Mais pour ce qui est de la troisième étape, voici...
Un mur de feu, à cinq cents mètres. Un mur, surmonté et crevé de grands
panaches noirs ou sulfureux qui tourbillonnent. Des bruits géants, comme
si des millions de planches, en tas, et de très haut, étaient jetées sur
un brasier. Derrière ce mur, rien n’apparaît. Au-devant, une ligne
rousse, d’où la flamme et la fumée montent, faisant un autre mur, ou
plutôt comme une vague près du sol, poussée par le vent vers le sud. Le
ciel est pâle, un peu verdâtre, avec quelques bandes étroites de nuages
argentés que le soleil, encore sous l’horizon, frange de rose vif. De
nombreux aéroplanes, dont les parties de métal brillent, tournent très
haut. Au-dessus des hommes tapis dans la tranchée de départ, un orage de
piaulements, de sifflements, de râles, de souffles circule, qu’un fracas
métallique immense, ponctué de déchirements et d’éclats accompagne...
C’est comme une usine monstrueuse, invisible, l’espace de Dieu conquis
par l’homme pour y lancer sa foudre à lui. Pas un vivant n’apparaît.
Pierre est très calme. A peine une oppression légère. C’est la première
fois qu’il va sortir. Tous, autour de lui, sont muets. Un homme, appuyé
du dos au talus, son fusil debout contre lui, relit de vieilles lettres.
Un autre regarde une photographie d’enfant. Un autre a le front dans ses
mains, on ne voit pas son visage. La plupart sont sans expression, comme
indifférents. Quelques-uns sont très pâles. Il y en a un qui boit
longuement, le goulot du bidon aux lèvres. Il y en a un qui pleure sans
faire de bruit... Pierre regarde un officier qui tient sa montre et
vient de dire à voix haute, avec un coup d’œil circulaire, qu’on n’a
plus qu’une minute à rester là.
Il le regarde. Mais il songe à autre chose. Il sait qu’il va sortir de
terre, que, dans soixante et une secondes, il sera peut-être mort. Mais
il ignore s’il le croit. Il sait que c’est possible, et voilà tout. Il
se demande à quoi il pourrait bien penser pendant ce moment qui passe
avec beaucoup plus de lenteur qu’il ne l’aurait supposé. Comme il ne
trouve pas, il se décide à revoir toute sa vie, qui défile dans sa
mémoire avec une allure uniforme, paisible lui semble-t-il, très
précise, remplie d’anecdotes et de détails. Elle s’est déroulée entière,
il a revu Élisabeth et Clotilde. Il en a souffert trois secondes, le
temps qu’elles occupent dans sa vie d’une minute. Il en est à son
arrivée au milieu de cette nuit même, dans la tranchée où il se trouve,
quand l’officier lève la main. Il achève vite la nuit pour attraper cet
instant.
La main, suspendue en l’air oscille, puis, d’un geste net, coupe
l’espace en avant. Tous sont dehors. Pierre a déjà fait quelques pas. Il
voit devant lui la ligne rousse, sous un autre aspect, moins surélevée,
et d’où ne sort plus qu’un peu de fumée traînante, qu’effiloche un vent
léger. Le mur de feu, derrière, a reculé de cinq cents mètres, d’un
bond. Tous marchent au pas, sans un mot, les yeux sur la ligne qui
vient. Pierre est _plein de vide_. Un vide environné, à toutes les
surfaces de son être, d’une exaltation nerveuse inouïe. Il perçoit
toutes choses à portée de ses sens avec une acuité impitoyable, mais
elles restent sans relation avec l’esprit, isolées les unes des autres.
Il évite les fondrières et les trous avec une sûreté telle qu’il la
remarque, et en fait une espèce de jeu. Sur sa gauche, à vingt mètres,
un volcan noir jaillit de terre. Il se dit que c’est un obus. Mais il
n’a pas l’habituel geste qui fait mesurer le sol. Dans la fumée, la
terre qui retombe, il devine quelques silhouettes, qui semblent danser.
Quand il peut voir, trois sont à terre. L’un de ces hommes crie, on le
voit à sa bouche ouverte, d’où aucun son ne paraît sortir. Plus en
arrière, un autre semble chercher quelque chose à terre. Un autre rampe
sur les coudes. Trois, dont l’un boîte, s’en vont, il semble, sans se
presser. Pierre les compte. Ils sont huit en tout. Plus près de lui, un
peu en avant, quelqu’un hurle. C’est l’officier. Pierre n’entend pas ce
qu’il dit. Rien, peut-être. Il hurle, en le regardant. Il a un trou
béant, à la place de l’épaule, la droite, et plus de bras. Un jet de
sang jaillit, par saccades. Pierre avance. Il entend derrière lui le
hurlement qui continue, puis cesse brusquement, comme tranché...
