«J’ai lu vos ouvrages, monsieur, et il m’a semblé qu’il m’ét

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COLLECTION MICHEL LÉVY ŒUVRES COMPLÈTES

ŒUVRES COMPLÈTES

D’ALPHONSE KARR

PARUES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY

AGATHE ET CÉCILE 1 vol

LE CHEMIN LE PLUS COURT 1--

CLOTILDE 1--

CLOVIS GOSSELIN 1--

CONTES ET NOUVELLES 1--

DEVANT LES TISONS 1--

LES FEMMES 1--

ENCORE LES FEMMES 1--

LA FAMILLE ALAIN 1--

FEU BRESSIER 1--

LES FLEURS 1--

GENEVIÈVE 1--

LES GUÊPES 6--

HORTENSE 1--

MENUS PROPOS 1--

MIDI A QUATORZE HEURES 1--

LA PÊCHE EN EAU DOUCE ET

EN EAU SALÉE 1--

LA PÉNÉLOPE NORMANDE 1--

UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS 1--

PROMENADES HORS DE MON JARDIN 1--

RAOUL 1--

ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES 1--

LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE 1--

SOUS LES ORANGERS 1--

SOUS LES TILLEULS 1--

TROIS CENTS PAGES 1--

VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN 1--

Beaugency.--Imp. de F. Renou.

MIDI

A

QUATORZE HEURES

HISTOIRE D’UN VOISIN--VOYAGE DANS PARIS UNE VISITE A L’ARSENAL--UN HOMME

ET UNE FEMME

PAR

ALPHONSE KARR

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE

NOUVELLE

1865

Tous droits réservés

MIDI A QUATORZE HEURES

I

Honfleur est une jolie ville en face du Havre de Grâce et bâtie en

amphithéâtre au pied d’une colline très-élevée; les arbres qui en

couronnent le sommet se découpent en noir sur le ciel. Au pied, parmi

les maisons couvertes de tuiles rouges, on remarque les restes de la

lieutenance, vieux bâtiment ruiné, aux murailles grises, des fentes

desquelles s’échappent quelques giroflées sauvages, dont le feuillage

vigoureux se couvre presque toute l’année de ces étoiles jaunes si

odorantes.

Lorsque, par un chemin sinueux et revenant plusieurs fois sur lui-même

pour adoucir la pente, on est arrivé au sommet de la côte de Grâce, on

découvre une immense étendue de mer, et l’œil, au loin, à l’horizon,

se perd dans la brume, que semble par moments déchirer quelque navire

aux voiles blanches, glissant sur l’onde comme un grand cygne; la

plate-forme de la côte est tapissée d’une épaisse pelouse verte et toute

couverte de grands arbres sous lesquels est la chapelle de Grâce. Au

plus haut point de la colline est un grand Christ sur la croix, que l’on

aperçoit de très-loin en mer.

A moitié de la côte était une petite maison, semblable à toutes les

maisons; seulement, derrière, un mur assez élevé renfermait un espace

d’un demi-arpent, à peu près; quelques cimes d’arbres presque

entièrement dépouillées dépassaient la muraille; quoiqu’il ne fît aucun

vent, à chaque instant cependant quelques feuilles tombaient. Un sorbier

seul gardait ses larges ombelles de baies semblables à des grains de

corail; au dedans du jardin, on eût pu voir la vigne qui couvrait les

murs conserver la dernière son tardif feuillage et étaler avec orgueil

ses pampres richement colorés de jaune et de pourpre. Le ciel était

gris, bas et tout d’un seul nuage immobile. Les oiseaux ébouriffaient

leurs plumes aux premières atteintes du froid. Quoique la mer fût calme

et unie, elle n’en paraissait pas moins menaçante; des tas d’algues et

de varechs, arrachés à ses profondeurs et jetés sur la plage au delà des

limites ordinaires de l’Océan, racontaient une récente colère. Les

grandes mouettes blanches aux ailes noires rasaient l’eau en longues

files.

Comme le jour commençait à baisser, un homme vêtu en chasseur sonna à la

porte de la petite maison; une fille mise à la mode du pays vint lui

ouvrir. Elle avait une jupe rayée blanc et rouge et un corsage noir dont

la ceinture s’attachait presque sous les bras; elle était coiffée d’un

bonnet de coton bien blanc; à ses mains, passablement violettes, elle

portait deux ou trois bagues d’argent.

Le chasseur regarda si son fusil était désarmé, le remit à son

introductrice, et jeta sur une table son carnier vide. Puis il passa

dans une chambre où il changea d’habit.

Cette chambre offrait au premier abord une remarquable confusion:

l’œil était frappé d’un mélange incohérent de palettes, de chevalets,

de toiles commencées et abandonnées pour d’autres qu’on avait quittées

à leur tour; une guitare, un cor, un piano, occupaient le reste de la

place avec quelques ustensiles de chasse appendus aux murailles. Les

seules choses, peut-être, qu’on n’eût pu trouver dans cette chambre, où

tout semblait rassemblé, eussent été un encrier et des plumes; de sorte

que si, au premier aspect, on se rappelait involontairement cet axiome

mythologique, que les Muses sont sœurs, on ne tardait pas à remarquer

qu’il y en avait une que le maître de ces lieux proscrivait comme

bâtarde et étrangère.

Pour lui, c’était un homme d’assez haute taille; sa figure maigre

portait l’empreinte de l’ennui et d’un insoucieux dédain; son teint

était fortement hâlé par l’air de la mer; ses cheveux étaient bruns.

Malgré la simplicité de ses vêtements, il avait un air de distinction

qui frappait dès le premier instant, et que l’examen rendait plus

évident encore. Il avait les mains et les doigts effilés; quand sa veste

de grosse laine brune s’entr’ouvrait, on voyait une chemise de fine

toile plissée avec soin.

Il ne tarda pas à passer dans la chambre de _madame_. A l’époque de ces

premiers refroidissements de l’atmosphère, c’était la seule pièce où il

y eût du feu régulièrement.

Cette pièce était tendue de bleu clair; le lit, les rideaux, un divan,

étaient de la même couleur; un tapis blanc à rosaces bleues et noires

couvrait le parquet. Un grand feu éclairait seul la chambre, lorsque la

servante qui précédait Roger apporta deux bougies. Roger, en entrant,

baisa la main de sa femme.

Elle était nonchalamment étendue dans une bergère, et, longtemps encore

après l’arrivée de son mari, on eût pu voir, au voile qui couvrait son

front, à l’incertitude distraite de son regard, qu’elle s’était livrée

complètement à la rêveuse influence qu’exerce la fin du jour, alors que

les formes des objets s’effaçant peu à peu, l’imagination n’a plus rien

à quoi elle puisse s’attacher et se cramponner sur la terre, et que,

rompant ses entraves, elle s’élance au ciel et erre vagabonde dans les

espaces imaginaires.

