«Au nom du ciel, Vilhem, ne me parlez plus de votre femme: c’est votre

funeste confidence qui m’a ainsi éclairée sur moi-même, et qui me force

à vous avouer aujourd’hui ce qu’à moi-même je ne m’étais pas encore

avoué. Vous ne sauriez croire les pensées mauvaises qui ont traversé mon

cœur depuis quelques jours; j’ai senti une joie cruelle des torts que

votre femme avait peut-être envers vous; j’ai été heureuse de penser

qu’elle ne vous aimait pas, que j’étais seule à vous aimer; et, en même

temps, je la plaignais de méconnaître un bonheur qui aurait si bien

rempli ma vie, à moi; mais aussi, quand je vous voyais la regretter,

quand je voyais votre amour se trahir par la jalousie, comme je la

haïssais!

«Savez-vous, Vilhem, pourquoi je vous dis tout cela? C’est parce que ces

pensées ne se glissaient dans mon cœur qu’à la faveur des ténèbres

dont elles s’enveloppaient; je penserai tout haut avec vous, et mes

mauvaises pensées avorteront en naissant, comme certaines herbes de

marais se dessèchent au soleil.»

XVII

_Vilhem à MMM._

«Tu m’aimes donc enfin, cher ange, tu m’aimes! et mon âme est remplie

d’une joie que je n’ai jamais sentie, que je n’ai jamais soupçonnée. Que

ce mot doit être doux, quand ta voix le prononce! Tu m’aimes, et moi

aussi, je t’aime, moi aussi, je ne vis que par toi et pour toi. Mais

quel est donc cet amour qui te laisse ainsi maîtresse de ta volonté et

ne dépasse pas les limites que tu lui prescris! Quoi! c’est au moment

où, par ce charmant aveu, tu me donnes de te voir, d’être auprès de toi,

un désir qui me dévore, c’est à ce moment que tu prononces ce terrible

arrêt: _Nous ne nous verrons jamais!_

»Comme tout m’est indifférent maintenant! comme le monde entier conjuré

contre moi me trouverait dédaigneux et invulnérable! Tu m’aimes! Ah!

comment as-tu si longtemps gardé dans ton cœur ce mot qui devait me

rendre si heureux?

»Je suis maintenant à l’abri de tout. Que m’importent cette femme et ses

actions? Je suis tout à toi; elle n’aura plus même le pouvoir de

m’impatienter, je t’appartiens; je vis dans l’atmosphère dont m’entoure

ton amour. Oh! que je voudrais retrancher de ma vie toutes ces inutiles

années, tous ces jours perdus, que j’ai passés sans t’aimer, sans être

aimé de toi! Mon Dieu! que la vie me semble courte, pour renfermer tant

de félicité!

»Cher ange, votre volonté seule peut m’empêcher de tout quitter pour

voler auprès de vous, là où est mon âme. Ni préjugés, ni convenances, ni

sentiments, ni devoirs, rien ne m’arrêterait. Votre amour est mon seul

bien, ma seule ambition. Oh! pourquoi me refusez-vous de vous voir,

d’entendre une seule fois le son de votre voix? Et j’irai ensuite vous

aimer au fond du désert le plus sauvage, j’emporterai du bonheur pour

toute ma vie; vous ne savez pas quel supplice c’est de ne pouvoir jamais

me représenter vos traits...

«Aimez-moi, ne m’abandonnez jamais. Je pouvais vivre sans vous, je

m’ennuyais seulement, parce que mon cœur restait vide de toute la

place qui vous appartenait; mais, maintenant, sans votre amour, je sens

que je ne pourrais vivre; car votre amour est devenu ma vie tout

entière.»

XVIII

Roger n’exagérait pas l’émotion à laquelle il était en proie; il ne

pensait qu’à son inconnue, il ne pouvait plus voir personne sans une

visible mauvaise humeur; il restait chez lui moins que jamais et ne

trouvait nulle part de grève assez sauvage, de plage assez solitaire

pour y cacher son bonheur, ses désirs et les souffrances que lui causait

par moments la résolution de celle dont dépendait désormais son

existence.

