Comme d’vn habit epineux
Me ceint d’vne horrible torture,
Mes beaux jours sont changés en nuits,
Et mon cœur tout flestry d’ennuys,
N’attend plus que la sepulture.
Enyvré de cent maux divers,
Ie chancelle, & vay de travers,
Tant mon ame en regorge pleine,
I’en ay l’esprit tout hebêté,
Et si peu qui m’en est resté,
Encor me fait-il de la peine.
La memoire du temps passé,
Que j’ay folement depencé,
Espand du fiel en mes vlceres;
Si peu que j’ay de jugement,
Semble animer mon sentiment,
Me rendant plus vif aux miseres.
Ha! pitoyable souvenir!
Enfin, que dois-je devenir!
Où se reduira ma confiance!
Estant ja defailly de cœur,
Qui me donra de la vigueur,
Pour durer en la penitence?
Qu’est-ce de moy? foible est ma main,
Mon courage, hélas! est humain,
Ie ne suis de fer ni de pierre;
En mes maux monstre-toy plus doux,
Seigneur, aux traits de ton courroux,
Ie suis plus fragile que verre.
Ie ne suis à tes yeux, sinon
Qu’vn festu sans force, & sans nom,
Qu’vn hibou qui n’ose paroistre,
Qu’vn fantosme icy bas errant,
Qu’vne orde escume de torrent,
Qui semble fondre avant que naistre.
Où toy, tu peux faire trembler
L’Vnivers, & desassembler
Du Firmament le riche ouvrage,
Tarir les Flots audacieux,
Ou, les élevant jusqu’aux Cieux,
Faire de la Terre vn naufrage.
Le Soleil fléchit devant toy,
De toy les Astres prennent loy,
Tout fait joug dessous ta parole:
Et cependant, tu vas dardant
Dessus moy ton courroux ardent,
Qui ne suis qu’vn bourrier qui vole.
Mais quoy! si ie suis imparfait,
Pour me defaire m’as-tu fait?
Ne sois aux pecheurs si severe;
Ie suis homme, & toy Dieu Clement,
Sois donc plus doux au châtiment,
Et punis les tiens comme Pere.
I’ay l’œil seellé d’vn seau de fer,
Et déja les portes d’Enfer
Semblent s’entrouvrir pour me prendre;
Mais encore, par ta bonté,
Si tu m’as osté la santé,
O Seigneur? tu me la peux rendre.
Le tronc de branches devestu
Par vne secrette vertu
Se rendant fertile en sa perte,
De rejettons espere vn jour
Ombrager les lieux d’alentour,
Reprenant sa perruque verte.
Où, l’homme en la fosse couché,
Apres que la mort l’a touché,
Le cœur est mort comme l’escorce;
Encor l’eau reverdit le bois,
Mais l’homme estant mort vne fois,
Les pleurs pour luy n’ont plus de force.
SVR LA NATIVITÉ
DE NOSTRE SEIGNEVR,
HYMNE.
Par le commandement du Roy Louis XIII. pour sa Musique de la Messe de
minuit.
Pour le salut de l’Vnivers,
Aujourd’huy les Cieux sont ouvers,
Et par vne conduite immense,
La grace descend dessus nous,
Dieu change en pitié son courroux,
Et sa Iustice en sa Clemence.
Le vray Fils de Dieu Tout-puissant,
Au fils de l’homme s’vnissant,
En vne charité profonde,
Encor qu’il ne soit qu’vn Enfant,
Victorieux & triomphant,
De fers affranchit tout le monde.
Dessous sa divine vertu,
Le peché languit abbatu,
Et de ses mains à vaincre expertes,
Etouffant le serpent trompeur,
Il nous assure en nostre peur,
Et nous donne gain de nos pertes.
Ses oracles sont accomplis,
Et ce que par tant de replis
D’âge, promirent les Prophetes,
Aujourd’huy se finit en luy,
Qui vient consoler nostre ennuy,
En ses promesses si parfaites.
Grand Roy, qui daignas en naissant,
Sauver le Monde perissant,
Comme Pere, & non comme Iuge,
De Grace comblant nostre Roy,
Fay qu’il soit des meschans l’effroy,
Et des bons l’assuré refuge.
Qu’ainsi qu’en Esté le Soleil,
Il dissipe, aux rays de son œil,
Toute vapeur, & tout nuage,
Et qu’au feu de ses actions,
Se dissipant les factions,
Il n’ayt rien qui luy fasse ombrage.
