Quand Pierre ouvrit les yeux, réveillé par le bruit des rues, des
chambres, le va-et-vient des couloirs, il pensa tout de suite à ce qui
s’était passé la veille. Bien qu’il eût dormi d’un trait, il sut que
pendant qu’il dormait, quelque chose était resté suspendu sur sa
conscience, qu’il s’était réservé d’examiner à son réveil. La sœur
d’Élisabeth était devenue sa maîtresse. Il n’eut d’abord aucun remords,
mais une sorte de surprise. Il aimait Élisabeth. Il avait pour Clotilde
une amitié très vive, faite de sympathie pour sa générosité naturelle et
d’admiration pour sa beauté. Elle adorait son mari qu’il estimait
beaucoup lui-même. Pourquoi avaient-ils succombé?
Ils étaient innocents. L’avait-il désirée? Il ne s’en souvenait pas.
Quinze jours, ils avaient eu l’un pour l’autre une amitié ardente dont
l’un et l’autre avait besoin. Quinze jours, ils n’avaient pu se passer
l’un de l’autre, parce que l’un cherchait dans l’autre le complément de
la solitude intérieure qui l’obligeait à poursuivre un fantôme capable
de la peupler. Elle avait pleuré au cours même de leurs étreintes, et
comme il lui demandait pourquoi, elle avait répondu:
--Je l’aime.
--Qui aimez-vous?
--Richard.
--Pourquoi vous êtes-vous donnée?
--Je ne sais pas. Je n’avais pas l’amour, dont je vis, quand il est là.
C’est vous qui étiez là. Quand vous me reprendrez, je pleurerai.
--Pourquoi? Vous regrettez ce que vous avez fait, Clotilde?
--Non.
--Vous m’en voulez?
--Non.
--Mais pourquoi m’avez-vous choisi?
--Je ne vous ai pas choisi. Nous étions dans un tourbillon. Tous deux,
nous cherchions l’amour. Vous parliez. Vous êtes enthousiaste. Vous êtes
fort. Je n’ai pas compris. Je n’ai pas lutté... J’étais comme une
morte... Je ne sais pas!
Il avait senti dans sa chair même la saccade de ses sanglots. Il frémit.
Il ferma les yeux. Le lit était encore imprégné d’une odeur puissante.
Les bras étendus, à plat ventre, il la recueillit longuement. Il revit
le corps illustre illuminant de grandes vagues fauves le crépuscule qui
dorait la chambre à travers les rideaux tirés. Une douleur voluptueuse
frissonna le long de sa moelle. Il mordit les draps. Il fouailla sa
mémoire, afin qu’elle n’oubliât rien. Il l’entoura cruellement d’images
précises. Le désespoir sensuel l’emplit de sa grande marée. Il sentit
qu’il ne devait plus voir Clotilde, il se demanda s’il serait assez fort
pour ne plus la voir, il souhaita de ne pas l’être. Et comme il
souffrait de se dire qu’il ne l’aurait plus, le remords de souffrir à
cause de cela envahit en vagues pressées la souffrance physique du
regret et du souvenir.
C’était un visuel. Et il n’y avait point de sa faute si sa culture
imprégnait tout son être au point de mêler les visions de l’art aux
visions de la vie, de les fortifier les unes par les autres et de les
précipiter plus profondément solidaires dans son imagination. Avec son
ventre raviné, ses seins rigides, un peu bas, ses bras héroïques, avec
les muscles de son cou tendus de la poitrine au crâne, ses yeux fermés,
sa grande bouche, son visage dramatique, la torsion de son torse dans la
volupté, elle lui rappelait les femmes de Michel-Ange. Il avait possédé
_la Nuit_. Il ne la posséderait plus. Il avait serré dans ses bras un
être qui souffrait dans le plaisir même et réunissait dans la tragédie
amoureuse l’esprit de Dieu à la forme terrestre, un être tel que seul le
génie d’un héros peut en bâtir de pareils. Et désormais, il promènerait
par le monde le désespoir immense que cela ne fût jamais plus. Où était
la force? Dans l’enfer du renoncement ou dans l’enfer de la conquête? La
guerre à soi. La guerre aux autres. Un homme antique eût marché dans le
sang des autres. Un chrétien marché dans le sien. L’un au risque de
mourir. L’autre au risque de ne pas vivre. Voilà le choix.
