Arrivé au Havre, il déjeuna, puis il se dirigea vers la poste pour y

mettre lui-même une nouvelle lettre. Il se sentait un invincible besoin

de se rapprocher d’elle; chaque femme que, sur son chemin, il vit

marcher dans la direction de la poste aux lettres lui fit éprouver un

indicible serrement de cœur.

MMM. semblait parler sérieusement dans les conditions qu’elle mettait à

la correspondance; il aurait craint de lui inspirer de la défiance en

lui avouant qu’il était beaucoup moins loin d’elle qu’elle ne le

supposait. Aussi avait-il eu soin dans sa lettre de lui expliquer

qu’elle verrait _souvent_ sur ses lettres le timbre du Havre, parce

qu’il les envoyait à _une connaissance_ qui les mettait à la poste.

Comme il allait sortir du bureau, une domestique y entra qui demanda au

buraliste:

--Avez-vous une lettre?

Et elle joignit à cette question un ton et un air d’intelligence qui

semblait témoigner qu’elle était connue et qu’on savait ce qu’elle

demandait.

--Une lettre _aux trois MMM_? reprit le receveur avec un sourire niais.

La voici.

La domestique sortit avec la lettre.

Roger resta quelques instants stupéfait; puis il se précipita sur ses

traces; il ne tarda pas à la rejoindre, et la suivit jusqu’au moment où

elle entra, sur la hauteur d’Ingouville, dans une petite maison de

laquelle on devait avoir une admirable vue de la mer.

Il s’arrêta à quelques pas de la porte: son cœur battait violemment.

Cette femme, l’objet de tous ses rêves, le sujet de toutes ses pensées,

elle était là; il pouvait la voir; l’épaisseur d’une porte les séparait.

Un moment il eut envie d’entrer brusquement, de se jeter à ses genoux,

etc.

Entre un semblable plan et l’exécution, il y a quelque peu de chemin.

--Et si elle n’est pas seule, et si, dans le premier effroi, elle crie,

elle appelle, et si elle ne veut plus me voir pour avoir manqué à nos

conventions!

Il s’approcha timidement, et, à travers une grille de bois peinte en

vert, il plongea des regards avides dans le jardin qui entourait la

maison; quelques plates-bandes avaient des bordures de violettes; il se

rappela celles qu’il avait reçues; il se représenta l’_inconnue_,

écartant de ses petites mains effilées, devenues roses par le froid, ces

feuilles glacées et d’un vert morne. Le moindre détail extérieur de

cette petite maison l’intéressait à un point que nous ne saurions dire.

Il cherchait à deviner, par le nombre des fenêtres, où devait être sa

chambre; et, quand il croyait voir remuer un des rideaux, il ne pouvait

plus respirer.

Évidemment ces rideaux bleus appartiennent à sa chambre; mais voici une

autre pièce avec des rideaux jaunes: il n’est pas probable que ce soit

un salon; qui habite cette pièce? Il sentit à cette pensée froid au

cœur.

Le temps passait vite au milieu des émotions; il ne tarda pas à

s’apercevoir qu’il était au moins temps de retourner au bateau, s’il

voulait profiter de la marée. Il descendit la côte, regardant à chaque

instant derrière lui: quand il fut arrivé à un endroit où un pas de plus

ne lui permettrait plus de voir la maison, il s’arrêta quelques

instants, puis il se hâta de gagner le port; mais le _passager_ était

parti. Ce contre-temps était fâcheux; il n’avait pas averti qu’il ne

rentrerait pas, et cependant il n’y avait plus moyen de partir avant le

milieu de la nuit. Il s’y résigna cependant d’autant mieux que cela lui

permettait de retourner à Ingouville; il dîna et retourna à son poste

par beaucoup de détours: il n’était pas curieux de rencontrer les

parents de sa femme.

La chambre bleue seule était éclairée. Il suivait avec anxiété la

moindre oscillation qu’éprouvait la lumière; une ombre passa sur le

rideau, mais cette ombre était immense et difforme, et ne pouvait rien

faire discerner. Il y eut un moment où il aperçut deux ombres, puis les

cordes d’une harpe se firent entendre; les cordes vibraient

délicieusement dans le silence de la nuit et résonnaient au plus profond

de son cœur; il resta longtemps plongé dans un ravissant

enchantement. Puis les accords cessèrent, il se fit du mouvement dans

la chambre; la lumière changea de place et s’éteignit.