Madame Roger était petite, svelte, blonde; ses yeux d’un bleu sombre

étaient d’une grande beauté; mais ils avaient, ce soir-là, une vague et

indéfinissable expression d’inquiétude et d’étonnement.

--Vous avez bien fait d’arriver, Roger, dit-elle; l’ennui et la

tristesse me gagnaient visiblement.

On servit le dîner.

--Je ne suppose pas, dit madame Roger, que ces côtelettes de mouton

proviennent de votre chasse d’aujourd’hui; cependant je ne m’aperçois

pas qu’on nous serve rien qui approche davantage du gibier.

--Je n’ai rien tué, reprit Roger; ce vieil Anglais, notre voisin, qui

depuis si longtemps me persécute pour m’emmener chasser avec lui, m’a

fait passer la plus ennuyeuse journée. Il a deux chiens qu’il a dressés

lui-même et dont il vante incessamment le mérite. Les deux maudites

bêtes forcent l’arrêt d’une manière fabuleuse et font lever les

perdreaux à une demi-portée de canon; vingt gardes ne conserveraient pas

le gibier aussi bien que ces molosses mal élevés; le maître des chiens

tirait imperturbablement des pièces invisibles à l’œil nu. Pour moi,

je me suis contenté tout le jour de me promener, l’arme à volonté, en

sifflant tous les airs que je sais, et aussi quelques-uns que je ne sais

pas.

Madame Roger parut peu sensible aux désappointements du chasseur;

peut-être même ne comprenait-elle pas bien ce que c’était que de _forcer

un arrêt_; quoi qu’il en soit, les deux époux ne tardèrent pas à

s’isoler parfaitement l’un de l’autre, tout en restant chacun à un des

coins de la même cheminée.

Au bout d’une heure, Roger se leva, il trouva un bon feu dans sa

chambre, alluma une pipe et fuma; puis il marcha, puis il ouvrit la

fenêtre, puis il la referma. Tout à coup, il parut illuminé d’une idée

subite. Il sortit de la chambre et s’occupa de rassembler une plume, du

papier et de l’encre. Bérénice vint dire que madame écrivait elle-même,

qu’elle disposerait volontiers de plumes et de papier pour monsieur,

mais que, n’ayant qu’un encrier, elle le gardait et envoyait une

bouteille d’encre dans laquelle il serait à monsieur tout loisible de

puiser à discrétion; à quoi Bérénice ajouta de son propre mouvement:

--Pourquoi monsieur n’a-t-il pas un encrier _comme tout le monde?_

Bérénice ici ne nous paraît pas manquer tout à fait de jugement, et plus

d’un de nos lecteurs doit se dire: «Pourquoi Roger n’a-t-il pas dans sa

chambre un encrier _comme tout le monde?_»

C’est ce que nous nous réservons d’expliquer avant la fin de cette

histoire.

Roger se mit à écrire et ne se coucha qu’assez avant dans la nuit; avant

de se mettre au lit, il ferma sa porte doucement pour ne pas réveiller

sa femme. Au même moment, madame Roger fermait la sienne non moins

doucement pour ne pas réveiller son mari, car elle avait aussi veillé en

écrivant et en lisant. C’était le lendemain du jour où l’on faisait les

comptes des fournisseurs et des ouvriers.

_Roger à Léon Moreau, médecin à Paris._

«Honfleur, 30 octobre 18..

«Te voilà de retour à Paris, et j’en rends grâces au ciel, mon cher

Léon; quoique cinquante lieues nous séparent, tu es ma seule société

dans la retraite que je me suis choisie. Non que l’ennui m’y vienne

assaillir, non que j’y éprouve jamais le moindre regret de ce que j’ai

volontairement quitté; mais, quand j’ai passé une journée à cultiver mon

jardin, à flâner sur le bord de la mer, à voir partir ou arriver le

passager du Havre, à causer de choses et d’autres avec les marins et les

pêcheurs, j’aime à me renfermer le soir avec toi, c’est-à-dire avec tes

lettres et avec mes souvenirs, que toi seul partages avec moi, puisque

toi seul aujourd’hui connais la première moitié de ma vie, et ce nom

dont je voulais faire un nom glorieux et que j’ai quitté en quittant mes

rêves de gloire, et ces premières couronnes de fleurs dont les épines

ont si cruellement blessé mon front.

«Je me rappelle encore cette soirée de rage et d’humiliation où mon nom,

jeté par un histrion à un public auquel j’avais consacré tant de

veilles, fut reçu avec des huées et des sifflets d’autant plus cruels,

que ce même public m’avait, en d’autres circonstances, traité bien

différemment.

«Quinze cents hommes m’insultant parce que mon drame, qu’ils

n’écoutaient pas, ne les amusait pas ce jour-là, m’insultant à la fois

comme aucun d’eux n’eût osé m’insulter si j’eusse été un voleur, un

faussaire, un lâche!

«Oh! oui, j’ai bien fait, cher Léon, j’ai bien fait de me mettre à

jamais à l’abri d’une semblable émotion; vingt fois j’ai voulu entrer

dans la salle, les provoquer, les insulter à mon tour, pour tâcher d’en

trouver un seul qui voulût prendre la responsabilité de l’insulte de

tous.

«Que dis-je, un seul!... Je me serais précipité sur eux tous, un couteau

à la main; et toutes ces femmes qui riaient, et les acteurs eux-mêmes,

si humbles la veille, et, ce soir-là, si insolents!

«Oh! maintenant, je ne suis plus leur esclave; je ne leur donne plus le

droit, en mendiant leurs applaudissements, de huer mon nom.

«Il y a assez d’autres fous qui usent leur vie pour ce public, pour

cette réunion de quinze cents imbéciles qui, rassemblés, s’érigent en

juges infaillibles de l’esprit, du talent, du génie, dont aucun n’a la

moindre parcelle, et sont acceptés comme tels par des aveugles qui se

vantent de l’indépendance et de la dignité de l’homme de lettres.

«J’ai repris mon nom, celui de mon père, un nom qu’on n’a jamais

applaudi, mais qu’on n’a jamais sifflé; un nom qui n’a pas été prostitué

aux caprices de la foule, un nom sous lequel j’ai joui des vrais

plaisirs, des seuls bonheurs qui n’ont pas laissé après eux une longue

amertume.

«Il n’y a rien de changé dans mes rapports avec ma femme; jamais elle ne

me donne le moindre sujet de me plaindre; elle est douce, calme,

s’occupe de sa maison avec la sollicitude d’une excellente ménagère. Je

suis également pour elle le plus attentionné qu’il est possible, et je

ne lui refuse rien de ce qui peut lui plaire.

