mettre lui-même une nouvelle lettre. Il se sentait un invincible besoin
de se rapprocher d’elle; chaque femme que, sur son chemin, il vit
marcher dans la direction de la poste aux lettres lui fit éprouver un
indicible serrement de cœur.
MMM. semblait parler sérieusement dans les conditions qu’elle mettait à
la correspondance; il aurait craint de lui inspirer de la défiance en
lui avouant qu’il était beaucoup moins loin d’elle qu’elle ne le
supposait. Aussi avait-il eu soin dans sa lettre de lui expliquer
qu’elle verrait _souvent_ sur ses lettres le timbre du Havre, parce
qu’il les envoyait à _une connaissance_ qui les mettait à la poste.
Comme il allait sortir du bureau, une domestique y entra qui demanda au
buraliste:
--Avez-vous une lettre?
Et elle joignit à cette question un ton et un air d’intelligence qui
semblait témoigner qu’elle était connue et qu’on savait ce qu’elle
demandait.
--Une lettre _aux trois MMM_? reprit le receveur avec un sourire niais.
La voici.
La domestique sortit avec la lettre.
Roger resta quelques instants stupéfait; puis il se précipita sur ses
traces; il ne tarda pas à la rejoindre, et la suivit jusqu’au moment où
elle entra, sur la hauteur d’Ingouville, dans une petite maison de
laquelle on devait avoir une admirable vue de la mer.
Il s’arrêta à quelques pas de la porte: son cœur battait violemment.
Cette femme, l’objet de tous ses rêves, le sujet de toutes ses pensées,
elle était là; il pouvait la voir; l’épaisseur d’une porte les séparait.
Un moment il eut envie d’entrer brusquement, de se jeter à ses genoux,
etc.
Entre un semblable plan et l’exécution, il y a quelque peu de chemin.
--Et si elle n’est pas seule, et si, dans le premier effroi, elle crie,
elle appelle, et si elle ne veut plus me voir pour avoir manqué à nos
conventions!
Il s’approcha timidement, et, à travers une grille de bois peinte en
vert, il plongea des regards avides dans le jardin qui entourait la
maison; quelques plates-bandes avaient des bordures de violettes; il se
rappela celles qu’il avait reçues; il se représenta l’_inconnue_,
écartant de ses petites mains effilées, devenues roses par le froid, ces
feuilles glacées et d’un vert morne. Le moindre détail extérieur de
cette petite maison l’intéressait à un point que nous ne saurions dire.
Il cherchait à deviner, par le nombre des fenêtres, où devait être sa
chambre; et, quand il croyait voir remuer un des rideaux, il ne pouvait
plus respirer.
Évidemment ces rideaux bleus appartiennent à sa chambre; mais voici une
autre pièce avec des rideaux jaunes: il n’est pas probable que ce soit
un salon; qui habite cette pièce? Il sentit à cette pensée froid au
cœur.
Le temps passait vite au milieu des émotions; il ne tarda pas à
s’apercevoir qu’il était au moins temps de retourner au bateau, s’il
voulait profiter de la marée. Il descendit la côte, regardant à chaque
instant derrière lui: quand il fut arrivé à un endroit où un pas de plus
ne lui permettrait plus de voir la maison, il s’arrêta quelques
instants, puis il se hâta de gagner le port; mais le _passager_ était
parti. Ce contre-temps était fâcheux; il n’avait pas averti qu’il ne
rentrerait pas, et cependant il n’y avait plus moyen de partir avant le
milieu de la nuit. Il s’y résigna cependant d’autant mieux que cela lui
permettait de retourner à Ingouville; il dîna et retourna à son poste
par beaucoup de détours: il n’était pas curieux de rencontrer les
parents de sa femme.
La chambre bleue seule était éclairée. Il suivait avec anxiété la
moindre oscillation qu’éprouvait la lumière; une ombre passa sur le
rideau, mais cette ombre était immense et difforme, et ne pouvait rien
faire discerner. Il y eut un moment où il aperçut deux ombres, puis les
cordes d’une harpe se firent entendre; les cordes vibraient
délicieusement dans le silence de la nuit et résonnaient au plus profond
de son cœur; il resta longtemps plongé dans un ravissant
enchantement. Puis les accords cessèrent, il se fit du mouvement dans
la chambre; la lumière changea de place et s’éteignit.
Il frissonna; le mouvement d’aucune lumière n’avait indiqué que la
seconde ombre passât dans une autre pièce.
