Il parcourut Rome à pied, en tous sens. La ville formidable lui apparut
comme un sépulcre ancien, partout fissuré par la poussée des plantes.
Sous ce couvercle de granit posé sur un désert, la passion, depuis vingt
siècles, avait germé trois fois, brisant les arcs cintrés, les pierres
cimentées, les voûtes, dans un titanique effort. Les aqueducs qui
portaient, à travers la campagne morte, l’eau vivante des sources à la
république de fer, l’œuvre de Michel-Ange après, lui semblèrent les
symboles mêmes de l’esprit toujours victorieux de l’inertie matérielle.
Le combat contre la fatalité et la nature était lisible partout, dans le
geste démesuré des colosses de la Sixtine, la dictature de Moïse, les
arches gigantesques qui enjambaient les champs de cailloux et les
marécages comme les pas irrésistibles de quelque monstre primitif.
Encore la guerre. Pourquoi, ayant à vaincre l’immobilité du monde et de
la loi, l’homme, entre temps, égorgeait-il celui qui marchait près de
lui sur la route, vers le même horizon? Il ne comprenait pas... Mais un
jour qu’il visitait les chambres de Raphaël, il sut pourquoi ce style
social reposant sur tant de cadavres, avait creusé dans l’imagination
des hommes de si profonds sillons, qu’ils lui obéissaient encore, après
deux mille ans. Il vit la fresque d’_Héliodore_, _la Messe de Bolséna_,
l’arabesque qui lie les gestes, entraîne dans sa courbe sinueuse les
bras qui supplient ou menacent, les fronts qui dominent et les visages
prosternés, et fait entrer d’un bloc la grâce et la terreur dans
l’harmonie vivante d’un esprit. L’homme résiste à l’homme sur la route
même qu’ils suivent, parce qu’ils ne vont pas du même pas. L’un fixe la
poussière et l’autre la colline ardue, un autre un astre dans le ciel.
Que de morts! Que de ruines! Des milliers d’assassinés. Rien n’est
intact. Les fresques s’écaillent. Les cirques sont éventrés. L’Italie,
deux fois, trébuche au moment de toucher le faîte. Qu’importe? Rien
n’aboutit, qui vise à arrêter la loi dans la formule pour toujours. Ce
qui est grand, ce n’est pas de fixer la vie, c’est de déployer l’énergie
et l’amour qu’il faut pour l’ordonner une minute. Le style est la seule
conquête, il brode sur le néant. La vie s’étale, envahit, se nourrit de
son propre sang, s’y noie, sans monter ni se définir. Le style l’endigue
et la sculpte, haussant chaque fois son niveau. Hors l’Histoire, hors le
Poème, tout est fumée, ouate et cendre. Quelque nom qu’on donne à Dieu,
fût-ce négation ou doute, il est cruel, s’il est vivant.
Il sortit du palais, poursuivant par les rues et les places le fantôme
de son esprit. Comme il advient toutes les fois qu’un renouvellement
s’effectue dans l’intelligence, sa pensée redevenait obscure. Tout
organisme embryonnaire hésite à s’affirmer. Ce soir de juin, l’ombre
même était étouffante. La lourde poussière de Rome, soulevée par le vent
du sud, tournoyait. Il alla s’asseoir sur la margelle de marbre de la
fontaine de Trèves. Des gamins, pieds nus, y couraient. Quelque
fraîcheur venait de ces eaux abondantes, qui faisaient un tumulte clair.
L’ombre des palais d’alentour, brassée par les masses liquides que
versent sans arrêt les vasques et les conques de bronze, y roulait en
volumes pourpres. Les yeux de Pierre erraient, sans voir. Cependant,
comme ils s’étaient fixés sur une écorce d’orange qui flottait, tantôt
noyée dans les remous, tantôt poussée par un courant et voguant droit
comme une barque, ils la suivirent jusqu’à l’autre bord, en face de lui.