La ligne approche. Il en est à soixante mètres. Il voit les
effondrements qui la coupent, les exhaussements, les éboulis, un tronc
décapité juste en face, qu’un fouillis de fils de fer soutient droit, un
quart de métal qui luit au sommet d’un monticule, puis, tout d’un coup,
à sa droite et à sa gauche, deux petits flocons de fumée claire. Des
bourdonnements durs l’entourent, un brusque essaim. Un bruit déchire le
tumulte, un bruit rythmique et violent. Çà et là, dix, douze hommes
tournoient, tombent, s’arrêtent. Il les voit très nettement. Ils se
démantibulent. Ils sont comme des chiffons mous. Pas un cri, dans le
grand tumulte. Des gestes bizarres, presque risibles. A trente pas, sur
sa gauche, il y en a un qui danse sur un pied. Pierre ne pense à rien,
qu’à regarder la ligne rousse. Deux, trois volcans sortent de terre,
mais derrière lui. Maintenant il court pour arriver plus vite. Voici des
broussailles de fer, qui flottent sur des cratères. Une tête, face au
ciel, le regarde, du fond de l’un. Il saute, se glisse, descend, monte,
pose le pied aux bons endroits. Il est au bord du talus roux, saupoudré
de craie blanchâtre. Il bondit, à pieds joints, dans de la fumée, court
au fond d’une ornière informe, franchit des corps gisants à moitié
ensevelis, évite une main qui sort de terre, entend derrière des gens
qui jurent, des sauts, des piétinements. A six pas, une mitrailleuse
crépite, qu’il ne voit pas. De la fumée, où bougent des fantômes vagues.
Il voit le dos d’un homme assis, il le saisit aux épaules, il l’arrache
à son engin. Derrière, un flot arrive, l’homme est submergé. On n’entend
plus les mitrailleuses, mais un roulement de pas mous, des cris sourds,
un bruit souterrain. Pierre est près d’un abri dont les marches
s’enfoncent. De brusques fumées rousses en giclent, avec un craquement
dur.
Son exaltation croît. Il ne sait pas ce qu’il pense, mais il sait très
bien ce qu’il fait. Un soir de fête, il a été près de l’ivresse, et
c’était ainsi. Il se sentait une lucidité légère, une sorte de joie
nerveuse à saisir au vol ses gestes pour admirer leur précision. Il ne
sait pas comment cinq ou six hommes sont autour de lui, qui lui passent
des grenades, ni pourquoi l’un d’eux tombe, se tenant le ventre à deux
mains. Lui est étendu sur le côté, au fond du boyau, contre le talus,
lançant des engins dans le trou. Il en sort des bruits indistincts, de
la fumée, de sourds éclats, des jets de flamme. Pierre tend la main en
arrière, la ramène, jette la bombe avec une allégresse presque gaie. Il
a envie de scander ses mouvements en déclamant des vers. Il répète vingt
fois le même, en faisant bondir les mots: «L’œil était dans la tombe et
regardait Caïn...» Pourquoi celui-ci? Il se le demande, ne trouve pas,
continue de déclamer. D’en bas, des voix étouffées montent, «Kamerad,
kamerad», au milieu des explosions et des roulements souterrains. Trois
hommes sanglants sortent, livides, avec des yeux clignotants. Pierre, en
trois bonds, descend les marches. Dans les ténèbres absolues, qu’une
âcre odeur remplit, où il suffoque, il ne voit qu’une face rousse,
barbouillée de sang, que sa lampe électrique éclaire. «Kamerad,
kamerad!...» Derrière lui, le carré de jour se voile, des pieds roulent
dans l’escalier. Pierre trébuche. Il y a des choses molles, il sent ses
souliers clapoter. Il promène sa lampe. Des corps en tas, du sang, un
homme agrippé des deux poings sur un cadavre en boule, le visage tendu
vers lui, les yeux blancs, un trou sombre à la place du menton et de la
bouche, d’où sort un râle rauque, gargouillant, inarticulé... «J’ai tué,
j’ai tué», dit Pierre. L’ivresse persiste. «J’ai tué...» Rien ne bouge
en lui. «J’ai versé le sang humain.» Rien. «Je suis enfoncé dans la
mort, j’ai de la mort jusqu’aux genoux... La mort... J’ai tué... Je suis
enfoncé dans la mort.»
