Assez forte pour faire en mon cœur vne bresche,
Voulant qu’il ne fust rien dont il ne fust vainqueur,
Fit par les coups d’autruy cette plaie en mon cœur,
Quand ces Bergers naurés, sans vigueur & sans armes,
Tout moites de leur sang, comme moy de mes larmes,
Prés du Satyre mort & de moy que l’ennuy
Rendoit en apparence aussi morte que luy,
Firent voir à mes yeux d’vne piteuse sorte
Qu’autant que leur amour leur valeur estoit forte.
Ce traistre tout couuert de sang & de pitié,
Entra dedans mon cœur, sous couleur d’amitié,
Et n’y fut pas plustost que morte, froide, & blesme,
Ie cessé tout en pleurs d’estre plus à moy-mesme,
I’oublié pere & mere, & troupeaux, & maison,
Mille nouueaux desirs saisirent ma raison:
I’erré deçà delà, furieuse insensee,
De pensers, en pensers, s’esgara ma pensee,
Et comme la fureur estoit plus douce en moy,
Reformant mes façons, ie leur donnois la loy,
I’accommodois ma grace, agençois mon visage,
Vn ialoux soin de plaire excitoit mon courage:
I’allois plus retenuë & composois mes pas,
I’apprenois à mes yeux à former des appas,
Ie voulois sembler belle, & m’efforçois à faire
Vn visage qui peust également leur plaire,
Et lors qu’ils me voyoient par hasard tant soit peu,
Ie frissonnois de peur, craignant qu’ils eussent veu
Tant i’estois en amour innocemment coupable,
Quelque façon en moy qui ne fust agreable.
Ainsi tousiours en trance en ce nouueau soucy
Ie disois à par-moy, las mon Dieu qu’est-cecy!
Quel soin qui de mon cœur s’estant rendu le maistre,
Fait que ie ne suis plus ce que ie soulois estre:
D’où vient que iour & nuict ie n’ay point de repos?
Que mes souspirs ardens trauersent mes propos,
Que loin de la raison tout conseil ie reiette,
Que ie sois sans suiet aux larmes si suiette!
Ha! sotte respondoy-ie apres en me tançant,
Non ce n’est que pitié que ton ame ressant
De ces Bergers blessez, te fasche-tu cruelle,
Aux doux ressentimens d’vn acte si fidelle?
Serois-tu pas ingrate en faisant autrement?
Ainsi ie me flattois en ce faux iugement,
Estimant en ma peine aueugle & langoureuse,
Estre bien pitoyable, & non pas amoureuse.
Mais las! en peu de temps ie cogneu mon erreur,
Tardiue cognoissance à si prompte fureur!
I’apperceu, mais trop tard, mon amour vehemente,
Les cognoissant amans, ie me cogneus amante,
Aux rayons de leur feu qui luit si clairement,
Helas! ie vy leur flame & mon embrasement,
Qui croissant par le temps s’augmenta d’heure en heure,
Et croistra, s’ay-ie peur iusqu’à tant que ie meure.
Depuis de mes deux yeux le sommeil se bannit,
La douleur de mon cœur mon visage fannit,
Du Soleil à regret la lumiere m’esclaire,
Et rien que ces Bergers au cœur ne me peut plaire.
Mes flesches & mon arc me viennent à mespris,
Vn choc continuël fait guerre à mes esprits,
Ie suis du tout en proye à ma peine enragee,
Et pour moy comme moy toute chose est changee:
Nos champs ne sont plus beaux, ces prés ne sont plus verts,
Ces arbres ne sont plus de feuillages couuerts,
Ces ruisseaux sont troublez des larmes que ie verse,
Ces fleurs n’ont plus d’émail en leur couleur diuerse,
Leurs attraits si plaisans sont changez en horreur,
Et tous ces lieux maudits n’inspirent que fureur.