Une ombrelle blanche essayait de l’attirer contre la berge. Il remonta
jusqu’à la main, jusqu’au bras nu. Une femme en toilette claire était
penchée sur l’eau rouge. Sa grande silhouette y dansait. Il eut, il ne
sut pas pourquoi, une étreinte légère au cœur. Il fit le tour de la
fontaine. Près d’elle, toujours penchée, un grand chapeau de feutre
clair lui dissimulant le visage, il se courba en deux sur la margelle,
saisit l’écorce au vol, la lui tendit, pendant qu’elle se dressait en
riant. Clotilde Esperandieu, plus belle qu’il ne l’avait jamais vue,
était devant lui.
Elle ne sembla pas surprise qu’il fût là. Elle lui expliqua qu’elle
était arrivée à Rome depuis quelques jours et qu’elle l’y cherchait un
peu. Elle n’était pas retournée en France avec son père et sa sœur. Elle
avait eu du chagrin de céder à leurs instances, se rendant compte
pourtant que deux femmes suffisaient autour d’un blessé, ayant
d’ailleurs besoin de bouger, de changer, de voir, d’échapper à
elle-même. Elle avait suivi, depuis Lucerne, à peu près le même chemin
que lui. Elle était restée quinze jours à Milan et à Florence. Une
semaine plus tôt, à Assise, elle avait lu le nom de Pierre sur le
registre d’un hôtel. On lui avait appris qu’il était parti pour Rome.
Elle s’attendait à l’y voir.
Georges? Il avait un bras de moins. On essayait de sauver l’autre. Pour
ses yeux, on ne savait pas encore. On avait été obligé de lui couper la
jambe droite, que la gangrène prenait. Sa vie n’était plus en danger.
Mme Chambrun, Élisabeth, étaient encore près de lui. Elles habitaient
chez un paysan, dans le village voisin... Richard? Il était toujours en
mission, ses nouvelles se faisaient plus rares. Quand elle dit son nom,
sa voix s’étrangla, elle eut une contraction des artères, elle pâlit.
Pierre la regardait, tandis qu’elle expliquait ces choses. Le souci,
l’insomnie, l’énervement de l’attente embellissaient encore la
merveilleuse créature. Ses paupières étaient meurtries. Le ton d’or de
la peau devenait plus égal, mat et mâché, comme une pêche mûre. L’œil
gris, sous la pénombre du chapeau, s’allumait de flammes sombres que
voilaient d’ombres transparentes les lueurs des cheveux cuivrés. Une
robe de tussor la sculptait comme une draperie, portant, sur la ceinture
haute, les seins libres de tout corset. L’échancrure du corsage
découvrait leur globe naissant, chaque spasme du cœur en accusait la
courbe, gonflait d’ondes musculaires le cou. Sous la nuque, qu’elle
inclinait, des frisures puissantes se tordaient, emperlées à la base de
gouttelettes de sueur. Pas de gants, pas de bagues. L’alliance seule,
chaude sur la grande main pâle. Les bras lourds étaient nus
jusqu’au-dessus du coude. Une odeur profonde montait d’elle, une odeur
de fruit et de pain.
Ils marchaient côte à côte. La liberté de la rue italienne les mettait
en amitié. Elle attendait visiblement qu’il lui parlât d’Élisabeth. A
deux ou trois reprises, elle avait prononcé son nom, glissant chaque
fois un regard vers le jeune homme qui, chaque fois, avait eu une
contraction de la bouche, un froncement du sourcil. Il vit qu’il pouvait
tout lui dire. Et il se décida, vida son cœur. Elle écoutait avec une
sorte d’ivresse. Une souffrance analogue à la nôtre n’est pas un
soulagement, c’est une volupté pour nous. Tout ce qui met en communion
délivre. Deux êtres se mêlent. L’espérance et la force les soulèvent en
même temps.
--Pierre, il faut vous réconcilier. Il faut qu’Élisabeth soit votre
femme.
--Je le veux, Clotilde. Elle m’aime, et je l’adore.
--Alors?