Rien ne bouge en lui. Ses fibres sentimentales dorment, au fond d’un
vide infini. Par contre, la lucidité de ses sens se répand en nappes
éclatantes dans tous les coins de son intelligence jusque-là suspendue
par le combat. Une exaltation spirituelle surnaturelle et pourtant
paisible, le berce éperdument sur le vertige des idées. Il lui semble
qu’il a des ailes, et cependant, comme il braque sa lampe vers le sol,
il voit ses souliers teints de sang. «Le poète est celui qui a fixé la
mort. Il y en a plus qu’on ne le croit, en France, Villon, Pascal,
Baudelaire, Delacroix. Ils étaient comme moi jusqu’au ventre dans la
mort. Derrière tous les visages de la vie, l’enfance, l’action,
l’esprit, la puissance, l’amour, ils ont vu celui de la mort.» Il se dit
des vers de Villon, désespérés d’être si tendres, des vers de Baudelaire
d’où suaient le pus et le sang. Quelques phrases de Pascal, flamme
enfermée dans un sépulcre. Il vit passer devant ses yeux les harmonies
funèbres du peintre du carnage et de la sombre volupté. «J’ai tué...
j’ai tué pourtant... Saurions-nous que nous mourrons, si nous ne
faisions mourir? Et si nous ne savions pas que nous mourrons,
vivrions-nous?»
Ils étaient maintenant dehors, à la lumière. Le boyau était plein de
soldats. On portait des pelles, des pics. On remuait de la terre. Le feu
s’éloignait. Une seconde vague avait roulé sur eux, dépassé la tranchée
conquise. Des souffles ronflaient, quelques éclats volaient en
bourdonnant, des fumées traînaient sur la droite. Mais le feu
s’éloignait. Une brusque gaieté convulsait les vivants. Un petit,
gouaillant et crânant, parlait des «copains d’en face» avec une
sympathie volubile et bourrait de tapes amicales les côtes de quelques
prisonniers boueux qu’on rassemblait hâtivement. Un commandant serrait
la main de Pierre, lui parlait de sa conduite, lui donnait, pour finir,
une corvée à diriger. Le voilà déblayant un fossé à demi comble, faisant
jeter la terre du côté de l’ennemi. L’ivresse nerveuse tombant, une
lassitude subite, infinie, l’obligeait à s’asseoir. «Ai-je vraiment
tué?» Il ne souffrait pas de se dire qu’il avait vraiment tué. Sa
lassitude était physique, un ressort qui se détend...
... Le soir, quand une troupe vint relever sa compagnie presque
détruite, ils refirent, en sens inverse, la route du matin. Les troncs
d’arbres déchiquetés, où ne restait pas une feuille, paraissaient rougis
au feu. Le champ des entonnoirs s’étendait pourpre, sans un fragment de
sol vivant, comme si le noyau volcanique du sol avait été mis à nu. Sur
la gauche, on voyait jaillir d’une ombre commençante, la longue flamme
des canons. Des brancardiers portaient une informe bouillie dans une
toile de tente au bord de qui, pendu par une lanière de peau, un pied,
dans un soulier intact, se balançait à la cadence de leurs pas. Pierre
savait maintenant que des hommes étaient morts à cause de lui, mais il
était bien sûr de n’avoir pas tué. Toute son exaltation était tombée,
mais il n’avait aucun remords. Il lui semblait qu’une force inconnue
avait traversé son être pour se répandre dans ses gestes, laissant sa
conscience intacte, et en dehors. L’abattement subit du matin faisait
place à une sorte de paix animale qu’un repas englouti en quelques
minutes et une heure de sommeil dans la boue tassaient. Il était
maintenant frappé par la grandeur terrible du spectacle, cette planète
dépouillée, ces éclairs dans la nuit tombante, ces brusques météores
rouges qui craquaient en heurtant le sol, ces canons qui hurlaient au
loin, la force de l’homme seule vivante sur l’univers assassiné. Au
cantonnement de la veille, qui maintenant était plus loin des lignes des
deux ou trois mille mètres conquis, il but du vin, il mangea, il dormit
dans une cave, sur un lit de paille pourrie, et ne s’éveilla qu’au grand
jour.
Il était bien. Il y avait un puits dans la cour ruinée, encombrée de
tuiles et de poutres des bâtiments effondrés. Il se mit nu, il s’arrosa
d’eau froide. Le ciel d’automne était ouaté d’or roux. Les dernières
chaleurs de l’année tiédissaient peu à peu la matinée fraîche. Le canon
roulait. Quelques fusants éclataient haut, vers les lisières du village.