Icy comme autresfois, ces pâtiz ne fleurissent,
Comme moy de mon mal mes troupeaux s’amaigrissent,
Et mon chien m’abayant semble me reprocher,
Que i’aye ore à mespris ce qui me fut si cher:
Tout m’est à contre-cœur horsmis leur souuenance:
Hélas! ie ne vy point sinon lors que i’y pense,
Ou lors que ie les vois, & que viuante en eux,
Ie puize dans leurs yeux vn venin amoureux.
Amour qui pour mon mal me rend ingenieuse,
Donnant tréue à ma peine ingrate & furieuse,
Les voyant me permet l’vsage de raison,
Afin que ie m’efforce apres leur guarison,
Me fait penser leurs maux, mais las! en vain i’essaye
Par vn mesme appareil pouuoir guarir ma playe:
Ie sonde de leurs coups l’estrange profondeur,
Et ne m’estonne point pour en voir la grandeur:
I’estuue de mes pleurs leurs blesseures sanglantes,
Helas à mon malheur blesseures trop blessantes!
Puisque vous me tuez, & que mourant par vous,
Ie souffre en vos douleurs, & languis en vos coups.
CLORIS.
Bruslent ils comme toy d’amour demesuree?
PHYLIS
Ie ne sçay, toutesfois, i’en pense estre asseuree.
CLORIS.
L’amour se persuade assez legerement.
PHYLIS
Mais ce que lon desire on le croit aisément.
CLORIS.
Le bon amour pourtant n’est point sans desfiance.
PHYLIS
Ie te diray sur quoy i’ay fondé ma croyance:
Vn iour comme il aduint qu’Aminte estant blecé,
Et qu’estant de sa playe & d’amour oppressé,
Ne pouvant clorre l’œil esueillé du martyre,
Se plaignoit en plorant d’vn mal qu’il n’osoit dire:
Mon cœur qui du passé le voyant, se souuint,
A ce piteux obiect toute pitié deuint,
Et ne pouuant souffrir de si dures alarmes,
S’ouurit à la douleur, & mes deux yeux aux larmes.
En fin comme ma voix ondoyante à grans flots,
Eust trouué le passage entre mille sanglots,
Me forçant en l’accez du tourment qui me gréue,
I’obtins de mes douleurs à mes pleurs quelque tréue,
Ie me mis à chanter, & le voyant gemir,
En chantant i’inuitois ses beaux yeux à dormir:
Quand luy tout languissant tournant vers moy sa teste,
Qui sembloit vn beau lys battu de la tempeste,
Me lançant vn regard qui le cœur me fendit,
D’vne voix rauque & casse ainsi me respondit:
Phylis comment veux-tu qu’absent de toy ie viue,
Ou bien qu’en te voyant, mon ame ta captiue,
Trouue pour endormir son tourment furieux,
Vne nuit de repos au iour de tes beaux yeux?
Alors toute surprise en si prompte nouuelle,
Ie m’enfuy de vergongne où Filemon m’appelle,
Qui nauré comme luy de pareils accidens,
Languissoit en ces maux trop vifs & trop ardans.
Moy qu’vn deuoir esgal à mesme soing inuite,
Ie m’approche de luy, ses playes ie visite,
Mais las en m’apprestant à ce piteux dessein,
Son beau sang qui s’esmeut iallit dessus mon sein;
Tombant esuanouy toutes ses playes s’ouurent,
Et ses yeux comme morts de nuages se couurent.
Comme auecque mes pleurs ie l’eus fait reuenir,
Et me voyant sanglante en mes bras le tenir,
Me dit, Belle Phylis, si l’amour n’est vn crime,
Ne mesprisez le sang qu’espand cette victime.
On dit qu’estant touché de mortelle langueur
Tout le sang se resserre & se retire au cœur,
Las! vous estes mon cœur, où pendant que i’expire,
Mon sang bruslé d’amour, s’vnit & se retire.