--J’ai vaincu mon orgueil. Je le lui ai dit à Lucerne. Je le lui ai
écrit depuis cinq ou six fois. Elle ne répond pas. C’est son orgueil
qu’il faut vaincre, et vous m’aiderez.
--Je vous aiderai. Il faut qu’elle soit votre femme. Je ne veux pas
qu’elle reste fille. Et c’est vous qu’elle aime. Elle n’épousera que
vous. Si vous la quittez, elle meurt à la vie. Elle ne sait pas ce
qu’est l’amour. Elle souffre, parce qu’elle vous aime. Mais aimer, ce
n’est pas savoir ce qu’est l’amour. Elle ignore l’amour. Si elle savait
ce qu’est l’amour!» Elle avançait comme un navire, déployant les
épaules, balançant le buste, avec une démarche ondoyante d’une telle
noblesse que Pierre s’effaçait à tout instant pour la laisser passer
devant lui dans la cohue et admirer ses mouvements.
--Pierre, songez à la vie d’une femme qui n’a jamais connu l’amour. La
vie n’a pas d’autre but que l’amour. On vit une seule fois, une seule!
Et il y a des êtres qui traversent cette unique aventure sans pénétrer
son unique mystère! C’est horrible. Avez-vous jamais songé à quel point
c’est horrible? Une plante sur un caillou, quand autour c’est l’eau,
c’est la terre! Une cloche de verre au-dessus, quand au delà c’est la
lumière et l’air! Se dessécher, brûler ses cendres même... Et on a
divinisé la vierge!...» On eût dit une déesse irritée. Elle marchait à
grands pas. Sa face s’empourprait de sang, elle secouait ses épaules, sa
poitrine dure tremblait.
Pierre n’avait jamais vu si loin. Il n’avait jamais essayé de voir si
loin. Il trouvait que la femme vierge représentait une valeur sociale
médiocre, et peut-être là seulement se trompait-il. Le charme des
vieilles légendes et l’égoïsme masculin lui avaient toujours masqué la
monstruosité du phénomène. Il vit passer dans sa mémoire des êtres
racornis, d’aigres silhouettes, entendit des propos de vinaigre et de
fiel. Ce seul corps étranger dans l’universel échange! Cette aride
solitude au centre du monde vivant! Il gémit. Élisabeth lui était
apparue, à Lucerne, déjà flétrie, faute de l’espoir confus de subir son
embrassement. L’attente de l’amour suffisait à charger les femmes de
lumière, à les emplir de sucs et de chaleur. Il vit cette descente
épouvantable dans la nuit, d’un être sorti de la nuit et traversant le
jour unique, aveugle de tous ses sens. Il se sentit prêt aux plus
pénibles sacrifices, même celui de ses idées, pour tenter d’empêcher
cela. Et comme il aimait, ce lui fut très facile. Un attendrissement
puissant lui fit saisir la belle main qui, près de lui, avec des gestes
admirables, objurguait, maudissait, caressait l’espace. Il la baisa
longuement, dans la rue, devant les passants jaloux et charmés. Clotilde
lui sourit, les lèvres encore tremblantes. Le pacte était conclu.
Ils se virent tous les jours. A chaque fois, ils s’attendaient avec une
fièvre croissante. Ils étaient atteints tous deux du vertige des
confidences qui jette au-devant l’un de l’autre l’homme et la femme
inassouvis. Chacun d’eux recherchait la volupté poignante de découvrir
dans l’autre le drame et les circonstances du drame qui étaient en lui.
Ils se faisaient de ces aveux qu’on ose à peine dans l’alcôve. Leurs
deux ardeurs, depuis tant de mois refoulées, jaillissaient d’eux comme
des flammes, qui léchaient l’autre et le laissaient haletant. Une tierce
présence, quelle qu’elle fût, les gênait. Dans un lieu public, ils se
parlaient à voix basse, sans cesser de se regarder. Ils promenaient leur
innocence dans les ruines, dans les musées, dans les églises, dans les
sombres jardins de lauriers et de buis qui ceignent la ville funèbre
d’une couronne de deuil. Des cygnes blancs y glissent sur l’eau morte à
l’ombre des pins parasols. Des cyprès s’élancent, noirs et purs. Il y a
des bancs de marbre blond sous l’ombre des roses, dont l’odeur est
mortelle, les jours d’été.