Il songea aux événements de la veille comme à des choses qu’il aurait
vues en spectateur. «J’ai tué.» Était-ce bien sûr? Ce mot tombait en lui
comme une pierre sur une pierre, il en percevait seulement la sonorité,
sans aucune meurtrissure. Il tenta de s’en vouloir. Il se dit même: «je
m’en veux», mais en songeant à autre chose. L’espace frais, les ruines
roses, l’intéressaient. Il sortit sur la route, où des convois
militaires s’embourbaient entre les entonnoirs. Des chevaux morts
gisaient dans le sang et les tripes. Sur sa droite, à cent mètres, de
l’autre côté du chemin, des hommes étaient assemblés autour d’un travail
inconnu. Il aperçut un champ ruiné de pierres et de briques, un mur bas
partout éventré, des objets de fer tordus, un Christ tout blanc qui
n’avait plus de jambes et restait cloué d’une main. Le cimetière? Il
approcha. Une odeur fade flottait. Il vit. Deux ou trois cents morts
étaient là, rangés sur le dos, côte à côte, le visage vers le ciel. Ils
étaient là, dans un ordre parfait. On en faisait l’inventaire. Pourquoi
étaient-ils là? Pourquoi étaient-ils morts? Pour quelle raison
étaient-ils morts? L’avaient-ils connue, seulement, la raison pour
laquelle ils pouvaient mourir? La connaissait-il lui-même? Des oiseaux
chantaient. Les vivants, la pipe aux dents, faisaient en paix leur
besogne. Ils étaient là. Ils avaient l’air de mannequins empaquetés, de
sinistres choses grotesques, avec leurs mains raidies et leur visage
blanc. Un bras coupé était le long du premier de cette rangée, comme un
objet. Hier matin, tous étaient vivants, tous étaient des hommes. Et on
leur avait dit: «Marchez au-devant de ce fer qu’on lance pour vous
tuer.» Et ils avaient marché contre ce fer. Et la seule chose qui
justifiât leur naissance, le miracle de vivre, avait cessé tout à coup,
parce qu’ils avaient marché quand on le leur avait dit. Voici. Hier ils
vivaient, et aujourd’hui ils étaient morts. L’horreur physique du
cadavre faisait entrer en Pierre, brutalement, l’horreur morale de ce
que les hommes faisaient. La mort des autres est plus horrible que la
nôtre, parce que nous la voyons...
Il ne se repentit pas d’avoir tué, bien qu’il se dît sans cesse: «J’ai
tué.» Il était obligé de s’avouer enfin à lui-même qu’il ne se rendait
aucun compte d’avoir tué. Seulement, il souffrit, _pour eux_, que
ceux-là qui ne souffraient plus, fussent morts. _Pour eux_, qui étaient
morts. Ils étaient dans la nuit totale. Leur conscience n’existait plus.
Et la sienne, à l’autre extrémité de l’axe, avait la puissance
incroyable de sentir, de jouir, de souffrir, de raisonner et de vouloir.
Ils étaient bien portants et jeunes la veille. Et des vieillards et des
malades vivaient. Leurs enfants étaient là. Et leur chair s’effondrait
dans la pourriture. Et il y avait sur la même terre, éclairées par le
même soleil, des chairs qui rassemblaient en elles toute la lumière de
Dieu, toutes ses eaux, toutes ses plantes, et les odeurs de sa
fécondité. Il ferma les yeux. Le corps de Clotilde surgit. Une douleur
horrible le poignit, comme toutes les fois qu’il songeait à Clotilde et
qu’il n’avait pas sous la main une lettre d’Élisabeth. Et cette fois, il
souffrit davantage, parce que tous ces cadavres étaient là. Pourquoi cet
épouvantable contraste? Clotilde, ceux ou celui qui l’auraient
absorberaient en eux le monde, et le sauraient. Le monde absorberait ces
charognes, sans le savoir. Il rouvrit les yeux, regarda les corps
pitoyables. Il tenta de haïr Clotilde. Il ne put pas, ne l’aimant pas
d’amour. Et puis il s’en voulut. Il était trop intelligent pour haïr une
fleur parce qu’elle était une fleur et qu’il y avait autour de ses
racines de l’ordure. Égalité... fraternité... La loi n’était donc rien?
Ces misérables étaient morts. D’autres aimeraient Clotilde. L’effroyable
fatalité pèserait donc toujours sur l’homme et le hasard exigerait que
celui-ci fût Dieu et celui-là une nourriture de Dieu?
Il s’enfuit. Il évita, en traversant la route, une grosse marmite qui
l’obligea à un plat-ventre brusque, songea avec terreur pour la première
fois, pendant qu’il fuyait en courant la zone malsaine, qu’une autre,
dans une seconde, pourrait le priver pour toujours d’être ce qu’il
voulait être, d’aimer qui il voulait aimer. Il se réfugia dans la cave
qu’il partageait avec quelques autres, alluma un bout de bougie, le fixa
sur une poutre dans la cire, tâta sa poche, en sortit une lettre reçue
deux jours auparavant. Après trois mois, Élisabeth exhalait encore sa
colère. Elle évoquait, pour la dixième fois, l’arrivée à Paris de Pierre
qu’elle croyait à l’abri, puis son premier mouvement d’ivresse, puis
l’affreuse anxiété pendant le conseil de guerre, l’élan de joie après
l’acquittement, la chute nouvelle dans l’angoisse lors de l’envoi
presque immédiat dans les chasseurs...