Il frissonna; le mouvement d’aucune lumière n’avait indiqué que la

seconde ombre passât dans une autre pièce.

A moins cependant qu’il n’y eût un passage au fond de la chambre. Il fit

le tour de la maison et s’aperçut qu’elle était double en profondeur;

cela le tranquillisa à moitié. Il resta encore quelque temps; malgré son

manteau, il était roide de froid; il redescendit, en proie à des

impressions diverses. Son amour avait changé de nature depuis que _son

ange_ était devenu sinon visible, du moins possible à voir; depuis que

l’âme aimée avait pris un corps.

Il rentra chez lui vers trois heures du matin; Bérénice le reçut fort

mal; pour Marthe, elle dit fort doucement qu’elle avait été inquiète.

Roger fut de mauvaise humeur de cette douceur qu’il fallait bien aimer

un peu: tout ce qu’il enlevait à MMM. lui coûtait prodigieusement; et,

surtout depuis sa découverte, elle s’était emparée, du moins par la

pensée de Roger, de tout ce qu’elle avait laissé à Marthe jusque-là.

XII

Depuis ce jour, chaque matin Roger partait de Honfleur, allait passer

quelques instants devant la maison d’Ingouville, et revenait le soir,

toujours sous le prétexte d’une chasse lointaine. Marthe s’y était

habituée et n’y faisait pas la moindre attention; pour Bérénice, elle ne

pouvait trouver naturel que monsieur passât à la chasse une centaine

d’heures par semaine et ne rapportât jamais rien; un soir, Marthe en fit

elle-même l’observation. La correspondance ne s’arrêtait pas néanmoins,

et l’inconnue se laissait aller de jour en jour à une tendresse plus

expansive.

Les excursions de Roger duraient depuis plus d’une semaine, lorsqu’il

s’avisa de deux choses: la première était qu’il fallait s’informer du

nom des propriétaires d’Ingouville, se faire donner pour eux une lettre

de recommandation, et s’introduire dans la maison, sans se faire

connaître de MMM.; la seconde, qu’il fallait, de temps à autre,

rapporter un peu de gibier.

Il écrivit donc à Léon qu’il eût à lui envoyer, dans le plus bref délai

possible, une lettre de n’importe qui pour M. Aimé Deslandes, à

Ingouville.

En attendant la lettre, il va errer autour de la maison, sans jamais

voir personne autre que quelques domestiques qui commençaient à

remarquer ses assiduités. Il vit avec chagrin que le jardin n’était pas

cultivé, que l’herbe poussait dans les allées, et qu’on aurait pu

facilement lui appliquer cette naïveté d’une femme qui croyait que

l’_horticulture_ n’était autre chose que la _culture des orties_.

Il en tira la conséquence que l’_ange_ se parait d’un peu plus d’amour

de la nature et des fleurs qu’elle n’en ressentait réellement. Il en fut

indisposé contre elle: l’affectation des bonnes qualités et des beaux

sentiments est tellement odieuse, que, faute d’autre moyen de la

détruire, on se sent quelquefois porté à désirer l’anéantissement de

l’original pour anéantir en même temps les insupportables copies que

l’on en fait.

Ce jour-là, la mauvaise humeur qu’il ressentait contre l’_ange_ lui

inspira naturellement l’idée qu’il ne fallait pas s’aliéner sa femme

entièrement, et qu’il devait ne négliger aucune précaution pour ne pas

lui laisser soupçonner l’infidélité tous les jours moins platonique dont

il se rendait coupable envers elle. Aussi, à son retour à Honfleur,

s’adressa-t-il à un braconnier qu’il connaissait un peu, et le pria-t-il

de lui vendre une pièce de gibier quelconque. Le braconnier, un moment

embarrassé, ne tarda pas à lui apporter un _magnifique canard sauvage_,

que Roger paya sans marchander, et qu’il jeta sur la table avec un air

d’indifférence étudié, quand Bérénice vint lui ouvrir la porte.

Le lendemain matin, il reçut de Léon la lettre pour M. Aimé Deslandes

d’Ingouville; on ne l’annonçait que sous son nom de Roger. Il sauta de

joie à la réception de cette lettre: il pourrait étudier l’_ange_ sans

qu’elle s’observât devant lui; il la verrait, lui parlerait, entendrait

sa voix, sa voix qui manquait tant aux douces paroles qu’elle lui

écrivait. Il était trop tard pour aller au Havre ce jour-là; il se mit à

attendre que la journée passât, pressant chacun des actes qui la

remplissaient et dont il n’avait ordinairement nul souci. Il demanda à

dîner de bonne heure, parce qu’après dîner il n’y avait plus rien à

faire qu’à se coucher et dormir jusqu’au lendemain.