Un jour--ils s’étaient rencontrés deux semaines auparavant--ils allèrent
voir Michel-Ange. Clotilde ne le connaissait pas. Pierre n’avait pas mis
les pieds à la Sixtine depuis l’heure même qui suivit son arrivée dans
la ville. La formidable symphonie les transporta. Deux heures durant,
ils circulèrent sous la foudre. Ils étaient presque seuls, seuls à
certains moments. Il lui prenait la main, le bras, il la saisissait aux
épaules pour l’entraîner dans son admiration. Le tonnerre roulait sans
cesse. Le drame de la création ouvrait, fermait, obscurcissait,
illuminait les cieux. La couleur unanime, rousse et argentée de la
composition géante, faisait ruisseler sur la voûte comme une poussière
d’étoiles. Ils assistaient aux premiers jours. Dieu volait au milieu des
astres. La voix des prophètes tonnait. Toute nue, l’humanité désespérée
avait beau travailler le sol, tendre aux petits ses mamelles gonflées,
le déluge déferlait sur elle. La rame de Caron frappait, Abraham levait
le couteau sur son fils, et les femmes sciaient la tête des héros.
«Voyez, Clotilde! Dieu rôde dans la création, cherchant un mauvais coup
à faire.» Ils s’étaient arrêtés au-dessous du drame central, quand le
talon de Dieu broie l’innocence de l’homme. «Voyez, voyez, Clotilde!
Voyez l’ange, celui qui chasse Adam et Ève du jardin. Michel-Ange a
refait la Genèse. L’ange sort de l’arbre même, il est l’une des têtes du
serpent. La tragédie est dans l’innocence elle-même, la connaissance
peut refaire l’ingénuité. L’homme ne sortira pas de ce cercle. Il est
fermé comme l’orbite des planètes. L’homme souffre dès qu’il apprend,
dès qu’il apprend il crée, dès qu’il crée il jette dans le monde un mode
nouveau de sentir, un mode nouveau de souffrir, un mode nouveau de
créer. Il saigne, et le germe futur naît dans la blessure même. L’homme
est un monstre sublime qui marche, son sang aux genoux, vers une
destinée qu’il ignore, et qui fuit toujours...»
Clotilde était pâle. Elle serrait avec violence la main qui serrait sa
main.
--Toujours, toujours l’amour, dit-elle. Pourquoi est-il la tragédie
centrale, pourquoi la Bible et Michel-Ange l’ont-ils choisi pour
incarner le symbole de la vie même? Tout tourne autour de lui dans cette
voûte. Il est partout.
--Lui et la guerre. Voyez, de la Création au Jugement, le carnage règne!
Le Christianisme, lancé contre l’amour et la violence, a redoublé la
violence et l’amour. L’amour, la guerre. Supprimez l’un. L’autre
s’éteint. Et la mort règne. Clotilde, dites-moi pourquoi la guerre étant
la fille de l’amour, c’est-à-dire de la femme, la femme est presque
toujours, dans le monde, la plus acharnée contre la guerre. Tout n’est
que contradiction.
Ils se turent. Ils se tenaient toujours la main, allant de long en large
et levant parfois la tête en silence vers le plus haut poème humain...