A moins cependant qu’il n’y eût un passage au fond de la chambre. Il fit
le tour de la maison et s’aperçut qu’elle était double en profondeur;
cela le tranquillisa à moitié. Il resta encore quelque temps; malgré son
manteau, il était roide de froid; il redescendit, en proie à des
impressions diverses. Son amour avait changé de nature depuis que _son
ange_ était devenu sinon visible, du moins possible à voir; depuis que
l’âme aimée avait pris un corps.
Il rentra chez lui vers trois heures du matin; Bérénice le reçut fort
mal; pour Marthe, elle dit fort doucement qu’elle avait été inquiète.
Roger fut de mauvaise humeur de cette douceur qu’il fallait bien aimer
un peu: tout ce qu’il enlevait à MMM. lui coûtait prodigieusement; et,
surtout depuis sa découverte, elle s’était emparée, du moins par la
pensée de Roger, de tout ce qu’elle avait laissé à Marthe jusque-là.
XII
Depuis ce jour, chaque matin Roger partait de Honfleur, allait passer
quelques instants devant la maison d’Ingouville, et revenait le soir,
toujours sous le prétexte d’une chasse lointaine. Marthe s’y était
habituée et n’y faisait pas la moindre attention; pour Bérénice, elle ne
pouvait trouver naturel que monsieur passât à la chasse une centaine
d’heures par semaine et ne rapportât jamais rien; un soir, Marthe en fit
elle-même l’observation. La correspondance ne s’arrêtait pas néanmoins,
et l’inconnue se laissait aller de jour en jour à une tendresse plus
expansive.
Les excursions de Roger duraient depuis plus d’une semaine, lorsqu’il
s’avisa de deux choses: la première était qu’il fallait s’informer du
nom des propriétaires d’Ingouville, se faire donner pour eux une lettre
de recommandation, et s’introduire dans la maison, sans se faire
connaître de MMM.; la seconde, qu’il fallait, de temps à autre,
rapporter un peu de gibier.
Il écrivit donc à Léon qu’il eût à lui envoyer, dans le plus bref délai
possible, une lettre de n’importe qui pour M. Aimé Deslandes, à
Ingouville.
En attendant la lettre, il va errer autour de la maison, sans jamais
voir personne autre que quelques domestiques qui commençaient à
remarquer ses assiduités. Il vit avec chagrin que le jardin n’était pas
cultivé, que l’herbe poussait dans les allées, et qu’on aurait pu
facilement lui appliquer cette naïveté d’une femme qui croyait que
l’_horticulture_ n’était autre chose que la _culture des orties_.
Il en tira la conséquence que l’_ange_ se parait d’un peu plus d’amour
de la nature et des fleurs qu’elle n’en ressentait réellement. Il en fut
indisposé contre elle: l’affectation des bonnes qualités et des beaux
sentiments est tellement odieuse, que, faute d’autre moyen de la
détruire, on se sent quelquefois porté à désirer l’anéantissement de
l’original pour anéantir en même temps les insupportables copies que
l’on en fait.
Ce jour-là, la mauvaise humeur qu’il ressentait contre l’_ange_ lui
inspira naturellement l’idée qu’il ne fallait pas s’aliéner sa femme
entièrement, et qu’il devait ne négliger aucune précaution pour ne pas
lui laisser soupçonner l’infidélité tous les jours moins platonique dont
il se rendait coupable envers elle. Aussi, à son retour à Honfleur,
s’adressa-t-il à un braconnier qu’il connaissait un peu, et le pria-t-il
de lui vendre une pièce de gibier quelconque. Le braconnier, un moment
embarrassé, ne tarda pas à lui apporter un _magnifique canard sauvage_,
que Roger paya sans marchander, et qu’il jeta sur la table avec un air
d’indifférence étudié, quand Bérénice vint lui ouvrir la porte.
Le lendemain matin, il reçut de Léon la lettre pour M. Aimé Deslandes
d’Ingouville; on ne l’annonçait que sous son nom de Roger. Il sauta de
joie à la réception de cette lettre: il pourrait étudier l’_ange_ sans
qu’elle s’observât devant lui; il la verrait, lui parlerait, entendrait
sa voix, sa voix qui manquait tant aux douces paroles qu’elle lui
écrivait. Il était trop tard pour aller au Havre ce jour-là; il se mit à
attendre que la journée passât, pressant chacun des actes qui la
remplissaient et dont il n’avait ordinairement nul souci. Il demanda à
dîner de bonne heure, parce qu’après dîner il n’y avait plus rien à
faire qu’à se coucher et dormir jusqu’au lendemain.