Et pourtant, il ne l’aimait pas! Il aimait Élisabeth. Il n’eût pas voulu
lier sa vie à celle de Clotilde. Mais ne plus l’avoir! Chaque fois qu’il
les opposait l’une à l’autre, une grande onde de douleur, suivie d’une
sueur subite, tordait son être, et il étreignait ses draps. Il cherchait
l’odeur ardente, pour souffrir plus. Ce n’était pas assez, il voulut
souffrir davantage. Il évoquait l’image de la fiancée, leur dernier
baiser à Paris, la veille de la rupture, leur rencontre à Lucerne. Et il
lui revint aussitôt ce que Clotilde lui avait dit d’elle, qu’il fallait
qu’il l’épousât.
--Je ne veux pas qu’elle reste fille.
L’élancement devint intolérable, parce que cette idée s’associa
brutalement au souvenir de la gloire charnelle de la sœur d’Élisabeth.
L’une ou l’autre. Il était trop pur pour que ce fût l’une et l’autre. A
moins qu’il ne fût pas assez fort...
--Je dois fuir. Où aller? La guerre...
Qu’était la guerre, auprès de la torture qu’il sentait? Jamais il
n’avait tant souffert depuis le début de la guerre. Et jamais, depuis
quinze heures, il n’avait tant vécu. La guerre... Il refit son ardent
voyage, Bologne, Sienne. Assise. Il revit sourdre le sang d’entre les
dalles des cités. Des cités libres, qui avaient jeté le monde dans la
voie de la conquête déchirante de l’individu. La guerre... Il
connaîtrait le drame humain dans sa totalité, dans son ensemble, puisque
l’occasion sacrilège en était offerte aux humains. Il connaîtrait pour
s’accroître, pour féconder l’avenir. Il irait, avec tous les autres,
arroser de sa sueur sanglante la terre toujours ingrate où pousserait un
pain qu’il ne mangerait pas. Il se leva, presque joyeux, délivré d’un
poids formidable. Il partirait le jour même pour la France, pour là où
on se battait.
Il courut ouvrir les rideaux, derrière qui les croisées ouvertes lui
montrèrent de nouveau le paysage immortel, les grandes façades rigides,
la colonne triomphale, les collines amères où le noir feuillage
poussait. Clotilde peuplait ce paysage, et soudain il la vit partout. Un
spasme le terrassa. Il s’écroula sur le fauteuil où elle était tombée la
veille, et s’en souvint. Il se courba, les coudes aux genoux, roulant sa
tête entre ses mains. Et le cercle de la torture recommença à tourner.
Jusqu’à ce qu’il fût arrivé au point où Élisabeth lui était apparue et
où l’idée de la fuite vers la guerre avait surgi.
Il sentit qu’il devait accrocher à ce projet sa résistance. Et il
commença par s’interdire de discuter les idées qui le délivraient. Il se
dit: «Je suis riche. Je voyage. J’apprends. De pauvres gens tombent
chaque jour par milliers pour protéger ma richesse, pour couvrir mon
voyage, pour accroître mon savoir. Et parmi ces jeunes gens, le
frère...» Il eut un spasme, il pensa vite, pour ne pas s’y arrêter.
«Pendant qu’un ami meurt, peut-être, je prends sa femme, et s’il n’est
pas mort après la guerre, je lui serrerai la main, s’il consent à
prendre la mienne.» Encore une image cruelle qu’il repoussa. «Ma fiancée
me méprise. Si elle savait ce qui s’est passé ici, je la dégoûterais. Et
quand elle veille son frère, elle doit me haïr.» Il chercha autre chose.
«Tout le monde est stupide, tout le monde ergote sur les aspects et les
prétextes de la guerre, nul ne la regarde fixement. Le sentimentalisme
imbécile et féroce du patriote m’écœure. Le simplisme puéril du
pacifiste m’exaspère. Nul ne voit qu’un monde naît, qu’il faut aider à
le faire naître, par n’importe quel moyen, pourvu qu’il naisse... Les
accoucheurs emploient le fer...» Il s’en voulut de l’argument
physiologique. Il chercha de nouveau: «Que faisait Chambrun à Lucerne
avec les hommes en chapeau vert? Des affaires?... Il paraissait bien peu
pressé que la guerre cessât. Il mange la chair de son fils. Et il
engraisse. Moi, je veux que ça finisse. Mais la guerre peut-elle finir
autrement que par la guerre? Chambrun l’allonge. Le pacifiste aussi. Si
j’accrois la force d’un groupe, la force de l’autre décroît, la guerre
s’abrège... Je pars!...»