Les quinze jours que devait durer l’absence des habitants de la maison

d’Ingouville étaient écoulés; il alla au Havre, plein d’une émotion dont

l’œil le moins clairvoyant se fût aperçu.

--Je la verrai, se disait-il, je l’entendrai; mais je commanderai à mes

transports; elle ne me connaîtra pas.

Arrivé au Havre, il avait oublié la lettre de recommandation: il fut

anéanti. Que faire de cette longue journée? On ne pouvait repartir que

le soir. Léandre eût traversé à la nage.

Il y avait, du temps de Léandre, des amants plus entreprenants

qu’aujourd’hui; peut-être aussi n’y avait-il pas, à l’endroit que

traversait Léandre, de courants semblables à ceux que l’on rencontre du

Havre à Honfleur, et qui entraîneraient invinciblement un bâtiment qui

aurait la maladresse de s’y laisser prendre.

Il acheta des fleurs et les fit porter à la maison d’Ingouville; certes,

il envoya avec ces fleurs la meilleure partie de son âme.

Le lendemain, il arriva avec sa lettre. Au moment de sonner, il lui

semblait que le bruit de la sonnette allait être le signal de quelque

grand bouleversement dans la nature; cependant ce bruit n’eut d’autre

effet que d’attirer le même domestique qu’il avait déjà vu.

--M. Aimé Deslandes!

--Il est sorti.

Roger sentit un frisson mortel.

--Allons, pensa-t-il, ils ne sont pas revenus. Et madame?

--Madame est chez elle.

--Annoncez-moi.

--Donnez-vous la peine d’entrer.

Et l’on introduisit Roger dans la pièce dont il n’avait vu du dehors que

les rideaux bleus. Il croyait entrer dans le ciel; un parfum était

répandu dans la chambre, parfum vague que l’on ne pourrait désigner par

aucun nom, parfum qui semble s’exhaler d’une belle bouche. C’était,

comme il l’avait soupçonné, une chambre à coucher.

--Monsieur veut-il attendre un instant?

Et on le laissa seul.

Il s’approcha d’une glace et répara quelque désordre survenu à sa

cravate et à ses cheveux. Puis il examina avec avidité tous les détails

de cette chambre si sacrée pour lui. Les rideaux du lit étaient bleus

comme ceux des fenêtres. Une écharpe avait été oubliée sur un meuble; il

s’en saisit et la porta à ses lèvres. Mais on ne pourrait peindre avec

quel ravissement il reconnut dans un vase du Japon le bouquet qu’il

avait envoyé la veille. On l’avait parfaitement soigné; il baignait dans

une eau pure et qui avait évidemment été renouvelée le matin. Il en prit

une fleur et la cacha.

Tout était d’une grande élégance autour de lui, quoique beaucoup

d’objets parussent d’une époque bien antérieure à l’âge que peut avouer

une femme; il y avait auprès de la cheminée une causeuse sur laquelle

on avait laissé une broderie commencée; il n’y avait que quelques

instants qu’_elle_ avait quitté cette place: il s’y assit. Il croyait

rêver; il cherchait à se la représenter. Comment sera-t-elle vêtue? et

son regard, et sa voix? Mais lui, Roger, comment cacher son émotion,

comment ne pas lui dire: «C’est moi... c’est Vilhem?» Il lui semblait

qu’elle devait le reconnaître, comme lui la reconnaîtrait dans une

foule.

Une porte s’ouvrit, la portière en drap bleu qui la couvrait se

dérangea, et une femme entra.

Sa robe était d’une de ces couleurs indéterminées que l’on a assez

désignées en les appelant couleurs foncées; elle était longue et presque

traînante.