Je ne sais quel air moqueur avait Bérénice en servant sur la table le
produit de la chasse de son maître; toujours est-il qu’elle resta dans
la salle à manger plus longtemps que son service ne l’exigeait, pour
jouir de l’effet que devait produire nécessairement le plat qu’elle
venait d’apporter.
Le _canard sauvage_ était accommodé _aux navets_, ni plus ni moins que
le dernier d’entre les canards de basse-cour. Marthe, en bonne ménagère,
ne manqua pas de s’en apercevoir et d’en faire l’observation.
--Madame, reprit Bérénice, il faut que monsieur ait été à la chasse dans
une ferme et ait tué ce canard en lui tordant le cou; car, outre qu’il
n’a pas un grain de plomb dans tout le corps, c’est le canard le moins
sauvage que l’on puisse voir, et je parierais mes gages d’un an qu’il
barbotait encore avant-hier dans la mare de quelque ferme.
Marthe sourit, et, voyant l’embarras de Roger, elle dit:
--Bérénice, vous ne savez pas ce que vous dites.
--Si fait bien, madame, repartit Bérénice ne voyant pas ou feignant de
ne pas voir les signes que sa maîtresse lui faisait pour lui ordonner de
se taire; j’en ai accommodé par centaines, des sauvages et des privés;
celui-ci est un peu trop gros pour un sauvage: un canard sauvage qui
connaît son état a le cou plus grêle, la patte plus menue, les ongles
plus noirs, et surtout la membrane des pieds un peu plus mince et douce
que celle des pieds de ce pays. A un vrai canard sauvage, les palmes
sont comme un satin.
Roger prit le parti d’avouer en souriant qu’il avait acheté le canard et
que le braconnier s’était moqué de lui. Marthe sourit d’abord; puis
quelque chose de contraint se mêla à son sourire; puis un mouvement
imperceptible de sa physionomie sembla dire:
--Au fait, j’en ai pris mon parti.
Un quart d’heure après, elle ne pensait plus _aux chasses_ sans résultat
de son mari, ni à tout ce qu’elle aurait eu le droit d’en conclure.
Pour Roger, il avait perdu de vue ses griefs contre MMM. Il sentait à
chaque instant un frisson lui parcourir le corps; puis il s’inquiétait
de l’effet qu’il produirait sur elle. Il se releva au milieu de la nuit
pour voir s’il avait un gilet convenable; il craignait d’être gauche,
embarrassé; il préparait ce qu’il avait à dire.
--Après tout, se disait-il, elle ne saura pas que c’est moi.
Dès le point du jour, il était sur la jetée de Honfleur, attendant qu’il
plût à la mer de monter assez haut pour qu’on pût mettre le _passager_ à
flot.
Arrivé au Havre, il se fit friser, raser; il acheta des gants de la
première fraîcheur; puis, comme il avait un peu plu le matin, et que les
chemins étaient fangeux, il s’occupa de trouver une voiture qui pût le
conduire à Ingouville. Arrivé près de la porte, il sentit qu’il pouvait
à peine respirer, et que le premier mot qu’il prononcerait s’arrêterait
dans sa gorge et l’étoufferait inévitablement; il passa la main dans ses
cheveux, rehaussa sa cravate, s’assura si sa lettre était dans sa poche
et sonna. On fut quelque temps sans répondre, puis des pas lourds et
traînants s’approchèrent, et un vieux domestique ouvrit la porte.
--M. Aimé Deslandes?
--Il vient de partir pour Rouen.
Roger reprit haleine, et dit:
--Et madame?
--Madame est avec lui; ils seront absents pendant quinze jours; monsieur
veut-il laisser son nom?
--Je reviendrai.
Et il remonta en voiture: peut-être lui eût-il été fort difficile de
dire s’il était bien fâché de la mésaventure.
Le soir, Marthe lui dit:
--Mon cher Roger, vous rentrez depuis quelque temps bien tard; pour ne
pas vous gêner ni moi non plus, car souvent je ne puis retrouver un
sommeil interrompu, j’ai fait mettre un matelas de plus au lit qui est
dans votre chambre, et vous pourrez y coucher _habituellement_.