SONNETS.
I.
O Dieu, si mes pechez irritent ta fureur,
Contrit, morne & dolent, i’espere en ta clemence,
Si mon duëil ne suffit à purger mon offence,
Que ta grace y supplée, & serve à mon erreur.
Mes esprits éperdus frissonnent de terreur,
Et ne voyant salut que par la penitence,
Mon cœur, comme mes yeux, s’ouvre à la repentance,
Et me hay tellement, que ie m’en fais horreur.
Ie pleure le present, le passé ie regrette,
Ie crains à l’avenir la faute que i’ay faite,
Dans mes rebellions je lis ton jugement.
Seigneur, dont la bonté nos injures surpasse,
Comme de Pere à fils vses-en doucement;
Si i’avois moins failly, moindre seroit ta grace.
II.
Quand devot vers le Ciel j’ose lever les yeux,
Mon cœur ravy s’emeut, & confus s’emerveille,
Comment, dis-ie à part-moy, cette œuvre nompareille
Est-elle perceptible à l’esprit curieux?
Cet Astre ame du monde, œil vnique des Cieux,
Qui travaille en repos, & jamais ne sommeille
Pere immense du jour, dont la clarté vermeille,
Produit, nourrit, recrée, & maintient ces bas lieux.
Comment t’eblouïs-tu d’vne flamme mortelle,
Qui du soleil vivant n’est pas vne étincelle,
Et qui n’est devant luy sinon qu’obscurité?
Mais si de voir plus outre aux Mortels est loisible,
Croy bien, tu comprendras mesme l’infinité,
Et les yeux de la foy te la rendront visible.
III.
Cependant qu’en la Croix plein d’amour infinie,
Dieu pour nostre salut tant de maux supporta,
Que par son juste sang nostre ame il racheta
Des prisons où la mort la tenoit asservie,
Alteré du desir de nous rendre la vie,
I’ay soif, dit-il aux Iuifs; quelqu’vn lors apporta
Du vinaigre, & du fiel, & le luy presenta;
Ce que voyant sa Mere en la sorte s’écrie:
Quoy! n’est-ce pas assez de donner le trepas
A celuy qui nourrit les hommes icy bas,
Sans frauder son desir, d’vn si piteux breuvage?
Venez, tirez mon sang de ces rouges canaux,
Ou bien prenez ces pleurs qui noient mon visage,
Vous serez moins cruels, & i’auray moins de maux.
COMMENCEMENT D’VN POEME SACRÉ.
I’ay le cœur tout ravy d’vne fureur nouvelle,
Or’ qu’en vn S. ouvrage vn S. Démon m’appelle,
Qui me donne l’audace & me fait essayer
Vn sujet qui n’a peû ma jeunesse effrayer.
Toy, dont la providence en merveilles profonde,
Planta dessus vn rien les fondemens du monde,
Et baillant à chaque estre & corps, & mouvemens,
Sans matiere donnas la forme aux Elemens;
Donne forme à ma Verve, inspire mon courage;
A ta gloire, ô Seigneur, i’entreprens cet ouvrage.
Avant que le Soleil eust enfanté les Ans,
Que tout n’estoit qu’vn rien, & que mesme le temps
Confus n’estoit distinct en trois diverses faces,
Que les Cieux ne tournoyent vn chacun en leurs places,
Mais seulement sans temps, sans mesure, & sans lieu,
Que seul parfait en soy regnoit l’Esprit de Dieu,
Et que dans ce grand Vuide, en Majesté superbe,
Estoit l’Estre de l’Estre en la vertu du Verbe;
Dieu qui forma dans soy de tout temps l’Vnivers,
Parla; quand à sa voix vn mélange divers...
EPIGRAMME.
Vialard, plein d’hypocrisie,
Par sentences & contredits,
S’estoit mis dans la fantaisie
D’avoir mon bien & Paradis.
Dieu se gard de chicanerie.
Pour cela, je le sçay fort bien
Qu’il n’aura ma chanoinerie:
Pour Paradis ie n’en sçay rien.
ODE SVR VNE VIEILLE MAQVERELLE.