Ainsi de leurs desseins ie ne puis plus douter,
Et lors moy que l’amour oncques ne sceut dompter,
Ie me sentis vaincuë, & glisser en mon ame,
De ces propos si chauds & si bruslans de flame,
Vn rayon amoureux qui m’enflamma si bien,
Que tous mes froids dédains n’y seruirent de rien.
Lors ie m’en cours de honte où la fureur m’emporte,
N’ayant que la pensée & l’amour pour escorte,
Et suis comme la Biche à qui l’on a percé
Le flanc mortellement d’vn garrot trauersé,
Qui fuit dans les forests, & tousiours auec elle
Porte sans nul espoir sa blesseure mortelle:
Las! ie vais tout de mesme, & ne m’apperçoy pas,
O malheur! qu’auec moy, ie porte mon trespas,
Ie porte le tyran qui de poison m’enyure,
Et qui sans me tuer en ma mort me fait viure,
Heureuse sans languir si long temps aux abois,
I’en pouuois eschaper pour mourir vne fois.
CLORIS.
Si d’vne mesme ardeur leur ame est enflammée,
Te plains-tu d’aimer bien & d’estre bien aimée?
Tu les peux voir tous deux, & les fauoriser.
PHYLIS
Vn cœur se pourroit-il en deux parts diuiser?
CLORIS.
Pourquoy non! c’est erreur de la simplesse humaine.
La foy n’est plus aux cœurs qu’vne Chimere vaine,
Tu dois sans t’arrester à la fidelité,
Te seruir des amans comme des fleurs d’Esté,
Qui ne plaisent aux yeux qu’estant toutes nouuelles:
Nous auons de nature au sein doubles mammelles,
Deux oreilles, deux yeux, & diuers sentimens,
Pourquoy ne pourrions-nous auoir diuers amans?
Combien en cognoissai-ie à qui tout est de mise?
Qui changent plus souuent d’amans que de chemise;
La grace, la beauté, la ieunesse & l’amour,
Pour les femmes ne sont qu’vn empire d’vn iour:
Encor que d’vn matin (car à qui bien y pense)
Le midy n’est que soin, le soir que repentance;
Puis donc qu’amour te fait d’amans prouision,
Vses de ta ieunesse, & de l’occasion,
Toutes deux comme vn trait de qui lon perd la trace,
S’enuolent, ne laissant qu’vn regret en leur place:
Mais si ce proceder encore t’est nouueau,
Choisi lequel des deux te semble le plus beau.
PHYLIS
Ce remede ne peut à mon mal satisfaire,
Puis nature & l’amour me deffend de le faire,
En vn choix si douteux s’esgare mon desir,
Ils sont tous deux si beaux qu’on n’y peut que choisir,
Comment beaux, ha! Nature admirable en ouurages,
Ne fist iamais deux yeux, ny deux si beaux visages!
Vn doux aspect qui semble aux amours conuier;
L’vn n’a rien qu’en beauté l’autre puisse enuier,
L’vn est brun, l’autre blond & son poil qui se dore,
En filets blondissans, est semblable à l’Aurore,
Quand toute écheuelée, à nos yeux sousriant,
Elle émaille de fleurs les portes d’Oriant:
Ce taint blanc & vermeil où l’amour rit aux graces,
Cét œil qui fond des cœurs les rigueurs & les glaces,
Qui foudroye en regards, éblouyt la raison,
Et tuë en Basilic d’amoureuse poison;
Cette bouche si belle & si pleine de charmes,
Où l’amour prend le miel dont il trempe ses armes,
Ces beaux traits de discours si doux & si puissans,
Dont amour par l’oreille assuietit mes sens,
A ma foible raison font telle violence,
Qu’ils tiennent mes desirs en égale balance:
Car si de l’vn des deux ie me veux departir,
Le Ciel non plus que moy ne le peut consentir:
L’autre pour estre brun aux yeux n’a moins de flammes,
Il seme en regardant du soufre dans les ames,
Donne aux cœurs aueuglez la lumiere & le iour,