«Notre union est paisible, et, quand je vois d’autres ménages discors,

haineux, tracassiers, je me réjouis des maux que nous n’avons pas. Mais,

quand je regarde au dedans de moi, quand je me laisse aller à écouter la

douce et harmonieuse voix de cette poésie toujours vivante en moi et

plus puissante peut-être depuis qu’elle ne s’évapore plus sous ma plume,

je comprends alors combien il y a de bonheurs qui me manquent.

«Je n’aime pas Marthe et elle ne m’aime pas. Sa présence me plaît, mais

je ne redoute pas son absence; je puis rester plusieurs heures à la

chasse au delà du temps que j’ai fixé pour mon retour, sans qu’elle en

soit ni inquiète ni troublée. Nos existences ne sont pas liées

intimement: elles semblent deux fleuves renfermés entre les mêmes rives

sans mêler ni confondre leurs eaux; il y a dans ma vie une partie

rêveuse dans laquelle Marthe n’est pour rien, et, sans aucun doute, il

en est de même pour elle. Une espèce d’instinct m’avertit qu’il y a

entre nous sous certains rapports, un tel espace, que je ne songe jamais

à le franchir. Souvent nous nous ennuyons tous les deux, nous tombons

dans une langueur morne et silencieuse, et aucun ne cherche auprès de

l’autre le remède à son mal.

«Tous deux nous avons dans l’âme un amour sans objet, un besoin plutôt

qu’un sentiment. Chez Marthe, ces accès sont plus rares et surtout de

plus courte durée; elle ignore la cause et secoue par tous les moyens

possibles ces songes qui l’inquiètent et la fatiguent. Moi, je m’y

laisse entraîner sans opposer de résistance; souvent même je me complais

dans cette mélancolie qui m’enveloppe d’une atmosphère qui me sépare du

reste de la vie.

«Rien de ce qui m’entoure ne peut me distraire; je ne vois de femmes que

des paysannes ou des pêcheuses qui me font penser que la nature, pour

l’homme comme pour les autres animaux, n’a créé que des femelles, et que

c’est l’homme qui a créé la femme. Je chasse, je marche, je me fatigue,

car c’est le seul moyen de me distraire de la rêverie et d’échapper à ce

grand délabrement de cœur.

«Adieu.

«Roger.»

II

Pourquoi Roger n’avait pas d’encre, et pourquoi Bérénice s’appelait

Bérénice.

La lettre que vous venez de lire, ou peut-être de ne pas lire, a déjà dû

vous donner quelques lumières sur la situation réelle de Roger;

néanmoins, il me prend fantaisie de raconter en peu de mots son

histoire, à peu près de la manière dont se contaient les contes de fées,

au temps heureux où il y avait des gens assez spirituels pour ne pas

prétendre sans cesse au sublime et écrire parfois des contes de fées.

Il était une fois un homme qui s’était livré à la littérature avec

quelque succès; il avait réussi à entourer de quelque gloire le

pseudonyme sous lequel il avait d’abord caché son obscurité. Pendant

quelques années, il avait fait deux ou trois romans et cinq ou six

pièces de théâtre. Il avait du cœur et de l’esprit; ses ouvrages

avaient eu un succès fort honorable. Mais, un jour, le public avait

voulu fustiger son enfant gâté; peut-être aussi l’écrivain s’était-il

trompé: toujours est-il que la pièce avait été sifflée et n’avait pu

aller jusqu’au dénoûment, qui était peut-être magnifique.

Le poëte, qui, jusque-là, avait appelé la voix du peuple la voix de

Dieu, tant que le peuple avait dit bravo, changea subitement d’avis sur

le public, et s’écria avec Horace: «Je hais le vulgaire ignoble, et je

le repousse loin de moi.» Peut-être n’était-il pas absolument impossible

à notre poëte de repousser le public, le vulgaire du théâtre pour lequel

il travaillait: il aima mieux s’enfuir; il mit dès lors à rester ignoré

et à ne rien faire la même ardeur et la même persévérance qu’il avait

mises, jusque-là, à travailler et à se faire connaître. Il y a une chose

qui chatouille agréablement l’orgueil, c’est de disparaître en laissant

derrière soi une traînée lumineuse comme les étoiles qui filent; on

espère briller encore par son absence. Pour Roger, il était de bonne

foi; il eut assez de fierté dans le cœur pour se rappeler que Dieu

avait été maître d’école; mais il eut en même temps assez d’esprit pour

se monter la tête avec ce bel exemple, sans cependant l’imiter jusqu’au

bout.

Il reprit le nom de son père, abandonna à la critique, à l’envie, aux

sifflets, son nom d’emprunt, et partit pour l’Amérique.

Je ne crois pas qu’il y ait quelqu’un qui ne soit pas au moins une fois

parti pour l’Amérique. Il se disait, comme on se dit toujours en pareil

cas:

--Je suis fort, je suis jeune, je suis intelligent, je travaillerai.

Il eut le bonheur de se fouler un pied au Havre, où il voulait

s’embarquer.

Ce n’est pas pour rien qu’on se foule le pied dans un roman, direz-vous.

Cela va sans dire, et cela s’explique par cela que, si cet incident

n’avait pas amené quelque chose, je ne vous en aurais pas dit un mot.

Cet accident prolongea son séjour au Havre, et la prolongation de son

séjour lui fit connaître une fille qu’il épousa. Les théories des _bras

forts_, de la _jeunesse_ et du _travail_ ne sont séduisantes que

jusqu’au moment de l’application. La fille avait un peu de bien. Roger

acheta une petite maison à Honfleur, décidé à y renfermer le reste de sa

vie. Il se fit chasseur, pêcheur, musicien, peintre, ne lut plus,

n’écrivit plus, ne confia à personne sa vie passée; seulement, rien ne

pouvait alimenter la partie de l’homme à laquelle ne suffit pas un

bonheur matériel. La musique l’intéressa et l’occupa six mois, la chasse

quinze jours, la peinture et la pêche six autres mois; puis il retombait

dans l’ennui.

Fidèle à son vœu, il n’avait dans sa chambre ni encre, ni papier, ni

livres, et il y avait peut-être six mois qu’il n’avait écrit une lettre

quand il se décida à écrire à son ami Moreau.