«_Je t’aime, je t’aime. Et c’est au moment même où je t’ai reconquis
sur moi qu’on t’envoie au massacre! Je ne veux pas qu’on te tue, je ne
veux pas. Écoute. Je ferai tout. Je te cacherai... Je te trouverai un
moyen de gagner la Suisse, l’Espagne. Oh! dis oui! Je veux être
heureuse. Je veux que tu sois heureux. Je me moque de la patrie. Je me
moque de l’humanité, et de tout et de tout, sauf de toi et de moi..._»
La lettre lui fit oublier le spectacle de tout à l’heure. Il songea aux
combats anciens entre eux deux et contre lui-même. Il s’avoua que sa
conscience était plus paisible qu’alors. «Je risque la mort, soit. Mais
je souffre moins qu’en Italie, ou en Suisse. Est-ce parce que j’ai
retrouvé Élisabeth? Non. Avec Clotilde, le drame est rentré dans mes
sens. Mais cela, c’est indépendant de la guerre. Je serais à leur côté
que le drame serait pire. Oui, ma chair souffre. Mais pas ma conscience.
Je comprends, j’accepte de la vie bien des choses que je voulais en
retrancher. J’ai tué pourtant. J’ai tué. Ai-je tué? Et mon orgueil!
Hier, je le mettais à refuser de tuer, de me laisser tuer pour des
choses auxquelles je ne crois plus. Aujourd’hui, je n’y crois pas
davantage. Peut-être moins. Pourtant, j’ai tué pour ces choses, j’ai
risqué d’être tué. Et mon orgueil est plus tranquille. C’est idiot. Je
suis fier d’avoir été brave, et je ne savais pas ce que je faisais. J’ai
été brave. On me l’a dit. J’ai sauté le premier dans la tranchée boche.
Oh! ce mot, voilà que je le dis aussi! La communion dans le meurtre
est-elle donc plus humaine que la solitude dans la justice? Je suis
moins seul. Je souffre moins. Et d’ailleurs, en me révoltant, étais-je
juste? Ne suis-je pas plus juste en acceptant ma part? Ma part de vie?
Ma part de risques? J’ai vaincu la conscience. J’ai vaincu la peur. Hier
j’étais inconscient. N’est-ce pas vaincre la mort? Que penser? Je ne
sais plus... La conscience, la mort? Des mots. Je puis donc risquer la
mort pour porter un bout de ruban à gauche de la poitrine? Moi!»
Il s’était couché sur sa paille. Près de lui, la plupart dormaient. Un
seul nettoyait son fusil, sans mot dire. Un autre inventoriait le
contenu de sa musette, et rangeait sur une caisse défoncée une croûte de
pain, quelques bouts de ficelle, deux enveloppes froissées, un dé à
coudre, un morceau de crayon épointé, un paquet de tabac vide.
Quelques-uns parlaient de leur misère, montraient le poing à
l’invisible, appelaient la révolution. Pierre, qui venait de se trouver
si pauvre, se sentit pour eux plein de tendresse et de dédain. Toujours
le mythe! Il avait cru qu’on se délivrait des idoles, maintenant il en
doutait. Quand l’idole est en poussière, nous ramassons cette poussière
pour modeler avec ivresse l’autre idole qui naît de nous. La forme
future de Dieu n’est jamais ce que nous pensons. Chacun de nous
travaille son morceau d’airain pour que la statue soit à sa taille, lui
parle sa langue à lui, le protège contre tous les périls de vivre, lui
donne son pain quotidien. Dressée, elle est énorme, nul ne la voit
d’ensemble, elle est froide, insensible, inféconde et ne parle pas...
Nous la lions d’un câble, nous tirons, et elle nous tombe dessus.
X
Ils étaient dans une salle d’hôpital, où quatre ou cinq officiers
blessés lisaient, calés sur leur couchette, des magazines et des romans.
Richard Esperandieu, la jambe gauche dans un plâtre, souriait à Pierre,
qui venait d’entrer. Il l’avait toujours regardé comme un personnage un
peu trop compliqué pour lui, mais sympathique. Il avait appris avec
plaisir son retour en France et ses exploits. Pierre était devant lui,
dans sa tenue déjà austère de sous-lieutenant de chasseurs. Il avait
bien pâli devant la main tendue où ses doigts tremblaient encore. Mais
l’étreinte était forte et le regard peu scrutateur. Pierre essayait d’y
fixer le sien, mais il ne savait pas si les élancements qu’il avait sous
le sein gauche lui venaient de sa brusque honte devant la face de cet
homme ou de l’absence de Clotilde, qu’il souhaitait depuis deux jours et
redoutait de trouver là. Jamais elle ne lui avait écrit. Jamais il
n’avait eu directement de ses nouvelles. Peut-être pour cela, depuis
plus d’une année, dans sa chasteté militaire, le poursuivait-elle
encore? Il n’y avait pas de solution, puisqu’elle serait sa sœur et que
Richard serait son frère et qu’il la désirait toujours. Lors de ses
permissions, il ne l’avait pas rencontrée, elle était près de son mari.