Esprit errant, ame idolastre,
Corps verolé couuert d’emplastre,
Aueuglé d’vn lascif bandeau,
Grande Nymphe à la harlequine,
Qui s’est brisé toute l’eschine
Dessus le paué du bordeau,
Dy-moy pourquoy, vieille maudite,
Des Rufians la calamite,
As-tu sitost quitté l’Enfer?
Vieille à nos maux si preparée,
Tu nous rauis l’aage dorée,
Nous ramenant celle de fer.
Retourne donc, ame sorciere,
Des Enfers estre la portiere,
Pars & t’en va sans nul delay
Suyure ta noire destinée,
Te sauuant par la cheminée,
Sur ton espaule vn vieil balay.
Ie veux que par tout on t’appelle
Louue, chienne, ourse cruelle,
Tant deçà que delà les monts,
Ie veux de plus qu’on y adiouste:
Voylà le grand Diable qui iouste
Contre l’Enfer & les Demons.
Ie veux qu’on crie emmy la ruë,
Peuple, gardez-vous de la gruë
Qui destruit tous les esguillons,
Demandant si c’est aduenture,
Ou bien vn effect de nature
Que d’accoucher des ardillons.
De cent clous elle fut formée,
Et puis pour en estre animée,
On la frotta de vif-argent:
Le fer fut premiere matiere,
Mais meilleure en fut la derniere,
Qui fist son cul si diligent.
Depuis honorant son lignage,
Elle fit voir vn beau mesnage
D’ordure & d’impudicitez,
Et puis par l’excez de ses flames,
Elle a produit filles & femmes
Au champ de ses lubricitez.
De moy tu n’auras paix ny tresue
Que ie ne t’aye veuë en Greue,
La peau passée en maroquin,
Les os brisez, la chair meurtrie,
Preste à porter à la voirie,
Et mise au fond d’vn mannequin.
Tu merites bien dauantage,
Serpent dont le maudit langage
Nous perd vn autre paradis:
Car tu changes le Diable en Ange,
Nostre vie en la mort tu change
Croyant cela que tu nous dis.
Ha dieux! que ie te verray souple,
Lorsque le bourreau couple à couple
Ensemble lira tes putains,
Car alors tu diras au monde
Que malheureux est qui se fonde
Dessus l’espoir de ses desseins.
Vieille sans dens, grande halebarde,
Vieil baril à mettre moustarde,
Grand morion, vieux pot cassé,
Plaque de lict, corne à lanterne,
Manche de luth, corps de guiterne,
Que n’es-tu desià _in pace_.
Vous tous qui malins de nature,
En desirez voir la peinture,
Allez-vous en chez le bourreau,
Car s’il n’est touché d’inconstance,
Il la faict voir à la potence,
Ou dans la salle du bordeau.
STANCES.
Ma foy, ie fus bien de la feste
Quand ie fis chez vous ce repas,
Ie trouuay la poudre à la teste,
Et le poyure vn bien peu plus bas.
Vous me monstrez vn Dieu propice,
Portant vn arc & vn brandon,
Appelez-vous la chaude pisse
Vne flesche de Cupidon?
Mon cas, qui se leue & se hausse,
Baue d’vne estrange façon,
Belle, vous fournistes la sausse
Lors que ie fournis le poisson.
Las! si ce membre eust l’arrogance
De foüiller trop les lieux sacrez,
Qu’on luy pardonne son offence,
Car il pleure assez ses pechez.
EPIGRAMMES.
I.
Amour est vne affection
Qui par les yeux dans le cœur entre,
Puis par vne defluction
S’escoule par le bas du ventre.
II.
Madelon n’est point difficile
Comme vn tas de mignardes sont,
Bourgeois & gens sans domicile
Sans beaucoup marchander luy font,
Vn chacun qui veut la racoustre,
Pour raison elle dit vn poinct,
Qu’il faut estre putain tout outre,
Ou bien du tout ne l’estre point.
III.
Hier la langue me fourcha,
Deuisant auec Anthoinette,
Ie dis f..., & ceste finette
Me fit la mine & se fascha.
Ie descheus de tout mon credit,
Et vis à sa couleur vermeille,
Qu’elle aimoit ce que i’auois dit,
Mais en autre part qu’en l’oreille.
IV.
Lors que i’estois comme inutile
Au plus doux passe-temps d’Amour,
I’auois vn mary si habile
Qu’il me caressoit nuict & iour.
Ores celuy qui me commande
Comme vn tronc gist dedans le lict,
Et maintenant que ie suis grande,
Il se repose iour & nuict.