Pierre, le premier, s’arrêta. Et il parla à voix presque basse, avec
l’innocence terrible de l’homme revenu aux portes de l’Éden:
--Clotilde, il n’y a que l’amour. Le drame guerrier n’est rien à côté du
drame de l’amour. L’action, la pensée, la guerre elle-même, tout n’est
que procédé imaginé par l’homme errant dans sa propre solitude pour
donner le change à l’amour. L’amour, c’est l’art. L’art complet. Il est
musique, par la voix, par les inflexions et les timbres de la voix, par
les murmures, les cris, les chants, par les sanglots, par les pas qui
approchent, par les gémissements et les rires de la possession. Il est
poésie par le souvenir et l’attente, et l’enthousiasme et la fièvre, et
la souffrance, les regards intérieurs qu’il ouvre, les paysages qu’il
évoque, les paysages profonds du monde imaginaire et la germination des
fleurs et des ronces dès qu’il apparaît. Il est architecture par la
majesté et la logique de sa taille et de sa structure, le monument dont
il emplit un horizon qui s’absorbe en lui tout entier, accourt de toutes
parts pour définir ses relations avec les maisons, les routes, les
arbres, la mer, le ciel. Il est sculpture par les profils essentiels
qu’il dessine dans l’espace, le torse, le cou, les bras, les jambes, le
crâne, les plans qui arrêtent, modèlent, modulent, subtilisent le désir.
Il est peinture par la lumière qui l’épouse, les passages secrets qui la
distribuent et la nuancent, les reflets et les ombres que le jour et le
soir combinent avec les forces intérieures et les mouvements, le sang
qui flue ou se retire, le mystère, dans la pénombre, d’un œil qui luit,
des cheveux qui tordent leurs lueurs où saigne une fleur écarlate, les
tons fauves ou pâles de la chair dont la demi-clarté ondule, les ombres
chaudes qui s’amassent aux centres de la volupté. Il est danse. Il
n’avance jamais qu’en secouant dans ses deux poings des myrtes
ensanglantés. Il est danse. Voyez sa démarche, voyez la poitrine
dressée, le balancement des reins, l’émoi, l’orgueil, l’enivrement du
geste, la gorge qui se gonfle, la chevelure secouée, la bouche
tremblante, la lente ondulation du ventre aux moments les plus sacrés...
Pardon, je bafouille... Tout cela ne s’exprime pas. Cela se vit. Rien de
cela n’est séparé. Danse, architecture, peinture, poésie, sculpture,
musique se pénètrent dans l’amour même par des lignes, des passages, des
mouvements qu’on ne voit pas. L’amour est tout cela ensemble chaque fois
que nous le rencontrons. Le son de la voix et du pas dansent, même quand
on n’entend ni la voix, ni le pas. L’amour danse, même immobile. Il
chante et pleure, même muet. Même dans la nuit absolue, il se colore et
se construit. Il élève le plus vulgaire aux plus grandes hauteurs
lyriques... Il est l’art lui-même, vous dis-je. L’artiste, c’est celui à
qui l’amour manque ou plutôt l’image inouïe qu’il s’est faite de l’amour
et qu’il poursuit ou complète avec l’arme qu’il trouve en lui, la forme,
la couleur, le son, le volume, le mouvement... Si Michel-Ange avait
rencontré sur sa route une femme capable de réaliser la sculpture,
l’architecture, la peinture, la poésie, la musique et la danse en des
images fuyantes et sans cesse renouvelées qu’il eût saisies chaque jour
imparfaitement en elle, sa solitude eût été si peuplée qu’il n’aurait
pas créé. Il n’en aurait pas eu besoin... Mais peut-être n’y a-t-il pas
de femme aussi puissante que cela? Peut-être y a-t-il des artistes assez
puissants pour vaincre même une femme aussi puissante que cela?
Pendant qu’il disait ces choses, ils étaient sortis du palais. Ils se
trouvaient de nouveau dans la rue, la rue ardente d’Italie, silencieuse
presque, où il n’y a pas de trottoirs, où le flot roule sur les dalles,
et là ils se sentaient tout à fait seuls. Ils se tenaient encore par la
main. Plus tard, ils se souvinrent qu’ils avaient croisé un régiment--la
guerre venait d’éclater entre l’Italie et l’Autriche--, que la foule
jetait des fleurs, qu’il y avait des fleurs et des feuilles dans le
canon des fusils. Pierre avait parlé, à voix haute, comme à lui-même:
--Ce peuple est passion, tout entier. Il définit la vie même. Sans lui,
on ne comprendrait rien. On le dit peu militaire. C’est possible.