XIX

--Ah! parbleu! monsieur, a le droit de dire ici le lecteur, vous abusez

de la description et vous vous livrez ici à la plus ridicule et la plus

déplacée que j’aie jamais eu le malheur de rencontrer.

--Hélas! monsieur, c’est que la femme qui était dans cette robe était

un vieillard de cinquante-cinq ans, avec un tour de cheveux en soie et

du rouge végétal sur les joues.

Roger resta quelques instants étourdi. Tant que la porte ne fut pas

refermée sur la personne qui entrait, il s’attendait à la voir suivie

d’une autre. Puis il chercha sur ce vieux visage des traces de la beauté

qu’il s’était figurée. Cependant il fallait parler: il demanda M.

Deslandes.

--Il est absent.

--Alors, madame, je suis désespéré de vous avoir dérangée.

Il salua et se retira après avoir jeté encore un coup d’œil sur

madame Deslandes.

Il sortit de la maison sans savoir où aller; il n’avait plus d’intérêt à

rien, il n’avait aucune raison d’être dans un lieu plutôt que dans un

autre; son illusion perdue, la vie lui paraissait devenue un chemin

circulaire qui ne conduit à rien.

Il rentra chez lui le soir, en proie au plus profond découragement; il

n’entendait pas ce qu’on lui disait ou répondait à peine; ce n’était

plus de la distraction, c’était de l’abattement; il avait l’air si

malheureux, que sa femme en eut pitié et lui demanda s’il était malade;

sur sa réponse négative, elle lui demanda s’il était affligé. Cette

sollicitude, passant des maux du corps à ceux du cœur, était d’abord

un devoir, ensuite un sentiment affectueux. Roger se reprocha tout ce

qu’il avait ôté de sa vie à cette bonne créature pour cette vieille

femme dont la mystification le rendait si malheureux.

Il resta plus longtemps que de coutume dans la chambre de sa femme, et,

quand, lui donnant une bougie, elle lui dit: «Bonsoir,» il hésita un

moment; mais un refus l’eût tellement blessé, qu’il n’osa pas s’y

exposer.

Le lendemain, il ne sortit pas; il s’occupa de quelques travaux dans le

jardin; il changea la disposition des meubles de la chambre; il s’enquit

si sa robe de chambre était en bon état; en un mot, il était facile de

voir que ses pensées ne l’entraînaient plus dehors.

Cependant, par moments, il prenait ce qu’il avait vu à Ingouville pour

un rêve; sa mémoire lui retraçait bien le vieux visage; mais il lui

semblait voir en même temps derrière lui une autre figure, la figure de

son inconnue, fraîche et souriante.

XX

_MMM. à Vilhem._

«Qu’êtes-vous donc devenu, mon ami, que je ne reçois plus de vos

lettres, de vos lettres qui me sont si précieuses et si chères?

Êtes-vous malade ou m’avez-vous oubliée? Triste ou malheureux, vous

auriez confié vos chagrins à mon cœur. Je ne puis croire que vous ne

l’eussiez pas fait; c’est la seule infidélité que je ne vous

pardonnerais pas. J’espère, du reste, que quelque chasse lointaine,

quelque plaisir est ce qui vous a distrait de moi. Hier, j’ai relu

quelque chose de vous; une phrase m’a frappée: «Une vie sans amour,

c’est une prairie sans fleur, c’est une fleur sans éclat et sans

parfum.»

»Cela est bien vrai, mon ami, quand je me rappelle ce que c’était que

mon existence avant de vous connaître; je ne comprends pas où je

trouvais la force de supporter une vie si pesante et si désintéressée de

tout. Je suis heureuse, cher Vilhem, je suis bien heureuse; votre amour

me fait une si belle part dans la vie, que je me laisse aller à prendre

en pitié tout ce qui m’entoure; cela me rend bonne et indulgente pour

tout le monde; j’ai tant de bonheur à moi toute seule, que je crois en

avoir dérobé une partie, et que je voudrais le cacher même à Dieu pour

ne pas exciter l’envie.