Il se leva, il se mit à sa toilette. De temps à autre, un élancement
douloureux l’arrêtait, fixait son esprit. Et parfois il devait s’asseoir
pour souffrir plus à son aise. A un moment il se dit que Clotilde, qui
était partie dans la nuit sans dire quand elle reviendrait, pouvait
entrer d’une minute à l’autre. La lutte, alors, prit une forme nouvelle.
Il faisait durer sa toilette, ou la pressait. Comme il allait l’achever,
il eut un remous violent dans les veines. Des bruits de pas, des bruits
de jupes s’arrêtaient devant chez lui. On frappait. Il courut ouvrir,
bouleversé. Ce n’était qu’une lettre.
Il reconnut l’écriture, et son émoi changea d’objet. Élisabeth lui
écrivait. L’enveloppe portait l’adresse même de l’hôtel. Il sut ainsi
qu’elle répondait aux lettres que Clotilde et lui-même lui écrivaient
depuis quinze jours...
«_Mon Pierre, pardonne-moi. C’est toi qui as raison. Je t’adore.
Georges n’a plus de bras. Il n’a plus qu’une jambe. Il est aveugle
pour toujours. Voilà ce que la guerre a fait de ce petit. Il paraît
que la guerre a pour but d’assurer aux enfants une vie heureuse et ce
sont précisément les enfants qu’on livre à la guerre. Explique-moi
cela, mon Pierre, toi qui sais tout._
«_Tu as raison. Je ne sais comment j’ai pu vivre ainsi près d’un an à
la porte de l’abattoir, sans en sentir l’odeur. La machine à tuer
arrive. On lui jette de la chair fraîche. Et c’est nous, les sœurs,
les fiancées, les femmes, les mères même, qui la lui jetons. C’est
ignoble. Je ne veux plus. Comment ai-je pu le vouloir? Il faut donc
que ce soit notre chair à nous, celle qui est plus à nous que la
nôtre, celle du frère, du mari, du fils, pour que nous comprenions?
J’ai compris, tout d’un coup. J’ai compris quand je l’ai vu sans bras,
sans yeux. J’en avais vu mille autres avant. Mais ça n’était pas lui.
Je ne croyais pas que ce qui arrivait aux autres pût lui arriver à
lui. Et ça lui est arrivé!_
«_Il est là, près de moi. Il ne dit rien. Sa tête est renversée en
arrière, comme s’il cherchait le jour. Il faut le lever, il faut le
coucher. Il faut l’habiller. Il faut le faire manger bouchée par
bouchée, et comme il ne voit pas la cuillère, la fourchette, lui dire
d’ouvrir la bouche. Il faut le promener, et comme le moignon de la
cuisse n’est pas encore fermé, qu’il n’a pas de pilon, qu’il ne peut
se servir de béquilles, puisqu’il n’a plus de mains, le pousser dans
une voiture. Il faut le porter aux cabinets, venir l’y reprendre. Je
ne puis te dire, mon Pierre. Lui ne parle presque pas. On ne sait pas
ce qu’il pense au fond. Quelquefois il me demande, ou à maman, de
mettre notre visage sur sa bouche, et il nous embrasse. Quelquefois,
il me dit de me mettre contre lui et il pose sa tête sur mon épaule,
et les moignons de ses bras remuent, comme s’il voulait me serrer.
C’est affreux, c’est affreux, mon Pierre! Et je ne veux pas pleurer,
j’essaie d’être gaie, pour lui. Mais j’ai peur de l’être trop et que
cela l’attriste. Et maman remercie le ciel._
«_Mon Pierre, reste où tu es. J’irais t’y rejoindre, si je n’avais mon
frère, mon enfant infirme, à soigner. Mais un jour, la guerre finie,
nous pourrons tous nous réunir. Reste où tu es. Je ne veux pas qu’on
fasse de toi ce qu’on a fait de lui. Tu as raison. Tu montres plus de
courage en refusant de te laisser tuer ou mutiler pour célébrer le
culte d’une idole qu’en consentant à te battre pour assurer le règne
de ses prêtres. Reste où tu es. Apprends, grandis, améliore-toi par la
lutte intérieure et l’apostolat pour la paix. Je t’adore. J’ai reçu
toutes tes lettres. Si je n’y ai pas encore répondu, accuses-en ma
vanité. Mes yeux ne se sont pas ouverts d’un coup, je t’en ai voulu
d’avoir raison. Pourtant, je souffrais de ne pas répondre. Et
maintenant, je veux t’écrire tous les jours. Je serais la plus
heureuse des femmes qui sont sur la terre--ceci n’est pas difficile,
hélas!--si Georges n’était pas crucifié. Pourtant, j’ai honte de le
dire, je suis moins malheureuse qu’avant, puisque je t’ai reconquis.
