bérénice à cette opinion formulée assez clairement
sur la certitude du temps, le vent souffle plein _est_; le temps est sûr
pour toute la journée.
--Bérénice, reprit Roger, avant de vous ériger ainsi en almanach, vous
feriez mieux de faire rôtir mon pain.
Bérénice sortit. Roger s’étendit fort au long sur les divers défauts qui
la distinguaient.
Marthe ramena la question du temps.
--La mer est calme et unie comme une glace, dit-elle.
--Il ne faut pas vous y fier, dit Roger; quoi qu’en dise Bérénice, le
vent varie de l’_est_ au _sud_ et même au _sud-ouest_.
Et, en disant ces paroles, il se sentit pris d’une horrible crainte; il
lui sembla voir fondre sur lui un orage plus terrible mille fois que
n’en peut amener le vent du sud-ouest le plus continu et le plus
violent.
Il y avait longtemps que Marthe n’était allée dans sa famille; il n’y
voyait, il n’y avait rien à lui objecter, si elle en exprimait le désir:
il n’y avait pas dans l’air de vent de quoi remuer les feuilles qui
jonchaient les allées du jardin. Il prévint la dangereuse proposition.
--Tant mieux! dit-il; car votre sœur viendra probablement vous voir
aujourd’hui, et elle aura beau temps pour la traversée du Havre.
Bérénice rentra avec une lettre qu’elle donna à sa maîtresse.
--Mais Roger, dit Marthe, où prenez-vous l’idée que ma sœur doit
venir aujourd’hui? Loin de là, elle est indisposée et me prie d’aller la
voir.
--Je le croyais, chère Marthe, et je le croyais si bien, que j’ai invité
le voisin et sa femme à venir passer la soirée avec vous.
--Quelle bizarre sollicitude vous a donc saisi tout à coup pour l’emploi
de mes soirées? et n’auriez-vous pas dû me consulter un peu sur les
plaisirs dont vous voulez m’accabler?
--J’ai peut-être été un peu étourdi; mais on ne peut leur faire une
impolitesse sans risquer de s’en faire d’irréconciliables ennemis. Il
faudra les recevoir.
Marthe ne répondit pas à cette sorte d’injonction: non qu’elle s’y
soumît, mais, au contraire, parce qu’elle avait besoin du plus profond
recueillement pour aviser aux moyens de s’y dérober.
Roger n’insista pas non plus, parce qu’il méditait également le moyen de
rendre vraie l’invitation qui n’existait que dans sa tête. Tous deux se
séparèrent en état d’hostilité latente, et prêts à engager le combat.
Roger courut chez le voisin.
Il le trouva avec sa femme; cette femme était juste assez jeune pour
donner encore un peu de jalousie à son vieux mari; elle avait, du reste,
quatre ans auparavant, eu une intrigue assez scandaleuse avec un
lieutenant de douane.
--Mon voisin, lui dit-il, je viens vous faire une invitation sans
cérémonie, ainsi qu’on peut le faire à un homme indulgent et spirituel
comme vous. Ma femme attendait sa sœur, qui est indisposée; elle
m’avait chargé, il y a plusieurs jours, de vous _prier à prendre le thé_
aujourd’hui avec elle, et je ne viens qu’aujourd’hui. Elle ne me
pardonnerait pas d’avoir si mal fait sa commission; il faut donc que
vous veniez ce soir, et que vous lui laissiez croire que je vous ai,
d’après son intention, engagés il y a plusieurs jours.
Comme Roger sortait, il se croisa avec Bérénice, qui venait de la part
de sa maîtresse; il se félicita de sa promptitude d’exécution, et rentra
chez lui pour tâcher d’obtenir de Marthe elle-même qu’elle ourlât sa
cravate noire.
Voici, du reste, quelle était la lettre que Marthe avait assez
perfidement imaginé d’écrire à sa voisine:
«J’espère, ma voisine, que vous n’avez pas oublié que je vous attends ce
soir; je suis d’autant plus charmée de vous voir, que c’est un plaisir
que vous ne me procurez pas souvent; nous aurons quelques personnes et
je compte sur votre figure et sur votre esprit pour leur rendre la
soirée plus agréable; le lieutenant de la douane doit nous chanter de
nouvelles romances qu’il a reçues de Paris.»