»Que ne puis-je, mon ami, remplir votre existence comme vous remplissez

la mienne! Que vous m’aimeriez, si vous étiez aussi heureux que moi!

Certes, vous n’auriez pas été si longtemps sans m’écrire. Votre silence

m’inquiète et trouble le bonheur calme que vous m’avez donné. Je n’ose

m’entretenir moi-même ni vous entretenir de ce bonheur; ma fatuité

pourrait irriter le sort et le faire m’infliger de tristes expiations.»

XXI

_MMM. à Vilhem._

«Encore quatre jours écoulés sans une lettre de vous. Au nom du ciel,

Vilhem, ne jouez pas ainsi avec le sentiment le plus vrai. Depuis quatre

jours, je paye mon bonheur si fugitif par d’horribles inquiétudes et

d’intolérables angoisses. Depuis quatre jours, je meurs de douleur et de

regret. Hélas! je m’arrête dans mes reproches; qui sait quelles tristes

circonstances peut-être nous séparent? Il est une idée qui me vient à

chaque instant et qui me donne un frisson glacial, une idée que je n’ose

admettre, que je repousse tout le jour, une idée qui me revient en rêve

pendant mon sommeil... Oh! non, on ne meurt pas quand on est tant aimé.

«Et, d’ailleurs, quel accident imprévu aurait pu vous frapper? Vous êtes

jeune, bien portant; non, c’est impossible. Mais alors vous m’avez donc

oubliée?... Oh! moi, avant de vous oublier, de vous laisser sans

nouvelles, je serais morte. Mais alors mon âme serait auprès de vous.»

XXII

_Vilhem à MMM._

«Il n’y a donc pas de sympathie, et tout ce qu’on en dit n’est qu’une

misérable invention des faiseurs de romans! Vous ne m’avez donc pas

reconnu? Madame, je suis resté dix minutes dans la même chambre que

vous, et, parce que je ne vous ai pas dit mon nom, vous n’avez pas su

que c’était moi.»

XXIII

_MMM. à Vilhem._

«Vous n’êtes donc pas mort! Maintenant seulement, j’ose envisager cette

épouvantable pensée, et elle m’effraye moins que je ne l’aurais cru,

tant je sens bien que je serais morte de votre mort. Mes terreurs, mes

nuits sans sommeil, n’ont donc servi qu’à me faire sentir plus

profondément à quel point je vous aime. Mais que me dites-vous donc dans

cette lettre dont je n’ai vu la froideur qu’après m’être réjouie en la

recevant, en reconnaissant votre écriture? que me dites-vous? Je ne vous

ai pas reconnu; vous avez passé dix minutes avec moi, etc.

»Que signifie cette folie? Il y a bien longtemps que je n’ai vu un

visage étranger, et, si je vous avais vu, fussiez-vous au milieu d’une

foule, j’aurais dit: «C’est lui.» Mais, de grâce, expliquez-moi vite ce

mystère inconcevable.

»Seulement, je vous en prie, ne m’exposez plus à de semblables tortures;

j’ai souffert au delà de toute expression. Promettez-moi bien, cher ami,

de ne plus ainsi m’abandonner. Dites-moi les causes de votre oubli. Que

de choses vous devez avoir à me raconter! Moi, pendant tout ce temps, je

n’ai fait qu’attendre, me désespérer, relire vos livres et pleurer.»

XXIV

_Vilhem à MMM._

«Parlons sérieusement, madame; je sais tout, il n’est plus temps de

prolonger la plaisanterie. Je sais tout; c’est, je crois, vous en dire

assez.»

XXV

_MMM. à Vilhem._

«Vous savez tout. Alors vous savez que je vous aime, vous savez que je

me brise la tête pour savoir ce qui s’est passé sans pouvoir rien

deviner; vous savez que mon pauvre cœur est bien froissé et bien

triste de vous voir aussi injuste et aussi ingrat.