Passons à notre seconde explication. Bérénice est un nom qui peut

paraître assez prétentieux, surtout appliqué, comme nous l’avons dit, à

une fille à grosses mains violettes. Nous ne nous laisserons pas

condamner pour une chose qui, vue en son véritable jour, doit, au

contraire, inspirer au lecteur une profonde vénération pour notre

sévérité comme historien, et notre amour de la vérité locale comme

romancier. Les paysans des côtes de la Normandie se parent assez

volontiers des noms les plus distingués qu’ils peuvent trouver sur le

calendrier, semblables en cela aux peuples sauvages, qui mettent dans

leurs cheveux des plumes rouges, des boutons de cuivre, du verre cassé

et tout ce qu’ils peuvent trouver de luisant, leur fallût-il donner en

échange leurs enfants, leurs femmes et même leur tomahawk.

Notre ami Léon Gatayes, qui est encore, par le temps qu’il fait, au

milieu de nos autres amis les pêcheurs d’Étretat, dans les repas de fête

appelés _caaudraies_, a autour de lui, si nous avons bonne mémoire, deux

ou trois _Onésime_, un _Césaire_, deux _Bérénice_, une _Cléopâtre_.

Si notredit ami Léon Gatayes lit par hasard ces lignes, nous n’avons pas

besoin de lui recommander de porter notre santé avec nos amis d’Étretat;

nous lui rappelons seulement qu’il doit nous rapporter des _ajoncs_ que

nous voulons naturaliser dans notre jardin, et que, s’il avait oublié la

commission, il s’est engagé d’avance à retourner s’en acquitter.

III

Tout à coup le temps redevint beau, le ciel reprit ces teintes d’un bleu

sombre qui appartiennent à la fin de l’automne; de gros flocons de

nuages entourèrent l’horizon comme d’une ceinture d’argent. On se serait

cru dans l’été, sans l’odeur du safran qu’exhalaient les bois, sans

l’aspect triste des arbres presque entièrement dépouillés, sans le calme

de l’air qui fait de chaque journée d’automne une soirée d’été de douze

heures. Il n’y avait plus dans les arbres que des pinsons et des

mésanges à tête bleue; les quelques fleurs qui avaient résisté aux

premières gelées étaient petites, décolorées, et aucun insecte ne venait

bourdonner autour d’elles, ni s’enfoncer et se rouler dans leur calice.

L’espérance et le souvenir ont le même prisme: l’éloignement. Devant ou

derrière nous, nous appelons le bonheur ce qui est hors de notre portée,

ce que nous n’avons pas encore ou ce que nous n’avons plus. C’est ce qui

donne tant de prix aux choses que l’on craint de perdre. Le coucher du

soleil, les derniers beaux jours de l’automne inspirent une mélancolie

heureuse et inquiète à la fois, semblable à celle que l’on éprouve près

d’un ami qui va partir pour un long voyage. Marthe et Roger sentaient

tous deux cette irrésistible influence; mais, ne trouvant pas l’un dans

l’autre de quoi calmer cette turbulence et cette agitation de l’âme, ils

se gênaient mutuellement et s’évitaient autant qu’il était possible.

Il n’y a que les imbéciles qui ont de l’esprit pour leur domestique ou

pour leur coiffeur. Il n’y a que les sots, les gens qui ne se sentent

pas, qui peuvent se consoler de laisser voir les secrets mouvements de

leur cœur à des gens indifférents ou incapables de les comprendre.

Les deux époux étaient bien persuadés, chacun pour sa part, que l’autre

ne comprendrait pas ce qui se passait en lui, et jamais leur

conversation n’avait été si décousue ni portant aussi exclusivement sur

des futilités.

Roger alors jeta les yeux autour de lui et se trouva misérablement

isolé: Marthe, qui tenait la place de tant de bonheur qu’elle ne donnait

pas; Léon Moreau, qui, au milieu des habitudes et des plaisirs de Paris,

oubliait l’exilé et ne prenait pas le temps de lui répondre; tous ces

étrangers avec lesquels il n’avait rien de commun. Il ne tarda pas à se

trouver dans cette situation d’esprit où l’on ne désire rien, où la

terre ni le ciel ne peuvent plus rien pour nous: la cervelle devient de

plomb, on ne peut plus ni désirer ni se souvenir; les idées sont vagues,

inertes, à demi effacées.

IV

C’est dans ces moments que le moindre incident qui vient tirer de cette

torpeur léthargique est reçu avec reconnaissance. Roger se crut sauvé

quand on lui apporta une énorme lettre de Paris. Il la pesa dans la main

et se réjouit en pensant qu’il y avait pour plus d’un quart d’heure de

lecture; il se prépara à jouir en gourmet de cette distraction; il remit

du bois au feu et ouvrit le paquet.

_Léon Moreau à Roger._

«Je t’envoie, mon cher Roger, une lettre que j’ai reçue à l’adresse de

ton nom de guerre, de ton nom poétique. Depuis ton départ, j’ai

constamment ouvert les autres, qui me semblaient des lettres

d’affaires; mais celle-ci, à en juger par l’écriture fine et les lignes

serrées, a quelque chose de plus intime qui me détermine à te la faire

passer. D’ailleurs, les blessures de ton cœur doivent être

aujourd’hui cicatrisées, et tu ne seras peut-être pas fâché de faire une

épreuve sur toi-même et de voir quelle impression produira sur toi un

regard en arrière. J’espère aller cet hiver avec toi. Vous devez avoir

des bécassines. Tu me donneras tes commissions pour Paris, etc.»

_MMM. à Vilhem._

«Monsieur, je vous écris, et peut-être j’aimerais mieux ne pas vous

écrire; peut-être déchirerai-je cette lettre aussitôt qu’elle sera

terminée.

«J’ai lu vos ouvrages, monsieur, et il m’a semblé qu’il m’était donné

d’y voir bien des choses que tout le monde n’y voit pas; il m’a semblé

que certaines pages, qui exprimaient si bien des idées et des douleurs

confuses qui m’ont si souvent traversé le cœur, avaient été écrites

exprès pour moi. Il m’a semblé que ces livres, destinés à tous,

n’étaient réellement à leur adresse que dans mes mains. Je les sais

presque par cœur; je les relis à chaque instant; quand je suis

triste, je sais où trouver les passages où il y a une tristesse

semblable à la mienne, je les relis, je pleure avec vous, et je me sens

consolée; ma tristesse même me devient chère, et j’en aime presque les

causes. Quand je suis heureuse, je relis ces descriptions avec tant

d’amour, et je place mon bonheur dans les endroits où vivent vos héros.

Il y a surtout dans un de vos livres une petite romance d’une

simplicité, d’une suavité qui me charme au delà de toute expression;

j’ai essayé sur ces paroles, pour les chanter, tous les airs de mon

répertoire; eh bien, aucun ne me satisfait entièrement. Sans doute,

monsieur, vous avez fait ces paroles sur un air; pourriez-vous m’en

donner la musique? J’y attache quelque chose de presque sacré. Je ne les

chante que quand je suis seule.