Et chaque fois, il se prenait à chercher avidement, dans les lignes du
corps d’Élisabeth, qu’il aimait avec désespoir parce qu’il ne savait
plus bien s’il l’aimait encore, les lignes du corps de Clotilde qui
apparaissaient furtives et se dérobaient tour à tour. Qu’étaient donc,
auprès de cela, les souffrances de la guerre, qui ne tuaient jamais
l’espoir? Il méprisa la guerre. Mais il haït l’amour...
Richard parlait, de sa voix haute et ferme, joyeuse, où sonnaient la
force et l’entrain. Une balle, quinze jours avant, à 3.000 mètres de
haut, lui avait brisé la jambe... «Clotilde était là il n’y a pas une
heure. Elle est partie à Paris pour deux jours, faire des courses. Mon
vieux, elle sera furieuse, quand elle saura qu’elle vous a manqué. Vous
ne pouvez vous figurer ce qu’elle est emballée sur vous. J’en suis
jaloux...»
Pierre se leva, tourna autour du lit, tenta une respiration profonde, et
pour mieux cacher sa souffrance, s’assit à contre-jour. Il fermait les
paupières à demi pour ne pas voir les yeux si clairs, le teint sans
tache, le beau visage ardent modelé comme une sculpture, le nez busqué
que les orbites courbes soutenaient ainsi que deux ailes, le front droit
où les cheveux bruns, séparés en deux masses, s’élevaient drus, la
bouche puissante et bonne sous la brosse étroite des moustaches,
l’énergie des mâchoires rases dont les plans, tendus comme un bronze,
asseyaient le visage dans un calme impérieux. Pierre regardait en
lui-même, il se jugeait misérable devant cette puissance sans efforts.
Il se maudissait de penser. Il se maudissait de sentir... Être un aigle.
Boire le feu. Fondre sur l’aire, y faire voler sous l’étreinte les
plumes de l’aigle vaincue, reprendre l’espace sans bornes pour la seule
ivresse du vent. Saigner les bêtes pantelantes pour la seule ivresse du
sang. Ne pas penser. Ne pas sentir. Agir, dans un mouvement droit.
«Oui, mon vieux, elle ne parle que de vous, de vos promenades à Rome
dans les ruines, les musées, les jardins, des fontaines, de Michel-Ange,
d’une chanteuse dans la rue, de choses trop compliquées pour moi... Elle
dit que vous êtes un type épatant. Vous savez tout. Vous comprenez tout.
On n’a qu’à vous écouter. Elle prétend en avoir plus appris dans ces
quinze jours à Rome, que dans tout le reste de sa vie. Ça n’est pas
flatteur pour moi.» Il rit de son grand rire clair. Et Pierre n’ouvrit
pas les yeux.
Il crut qu’il allait tout lui dire. Pourrait-il épouser Élisabeth s’il
ne jetait ce fardeau? Mais si Richard savait, ne perdrait-il pas sa
fiancée? Souffrirait-il ainsi toute sa vie, s’il se taisait, de ce
besoin tyrannique qui l’isolait des vivants: revoir Clotilde sans songer
à la glorieuse étreinte, la revoir gaiement, en frère, aux côtés
d’Élisabeth, ou bien à l’improviste ou sachant qu’elle allait venir ou
qu’il allait la trouver là, aimer Élisabeth sans élan mortel vers
Clotilde, sans poison dans le vin de l’heure, ne pas les comparer l’une
à l’autre aux grandes minutes de l’amour... L’image de la volupté revint
en lui avec une force implacable, comme un seul coup de hache qui
l’ébranla tout entier. L’image de la volupté devant cet homme. Et il
sentit, dans le flot trouble qui montait du fond de son être, l’anxiété
d’un nouveau combat. Trois sentiments violents, le souvenir, le remords,
la jalousie, ondulaient avec précision et lenteur entre les parois de sa
poitrine, les déchirant à chaque heurt. Il haït Richard, et Clotilde, et
lui-même. Il étouffa de la misère d’avoir vaincu la morale et la mort.
Il crut qu’il allait tout dire. Assassiner un homme, par orgueil.
Mais celui-ci continuait, faisant les questions, les réponses. Et
brusquement, Pierre comprit qu’il ne parlait plus maintenant de ce qui
était pour Richard une succession d’événements sans importance, pour
Pierre le drame central de ses jours.
--J’espère bien que je ne vais pas pourrir là. Je sue. Ma jambe infecte.