Roger regarda fixement sa femme. La physionomie de celle-ci était calme
et naturelle et ne peignait ni colère ni mauvaise humeur; peut-être, au
premier moment, eût-il demandé ce changement; mais, venant de sa femme,
cette idée le troubla et lui parut suspecte. Pour se tranquilliser, il
relut toutes les lettres de l’_inconnue_ qui était si près de ne l’être
plus; et, quand il s’endormit, il avait complétement oublié tout ce qui
n’était pas elle.
XIII
La petite maison de la côte de Honfleur renfermait de grandes
agitations; Marthe avait à moitié compris que quelque chose qui n’était
pas elle préoccupait singulièrement son mari; d’abord elle s’en était
affligée; puis elle avait montré un peu de mauvaise humeur, puis elle
était devenue triste, puis enfin elle avait pris le parti de se
renfermer dans les soins de son ménage. Seulement, elle s’éloignait de
son mari autant que celui-ci semblait s’éloigner d’elle; elle s’était
résignée à l’abandon, pourvu qu’elle ne fût pas exposée à un partage.
Pour Roger, il s’aperçut que sa femme s’éloignait de lui sans se douter
le moins du monde que ce n’était qu’une représaille.
Après un grand danger, quand on a senti la vie près de s’exhaler à la
première fois que l’on respirera, il y a quelques jours pendant lesquels
on aime la vie pour elle-même.
Vivre est un bonheur qui n’en laisse désirer aucun autre; on borne tous
ses désirs à respirer, à sentir la douce influence du soleil, à
s’enivrer du parfum des fleurs, à écouter le vent dans les arbres, à
contempler les longues prairies étendues sur le sol comme un immense
tapis de velours vert. Il semble que l’on naît à tout cela; c’est une
seconde naissance, mais avec la conscience de la vie et des sensations.
C’est du petit nombre des bonheurs dans la vie qui se formulent
autrement que par un désir ou un regret; on ne saurait dire tout ce
qu’on découvre de valeur dans un bien que l’on a perdu ou que l’on va
perdre. Il n’y a de patrie que pour les exilés.
Roger s’aperçut que sa femme ne le cherchait pas, et même quelquefois
évitait de se trouver avec lui; il remarqua seulement alors ce qui avait
toujours existé, que, même auprès de lui, elle songeait à tout autre
chose. Il pensa que cette tout autre chose pouvait bien être quelqu’un;
il sentit quelque chose de poignant lui toucher le cœur; il fut
jaloux, et il sortit moins, il épia sa femme, il parla devant elle, à
propos de choses qui n’y avaient aucun rapport, «du mépris qui est le
partage de la femme adultère;» il dit plusieurs fois que, si jamais il
était trompé, sa vengeance serait terrible, etc., etc.
Marthe le regardait avec étonnement et le laissait dire.
_Vilhem à MMM._
«Voici plusieurs jours, cher ange, que je ne puis prendre sur moi de
vous écrire, parce que je suis involontairement préoccupé d’une pensée
qui n’est pas vous; cependant, comme c’est un chagrin, vous avez le
droit de la connaître, et je croirais avoir un tort à votre égard en ne
venant pas chercher auprès de vous du secours et des consolations. Le
croiriez-vous? je suis jaloux, et jaloux sans amour, et jaloux de ma
femme. Depuis assez longtemps déjà, elle n’est plus la même, elle
m’évite, je la gêne, elle n’a jamais rien à me dire, et, si je lui
parle, elle m’écoute sans m’entendre, mes paroles ne sont qu’un vain son
qui frappe ses oreilles sans arriver à son esprit. Je n’ai jamais compté
pour beaucoup dans sa vie; aujourd’hui, je n’y suis plus pour rien.
»Certes, je devrais me féliciter de cette indifférence qui me permet si
bien d’être tout à vous: eh bien, je suis inquiet, tourmenté. Pour vous
autres femmes, la trahison d’un mari n’est rien quand vous ne l’aimez
pas: elle peut blesser votre orgueil, vous faire craindre que son
infidélité ne vienne du mépris de vos charmes; mais cela ne dure que
jusqu’au moment ou un autre hommage vient vous rassurer sur ce point.
»Mais l’opinion attache du déshonneur pour nous aux fautes de notre
femme: nous sommes comme cet enfant que l’on avait donné pour camarade à
un jeune prince, et que l’on fustigeait quand le prince ne savait pas sa
leçon. D’ailleurs, l’infidélité du mari est tout extérieure; celle de la
femme remplit la maison de trouble et de désordre.