Je ne sais quel air moqueur avait Bérénice en servant sur la table le

produit de la chasse de son maître; toujours est-il qu’elle resta dans

la salle à manger plus longtemps que son service ne l’exigeait, pour

jouir de l’effet que devait produire nécessairement le plat qu’elle

venait d’apporter.

Le _canard sauvage_ était accommodé _aux navets_, ni plus ni moins que

le dernier d’entre les canards de basse-cour. Marthe, en bonne ménagère,

ne manqua pas de s’en apercevoir et d’en faire l’observation.

--Madame, reprit Bérénice, il faut que monsieur ait été à la chasse dans

une ferme et ait tué ce canard en lui tordant le cou; car, outre qu’il

n’a pas un grain de plomb dans tout le corps, c’est le canard le moins

sauvage que l’on puisse voir, et je parierais mes gages d’un an qu’il

barbotait encore avant-hier dans la mare de quelque ferme.

Marthe sourit, et, voyant l’embarras de Roger, elle dit:

--Bérénice, vous ne savez pas ce que vous dites.

--Si fait bien, madame, repartit Bérénice ne voyant pas ou feignant de

ne pas voir les signes que sa maîtresse lui faisait pour lui ordonner de

se taire; j’en ai accommodé par centaines, des sauvages et des privés;

celui-ci est un peu trop gros pour un sauvage: un canard sauvage qui

connaît son état a le cou plus grêle, la patte plus menue, les ongles

plus noirs, et surtout la membrane des pieds un peu plus mince et douce

que celle des pieds de ce pays. A un vrai canard sauvage, les palmes

sont comme un satin.

Roger prit le parti d’avouer en souriant qu’il avait acheté le canard et

que le braconnier s’était moqué de lui. Marthe sourit d’abord; puis

quelque chose de contraint se mêla à son sourire; puis un mouvement

imperceptible de sa physionomie sembla dire:

--Au fait, j’en ai pris mon parti.

Un quart d’heure après, elle ne pensait plus _aux chasses_ sans résultat

de son mari, ni à tout ce qu’elle aurait eu le droit d’en conclure.

Pour Roger, il avait perdu de vue ses griefs contre MMM. Il sentait à

chaque instant un frisson lui parcourir le corps; puis il s’inquiétait

de l’effet qu’il produirait sur elle. Il se releva au milieu de la nuit

pour voir s’il avait un gilet convenable; il craignait d’être gauche,

embarrassé; il préparait ce qu’il avait à dire.

--Après tout, se disait-il, elle ne saura pas que c’est moi.

Dès le point du jour, il était sur la jetée de Honfleur, attendant qu’il

plût à la mer de monter assez haut pour qu’on pût mettre le _passager_ à

flot.

Arrivé au Havre, il se fit friser, raser; il acheta des gants de la

première fraîcheur; puis, comme il avait un peu plu le matin, et que les

chemins étaient fangeux, il s’occupa de trouver une voiture qui pût le

conduire à Ingouville. Arrivé près de la porte, il sentit qu’il pouvait

à peine respirer, et que le premier mot qu’il prononcerait s’arrêterait

dans sa gorge et l’étoufferait inévitablement; il passa la main dans ses

cheveux, rehaussa sa cravate, s’assura si sa lettre était dans sa poche

et sonna. On fut quelque temps sans répondre, puis des pas lourds et

traînants s’approchèrent, et un vieux domestique ouvrit la porte.

--M. Aimé Deslandes?

--Il vient de partir pour Rouen.

Roger reprit haleine, et dit:

--Et madame?

--Madame est avec lui; ils seront absents pendant quinze jours; monsieur

veut-il laisser son nom?

--Je reviendrai.

Et il remonta en voiture: peut-être lui eût-il été fort difficile de

dire s’il était bien fâché de la mésaventure.

Le soir, Marthe lui dit:

--Mon cher Roger, vous rentrez depuis quelque temps bien tard; pour ne

pas vous gêner ni moi non plus, car souvent je ne puis retrouver un

sommeil interrompu, j’ai fait mettre un matelas de plus au lit qui est

dans votre chambre, et vous pourrez y coucher _habituellement_.