Pourtant il se bat. C’est qu’il est passion. C’est qu’il porte en lui la
guerre, même quand il ne l’aime pas, même quand il ne la veut pas, même
quand il ne la fait pas.
Ils avaient suivi les rives du Tibre, traversé le Monte-Citorio, gagné
la place Colonna. Devant la colonne Trajane que dorait la lumière
déclinante, une jeune femme chantait. Ils s’arrêtèrent, toujours se
tenant par la main. Elle chantait une chanson d’amour, banale
probablement, mais ils ne le surent pas. Elle était presque immobile,
les bras pendants. Son visage, osseux, accentué, était levé, le menton
en avant, pour que la voix sortît plus forte. Elle était profonde, cette
voix, très pure, avec des accents dramatiques, des déchirements rauques,
de larges ondes frémissantes qui semblaient une eau souterraine
émergeant d’une terre en feu. La lumière du soir sculptait d’ombres et
de lueurs le masque tragique. La bouche s’ouvrait toute noire, les
joues, le front luisaient comme un marbre caressé de flamme, les yeux
sombres brûlaient au fond des orbites immenses dont les ténèbres
noyaient les bords.
--Voyez, Clotilde! Tout le malheur, toute la grandeur de l’homme
éclatent dans ces traits. L’âme qui est au-dedans épouse la lumière au
niveau des plans solides et des creux où l’obscurité s’accumule. Que de
meurtres, que d’amours, que de sacrifices, que d’énergies
intransigeantes, que d’orgueil, que d’épouvantes maternelles les hommes
n’ont-ils pas entassés depuis cent mille ans pour que deux promeneurs
puissent saisir, sur les traits d’une chanteuse, l’union indissoluble de
la tragédie et de l’art... Nous sommes d’accord avec elle. Nous sommes
faits des mêmes drames qu’elle. Elle et nous justifions la guerre. Les
clartés et les ombres de son visage sont dans nos cœurs et le sien...
Ils l’écoutèrent jusqu’au bout, serrés l’un contre l’autre. La foule
gardait le silence. La voix ardente, venue des profondeurs les plus
lointaines de l’humanité disparue, précipitait l’humanité présente dans
l’aventure impérissable. Elle vivait passionnément l’immortalité
fraternelle de la souffrance et de l’espoir.
Sans le savoir, sans mot dire, ils montèrent jusque chez Pierre, qui
habitait près de là. Clotilde se laissa tomber sur un fauteuil. Pierre
était debout devant elle. Elle haletait. Il voyait battre sa poitrine.
Son buste était renversé, sa tête s’appuyait sur le dossier du fauteuil.
Elle avait jeté son chapeau. Ses cheveux entouraient sa tête d’obscures
lueurs enlacées. Ses paupières étaient closes. Sa bouche, où le bord des
dents luisait, était entr’ouverte et tremblait un peu. Ses deux bras nus
s’abandonnaient, les mains ouvertes, la paume en l’air, reposant sur les
genoux. Il ne sut pas qu’il s’agenouillait devant elle, posait sa bouche
sur ses mains. Elle ne sut pas que ses mains l’attiraient vers sa bouche
à elle, qui restait entr’ouverte. Elle ne releva pas ses paupières et sa
tête ne bougea pas. Ils étaient innocents. Il la prit dans ses bras. Il
l’emporta avec une force héroïque. Il ouvrit les yeux pour la voir. La
bouche était toujours béante, mais crispée, les narines dilatées, les
paupières bleues, les muscles fiers du cou tendus. Elle gémissait
faiblement. Des larmes coulaient sur le visage auguste, et la houle des
pleurs et la houle du plaisir roulaient ensemble dans le torse qui
ondulait comme la mer.