A quoi la voisine répondit, comme Marthe s’y attendait bien:
«Je me promettais le plus grand plaisir de votre aimable invitation;
mais une de ces migraines que vous me connaissez vient de me prendre et
me torture tellement que j’ai peine à ne pas crier. Vous avez mauvaise
grâce à vous prendre à moi de la rareté de nos entrevues; sitôt que ma
mauvaise santé me le permettra, j’irai m’excuser et vous remercier.»
* * * * *
Marthe montra cette lettre à Roger comme il s’approchait d’elle, sa
cravate à la main.
--Eh bien, dit-elle, la mauvaise humeur de ma voisine ne me laissera pas
moins inconsolable; car je ne crois pas aux migraines... des autres.
J’irai voir ma sœur, parce que je suis sûre qu’elle est plus malade
qu’elle ne le dit.
--Je prendrai la liberté d’être précisément d’un avis opposé au vôtre,
chère Marthe; je connais assez votre sœur pour la croire plus
disposée à exagérer son mal qu’à l’atténuer. Vous seriez bien bonne...,
continua-t-il en présentant sa cravate.
Marthe l’interrompit.
--Vous vous trompez bien sur ma sœur, dit-elle, ou plutôt vous avez
bien envie de me contrarier; c’est quand vous me voyez mortellement
inquiète sur une personne que j’aime, que vous vous imaginez d’en dire
du mal.
--Mais, chère Marthe, il n’est pas probable que le danger ait augmenté
depuis dix minutes, et votre inquiétude ne me paraît avoir de cause que
la contradiction; peut-être même pourrais-je trouver la même raison à
l’exaltation peu habituelle de votre amour pour votre sœur.
--Il est plus facile, reprit Marthe avec aigreur, de nier les bons
sentiments que de les avoir.
--Rien ne porte à les nier, reprit Roger avec non moins d’aigreur, comme
d’en voir faire inutilement parade; je voudrais qu’on pût supprimer
toutes les vertus, si c’est là le seul moyen d’en supprimer
l’affectation.
--Pauvre sœur! dit Marthe.
--Pauvre Roger! dit Roger en lui-même.
--J’irai voir ma sœur, dit Marthe.
--C’est impossible, dit Roger; je ne puis vous y accompagner, j’ai à
Honfleur un rendez-vous d’affaires.
--Bérénice viendra avec moi.
--Non; je serais inquiet si vous faisiez sans moi la traversée, et il
m’est impossible d’aller au Havre aujourd’hui.
A ce moment, Bérénice entra.
--Monsieur, dit-elle, le capitaine Bambine vous fait avertir que le
départ est pour cinq heures.
--Et pourquoi le capitaine Bambine vous fait-il avertir de l’heure du
départ? demanda Marthe.
--C’est, reprit Bérénice, que monsieur lui a dit, il y a deux heures,
qu’il allait au Havre ce soir.
--Que me disiez-vous? dit Marthe. Il vous était impossible d’aller au
Havre, et votre seule idée est d’y aller sans moi. Roger, Roger...
--Je vous ai dit que je n’allais pas au Havre parce que j’ai changé
d’idée; je reste à Honfleur.
--Restez-vous à la maison? dit Marthe.
--Non; je vous ai dit que j’avais une affaire à Honfleur.
--Eh bien, je resterai ici.
--J’aime à vous voir raisonnable, chère Marthe.
--Dites obéissante.
--Vous devriez bien ourler ma cravate.
--Volontiers.
Et les deux époux avaient sur le visage un air de triomphe
indescriptible: ils se trompaient tous les deux.
Roger s’habilla lentement. Marthe ourla la cravate, puis défit l’ourlet
et le refit.
On entendit le tintement de la cloche du bateau; c’était le dernier
signal, celui qui ne précède le départ que de quelques minutes.
Roger sentit la vie s’arrêter dans sa poitrine. Marthe le regardait; il
affecta la plus entière indifférence.
Il fallait aller au Havre, dût-il traverser à la nage. Il y a chez les
gens fortement organisés une sorte d’assurance pour les choses qui
_doivent se faire_; les obstacles les leur font croire plus difficiles,
mais jamais impossibles.
La cloche avait fini de tinter. Le bateau était parti. Roger demanda
Bérénice. Bérénice était sortie pour exécuter un ordre de sa maîtresse.