»Mais je voudrais cependant vous parler de vous; depuis quelques
instants que je suis là à vous écrire, je trouve déjà moins d’importance
au sujet qui m’occupait: ah! pourquoi ne voulez-vous pas que je vous
voie? rien ne pourrait m’atteindre. Mon Dieu, que je pense à vous!
chaque fois que j’éprouve une émotion, soit à la vue de quelque beau
spectacle de la nature, soit par quelque pensée qui m’élève l’âme, je
vous cherche à côté de moi.»
_MMM. à Vilhem._
«Que de peine vous vous donnez, cher ami, pour me dire et à la fois ne
pas me dire que vous êtes jaloux de votre femme; que cet incident a
réveillé un feu qui n’était qu’assoupi; en un mot, que vous êtes
amoureux, et amoureux lamentable! Croyez-vous que cela puisse me faire
de la peine? Vrai, monsieur, vous avez bien peu d’intelligence de ne pas
comprendre ce que je crois cependant vous avoir dit assez clairement.
»Je ne veux de vous que ce dont elle ne ferait aucun usage; soyez son
mari, soyez son amant, je ne le trouverai pas mauvais; racontez-moi
votre amour malheureux pour votre femme et je vous consolerai, je vous
aiderai à triompher de ses résistances: je trahirai dans l’intérêt de
votre triomphe les secrets du cœur des femmes.
»Vous l’aimez. Eh bien, pourquoi ne pas le dire franchement? pourquoi
cacher vos vertus? L’amour conjugal est une des plus respectables choses
du monde; il y a une lâcheté grotesque à nier les vertus que l’on a et
à se parer des vices que l’on n’a pas.
»Vous vous établissez en don Juan, et vous pouvez être le modèle des
époux et des pères de famille; laissez-vous donc être vertueux; je serai
quelques jours sans vous écrire, pour ne pas vous donner de distraction
au milieu de ces excellents sentiments.
»Adieu.»
XIV
Roger relut cette lettre plusieurs fois pour s’expliquer le mouvement
d’impatience qu’elle lui avait donné d’abord. L’inconnue dissimulait mal
sa mauvaise humeur; Roger voyait qu’à son insu elle l’aimait d’une
manière beaucoup moins exceptionnelle qu’elle ne voulait le faire
croire. Il s’irrita contre les femmes en général; il se mit à nier
l’amitié; en quoi il ne nous paraît pas avoir tout à fait tort.
L’amitié entre deux personnes de sexe différent n’est rien, ou est de
l’amour. Dans l’amitié ordinaire, un ami procure à son ami tous les
bonheurs qu’il dépend de lui de lui procurer; il lui cède sa stalle au
théâtre, il lui prête son cheval, il joue aux échecs avec lui, etc.,
etc.
Mais, si vous avez une femme pour amie, qu’elle n’ait ni stalle à vous
céder, ni cheval à vous prêter, et que vous ne soyez pas disposé à jouer
aux échecs, il peut arriver que, dans une soirée, aux deux coins du feu,
ainsi que les amis en passent de si excellentes, vous n’ayez plus
d’histoires à lui raconter, et qu’elle ait disposé en votre faveur de
toutes celles qu’une femme raconte; alors ne pouvez-vous sentir un désir
de passer vos mains dans les ondes de ces longs cheveux? ne
sentirez-vous pas une secrète attraction qui portera ces cheveux à vos
lèvres, ou vos lèvres à ces cheveux? n’aimerez-vous pas quelquefois à
regarder ces doigts effilés, à tenir cette petite main douce dans votre
main? car l’amitié ne durcit pas les mains des femmes, et n’éteint pas
ce feu qui se communique si rapidement, que la poitrine en sent une
subite commotion, qu’il semble que les veines s’ouvrent et que le sang
de l’un gonfle les veines de l’autre et remonte au cœur.
Si vous racontez à une femme, votre amie, les rêves de votre âme, cet
amour vague, semblable à l’oiseau craintif qui, à l’heure où la première
étoile scintille, voltige au-dessus des vieux tilleuls, hésitant et
cherchant sur quelle branche s’abattre; si vous lui dites: «La femme que
j’aimerais aurait les yeux de ce bleu changeant, tantôt gris, tantôt
vert, qui donne au regard tant d’expression;» et, si en la regardant,
vous trouvez dans son regard cette pénétrante expression dont vous
parliez... qu’arrivera-t-il?