»Je cherche. Voilà ce qui se passe en moi: je ne vous cache rien; je

n’ai pas une pensée qui ne soit pour vous, ou plutôt qui ne soit vous;

si quelqu’un peut me trouver des torts, ce n’est pas vous, vous à qui

j’ai donné toute ma vie; ce serait plutôt ceux auxquels, pour vous

donner tout, je n’ai rien gardé de mes affections et de mes soins.

»Vous savez tout. Vous savez alors que vous me faites mourir de chagrin

et d’impatience; vous savez que mes yeux sont brûlés des larmes que vous

me faites répandre.»

XXVI

_Vilhem à MMM._

«C’est moi, madame, qui suis allé vous demander M. Deslandes, il y a une

quinzaine de jours; c’est moi qui n’ai pu vous parler qu’en balbutiant,

et me suis hâté de sortir de votre présence (après que vous m’avez

appris l’absence de votre mari); c’est moi qui n’avais pu résister plus

longtemps au besoin de vous voir, et qui, sous un frivole prétexte, me

suis présenté à vous sans me faire connaître.

»Voudriez-vous bien, madame, me dire quel était le but de la

plaisanterie dont vous m’avez rendu victime, et la raison qui, pour

l’exécution de cette plaisanterie, m’a valu votre préférence?»

XXVII

_MMM. à Vilhem._

«Quel bonheur, cher Vilhem, et comme j’ai ri du sujet de votre grave

ressentiment! C’est bien fait, monsieur, et je suis enchantée de ce qui

vous est arrivé: cela vous apprendra à mépriser mes ordres.

»Mon Dieu! comme je vous appartiens, comme vous me faites passer en peu

d’instants de la tristesse la plus amère à la joie la plus folle! Mais

il faut que je vous gronde sérieusement. Je ne veux pas vous voir; ce

n’est que l’impossibilité où nous sommes de nous rencontrer qui me donne

le courage de vous aimer et de vous dire que je vous aime; ne gâtez pas

mon bonheur par de semblables craintes. Je ne vous avais pourtant pas

trompé, monsieur; je vous avais dit: «Je ne demeure pas au Havre.» Mais

c’est probablement en trompant que vous avez appris à être défiant. Vous

avez cru que je vous abusais; vous avez trouvé là une vieille femme, et

vous avez cru que cette vieille femme, c’était moi, et vous vous êtes

cru aimé d’une vieille femme.

»Non, monsieur, non, je ne vous avais pas trompé; je suis jeune et assez

jolie; la femme que vous avez vue est une amie de ma mère, qui fait

prendre vos lettres à la poste et me les fait parvenir sans se douter le

moins du monde de ce qu’elles contiennent. Non, non, je ne vous aurais

pas vu sans vous reconnaître, j’en suis sûre.

»Mais vous, vous avez cru que c’était moi! à vos yeux j’ai été pendant

quinze jours, et je suis encore, au moment où j’écris ceci, cette pauvre

chère madame Deslandes, si longue, si sèche, avec ses joues couvertes de

fard et ses faux cheveux. Comment réparerez-vous cela?

»Sérieusement, cher Vilhem, ne cherchez plus à me voir; vous

m’affligeriez et vous m’ôteriez toute ma sécurité. Mais quel jour

étiez-vous si près de moi?

»_P.S._ Je vous envoie de mes cheveux, pour bien constater ma jeunesse

et leur _véracité_.»

XXVIII

Roger fut un peu honteux de son quiproquo; mais il fut bien heureux de

ne pas avoir perdu, comme il se l’était figuré, cet amour sans lequel il

ne savait plus que faire de chacun des jours qu’il avait à passer. MMM.

lui demanda comment il avait pu suivre ainsi ses lettres jusque chez

madame Deslandes; il prétexta un voyage d’affaires au Havre, et ajouta à

ce mensonge le récit vrai de sa rencontre au bureau de poste avec la

domestique qui avait porté sa lettre.