L’vn fut trop vaillant en courage,
Et l’autre est trop alangoury,
Amour, rends-moy mon premier aage,
Ou rends moy mon premier mary!
V.
Dans vn chemin vn pays trauersant
Perrot tenoit sa Iannette accollée,
Si que de loin aduisant vn passant,
Il fut d’aduis de quitter la meslée,
Pourquoy fais-tu, dict la garce affolée,
Tresue du cu, ha! dit-il, laisse moy,
Ie voy quelqu’vn, c’est le chemin du Roy.
Ma foy, Perrot, peu de cas te desbauche.
Il n’est pas faict plustost comme ie croy,
Pour vn pieton que pour vn qui cheuauche.
VI.
Lizette à qui l’on faisoit tort,
Vint à Robin toute esplorée,
Ie te prie donne-moy la mort,
Que tant de fois i’ay desirée.
Luy, qui ne la refuse en rien,
Tire son... vous m’entendez bien,
Et au bout du ventre il la frappe.
Elle qui veut finir ses iours,
Luy dit, mon cœur, pousse tousiours,
De crainte que ie n’en réchappe:
Mais Robin, las de la seruir,
Craignant vne nouuelle plainte,
Luy dit, haste-toy de mourir,
Car mon poignard n’a plus de pointe.
STANCES.
Si vostre œil tout ardant d’amour & de lumiere,
De mon cœur votre esclaue est la flamme premiere,
Que comme vn Astre sainct ie reuere à genoux,
Pourquoy ne m’aymez-vous?
Si vous que la beauté rend ores si superbe,
Deuez comme vne fleur qui flestrit dessus l’herbe,
Esprouuer des saisons l’outrage & le courroux,
Pourquoy ne m’aymez-vous?
Voulez-vous que vostre œil en amour si fertille,
Vous soit de la nature vn present inutille?
Si l’Amour comme vn Dieu se communique à tous,
Pourquoy ne m’aymez-vous?
Attendez-vous vn iour qu’vn regret vous saisisse?
C’est à trop d’interest imprimer vn supplice.
Mais puis que nous viuons en vn aage si doux,
Pourquoy ne m’aymez-vous?
Si vostre grand’ beauté toute beauté excelle,
Le Ciel pour mon malheur ne vous fit point si belle:
S’il semble en son dessein auoir pitié de nous,
Pourquoy ne m’aymez-vous?
Si i’ay pour vous aymer ma raison offensée,
Mortellement blessé d’vne flesche insensée,
Sage en ce seul esgard que i’ay beny les coups,
Pourquoy ne m’aymez-vous?
La douleur m’estrangeant de toute compagnie,
De mes iours malheureux a la clarté bannie,
Et si en ce malheur pour vous ie me resous,
Pourquoy ne m’aymez-vous?
Fasse le Ciel qu’en fin vous puissiez recognoistre
Que mon mal a de vous son essence & son estre:
Mais Dieu puis qu’il est vray, yeux qui m’estes si doux,
Pourquoy ne m’aymez-vous?
COMPLAINTE.
Stances.
Vous qui violentez nos volontez subiectes,
Oyez ce que ie dis, voyez ce que vous faictes:
Plus vous la fermerez, plus ferme elle sera,
Plus vous la forcerez, plus elle aura de force.
Plus vous l’amortirez, plus elle aura d’amorce,
Plus elle endurera, plus elle durera.
Cachez-la, serrez-la, tenez-la bien contrainte,
L’atache de nos cœurs d’vne amoureuse estraincte
Nous couple beaucoup plus que l’on ne nous desioinct;
Nos corps sont desunis, nos ames enlacees,
Nos corps sont separez & non point nos pensees:
Nous sommes desunis, & ne le sommes point.
Vous me faictes tirer profit de mon dommage,
En croissant mon tourment vous croissez mon courage;
En me faisant du mal vous me faictes du bien,
Vous me rendez content me rendant miserable,
Sans vous estre obligé ie vous suis redeuable,
Vous me faictes beaucoup & ne me faictes rien.
Ce n’est pas le moyen de me pouuoir distraire,
L’ennemy se rend fort voyant son aduersaire,
Au fort de mon malheur ie me roidis plus fort.
Ie mesure mes maux auecques ma constance:
I’ay de la passion & de la patience,
Ie vis iusqu’à la mort, i’ayme iusqu’à la mort.