Ils semblent deux Soleils en la Sphere d’amour:
Car si l’vn est pareil à l’Aurore vermeille,
L’autre en son taint plus brun a la grace pareille
A l’Astre de Venus qui doucement reluit,
Quand le Soleil tombant dans les ondes s’enfuit:
Sa taille haute & droite & d’vn iuste corsage,
Semble vn pin qui s’esleue au milieu d’vn bocage;
Sa bouche est de corail, où lon voit au dedans,
Entre vn plaisant sousris les perles de ses dents,
Qui respirent vn air embaumé d’vne haleine
Plus douce que l’œillet ny que la mariolaine,
D’vn brun meslé de sang son visage se paint,
Il a le iour aux yeux & la nuit en son taint:
Où l’amour flamboyant entre mille estincelles,
Semble vn amas brillant des estoiles plus belles,
Quand vne nuit seraine avec ses bruns flambeaux,
Rend le Soleil ialoux en ses iours les plus beaux,
Son poil noir & retors en gros floccons ondoye,
Et crespelu ressemble vne toison de soye:
C’est en fin comme l’autre vn miracle des Cieux:
Mon ame pour les voir vient toute dans mes yeux,
Et rauie en l’obiet de leurs beautés extrémes,
Se retrouuant en eux, se perd toute en soy-mesmes.
Las ainsi ie ne sçay que dire ou que penser,
De les aimer tous deux n’est-ce les offencer?
Laisser l’vn, prendre l’autre, ô Dieux est-il possible!
Ce seroit les aimant vn crime irremissible;
Ils sont tous deux égaux de merite, & de foy;
Las je n’aime rien qu’eux, ils n’aiment rien que moy;
Tous deux pour me sauuer hazarderent la vie,
Ils ont mesme dessein, mesme amour, mesme enuie.
De quelles passions me sentay-ie émouuoir!
L’amour, l’honneur, la foy, la pitié, le deuoir,
De diuers sentimens également me troublent,
Et me pensant aider mes angoisses redoublent:
Car si pour essayer à mes maux quelque paix,
Parfois oubliant l’vn, en l’autre ie me plais,
L’autre tout en colere à mes yeux se presente,
Et me monstrant ses coups, sa chemise sanglante,
Son amour, sa douleur, sa foy, son amitié,
Mon cœur se fend d’amour & s’ouure à la pitié.
Las ainsi combatuë en ceste estrange guerre,
Il n’est grace pour moy au Ciel ny sur la terre,
Contre ce double effort debile est ma vertu,
De deux vents opposez mon cœur est combatu,
Et reste ma pauure ame entre deux estouffée,
Miserable despouille & funeste trophée.
SATYRE.
N’avoir crainte de rien, & ne rien espérer,
Amy, c’est ce qui peut les hommes bien-heurer;
I’ayme les gens hardis, dont l’ame non commune,
Morgant les accidens, fait teste à la fortune,
Et voyant le soleil de flamme reluisant,
La nuit au manteau noir les Astres conduisant,
La Lune se masquant de formes differentes,
Faire naître les mois en ses courses errantes,
Et les Cieux se mouvoir par ressorts discordans,
Les vns chauds tempérez, & les autres ardens,
Qui ne s’emouvant point, de rien n’ont l’ame attainte,
Et n’ont en les voyant, esperance ni crainte.
Mesme si pesle mesle avec les Elemens,
Le Ciel d’airain tomboit iusques aux fondemens,
Et que tout se froissast d’vne étrange tempeste,
Les esclats sans frayeur leur frapperoyent la teste,
Combien moins les assauts de quelque passion
Dont le bien & le mal n’est qu’vne opinion?
Ni les honneurs perdus, ni la richesse acquise,
N’auront sur son esprit, ni puissance, ni prise.
Dy moy, qu’est-ce qu’on doit plus cherement aymer
De tout ce que nous donne ou la Terre ou la Mer?