Je sais que tu me pardonneras ce que je te dis là. Tu es trop humain
pour ne pas en sentir l’humanité. Je souffre, mais je suis heureuse.
L’amour est le plus fort, vois-tu, et je le savais bien. Même si ce
qui est arrivé n’avait pas changé mes idées, je sentais que nous nous
retrouverions, que je serais ta femme. L’amour est le plus fort. Je
t’aime._»
Pierre jeta un regard sur la ville. Dans les ruines, les jardins, près
des fontaines, là où se promenait dix minutes avant le fantôme de
Clotilde, il vit celui d’Élisabeth. Une joie puissante le rendit soudain
à lui-même. Mais comme il goûtait cette joie et en cherchait la cause,
il sentit tout de suite que cette joie ne vivrait pas s’il revoyait
Clotilde, s’il ne partait à l’instant. Il sentit qu’il ne retrouverait
Élisabeth qu’à condition de lui désobéir, d’aller prendre part à la
guerre. En cultivant son angoisse, il exaspérerait son amour. S’il
restait, au contraire, Élisabeth serait trop calme et Clotilde trop
proche... Pas une minute il ne voulut discuter les idées mêmes de la
lettre. Il ne savait pas au juste si elles étaient encore les siennes,
il réservait cette question. Pour le salut et le bonheur futur de tous,
il fallait qu’il allât se battre. Il partirait donc tout de suite, avant
que Clotilde ne vînt.
Il partit tout de suite. De la gare même, après une lutte courte, mais
très dure, il écrivit à Clotilde un mot:
_Je vais en France, me battre. Élisabeth m’écrit. Elle m’aime. Si je
vis, vous serez ma sœur, Clotilde. Pardonnez-moi. Je vous respecte
infiniment..._
Comme il n’y avait pas de train, il passa la journée dans un café, en
face, jusqu’à l’heure du départ. Le lendemain soir, il arrivait à
Paris...
Il ne reconnut pas la ville. Des trottoirs nus, s’enfonçant dans
l’obscurité. Quelques lueurs clignotantes. Ni passants, ni voitures.
C’était sinistre. On eût dit une cité crispée dans l’horreur de
l’attente des foules qui ne seraient plus. Il erra autour de la gare,
ses valises à la main. Rue de Lyon, il vit un taxi, rangé le long du
trottoir, ses deux lanternes éteintes. Le chauffeur était sur son siège.
--Vous êtes libre, chauffeur?
--Non, je suis marié.
--Vous dites?
--Vous me demandez si je suis libre. Je vous réponds: je suis marié.
Voilà mon alliance.
Et il mit sa voiture en marche, en ricanant. Pierre, furieux, bondit sur
le marchepied de la voiture, ses deux valises et son manteau sous les
deux bras, et s’y tint en équilibre, vaguement accroché d’un doigt à la
portière. L’autre filait à toute allure, faisant de violents zigzags,
rasant les trottoirs, les réverbères, frôlant les quelques voitures qui
venaient en sens inverse, pour tenter de tamponner son voyageur. Pierre
eut peur. Mais une rage violente le crispait. Il injuriait et menaçait
la brute, qui ne disait rien. Elle aussi avait peur, sans doute. Elle ne
savait pas ce qu’allait faire cet homme qui était là, dans l’ombre,
cramponné à ses flancs. La voiture volait, virait aux croisements sans
ralentir, festonnait, passait sur des tas de pavés, sautait en cahotant
dans les trous et les ornières. Pour ne pas rester à sa merci, Pierre se
décida soudain, jeta ses colis au hasard, fit un saut dans la nuit,
roula sur du gravier pointu, resta un moment étourdi, se releva en sang,
les coudes, les mains, les genoux cuisants, pleins de poussière
poisseuse, comme ivre, le cœur bondissant...
Telle fut sa seconde étape dans la voie de la connaissance.