«Mais que penserez-vous de moi, monsieur, de moi qui vous écris ainsi

sans être connue de vous et sans vous connaître autrement que par vos

livres? Je ne sais trop comment excuser à vos yeux cette démarche

inconsidérée; je ne sais comment l’excuser à mes propres yeux..........

* * * * *

«Je viens de passer un quart d’heure tenant ma lettre dans les mains,

prête à la déchirer, et je ne l’ai pas fait. Il me semble, monsieur,

qu’on peut agir différemment avec vous autres, poëtes, qu’avec le commun

des hommes. D’ailleurs, j’ai trouvé pour moi-même les raisons qui

justifient ma démarche.

«Je ne vous ai jamais vu, et probablement je ne vous verrai jamais; tout

nous sépare, les positions, les distances. Certes, je n’oserais vous

écrire s’il y avait la moindre possibilité que je pusse vous voir

quelque jour. Tenez, monsieur, cette idée me donne du courage, je vais

être franche. Je désire beaucoup savoir cet air; mais ce qui me fait

surtout vous écrire, c’est le désir de vous apprendre que j’existe, de

vous faire savoir que, dans un coin du monde que vous ignorez, il y a

une âme qui comprend la vôtre, une amie inconnue qui vous aime de

l’affection la plus désintéressée. Quand vous écrirez de ces lignes si

poignantes de vérité, quand vous dévoilerez ces trésors de l’âme que la

foule regarde sans la voir, vous saurez qu’il y a un cœur pour les

recevoir et les comprendre.

«Tout cela, monsieur, n’est pas _une correspondance_ que je veux avoir

avec vous. Je ne le peux ni ne le dois. Vous me répondrez une fois, une

seule fois, pour me dire que vous avez reçu ma lettre; souvent, en

lisant vos livres, j’ai regretté qu’ils ne fussent pas écrits de votre

main; les caractères de l’imprimerie me disaient trop qu’ils n’étaient

pas pour moi seule, et j’en étais un peu jalouse. J’aurai quelques

lignes écrites pour moi, écrites à moi, quelques lignes que personne ne

verra, que je cacherai, comme on doit cacher tout bonheur.

«Voici qu’il faut fermer ma lettre et j’ai encore envie de la brûler.

Cependant le sort en est jeté. Si cela vous ennuie, vous la brûlerez

vous-même. Mais quelque chose me dit que vous me répondrez.

«Mon Dieu, si vous pouviez me croire légère, imprudente! Oh! monsieur,

ne me jugez pas mal. Je suis une femme sage, modeste et retirée.

L’amitié que j’ai pour vous est noble et pure. Je vous aime comme j’aime

la verdure des bois, comme j’aime les sombres harmonies du vent. Si je

trouvais dans mon cœur la moindre pensée condamnable, je ne vous

écrirais pas; j’ai pour vous de la reconnaissance et une sainte amitié;

je n’oserais pas vous aimer, si mon affection n’était pas une affection

de sœur, et puis il y a longtemps que je vous connais; j’ai tant lu

vos ouvrages, où il y a tant de votre âme!

«Je ne relis pas ma lettre, je ne l’enverrais pas. Si vous me répondez,

adressez votre lettre à MMM., poste restante, au Havre.»

V

Après la lecture de cette lettre, Roger se leva; il avait la tête

brûlante. Il marcha dans sa chambre, puis dit:

--Au Havre, c’est tout près de moi, c’est là; on y va en trois quarts

d’heure.

Il s’assit de nouveau et réfléchit à cette bizarre missive.

--Est-elle réellement ce qu’elle craint tant de paraître? est-ce une

coquette à moitié adroite? n’est-ce qu’un lieu commun d’aventure?

Cependant il y a dans cette lettre comme un parfum d’innocence et de

pudeur.

Toutes ces pensées remplissaient son cœur d’une indescriptible

émotion; il se sentait oppressé, et, d’ailleurs, il était gêné pour

penser par le voisinage des gens qui l’entouraient. Il n’aurait voulu

pour rien au monde leur laisser deviner le sujet de sa préoccupation; il

ne voulait même pas qu’on vît qu’il était préoccupé. Cela lui eût semblé

déjà une profanation, tant il prenait involontairement d’intérêt à ce

qui lui arrivait.

Il prit son fusil et son carnier, et sortit, affectant le plus possible

l’air d’un chasseur déterminé; il se dirigea vers le bord de la mer et

marcha sans s’arrêter jusqu’au moment où il ne vit plus ni hommes ni

maisons. Là, il s’assit sur une roche et relut la lettre. Le vent lui

rafraîchissait délicieusement la tête; cet homme, qui depuis longtemps

renfermait tant de poésie dans son cœur, la laissait s’échapper en

pensées d’amour et d’espérance.

Cette nonchalance de l’âme venait de cesser tout à coup; il sentait

renaître en lui le désir de l’énergie. Il eût voulu se jeter aux genoux

de cette femme qui venait ainsi réveiller sa vie et lui dire: «Je

t’aime.» Il avait envie de partir, d’aller la chercher. Puis il se

rappelait ses livres, il tâchait de se souvenir des passages qui avaient

pu la frapper.

--Elle ne me parle pas de mes drames. Peut-être elle ne les connaît pas;

il y en a cependant où j’ai parlé de l’amour avec feu et noblesse, un où

j’ai jeté mon âme tout entière... Et cependant si, au lieu d’écrire _au

public_, j’avais écrit _à elle_ pour _elle_, si j’avais su que, dans _un

point du monde_, il y avait une âme qui m’écoutait!

La nuit le surprit dans cette fièvre poétique, il regagna sa demeure à

pas lents; quand il entendit le peu de bruit de la ville, quand il vit

les premières maisons, tout son enthousiasme tomba; il sourit amèrement

et se dit:

--Je suis fou.

Bérénice lui demanda d’un rire goguenard s’il avait fait bonne chasse.

Il se crut deviné, et, pour la cacher davantage, il renfonça sa

préoccupation dans son cœur, où elle se cramponna. Il répondit que

non, qu’il avait été maladroit.

--Et de plus, dit Bérénice, monsieur, n’avait ni poudre ni plomb.

Et elle lui montra la poire à poudre et le sac à plomb oubliés sur la

table.

A dîner, il trouva Marthe maussade et ennuyeuse. La pauvre Marthe était

tout simplement comme à son ordinaire. Mais il n’était pas fâché d’avoir

un prétexte de ne pas dire un mot. Il prit une plume, du papier, puis il

fut longtemps sans écrire. Il se leva et arrangea ses cheveux devant un

miroir, involontairement; il sentait le besoin d’être beau, même loin

d’elle. Puis il se remit à sa place.