Bandez vous contre moi: que tout me soit contraire,
Tous vos efforts sont vains, & que pourrez-vous faire?
Ie sens moins de rigueur que ie n’ay de vigueur.
Comme l’or se rafine au milieu de la flamme,
Ie despite ce feu où i’espure mon ame,
Et vay contre-carrant ma force & ma langueur.
Le Palmier genereux, d’vne constante gloire
Tousiours s’opiniastre à gaigner la victoire,
Qui ne se rend iamais à la mercy du poids,
Le poids le faict plus fort & l’effort le renforce,
Et surchargeant sa charge on renforce sa force.
Il esleue le faix en esleuant son bois.
Et le fer refrappé sous les mains résonnantes
Deffie des marteaux les secousses battantes,
Est battu, combattu & non pas abbatu,
Ne craint beaucoup le coup, se rend impenetrable,
Se rend en endurant plus fort & plus durable,
Et les coups redoublez redoublent sa vertu,
Par le contraire vent en soufflantes bouffées
Le feu va ratisant ses ardeurs estouffées:
Il bruit au bruit du vent, souffle au soufflet venteux,
Murmure, gronde, cracque à longues hallenees,
Il tonne, estonne tout de flammes entonnees:
Ce vent disputé bouffe & bouffit despiteux.
Le faix, le coup, le vent, roidit, durcit, embraze
L’arbre, le fer, le feu par antiperistase.
On me charge, on me bat, on m’esuente souuent.
Roidissant, durcissant & bruslant en mon ame,
Ie fais comme la palme & le fer & la flamme
Qui despite le faix & le coup & le vent.
Le faix de mes trauaux esleue ma constance,
Le coup de mes malheurs endurcit ma souffrance,
Le vent de ma fortune attise mes desirs.
Toy pour qui ie patis, subiect de mon attente,
O ame de mon ame, sois contente & constante,
Et ioyeuse iouys de mes tristes plaisirs.
Nos deux corps sont à toy, ie ne suis plus que d’ombre,
Nos ames sont à toy, ie ne sers que de nombre,
Las, puis que tu es tout, & que ie ne suis rien,
Ie n’ay rien en t’ayant, ou i’ay tout au contraire.
Auoir, & rien, & tout, comme se peut-il faire?
C’est que i’ay tous les maux, & ie n’ay point de bien.
I’ay vn ciel de desirs, vn monde de tristesse,
Vn vniuers de maux, mille feux de détresse,
I’ay vn ciel de sanglots & vne mer de pleurs,
I’ay mille iours d’enuis, mille iours de disgrace,
Vn printemps d’esperance, & vn hyuer de glace,
De souspirs vn automne, vn esté de chaleurs.
Clair soleil de mes yeux, si ie n’ay ta lumiere,
Vne aueugle nuee enuite ma paupiere,
Vne pluie de pleurs decoule de mes yeux,
Les clairs esclairs d’amour, les esclats de son foudre
Entrefendent mes nuicts & m’ecrasent en poudre:
Quand i’entonne mes cris, lors i’estonne les Cieux.
Vous qui lisez ces vers larmoyez tous mes larmes,
Souspirez mes souspirs vous qui lisiez mes Carmes,
Car vos pleurs & mes pleurs amortiront mes feux,
Vos souspirs, mes souspirs animeront ma flame,
Le feu s’estaint de l’eau & le soufle l’enflamme.
Pleurez doncques tousiours & ne souspirez plus.
Tout moite, tout venteux, ie pleure, ie souspire
Pour esteignant mon feu, amortir le martyre,
Mais l’humeur est trop loing, & le soufle trop pres.
Le feu s’esteint soudain, soudain il se renflamme.
Si les eaux de mes pleurs amortissent ma flamme,
Les vents de mes desirs la ratisent apres.
La froide Sallamandre au chaud antipatique,
Met parmy le brasier sa froideur en pratique,
Et la bruslante ardeur n’y nuict que point ou peu;
Ie dure dans le feu comme la Sallamandre,
Le chaud ne la consomme, il ne me met en cendre,
Elle ne craint la flamme, & ie ne crains le feu.
Mais elle est sans le mal, & moy sans le remede,
Moi extremement chaud, elle extremement froide,
Si ie porte mon feu, elle porte son glas,
Loing ou pres de la flamme, elle ne craint la flamme,
Ou pres ou loing du feu, i’ay du feu dans mon ame,
Elle amortit son feu, & ie ne l’esteins pas.