Ça sent ici le phénol et le lavement. C’est incroyable ce que la terre
et les maisons sont riches en mauvaises odeurs. Je m’y crois toujours
dans l’ordure.
--Si vous connaissiez la tranchée, dit Pierre dans un élan de délivrance
qui lui parut définitif...
--Je la connais, en amateur, évidemment... Mais si ça sent mauvais, il
n’y a qu’à en sortir. Ça vous est arrivé souvent, je le sais. Vous avez
été épatant...
--Non. Et puis, si oui, je ne m’en suis pas aperçu.
--Mais c’est ça qui est épatant! Moi, quand j’en tiens un, je suis ivre.
Je tourne autour, je passe dessus, je passe dessous, je m’amuse à lui
faire peur. Il titube, il tangue, il roule. On dirait qu’il accroche
l’air. Quand il est touché, qu’il pique, je suis un type dans le genre
de Dieu. Je ne sens plus rien, que ma force. Il me disputait le ciel, il
n’y est plus. J’y suis seul. Et voilà. Et les bombes autour de moi! Et
les nuages qui courent à mille mètres au-dessous! Et la terre, qui court
aussi, qui vole, plus bas, avec ses bois ras comme un pré, ses routes!
Et le vent! Et le bruit de mes mitrailleuses! Et mon moteur qui bat dans
ma poitrine! Je sens mes ailes aux épaules. S’il en venait vingt,
j’entrerais dedans! Je suis le maître de l’espace. Le souffle de mon
sillage suffit à les écarter!
Il avait un peu pâli, son œil s’était dilaté et ses bras, croisés sur
son cœur, tressaillaient de soubresauts brusques qui passaient dans ses
poings serrés.
--J’ai vu les morts allongés côte à côte après le combat, dit Pierre.
Ils étaient quatre ou cinq cents...
--Je n’en vois jamais, moi! Un peu de fumée, parfois un jet de flamme,
un tourbillon d’air et plus rien. La mort n’existe pas, puisque je vis.
Et si je meurs, non plus. La guerre a délivré en moi des choses que
j’ignorais. Je sais qu’elle est horrible parce qu’on me l’a dit. Mais je
n’en vois pas l’horreur. On me dit aussi qu’elle est absurde, mais que
voulez-vous, je ne suis pas intelligent. On prétend qu’elle disparaîtra.
Mais je suis heureux qu’elle n’ait pas disparu avant ma disparition. Mon
vieux, soyez sincère. Si vous en revenez à peu près d’aplomb,--mettons
avec trois pattes, quoi!--regretterez-vous de l’avoir faite? Non.
Alors...
--C’est la dernière guerre, dit Pierre. Tous les hommes la font. Tous
les hommes la voient. Telle qu’elle est, ignoble. Ils le disent, ils
l’écrivent. Ils le répandent. Cela pénètre avec une puissance inconnue
dans l’histoire d’aujourd’hui et la conscience de demain. C’est la
dernière guerre...
--Oh! je veux bien! Je suis épicier, après tout. J’ai ma vie à gagner,
du luxe et du bonheur à donner à ma femme. J’aime les fleurs, les
cristaux, les belles épaules autour de moi.
Pierre fit un effort:
--Vous le voyez bien! Quelle parenthèse dans votre vie!
--Mais non, ça n’est pas une parenthèse... J’ai beaucoup vécu au cours
de la guerre. C’en est donc une dans la vôtre? Vous gardez toutes vos
idées, la guerre même les renforce. Alors? Il n’y a pas de parenthèses
dans la vie. Dans la paix, dans la guerre, quoiqu’il arrive, on est ce
qu’on est... Voilà...
Pierre se leva. Ces paroles simples l’outrageaient.
--Ça n’est pas la vie, ça! Tout meurt, rien ne naît plus. On massacre
même les arbres. Le sol est si dévasté qu’il ne portera plus de
moissons, là où la guerre a passé. Avez-vous donc oublié le spectacle
des campagnes, avant la guerre? Et les amoureux dans les bois? Et les
enfants? Et le charme de contempler, et l’ivresse d’être doux, et tout
ce qui est vie enfin?
--Je suis très vivant, dit Richard.
En effet, il était vivant. Car c’est en nous seuls qu’est la vie, en
notre idée, en nos actions. Dans un désert, l’homme qui agit ou qui
pense est cent mille fois plus vivant que la forêt luxuriante où l’homme
n’a pas pénétré. Hors nous, qui pourtant entassons des ruines et ne
pensons qu’à la mort, il n’est que ruines et mort. Il y a peut-être des
planètes qui roulent dans l’azur des bois fleuris, des fleurs géantes,
un chœur immense de fauves, d’insectes, d’oiseaux, l’éternelle chanson
du vent... Ces planètes sont mortes, si l’homme n’y habite pas.