_Un ami_ fera tout au monde pour vous donner la femme que vous aimez.
_Votre amie_ fera-t-elle moins pour vous si c’est elle-même que vous
aimez?
Si _votre ami_ était une femme, il serait votre maîtresse.
XV
_MMM. à Vilhem._
«Je voudrais bien que vous n’eussiez pas reçu ma lettre, mon ami; elle
n’a pas le sens commun, ou plutôt elle a un sens par trop commun et
trop vulgaire. Quand je me la rappelle, je suis sûre que vous m’avez
crue piquée de votre confidence; non, mon ami, non; j’en suis
reconnaissante. Ne me privez jamais du droit de vous consoler; vos
chagrins m’appartiennent, et c’est pour eux seulement que je ne veux pas
de partage.
«Je vais donc vous rassurer, mon ami, à l’égard de votre femme. Vous
m’en avez peu parlé, et peut-être eussiez-vous aussi bien fait de ne pas
m’en parler du tout.
«Une femme sage reste sage, par cela seul qu’elle l’a été longtemps; je
m’explique.
«Bien plus que la vôtre, notre vie est soumise à une foule de
convenances et d’usages auxquels nous ne pouvons échapper. Nos habitudes
sont tyranniques, et nous ne pouvons ni les changer ni les modifier sans
qu’on s’en aperçoive, puisqu’elles sont liées à tous les détails de
l’intérieur de la maison.
«Une femme ne peut se lever plus tôt ou plus tard que de coutume sans
tout changer autour d’elle; elle ne peut tenir fermée une porte
habituellement ouverte, ni sortir aux heures où elle ne sort pas
d’ordinaire, sans qu’on le remarque et sans qu’on en tire des
conséquences. Admettez qu’une femme ait triomphé de ses habitudes de
vertu et de réserve, qu’elle ait oublié ses devoirs les plus sacrés,
qu’elle ait passé par-dessus les craintes du danger et du mépris, elle
sera arrêtée encore par une foule de petits inconvénients qui la
gêneront à chaque instant. Une autre femme a sa vie toute disposée pour
l’intrigue: on ne remarque ni une heure qu’elle passe renfermée, ni deux
heures qu’elle passe dehors, parce qu’elle a toujours fait ainsi; mais
celle qui a mené une vie calme et sédentaire, on lui demandera tout de
suite la raison qui dérange ainsi ce qu’elle a accoutumé d’être et de
faire.
«Le mal alors ne peut faire que des progrès extrêmement lents, et
souvent le drame n’a pas de dénoûment; il y a aussi bien plus de femmes
qu’on ne le suppose généralement, je ne dis pas qui soient _vertueuses_,
parce que je mets un peu la vertu dans l’intention, mais qui ne soient
pas infidèles. Adieu, mon ami, il est plus facile qu’on ne croit à un
mari de conserver sa femme, et il n’y en a pas un qui ne soit complice,
au moins pour la moitié, du mal qui peut arriver.»
XVI
_MMM. à Vilhem._
«Vous n’avez pas répondu à ma lettre; peut-être la cause la plus simple
et la plus naturelle vous en a empêché, et je ne puis faire autrement
que d’attribuer cette inexactitude aux plus tristes événements;
j’espère, mon ami, que vous n’êtes ni malade ni malheureux.
«Écoutez-moi: l’éloignement où nous sommes l’un de l’autre, les
obstacles qui nous séparent à jamais, me donnent le courage de vous
faire un aveu.
«Je vous aime. Je vous aime de tout l’amour que peut contenir une âme.
Vous comprenez qu’après cet aveu je ne vous verrai jamais; mais j’ai
pensé que je faisais un cruel et inutile sacrifice de vous cacher ainsi
ce qui se passe dans mon cœur; j’ai pensé que, sûre comme je suis de
ne jamais voir mon amour criminel, je pouvais sans terreur me laisser
aller à la douceur de vous en parler; que je n’avais pas le droit de
vous cacher, de mes pensées, celle qui exerce sur ma vie le plus
d’influence et de pouvoir.
«Je vous aime de tout un trésor d’amour que j’ai, depuis que j’existe,
amassé et enfermé dans mon cœur; je ne vis que par vous et pour vous.
«Maintenant, vous ne demanderez plus à me voir; je veux garder à mon
amour toute sa pureté et toute son innocence, et, pour cela, il faut que
je ne vous voie jamais.