Belle ame de mon corps, bel esprit de mon ame,
Flamme de mon esprit & chaleur de ma flamme,
I’enuie tous les vifs, i’enuie tous les morts,
Ma vie, si tu veux, ne peut estre rauie,
Veu que ta vie est plus la vie de ma vie
Que ma vie n’est pas la vie de mon corps.
Ie vis par & pour toy ainsi que pour moy mesme,
Tu vis par & pour moy ainsi que pour toy mesme:
Nous n’auons qu’vne vie & n’auons qu’vn trespas.
Ie ne veux pas ta mort, ie desire la mienne,
Mais ma mort est ta mort, & ma vie est la tienne,
Aussi ie veux mourir & ie ne le veux pas.
STANCES POVR LA BELLE CLORIS.
Si le bien qui m’importune
Peut changer ma condition,
Le changement de ma fortune
Ne finit pas ma passion.
Mon amour est trop legitime,
Pour se rendre à ce changement,
Et vous quitter seroit vn crime
Digne d’vn cruel chastiment.
Vous avez dessus moy, madame,
Vn pouuoir approuué du temps,
Car les vœux que i’ay dans mon ame
Seruent d’exemple aux plus contents.
Quelque force dont on essaye
D’assubiettir ma volonté,
Ie beniray tousiours la playe
Que ie sens par vostre beauté.
Ie veux que mon amour fidelle
Vous oblige autant à m’aymer
Comme la qualité de belle
Vous faict icy bas estimer.
Mon ame à vos fers asseruie,
Et par amour, & par raison,
Ne peut consentir que ma vie
Sorte iamais de sa prison.
N’adorant ainsi que vos chaisnes,
Ie me plais si fort en ce lien,
Qu’il semble que parmy mes peines
Mon ame gouste quelque bien.
Vos vœux où mon ame se fonde,
Me seront à iamais si chers
Que mes vœux seront en ce monde
Aussi fermes que des rochers.
Ne croyez donc pas que ie laisse
Vostre prison qui me retient,
Car iamais vn effect ne cesse,
Tant que la cause le maintient.
EPIGRAMMES.
I.
Faut auoir le cerueau bien vide
Pour brider des Muses le Roy;
Les Dieux ne portent point de bride,
Mais bien les asnes comme toy.
II.
Le violet tant estimé
Entre vos couleurs singulieres,
Vous ne l’auez iamais aimé,
Que pour les deux lettres premieres.
III.
L’argent, tes beaux iours & ta femme
T’ont fait ensemble vn mauuais tour,
Car tu pensois au premier iour
Que Ieanneton deust rendre l’ame.
Estant ieune & bien aduenant,
Tu tromperois incontinent
Pour ton argent vne autre dame.
Mais, Iean, il va bien autrement:
Ta ieunesse s’est retirée,
Ton bien s’en va tout doucement,
Et ta vieille t’est demeurée.
IV.
Quelque moine de par le monde
Preschoit vn iour dans vne pippe,
Et par le pertuis de la bonde,
Paroissoit vn bout de sa trippe.
Gardons nous bien qu’il ne nous pippe,
Dirent les Dames en riant.
Lors dict le prescheur en criant,
Tout remply de courroux & d’ire,
Tout beau, paix là, laissez moy dire,
Ou par Dieu vous irez dehors,
Que le diable qui vous fait rire,
Vous puisse entrer dedans le corps.
V.
TOMBEAV D’VN COVRTISAN.
Vn homme gist sous ce tombeau,
Qui ne fut vaillant qu’au bordeau,
Mais au reste plein de diffame:
Ce fut, pour vous le faire court,
Vn Mars au combat de l’amour,
Au combat de Mars vne femme.
APPENDICE.
POUR M. LE DAUPHIN.
Delos flottant sur l’onde s’agitoit
Ains que Phebus en elle eust pris naissance;
Ainsy la France en l’orage flottoit
Lorsque naquit vn soleil à la France.
Sainte Latonne, ardent but de nos vœux,
Par ta vertu si chaste & si feconde,
Pour assurer la terre à ses nepueux,
De petits dieux tu repeuples le monde,
Et, relevant notre empire abattu
Tu le remets en sa base si ferme,
Qu’estant sans fin, ainsi que ta vertu
Il n’est du Ciel limité d’aucun terme.