Roger regarda fixement sa femme. La physionomie de celle-ci était calme

et naturelle et ne peignait ni colère ni mauvaise humeur; peut-être, au

premier moment, eût-il demandé ce changement; mais, venant de sa femme,

cette idée le troubla et lui parut suspecte. Pour se tranquilliser, il

relut toutes les lettres de l’_inconnue_ qui était si près de ne l’être

plus; et, quand il s’endormit, il avait complétement oublié tout ce qui

n’était pas elle.

XIII

La petite maison de la côte de Honfleur renfermait de grandes

agitations; Marthe avait à moitié compris que quelque chose qui n’était

pas elle préoccupait singulièrement son mari; d’abord elle s’en était

affligée; puis elle avait montré un peu de mauvaise humeur, puis elle

était devenue triste, puis enfin elle avait pris le parti de se

renfermer dans les soins de son ménage. Seulement, elle s’éloignait de

son mari autant que celui-ci semblait s’éloigner d’elle; elle s’était

résignée à l’abandon, pourvu qu’elle ne fût pas exposée à un partage.

Pour Roger, il s’aperçut que sa femme s’éloignait de lui sans se douter

le moins du monde que ce n’était qu’une représaille.

Après un grand danger, quand on a senti la vie près de s’exhaler à la

première fois que l’on respirera, il y a quelques jours pendant lesquels

on aime la vie pour elle-même.

Vivre est un bonheur qui n’en laisse désirer aucun autre; on borne tous

ses désirs à respirer, à sentir la douce influence du soleil, à

s’enivrer du parfum des fleurs, à écouter le vent dans les arbres, à

contempler les longues prairies étendues sur le sol comme un immense

tapis de velours vert. Il semble que l’on naît à tout cela; c’est une

seconde naissance, mais avec la conscience de la vie et des sensations.

C’est du petit nombre des bonheurs dans la vie qui se formulent

autrement que par un désir ou un regret; on ne saurait dire tout ce

qu’on découvre de valeur dans un bien que l’on a perdu ou que l’on va

perdre. Il n’y a de patrie que pour les exilés.

Roger s’aperçut que sa femme ne le cherchait pas, et même quelquefois

évitait de se trouver avec lui; il remarqua seulement alors ce qui avait

toujours existé, que, même auprès de lui, elle songeait à tout autre

chose. Il pensa que cette tout autre chose pouvait bien être quelqu’un;

il sentit quelque chose de poignant lui toucher le cœur; il fut

jaloux, et il sortit moins, il épia sa femme, il parla devant elle, à

propos de choses qui n’y avaient aucun rapport, «du mépris qui est le

partage de la femme adultère;» il dit plusieurs fois que, si jamais il

était trompé, sa vengeance serait terrible, etc., etc.

Marthe le regardait avec étonnement et le laissait dire.

_Vilhem à MMM._

«Voici plusieurs jours, cher ange, que je ne puis prendre sur moi de

vous écrire, parce que je suis involontairement préoccupé d’une pensée

qui n’est pas vous; cependant, comme c’est un chagrin, vous avez le

droit de la connaître, et je croirais avoir un tort à votre égard en ne

venant pas chercher auprès de vous du secours et des consolations. Le

croiriez-vous? je suis jaloux, et jaloux sans amour, et jaloux de ma

femme. Depuis assez longtemps déjà, elle n’est plus la même, elle

m’évite, je la gêne, elle n’a jamais rien à me dire, et, si je lui

parle, elle m’écoute sans m’entendre, mes paroles ne sont qu’un vain son

qui frappe ses oreilles sans arriver à son esprit. Je n’ai jamais compté

pour beaucoup dans sa vie; aujourd’hui, je n’y suis plus pour rien.

»Certes, je devrais me féliciter de cette indifférence qui me permet si

bien d’être tout à vous: eh bien, je suis inquiet, tourmenté. Pour vous

autres femmes, la trahison d’un mari n’est rien quand vous ne l’aimez

pas: elle peut blesser votre orgueil, vous faire craindre que son

infidélité ne vienne du mépris de vos charmes; mais cela ne dure que

jusqu’au moment ou un autre hommage vient vous rassurer sur ce point.

»Mais l’opinion attache du déshonneur pour nous aux fautes de notre

femme: nous sommes comme cet enfant que l’on avait donné pour camarade à

un jeune prince, et que l’on fustigeait quand le prince ne savait pas sa

leçon. D’ailleurs, l’infidélité du mari est tout extérieure; celle de la

femme remplit la maison de trouble et de désordre.