Roger baisa sur le front sa femme, qu’il eût voulu étouffer, et il
sortit d’un pas calme et lent, sachant qu’il allait au Havre, mais
ignorant entièrement comment il s’y transporterait. Il se dirigea sans
trop savoir pourquoi à la place où n’était plus le bateau. Mais qui
sait? le capitaine était peut-être frappé d’apoplexie! une voie d’eau
s’était faite et avait retardé le départ!
Tous ces espoirs ne tardèrent pas à s’évanouir: la place du bateau était
vide.
Roger resta anéanti; il ne put sortir de sa torpeur qu’en se répétant:
--Il le faut; il faut aller au Havre; il le faut.
Il buta contre Bérénice.
Il eut un moment envie de la jeter à l’eau.
Tout à coup, il reconnut un marin, un fraudeur et contrebandier s’il en
fût.
--Sauvé, se dit-il, sauvé; j’irai au Havre. Ohé! maître Guillaume!
--Qu’est-ce, monsieur?
--Veux-tu gagner un louis?
--Rien ne me va mieux, si ce n’est d’en gagner deux.
--Eh bien, tu vas me conduire au Havre.
--Pour ça, impossible; mon bateau est loué.
--Où vas-tu?
--Au Havre.
--Eh bien?
--Mais le bateau est loué, et la personne veut être seule.
--Combien te donne-t-elle?
--Un louis.
--Je t’en donnerai deux.
--Elle m’en donne trois.
--Comment le sais-tu?
--Elle est avec moi.
Et Roger vit, en effet, une autre personne dans l’ombre.
--Eh bien, quatre.
--Pas pour dix, j’ai promis.
--Maître Guillaume, c’est un service que je te demande.
--Impossible.
La deuxième personne s’éloigna.
Roger resta anéanti; son dernier espoir venait de s’éteindre; il ne se
disait plus que tout bas:
Maître Guillaume vint à lui.
--Nous sommes seuls, je vous emmène.
--Ah! maître Guillaume, tu auras les quatre louis.
--J’en aurai sept.
--Diable!
--Les quatre que vous m’offrez et les trois dont je suis convenu. On
veut être seul, très-bien, c’est-à-dire ne pas être vu; je vais vous
mettre à fond de cale; vous entrerez le premier et vous sortirez le
dernier. Vous ne verrez personne.
--C’est ingénieux.
--Dépêchez-vous, on vient.
En effet, quelques pas se firent entendre.
Roger n’eut que le temps de se blottir dans un coin du bateau.
Deux personnes y entraient presque aussitôt que lui.
Maître Guillaume appela son second, on déploya les voiles et on partit.
Roger était soulagé d’un poids énorme: il contemplait le ciel étoilé;
il pensait à son inconnue.
A l’autre extrémité du bateau, les deux personnes qui étaient entrées
après lui causaient à voix basse. L’une des deux dit à l’autre, à une
secousse qu’une lame donna au bateau:
--Ah! Bérénice, j’ai bien peur.
Quand on fut entré dans le bassin, Roger offrit la main à sa femme pour
descendre; Marthe fut d’abord consternée en le reconnaissant, mais la
pensée que l’obscurité ne permettait pas de voir son trouble, contribua
à la rassurer.
--Monsieur, dit-elle, vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici.
--Madame, reprit Roger, vous ne saviez pas m’avoir pour compagnon de
voyage.
--Je vous demande bien pardon, monsieur, et c’est précisément pour vous
suivre que je me suis mise en route.
--Je vous ferai le même aveu, madame; je n’étais pas fâché de connaître
le but et les motifs de cette expédition nocturne; je ne suis pas dupe
de ce prétexte.
--Ni moi; vous allez me faire une querelle pour éviter celle que je
serais en droit de vous faire. Quels projets me soupçonneriez-vous donc?
Roger ne répondit pas; il offrit le bras à sa femme, et lui dit:
--Où vous conduirai-je?
--Mais où vous voudrez, je n’ai plus de but maintenant. Chez ma sœur,
si cela vous convient.
--Très volontiers.
On se mit en route; Bérénice suivait à quelques pas derrière, et
personne ne parlait.
Marthe n’était pas bien sûre que son mari se fût embarqué pour la
suivre; elle imaginait bien plutôt quelque infidélité dont l’idée lui
était déjà venue plusieurs fois, mais sans la troubler beaucoup.