SUR UN LIVRE DU LEGER ET DU PESANT
Fait par le CARDINAL DU PERRON.
Cher lecteur, ce livre present
Est du leger & du pesant,
Mais il a, pour en bien iuger,
Moins de pesant plus de leger.
SUR LA TRADUCTION DU LIVRE DE L’ENEIDE
Par le même CARDINAL.
Au lieu de precher l’Evangile
Il traduit les vers de Virgile.
DU CARDINAL DU PERRON.
Quand Paris fors Enone, aymera rien au monde,
Xante retournera contre son propre cours.
Xante, retourne donc contre le flus de l’onde:
Paris delaisse Enone, & fait d’autres amours.
EPIGRAMME.
Quand il disne il tient porte close,
Elle est fermee aux survenans,
Et toute nuit quand il repose,
Elle est ouverte à tous venans.
Ie ne l’ay pas desagreable,
C’est à luy sagement vescu,
Toutefois ce n’est pas à table,
C’est au lit qu’on le fait cocu.
NOTES ET VARIANTES
NOTES ET VARIANTES.
Les éditions des Satires de Regnier, publiées du vivant de l’auteur,
étant fort rares, il ne paraît pas hors de propos de donner le titre de
chacune d’elles en même temps qu’une description sommaire du volume.
Voici donc, par ordre de date, la courte liste de ces éditions:
Les premieres oeuures de M. Regnier. Au Roy. A Paris, Chez Toussaincts
du Bray, rue sainct-Iacques, aux Espies murs, & en sa boutique au
Palais, en la gallerie des prisonniers. M.DC.VIII. Auec priuilege du
Roy.
In-4º de 45 ff. plus 8 pages lim. non numérotées, titre compris.
Au verso du titre se trouve l’épigraphe:
Verùm, vbi plura nitent in Carmine, non ego paucis
Offendar maculis.
Cette particularité subsiste à la même place dans toutes les éditions
originales.
Vient ensuite après l’Épître limineaire & l’Ode à Regnier, le privilége
du Roy, donné au poëte pour six ans. Il est daté de Paris le 23 avril
1608. Au pied de ce document on lit la mention suivante:
Et ledit sieur Regnier a permis, & permet, concent & accorde, que
Toussaincts du Bray, marchant Libraire à Paris, Imprime ou face
Imprimer, vende & distribue & Iouisse dudit Priuilege, ainsi qu’il a été
accordé entre eux. Fait ce 13. may 1608.
Au dos du 4e ff. lim. se trouve l’épigr.:
Difficile est satyram non scribere.
Cette édition contient dix satires, plus le Discours au Roy. Au folio
15, verso, se trouve la satire adressée à Bertault, evesque de Sées,
dont le nom imprimé par erreur: Betault, est habituellement couvert d’un
bandeau rectificatif.
Les fleurons des pages 2 lim., 12, 16, 21, 26, 28, 33, 38 & 41, portent
le nom de Gabriel Buon, d’où l’on peut conclure que Toussaincts du Bray
était en relations particulières avec l’éditeur de Ronsard.
Les Satyres du Sieur Regnier. Reueues & augmentées de nouueau: Dediées
au Roy. A Paris, chez Toussaint du Bray, &c. M.DC.IX. Avec priuilege du
Roy.
In-8º de 133 pages, plus 4 ff. non chiff., tit. comp.
On lit à la fin de ce volume, avant le privilége qui est le même que
celui de l’édition originale:
De l’imprimerie de P. Pautonnier, au mont Sainct-Hilaire.
Les satires sont disposées dans l’ordre adopté en 1608. Il convient
d’observer toutefois que la Xe satire, adressée à Freminet, devient ici
la XIIe, par l’intercalation de deux pièces nouvelles que Brossette a
intitulées _le Souper ridicule_ & _le Mauvais Giste_. Ainsi, dans la
présente édition, elles font suite à la satire dédiée à Rapin.
Les Satyres du Sieur Regnier, &c. (même titre que ci-dessus). M.DC.XII.
Auec priuilege du Roy.
In-8º de 80 ff., savoir: 8 pages lim. non chiffr., tit. comp.; 68 (imp.
66) ff. numér. & 8 ff. postlim. non num.; ces derniers feuillets
contenant le Discours au Roy & le privilége du 23 avril 1608.