--La guerre mourra, dit Pierre, parce que cette guerre est morte. Elle
ennuie. On s’ennuie.
--Pas moi.
--Si fait moi. Vous êtes une exception, vous. Et puis vous vous battez
en l’air.
--Beaucoup sont comme moi, et il y en aura de plus en plus qui se
battront en l’air. Peut-être que la guerre, au lieu de mourir, ne fera
que changer de forme... D’ailleurs, si vous vous ennuyez, c’est que vous
ne bougez pas. Point de guerre sans mouvement. Dès qu’on bouge, on ne
s’ennuie plus. Et la guerre en est ennoblie...
--La guerre est stupide. Elle nous rend stupides. Lisez nos livres, nos
journaux.
--Pourquoi les lirais-je plus pendant qu’avant la guerre? Je ne les
lisais pas. Je suis épicier...
--Elle est stérile.
--Stérile? Des ports s’ouvrent, des usines sortent de terre, la
population des villes triple ou quintuple en quelques mois. Pour une de
détruite, dix se fondent. Les peuples les plus lointains, les plus
opposés se confrontent, l’amour brasse et mêle tout. Vous avez dû vous
en apercevoir comme moi. On les a toutes. Ah! il y en aura, il y en aura
dans le Nord, des yeux noirs après la guerre, et des yeux bleus dans le
Midi! La fidélité des femmes, c’est très beau, certes, ça maintient dans
l’orage quelques navires de haut bord, mais les eaux des mers qui se
pénètrent, n’est-ce pas aussi fécond? Tout ça m’épate, mon vieux, et
j’admire!
Il riait toujours. Chacun de ses mots souffletait Pierre qui sentait
avec désespoir monter en lui sa haine contre la simplicité de l’homme et
la candeur du mari. Le mari, bouffon des âmes basses, bourreau subtil
des âmes hautes, celui qui juge et martyrise en étant heureux, celui qui
dort et hante l’insomnie, celui qui vous inflige sa confiance comme un
fouet, celui dont on souhaite la mort, comme si la mort d’autrui vous
délivrait de votre vie.
Pierre qui, depuis un moment, se promenait de long en large, se rassit,
pour se prouver à lui-même la discipline de son cœur. Et par fureur
d’ascète, il se déchira les entrailles un peu plus profondément. «Le
commerce, l’industrie, la navigation, je m’en fous. Vous pétrissez tout
ça dans les os et le sang des hommes. Pour une famille qui tient, cent
mille sont dévastées, on tue l’enfant, on tue le père quand l’enfant n’a
pas l’âge d’être tué. Et la mère se livre au premier soldat qui passe.
Vous êtes un mari heureux, vous n’avez pas d’enfants. Vous n’avez pas la
parole.» Il dit cela avec fureur, comme on insulte, pour que le mensonge
héroïque passât malgré lui.
«Mais vous non plus vous n’avez pas d’enfants, et vous êtes un fiancé
heureux... La vie m’amuse, elle vous ennuie. Et voilà tout. Prenez-la
comme moi, votre femme sera fidèle aussi et je vous souhaite des enfants
que je n’ai pu encore avoir. Je ne sais pas pourquoi, par exemple, car
j’ai bien travaillé pour ça.» Et il rit.
Pierre se leva. Il n’en pouvait plus. Tout, ici, outrageait ses
sentiments intimes, cet homme qui ne doutait pas de la vertu de sa
femme, qui ne se croyait pas tenu de lui garder la sienne, qui riait
quand c’était la guerre, qui ne voyait pas la souffrance de celui qui
l’avait trompé. Tout de lui, tout en lui, sa bonhomie cordiale, son
inconscient courage, son bonheur, sa facilité amoureuse et son bon sens
un peu grossier. Y a-t-il deux races, celle qui traverse l’enfer en
joie, ne voyant pas que c’est l’enfer, celle qui a l’enfer en elle et
dont la joie même est enfer? Qu’est donc la guerre, et qu’est la paix,
puisque chez celui-ci le cœur est toujours en guerre, chez celui-là
toujours en paix?
Une fois de plus, malgré lui, celui qui ne voulait pas tuer souhaita la
mort de celui qui consentait à tuer et ne souhaitait la mort de nul au
monde. Il se leva, tendit la main, avec une sorte de répugnance dont il
ne savait pas si Richard ou lui-même était l’objet. Richard la serra
fortement.
--Bonne chance, disait Pierre.
--Merci, mon ami, vous de même. Pensez à la petite Élisabeth, sacré
veinard! Et ne parlez plus de mourir. C’est une blague. Je ne sais si un
jour il n’y aura plus la guerre, mais comme je n’y serai pas, ça m’est
égal. Pour le moment, je suis vivant, et très vivant. Demandez plutôt à
Clotilde!