L’ami Moreau arriva à Honfleur au moment où on l’attendait le moins: il

venait passer quelques jours avec Roger, et, pour se distraire,

_contempler la sauvage beauté des rives de l’Océan_.

La nuit qui suivit son arrivée fut employée par Roger et Moreau en

confidences réciproques.

Ainsi qu’il est d’usage entre deux amis qui ne se cachent rien, Roger ne

dit pas un mot de sa correspondance avec sa belle inconnue, et Moreau

raconta ses bonnes fortunes avec des femmes qu’il n’avait jamais vues.

Moreau était un lovelace qui avait une liste de victimes d’autant plus

longue qu’elle se composait de toutes les femmes qu’il n’avait pas eues;

du reste, il ne tarissait pas sur son enthousiasme pour la nature: il

venait respirer et oublier quelque temps Paris, _cette ville de bruit,

de boue et de fumée_.

Le lendemain, il ne se réveilla qu’à onze heures; il déjeuna, puis il

fit une partie de billard avec Roger.

--A propos, dit-il, voici le collier que tu m’as demandé.

Et il sortit de sa poche un petit écrin. Roger lui fit signe de se

taire, prit l’écrin et dit:

--Surtout n’en parle pas devant ma femme!

--Comment! je croyais que c’était pour elle.

--N’importe; n’en parle pas.

--Ah! je comprends, c’est une surprise que tu veux lui faire.

--Le collier n’est pas pour elle.

--Ah! Roger, les perles lui iraient à ravir.

Le second jour, il plut depuis le matin. Moreau, qui avait apporté sa

boîte de couleurs pour faire des _études_, comme il convient à un

peintre qui voyage, dessina de face, de profil et de trois quarts la

berline dans laquelle il était venu, et que l’on avait laissée dans la

cour.

Le troisième jour, la pluie de la veille avait rendu les chemins

impraticables; il joua au piquet avec Roger. Roger, qui ne jouait jamais

aux cartes, s’endormit profondément.

Le quatrième jour, Marthe était indisposée; Moreau, qui n’avait pas

voulu accompagner Roger à la chasse, dîna seul et passa la soirée à

jouer aux cartes avec Bérénice.

Le cinquième jour, il se rappela qu’il avait des lettres à remettre au

Havre; le sixième, Roger fit avec lui la traversée de Honfleur et revint

seul chez lui.

XXIX

_Vilhem à MMM._

«Je vous envoie, cher ange, un collier de perles qu’il vous faudra

porter pour l’amour de moi. Je vous remercie bien du précieux trésor

dont vous m’avez enrichi. N’avez-vous rien senti des baisers dont j’ai

couvert vos cheveux? Il y a dans le papier dont vous vous servez pour

m’écrire un parfum si doux, qu’il semble émané de vous. Ce parfum me

permet d’être toujours avec vous. Au milieu de l’ennui que me donnent

les gens que je suis obligé de voir, je porte votre dernière lettre,

cachée dans ma main, à mes lèvres, et je m’enivre de ce parfum céleste.

Il y a pour moi, attachée aux odeurs, aux couleurs, une foule d’idées

mystérieuses qu’il me serait à peu près impossible de définir ou dont la

définition me donnerait, aux yeux de bien des gens, tout l’air d’un

rêveur à cervelle creuse ou remplie de fantastiques images. Je vous l’ai

dit: je n’écris plus pour le public; j’ai retrouvé dans un tiroir

quelques vers assez mal rimés et quelques lignes de prose que

comprendront seuls ceux que la nature a doués d’un profond sentiment des

couleurs, ceux qui n’entendent pas seulement par les oreilles, mais

aussi par le cœur et par l’imagination, ceux auxquels parlent les

parfums et les couleurs dans un langage mystérieux et poétique.

»Je vous fais grâce des vers, vous subirez la prose.