»Mais je voudrais cependant vous parler de vous; depuis quelques

instants que je suis là à vous écrire, je trouve déjà moins d’importance

au sujet qui m’occupait: ah! pourquoi ne voulez-vous pas que je vous

voie? rien ne pourrait m’atteindre. Mon Dieu, que je pense à vous!

chaque fois que j’éprouve une émotion, soit à la vue de quelque beau

spectacle de la nature, soit par quelque pensée qui m’élève l’âme, je

vous cherche à côté de moi.»

_MMM. à Vilhem._

«Que de peine vous vous donnez, cher ami, pour me dire et à la fois ne

pas me dire que vous êtes jaloux de votre femme; que cet incident a

réveillé un feu qui n’était qu’assoupi; en un mot, que vous êtes

amoureux, et amoureux lamentable! Croyez-vous que cela puisse me faire

de la peine? Vrai, monsieur, vous avez bien peu d’intelligence de ne pas

comprendre ce que je crois cependant vous avoir dit assez clairement.

»Je ne veux de vous que ce dont elle ne ferait aucun usage; soyez son

mari, soyez son amant, je ne le trouverai pas mauvais; racontez-moi

votre amour malheureux pour votre femme et je vous consolerai, je vous

aiderai à triompher de ses résistances: je trahirai dans l’intérêt de

votre triomphe les secrets du cœur des femmes.

»Vous l’aimez. Eh bien, pourquoi ne pas le dire franchement? pourquoi

cacher vos vertus? L’amour conjugal est une des plus respectables choses

du monde; il y a une lâcheté grotesque à nier les vertus que l’on a et

à se parer des vices que l’on n’a pas.

»Vous vous établissez en don Juan, et vous pouvez être le modèle des

époux et des pères de famille; laissez-vous donc être vertueux; je serai

quelques jours sans vous écrire, pour ne pas vous donner de distraction

au milieu de ces excellents sentiments.

»Adieu.»

XIV

Roger relut cette lettre plusieurs fois pour s’expliquer le mouvement

d’impatience qu’elle lui avait donné d’abord. L’inconnue dissimulait mal

sa mauvaise humeur; Roger voyait qu’à son insu elle l’aimait d’une

manière beaucoup moins exceptionnelle qu’elle ne voulait le faire

croire. Il s’irrita contre les femmes en général; il se mit à nier

l’amitié; en quoi il ne nous paraît pas avoir tout à fait tort.

L’amitié entre deux personnes de sexe différent n’est rien, ou est de

l’amour. Dans l’amitié ordinaire, un ami procure à son ami tous les

bonheurs qu’il dépend de lui de lui procurer; il lui cède sa stalle au

théâtre, il lui prête son cheval, il joue aux échecs avec lui, etc.,

etc.

Mais, si vous avez une femme pour amie, qu’elle n’ait ni stalle à vous

céder, ni cheval à vous prêter, et que vous ne soyez pas disposé à jouer

aux échecs, il peut arriver que, dans une soirée, aux deux coins du feu,

ainsi que les amis en passent de si excellentes, vous n’ayez plus

d’histoires à lui raconter, et qu’elle ait disposé en votre faveur de

toutes celles qu’une femme raconte; alors ne pouvez-vous sentir un désir

de passer vos mains dans les ondes de ces longs cheveux? ne

sentirez-vous pas une secrète attraction qui portera ces cheveux à vos

lèvres, ou vos lèvres à ces cheveux? n’aimerez-vous pas quelquefois à

regarder ces doigts effilés, à tenir cette petite main douce dans votre

main? car l’amitié ne durcit pas les mains des femmes, et n’éteint pas

ce feu qui se communique si rapidement, que la poitrine en sent une

subite commotion, qu’il semble que les veines s’ouvrent et que le sang

de l’un gonfle les veines de l’autre et remonte au cœur.

Si vous racontez à une femme, votre amie, les rêves de votre âme, cet

amour vague, semblable à l’oiseau craintif qui, à l’heure où la première

étoile scintille, voltige au-dessus des vieux tilleuls, hésitant et

cherchant sur quelle branche s’abattre; si vous lui dites: «La femme que

j’aimerais aurait les yeux de ce bleu changeant, tantôt gris, tantôt

vert, qui donne au regard tant d’expression;» et, si en la regardant,

vous trouvez dans son regard cette pénétrante expression dont vous

parliez... qu’arrivera-t-il?