Ou ces grans Diamans, si brillans à la veuë,
Dont la France se voit à mon gré trop pourveuë,
Ou ces honneurs cuisans, que la faveur depart
Souvent moins par raison, que non pas par hazard,
Ou toutes ces grandeurs apres qui l’on abbaye,
Qui font qu’vn President dans les procés s’égaye.
De quel œil, trouble, ou clair, dy-moy, les doit-on voir,
Et de quel appetit au cœur les recevoir?
Ie trouue, quant à moy, bien peu de difference
Entre la froide peur, & la chaude espérance,
D’autant que mesme doute également assaut
Nostre esprit qui ne sçait au vray ce qu’il luy faut.
Car estant la Fortune en ses fins incertaine,
L’accident non prévû nous donne de la peine;
Le bien inesperé nous saisit tellement,
Qu’il nous gele le sang, l’ame & le jugement,
Nous fait fremir le cœur, nous tire de nous-mesmes;
Ainsi diversement saisis des deux extremes,
Quand le succés du bien au desir n’est égal,
Nous nous sentons troublez du bien comme du mal,
Et trouvant mesme effet en vn sujet contraire,
Le bien fait dedans nous ce que le mal peut faire.
Or donc, que gagne-t-on de rire, ou de pleurer?
Craindre confusement, bien, ou mal esperer?
Puisque mesme le bien excedant notre attente,
Nous saisissant le cœur, nous trouble, & nous tourmente,
Et nous desobligeant nous mesme en ce bon-heur,
La ioie & le plaisir nous tient lieu de douleur.
Selon son roolle, on doit iouër son personnage,
Le bon sera méchant, insensé l’homme sage,
Et le prudent sera de raison devestu,
S’il se monstre trop chaud à suivre la vertu;
Combien plus celuy-la dont l’ardeur non commune
Eléve ses desseins jusqu’au Ciel de la Lune,
Et se privant l’esprit de ses plus doux plaisirs,
A plus qu’il ne se doit, laisse aller ses desirs?
Va donc, & d’vn cœur sain voyant le Pont-au-change,
Desire l’or brillant sous mainte pierre étrange;
Ces gros lingots d’argent, qu’à grans coups de marteaux,
L’art forme en cent façons de plats, & de vaisseaux;
Et deuant que le iour aux gardes se découvre,
Va, d’vn pas diligent, à l’Arcenac, au Louvre;
Talonne vn President, suy-le comme vn valet,
Mesme, s’il est besoin, estrille son mulet,
Suy jusques au Conseil les Maistres des Requestes,
Ne t’enquiers curieux s’ils sont hommes ou bestes,
Et les distingues bien, les vns ont le pouvoir
De iuger finement vn proces sans le voir;
Les autres comme Dieux pres le soleil résident,
Et Demons de Plutus, aux finances president,
Car leurs seules faveurs peuuent, en moins d’vn an,
Te faire devenir Chalange, ou Montauban.
Ie veux encore plus, démembrant ta Province,
Ie veux, de partisan que tu deviennes Prince.
Tu seras des Badauts en passant adoré,
Et sera iusqu’au cuir ton carosse doré;
Chacun en ta faveur mettra son espérance,
Mille valets sous toy desoleront la France,
Tes logis tapissés en magnifique arroy,
D’éclat aveugleront ceux-la mesmes du Roy.
Mais si faut-il, enfin, que tout vienne à son conte,
Et soit auec l’honneur, ou soit auec la honte,
Il faut, perdant le jour, esprit, sens, & vigueur,
Mourir comme Enguerand, ou comme Iacques Cœur,
Et descendre la-bas, où, sans choix de personnes,
Les escuelles de bois s’égalent aux Couronnes.
En courtisant pourquoy perdrois-ie tout mon temps,
Si de bien & d’honneur mes esprits sont contens?
Pourquoy d’ame & de corps, faut-il que ie me peine,
Et qu’estant hors du sens, aussi bien que d’haleine,
Ie suiue vn financier, soir, matin, froid, & chaud,
Si i’ay du bien pour viure autant comme il m’en faut?