»Les couleurs ont une telle influence sur l’esprit, qu’il suffit de

regarder pendant quelque temps une couleur pour se laisser entraîner à

un ordre d’idées tout différent de celui dans lequel on se trouvait

auparavant.

»Les couleurs sont la musique des yeux: elles se combinent comme les

notes. Il y a sept couleurs comme il y a sept notes de musique; il y a

des nuances comme il y a des demi-tons.

»La musique commence où la poésie finit. Il y a des pensées dont le

commencement se parle et qui ne peuvent finir qu’en musique, sous peine

de tomber dans le pathos; certaines harmonies de couleurs produisent

des sensations que la musique elle-même ne peut atteindre. Les vitraux

des églises gothiques et les sons séraphiques de l’orgue produisent une

impression entièrement analogue; l’encens complète l’harmonie.

»La nature a des harmonies qui rendent froide la plus belle musique,

parce que ses harmonies se composent de ce qui frappe tous les sens.

»En même temps que notre oreille est délicieusement caressée par le

murmure du vent dans les feuilles et par le murmure du ruisseau sous les

violettes en fleur, par le chant de l’oiseau sous les feuilles, par le

bourdonnement de l’abeille autour des lis, notre œil est captivé par

la couleur d’émeraude du feuillage, par les violettes couleur

d’améthyste, par l’abeille, topaze ailée. Et aussi nous respirons le

parfum du feuillage et celui des fleurs. Tous nos sens à la fois sont

saisis, captivés, enivrés.

»Beethoven seul a presque rendu tout cela en musique dans sa _Symphonie

pastorale_.

»On ne peut exprimer en paroles que les _sens_ les plus vulgaires des

couleurs; car, ainsi que la musique, elles font entendre ce qui ne peut

pas se dire. Voici quelques unes des impressions que j’en reçois.

»_Le cramoisi._--Richesse, splendeur, faste naturel.

»_Le violet._--Richesse plus imposante et plus sévère, douleur noble et

arrivée à l’état de mélancolie.

»_Rose._--Fraîcheur, jeunesse, joie d’exister, insouciance.

»_Lilas._--Plus de fraîcheur et cependant moins de jeunesse; de toutes

les couleurs la plus printanière; mélancolie de l’amour heureux, pleurs

sans amertume.

»_Bleu._--Calme, bonheur, espoir fondé.

»_Bleu pâle._--Pureté, vague, innocence, rêverie.

»_Écarlate._--Éclat, arrogance.

»_Jaune._--Richesse gaie, beauté riante, abondance.

»_Amaranthe._--Laisser aller, élégance, ennui sans sottise.

»_Gris._--Tristesse, paresse du cœur.

»_Vert._--Pensées, vigueur, distinction naturelle.

»Il est facile de voir, d’après cela, combien ma vue est choquée par les

discordances, mais aussi combien les splendides harmonies du soleil

couchant la ravissent et la charment.

»Il y a pour moi une telle connexité entre les couleurs et les sons, que

je traduirais chaque couleur par un instrument.

»_Le vert_, la harpe.

»_Le lilas_, la flûte.

»_L’écarlate_, la trompette.

»_Le rose_, le flageolet.

»_L’amaranthe_, le piano.

»Etc., etc.

»L’harmonie des sons et des couleurs n’est pas moins évidente avec les

parfums.

»_L’écarlate_, la tubéreuse.

»_Le cramoisi_, l’héliotrope.

»Etc., etc.»

A tout cela, l’inconnue ne comprit pas un mot. Elle répondit que c’était

fort joli.

XXX

_MMM. à Vilhem._

«Je suis bien heureuse du beau collier que vous m’envoyez, mon ami;

l’habitude où je suis de porter des robes _montantes_ me permettra de le

garder toujours sur moi sans qu’on s’en aperçoive. Maintenant que je

vous ai remercié, il faut que je vous gronde.

Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme · 第 3 / 11 段