_Un ami_ fera tout au monde pour vous donner la femme que vous aimez.

_Votre amie_ fera-t-elle moins pour vous si c’est elle-même que vous

aimez?

Si _votre ami_ était une femme, il serait votre maîtresse.

XV

_MMM. à Vilhem._

«Je voudrais bien que vous n’eussiez pas reçu ma lettre, mon ami; elle

n’a pas le sens commun, ou plutôt elle a un sens par trop commun et

trop vulgaire. Quand je me la rappelle, je suis sûre que vous m’avez

crue piquée de votre confidence; non, mon ami, non; j’en suis

reconnaissante. Ne me privez jamais du droit de vous consoler; vos

chagrins m’appartiennent, et c’est pour eux seulement que je ne veux pas

de partage.

«Je vais donc vous rassurer, mon ami, à l’égard de votre femme. Vous

m’en avez peu parlé, et peut-être eussiez-vous aussi bien fait de ne pas

m’en parler du tout.

«Une femme sage reste sage, par cela seul qu’elle l’a été longtemps; je

m’explique.

«Bien plus que la vôtre, notre vie est soumise à une foule de

convenances et d’usages auxquels nous ne pouvons échapper. Nos habitudes

sont tyranniques, et nous ne pouvons ni les changer ni les modifier sans

qu’on s’en aperçoive, puisqu’elles sont liées à tous les détails de

l’intérieur de la maison.

«Une femme ne peut se lever plus tôt ou plus tard que de coutume sans

tout changer autour d’elle; elle ne peut tenir fermée une porte

habituellement ouverte, ni sortir aux heures où elle ne sort pas

d’ordinaire, sans qu’on le remarque et sans qu’on en tire des

conséquences. Admettez qu’une femme ait triomphé de ses habitudes de

vertu et de réserve, qu’elle ait oublié ses devoirs les plus sacrés,

qu’elle ait passé par-dessus les craintes du danger et du mépris, elle

sera arrêtée encore par une foule de petits inconvénients qui la

gêneront à chaque instant. Une autre femme a sa vie toute disposée pour

l’intrigue: on ne remarque ni une heure qu’elle passe renfermée, ni deux

heures qu’elle passe dehors, parce qu’elle a toujours fait ainsi; mais

celle qui a mené une vie calme et sédentaire, on lui demandera tout de

suite la raison qui dérange ainsi ce qu’elle a accoutumé d’être et de

faire.

«Le mal alors ne peut faire que des progrès extrêmement lents, et

souvent le drame n’a pas de dénoûment; il y a aussi bien plus de femmes

qu’on ne le suppose généralement, je ne dis pas qui soient _vertueuses_,

parce que je mets un peu la vertu dans l’intention, mais qui ne soient

pas infidèles. Adieu, mon ami, il est plus facile qu’on ne croit à un

mari de conserver sa femme, et il n’y en a pas un qui ne soit complice,

au moins pour la moitié, du mal qui peut arriver.»

XVI

_MMM. à Vilhem._

«Vous n’avez pas répondu à ma lettre; peut-être la cause la plus simple

et la plus naturelle vous en a empêché, et je ne puis faire autrement

que d’attribuer cette inexactitude aux plus tristes événements;

j’espère, mon ami, que vous n’êtes ni malade ni malheureux.

«Écoutez-moi: l’éloignement où nous sommes l’un de l’autre, les

obstacles qui nous séparent à jamais, me donnent le courage de vous

faire un aveu.

«Je vous aime. Je vous aime de tout l’amour que peut contenir une âme.

Vous comprenez qu’après cet aveu je ne vous verrai jamais; mais j’ai

pensé que je faisais un cruel et inutile sacrifice de vous cacher ainsi

ce qui se passe dans mon cœur; j’ai pensé que, sûre comme je suis de

ne jamais voir mon amour criminel, je pouvais sans terreur me laisser

aller à la douceur de vous en parler; que je n’avais pas le droit de

vous cacher, de mes pensées, celle qui exerce sur ma vie le plus

d’influence et de pouvoir.

«Je vous aime de tout un trésor d’amour que j’ai, depuis que j’existe,

amassé et enfermé dans mon cœur; je ne vis que par vous et pour vous.

«Maintenant, vous ne demanderez plus à me voir; je veux garder à mon

amour toute sa pureté et toute son innocence, et, pour cela, il faut que

je ne vous voie jamais.

Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme · 第 2 / 11 段