--Que vais-je lui dire? Si je me laisse aller à l’influence sous

laquelle je suis en ce moment, elle me prendra pour un fou, ou elle

s’alarmera de cette amitié subite et passionnée. L’affection qu’elle me

témoigne est fondée; elle me connaît, elle. Mais, moi, ne pourra-t-elle

pas croire, avec raison, que je serais pour tout autre ce que je suis

pour elle? Et, d’ailleurs, sais-je ce qu’elle est? Il faut pourtant

répondre. J’aimerais mieux ne pas avoir reçu cette lettre; je n’ai plus

dans la tête que confusion et incertitude.

Cependant, après s’être tenu quelque temps à la fenêtre et à l’air, il

revint à sa place et écrivit. D’abord il imagina de lui raconter toute

sa vie, puis il déchira la page.

--Il faut garder l’auréole poétique qui me couronne à ses yeux. Elle ne

comprendrait pas comment je me suis résigné à tout le prosaïsme de la

vie que je mène.

_Vilhem à MMM._

«Votre lettre, madame, m’arrive dans un moment de découragement et

d’abattement profond. Fatigué des amitiés qui m’entourent et qui ont

surtout ce défaut de n’être pas des amitiés, je saisis avec

empressement l’occasion de dépayser mon cœur. Je vous aimerai de

loin, cela me réussira peut-être.

«Je ne sais comment vous écrire. Dans une correspondance ordinaire, vous

me parleriez de moi, et je vous parlerais de vous. Mais vous me

connaissez, et je ne vous connais pas. Vous me parlez de moi, et il faut

répondre de moi. J’aimerais cependant bien pouvoir vous parler de vous.

«Souvent, quand j’écrivais, je m’isolais de la foule, du public, et je

me figurais que je racontais mes livres à une femme pour laquelle seule

je rêvais de la gloire, pour laquelle seule je voulais mettre en dehors

ce qu’il y avait de beau et de noble en moi.

«Cette femme, je ne l’ai pas trouvée; voulez-vous l’être? Je n’écris

plus; du moins, je n’écris plus pour le _public_. J’écrirai pour vous.

«Peut-être vais-je vous paraître me donner beaucoup au hasard; peut-être

ne méritez-vous pas ce qu’il y a de bonne affection pour vous dans mon

cœur. Mais un instinct secret me pousse vers vous. Je joue mes

dernières chances de bonheur avec d’autant plus de confiance que je les

croyais perdues, et que, si je me trompe, je serai comme j’étais hier.

Aimons-nous donc de loin. Je vous donnerai de ma vie tout ce que j’en

pourrai dérober aux ennuis qui m’entourent. Je regarderai comme une

précieuse conquête tout ce que j’en pourrai réserver pour vous.

»Répondez-moi, parlez-moi de vous.

»Toujours à la même adresse.»

* * * * *

--Oui, se dit Roger, toujours à la même adresse. Je ne l’aimerais plus,

si on soupçonnait le moins du monde notre correspondance. J’aime mieux,

d’ailleurs, le mystère dont je suis entouré même à ses yeux. Pourquoi

moi-même me livrerais-je plus vite qu’elle? Et puis je suis si près

d’elle! si elle est telle qu’elle le dit, cela l’inquiéterait.

D’ailleurs, il faudrait lui parler de ma vie actuelle, et peut-être

aussi de ma femme, ce que je ferai le moins et le plus tard possible.

Puis il sortit et alla porter sa lettre à la poste, quoiqu’elle ne dût

partir que le lendemain et que cette précipitation n’avançât pas son

départ d’une minute. Mais il lui semblait que cela le rapprochait

d’elle.

Nous n’avons nullement l’intention de discuter les caprices et les

fantaisies des amoureux, surtout de ceux qui ne connaissent pas leur

maîtresse et sont les plus amoureux de tous.

VI

_MMM. à Vilhem._

«_Mon ami_, que vous êtes bon! Comme votre confiance m’honore et me rend

heureuse! J’ai d’abord hésité à envoyer chercher ma lettre; à mesure que

le moment approchait où votre réponse pouvait arriver, je l’espérais

moins. Je ne demeure pas au Havre, laissez-moi ce mystère qui me protége

et qui me donne le courage de vous aimer; ne me demandez pas où je suis,

soyez seulement sûr que je pense à vous. Quand on est revenu, je n’osais

pas demander si l’on avait une lettre; on me l’a remise, je l’ai prise

et je me suis enfermée; je ne pouvais croire, c’est tout au plus si je

comprends encore mon bonheur, maintenant que j’ai lu et relu la lettre

un million de fois. Je ne m’étais pas trompée sur vous; et cependant,

j’étais si fâchée de vous avoir écrit! j’aurais donné tout au monde pour

que ma lettre ne vous parvînt pas.

»Oui, c’est avec un indicible bonheur que j’accepte votre amitié; vous

verrez comme une femme aime et console. Je suis donc votre sœur,

votre amie, je réunirai sur vous seul toutes les tendresses d’une

sœur, d’une mère. Laissez-moi vous aimer, acceptez tout ce qu’il y a

de dévouement dans mon cœur; après cela, quand vous me connaîtrez

mieux, aimez-moi un peu si vous pouvez.

»Mais surtout, je vous le répète, ne cherchez à savoir ni où je suis, ni

qui je suis; j’aurais peur de vous et je ne vous aimerais plus. Ma vie

était si ennuyée, si triste, si inerte! Rien ne me plaisait ni ne

m’intéressait; c’est que je vous avais deviné, mon ami; c’est que je

vous attendais, et que tout ce qui n’était pas vous ne pouvait me

satisfaire.

»Je vous appelle aujourd’hui _mon ami_; il y a longtemps que je vous

appelle ainsi dans mon cœur; ce nom n’a rien de nouveau ni d’étrange

pour moi; mais ne me trouvez-vous pas bien imprudente, et ne fais-je pas

mal en agissant comme je fais? Cette terreur qui me glace à la seule

pensée qu’on pourrait savoir que je vous écris, vient-elle d’un instinct

de retenue et de devoir, ou de la peur qu’on ne me prenne mon bonheur?

Mon ami, si j’ai tort, dites-le-moi. Guidez-moi, conseillez-moi, soyez

bon, ne me punissez jamais de n’être qu’une pauvre femme ignorante qui

n’a peut-être pas assez réfléchi avant de vous écrire.

»Vous voulez que je vous parle de moi; que puis-je vous en dire? Je ne

l’ose pas encore: il me semble que ça serait un peu manquer à ma

résolution de vous rester inconnue. Cependant, si vous alliez vous faire

de moi un portrait qui ne me ressemblât pas, et que vous vous missiez à

aimer ce portrait... Je suis jeune, j’ai les cheveux blonds, je passe

pour assez jolie... Voilà tout ce que vous saurez.

»Mais vous, mon ami, faites-moi donc un peu votre portrait. Du reste, je

suis sûre que je vous ai deviné; vous êtes grand, élancé, vous avez

vingt-huit ans, votre chevelure est noire. Je gage que je ne me trompe

pas.

»La mer est bien belle au moment où je vous écris. Vous, Parisien, vous

ne savez pas que la nature nous donne des fêtes plus splendides que les

vôtres. Je vous envoie quelques violettes sèches que j’ai trouvées

cachées sous les feuilles dans mon jardin. Ce sont probablement les

dernières de l’année.

»Adieu.»

* * * * *

Le soir, Roger remarqua avec mauvaise humeur que sa femme était blonde:

il lui semblait qu’elle n’en avait pas le droit; rien n’est choquant

comme les ressemblances que se permettent d’avoir les gens qu’on n’aime

pas avec les gens qu’on aime. Dans la situation de Roger surtout, cette

similitude était tout à fait désagréable et incommode; il ne connaissait

pas le visage de sa correspondante, et, quand il voulait se le figurer

en esprit, l’idée des cheveux blonds amenait naturellement une

ressemblance entre la figure que cherchait à créer sa fantaisie et celle

de sa femme. C’était, sans contredit, le plus mauvais tour que le hasard

pût lui jouer.

Pour Marthe, elle annonça à Bérénice qu’il fallait, le lendemain, se

lever de bonne heure, attendu qu’il y avait à s’occuper de la confection

des confitures de coing. Roger fit une moue fort méprisante; ce qui ne

veut pas dire qu’il méprisât en elles-mêmes les confitures de coing,

lesquelles sont incontestablement les plus spirituelles d’entre les

confitures.

VII

_MMM. à Vilhem._

«Je vous l’ai dit, cher monsieur Vilhem, je ne serai jamais pour vous

rien autre chose qu’une affection; et j’ai regret au mouvement de

coquetterie jalouse qui m’a fait vous dire la couleur de mes cheveux. Je

veux être pour vous comme les _anges_ du ciel, dont on ne sait pas le

sexe, que l’on croit si beaux, sans savoir en quoi consiste leur

beauté.

»Mais vous, je veux vous connaître, je veux vous voir et vous suivre en

esprit; dites-moi si je me suis trompée dans l’idée que je me suis faite

de votre aspect et de votre visage. Dites-moi tout ce qui peut vous

rendre plus présent à ma pensée. Racontez-moi vos habitudes, les heures

auxquelles vous travaillez. Faites-moi la description de votre cabinet

de travail. Je veux savoir les couleurs et les fleurs que vous aimez;

travaillez-vous le jour ou la nuit? quelques-uns des personnages que

vous mettez en scène dans vos ouvrages sont-ils des portraits ou des

fantaisies de votre imagination? Si vous ne me répondez pas bien

clairement à toutes ces questions, je me fâche contre vous, et je ne

vous aime plus. Il y a surtout une question que j’ai gardée pour la

dernière, en forme de post-scriptum, pour deux raisons: d’abord, parce

que je n’ose guère la faire; ensuite, parce que c’est peut-être celle

dont la solution pique le plus vivement ma curiosité. Parlez-moi de la

femme que vous aimez. Je ne comprends pas un poëte sans amour, et vous

qui possédez à un si haut degré toutes les facultés du poëte, vous

n’aurez pas négligé précisément ce point.

»Il faut encore que vous vous soumettiez à un caprice. Vous recevrez

avec cette lettre des plumes que j’ai taillées pour vous. Il faut vous

en servir; j’aurai un double plaisir à lire votre ouvrage. Mais, à

propos, paresseux, votre dernier porte une date déjà vieille de trois

ans. Que faites-vous donc? Vous êtes-vous laissé prendre au tourbillon

du monde? Avez-vous oublié ce que vous dites dans un de vos livres: «Le

poëte est comme l’aigle, qui ne descend dans la vallée que pour y saisir

sa proie, et s’envole avec elle plus près du soleil et du ciel, sur les

pics inaccessibles où il a placé son aire.»

* * * * *

Lorsque Roger reçut cette lettre, sa maison était tout entière en proie

à la fabrication des confitures de coing; chaque cheminée avait un

chaudron, chaque table était couverte de pots, et Marthe vint le prier

de découper les ronds de papier destinés à les couvrir. La première

pensée de Roger fut de rejeter bien loin cette occupation qui cadrait

médiocrement avec l’exaltation actuelle de son esprit. Cependant il

réfléchit qu’étendu dans un fauteuil et se livrant aux plus doux rêves

en songeant à _sa correspondance_, il devait, aux yeux de Marthe,

paraître le plus désœuvré des hommes, et que son refus aurait tout

l’air d’une mauvaise humeur qu’il eût été fort embarrassé d’expliquer.

Il se résigna donc, prit les ciseaux, le papier, et laissa agir ses

mains selon les instructions reçues, tandis que son esprit franchissait

l’espace qui sépare Honfleur du Havre de Grâce.

Quand il eut découpé un certain nombre de ronds, il pensa qu’il avait le

temps d’écrire avant qu’ils fussent tous employés, et il répondit à MMM.

VIII

_Vilhem à MMM._

«Hélas! hélas! hélas! _cher ange_, puisque vous voulez bien être le

mien, hélas! hélas! hélas! il y a dans la vie humaine une certaine

quantité de prosaïsme, alliage dans l’or, qu’il faut nécessairement

subir et auquel rien ne peut nous faire échapper. Le poëte trouve

quelquefois moyen de dépenser son or pur; mais il lui faut tôt ou tard

se servir de l’alliage pur à son tour; je me suis longtemps désespéré de

cela; aujourd’hui, mon désespoir est devenu un rire sardonique. A quoi

pensez-vous que votre lettre me trouve occupé? A des travaux de ménage!

»Oui, vous êtes mon ange, mon ange consolateur, mon ange sauveur. Depuis

que je vous ai trouvée, ma vie a un but. Je sais pourquoi je me réveille

le matin: pour songer à vous, pour attendre votre lettre. Quand je vois,

le soir, ces beaux couchers du soleil, ces splendides reflets dont se

pare le ciel, j’ai maintenant un ange, un dieu à placer dans ce ciel,

sur ce trône de pourpre et de feu, si tristement vide pour moi

jusqu’ici. Maintenant, je me réjouis de ce que le ciel m’a donné

d’esprit, de force, de courage; semblable aux saints de la mythologie

hébraïque, «je me réjouis de la belle moisson que je puis offrir à mon

Dieu.»

»Non, je ne travaille pas, et, pour cela, je n’ai pas abandonné ma

douce solitude dans laquelle, sans vous connaître, je vous ai toujours

gardé une place à côté de moi. Je ne travaille plus pour la foule, dont,

par une bizarrerie que je ne m’explique pas, les suffrages me laissent

froid et le blâme me blesse profondément. Je vous écrirai, j’écrirai

pour vous seule tout ce que vous voudrez.

»Cependant je me prends parfois à caresser dans mon cœur un amer

regret. Je me rappelle ces quelques soirées de triomphe où, après la

représentation de mon œuvre, mon nom jeté à la foule était répété par

elle avec des cris d’enthousiasme presque furieux. Oh! que n’étiez-vous

là! c’est si j’avais dû en parer votre front, que ces couronnes auraient

eu du prix pour moi. Souvent, parmi toutes ces femmes parées, je

cherchais vainement s’il y en avait une qui fût heureuse de mon

triomphe, et mon orgueil, un moment satisfait, rentrait douloureusement

en moi et retombait sur mon cœur.

»Vous voulez me connaître? J’attends un ami qui peint un peu; je ferai

faire une sorte de portrait que je vous enverrai. J’espère que, plus

tard, vous changerez d’idée sur le mystère qui vous dérobe à moi. Les

anges ne se cachaient que pour le vulgaire et se manifestaient aux

hommes vertueux qu’ils aimaient. Je suis, à ce prix, capable d’accaparer

toutes les vertus.

»Tenez, je vous le disais bien, il faut expier tout bonheur: on

m’arrache d’auprès de vous; mais, cher ange, je me promets bien d’être à

l’avenir complétement nul et bête pour tout le monde; je serai si

heureux de n’avoir de l’esprit et du cœur que pour vous, et de vous

garder tout ce que j’en ai!»

IX

_MMM. à Vilhem._

«Mon cher ami, pourquoi ne me disiez-vous pas que vous étiez Marié?

Croyiez-vous que cela me chagrinerait? Mais cela m’enchante, au

contraire. Vous avez disposé de la partie de vous dont je ne veux pas et

dont je n’ai que faire. Ce que je vous demande, ce que je veux, ne fait

tort à personne, et je le garde sans scrupule. Vous verrez, cher

Vilhem, combien mon affection pour vous sera pour l’avenir plus tendre

et moins craintive. J’avais encore peur de vous, quoique je fisse bien

la brave et la résolue. J’avais peur que vous ne vous crussiez obligé de

m’aimer d’amour. Disons tout: j’avais peur de finir par descendre de ce

ciel d’où je vous aime saintement pour vous aimer comme une simple

mortelle; je vous disais: «Oubliez que je suis femme;» et moi, je ne

pouvais l’oublier, je le sentais par mes craintes et par ma réserve

involontaire. Mais, aujourd’hui que j’apprends à quel point nous sommes

séparés, quels invincibles et éternels obstacles s’élèvent entre nous,

je vous puis aimer à mon aise, sans terreur, sans remords. Je ne redoute

plus d’être sur une pente roide et glissante. Votre situation me marque

des limites que, moi qui me connais, je suis certaine de ne pas

franchir. Je ne passerai plus des demi-heures à relire mes lettres, à

atténuer les expressions trop vraies de ma tendresse pour vous,

maintenant que je suis sûre qu’elle ne peut m’entraîner. Nous ne

parlerons jamais de votre femme. Vous ne me demanderez pas si je suis

mariée. Voici encore une violette. Cette fois, ce sera la dernière. Je

l’ai trouvée seule ce matin, sous les feuilles couvertes de givre et

ridées par le froid; elle renferme le dernier rayon du soleil qui a à

peine eu la force de l’épanouir et de la colorer.

»Il m’est venu une idée, une idée à laquelle je tiens beaucoup; mais,

avant tout, écoutez-moi bien, mon ami: la révélation de votre mariage,

tout en me tranquillisant par les bornes placées entre nous, me rendrait

inflexible sur tout ce qui tiendrait le moins du monde à me les faire

franchir. Vous serez obéissant, cher Vilhem; je n’exigerai de vous que

ce qui servira à nous conserver le bonheur que nous nous sommes fait.

»Mon idée, du reste, n’a rien de tyrannique ni de répressif: je vous

envoie des graines de fleurs qui ont embaumé mon jardin tout cet été.

Vous les sèmerez dans votre jardin, si vous en avez un, ou sur votre

terrasse; ensemble, au beau temps, par les belles soirées, au même

instant, nous respirerons les mêmes parfums. Je suis sûre que votre

femme ne serait pas jalouse de cela. Mais il est convenu que nous ne

parlerons jamais d’elle.

»Je ne _veux_ pas de votre portrait, cela lui appartient à elle. Je ne

veux pas non plus que vous cherchiez jamais à vous rapprocher de moi.»

X

Nous avons ici le plaisir d’annoncer à nos lecteurs que deux lettres de

notre collection ont été heureusement perdues. Nous disons heureusement,

parce qu’elles ne contenaient que très-peu de choses en un certain

nombre de pages: Roger s’étonnait de la découverte de _son ange_; il la

remerciait de son idée de lui envoyer des graines et lui apprenait qu’il

était possesseur d’un jardin. Il disait passablement de mal de sa femme.

L’_ange_ le rappelait à l’ordre sur ce dernier sujet. Elle n’avait fait

que soupçonner le mariage de Vilhem d’après une phrase de sa dernière

lettre; il avait pris lui-même la peine de transformer ce soupçon en

certitude. Elle lui demandait des graines en échange de celles qu’elle

lui avait envoyées.

XI

Roger partit un matin avec un fusil sur l’épaule, gravit jusqu’au sommet

de la côte; puis, ayant regardé si personne ne le voyait, il redescendit

par un autre chemin, et, comme on entendait tinter la cloche du

_passager_, dernier signal qui annonce le départ du bateau qui va de

Honfleur au Havre, il se prit à doubler le pas et arriva au moment où le

patron donnait ordre de retirer l’échelle.

Il y a des gens qui ont, relativement à la mer, des idées dont ils ne

peuvent se départir en aucun cas; il est juste de dire que ces gens,

d’ordinaire, ne sont pas plus progressifs sur d’autres sujets. Nous

avons vu d’honnêtes Parisiens se sentir pris du mal de mer juste au

moment où, en passant la barre de Quille-bœuf, on leur disait que

l’on sortait de la Seine pour entrer dans l’Océan. Pour la plus

tranquille et la plus courte traversée, on croit devoir avoir le mal de

mer, comme on croit devoir manger du pâté à Chartres; préoccupation qui

a empêché bien des gens de visiter la magnifique cathédrale et les beaux

vitraux que l’on y trouve également.

Midi à quatorze heures Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme · 第 1 / 11 段