Qui n’a point de procés, au Palais n’a que faire,
Vn President pour moy n’est non plus qu’vn notaire,
Ie fais autant d’état du long comme du court,
Et mets en la Vertu ma faveur, & ma Court.
Voilà le vray chemin, franc de crainte & d’envie,
Qui doucement nous meine à cette heureuse vie,
Que parmy les rochers & les bois desertez,
Ieusne, veille, oraison, & tant d’austeritez,
Les Hermites iadis, ayant l’Esprit pour guide,
Chercherent si longtemps dedans la Thebaïde.
Adorant la Vertu, de cœur, d’ame, & de foy,
Sans la chercher si loin, chacun l’a dedans soy,
Et peut, comme il luy plaist, luy donner la teinture,
Artisan de sa bonne ou mauvaise aventure.
SATYRE.
Perclus d’vne jambe, & des bras,
Tout de mon long entre deux dras,
Il ne me reste que la langue
Pour vous faire cette harangue.
Vous sçavés que i’ay pension,
Et que l’on a pretention,
Soit par sotise, ou par malice,
Embarrassant le Benefice,
Me rendre, en me torchant le bec,
Le ventre creux comme vn rebec.
On m’en baille en discours de belles,
Mais de l’argent point de nouvelles;
Encore au lieu de payement,
On parle d’vn retranchement,
Me faisant au nez grise mine,
Que l’Abbaye est en ruine,
Et ne vaut pas, beaucoup s’en faut,
Les deux mille francs qu’il me faut;
Si bien que ie juge, à son dire,
Malgré le feu Roy nostre Sire,
Qu’il desireroit volontiers
Lâchement me reduire au tiers.
Ie laisse à part ce facheux conte;
Au Primtemps que la bile monte
Par les veines dans le cerveau,
Et que l’on sent au renouveau,
Son Esprit fécond en sornettes,
Il fait mauvais se prendre aux Poëtes;
Toutesfois, ie suis de ces Gens
De toutes choses négligens,
Qui vivant au iour la iournée,
Ne contrôllent leur destinée,
Oubliant, pour se mettre en paix,
Les injures & les bien-faits,
Et s’arment de Philosophie;
Il est pourtant fou qui s’y fie;
Car la Dame indignation
Est vne forte passion.
Estant donc en mon lit malade,
Les yeux creux, & la bouche fade,
Le teint iaune comme vn espy,
Et non pas l’esprit assoupy,
Qui dans ses caprices s’égaye,
Et souvent se donne la baye,
Se feignant, pour passer le temps,
Avoir cent mille escus contans,
Avec cela large campagne;
Ie fais des chasteaux en Espagne,
I’entreprens partis sur partis,
Toutesfois, je vous avertis,
Pour le Sel, que ie m’en deporte,
Que ie n’en suis en nulle sorte,
Non plus que du droit Annuël,
Ie n’ayme point le Casuël,
I’ay bien vn avis d’autre estoffe,
Dont du Luat le Philosophe,
Désigne rendre au Consulat
Le nez fait comme vn cervelat:
Si le Conseil ne s’y oppose,
Vous verrez vne belle chose.
Mais laissant-là tous ces proiets,
Ie ne manque d’autres suiets,
Pour entretenir mon caprice
En vn fantastique exercice;
Ie discours des neiges d’antan,
Ie prens au nid le vent d’autan,
Ie pete contre le Tonnerre,
Aux papillons ie fais la guerre,
Ie compose Almanachs nouveaux,
De rien ie fais brides à Veaux,
A la S. Iean ie tends aux Gruës,
Ie plante des pois par les ruës,
D’vn baston ie fais vn cheval,
Ie voy courir la Seine à val,
Et beaucoup de choses, beau sire,
Que ie ne veux, & n’ose dire.
Apres cela, ie peinds en l’air,
I’apprens aux asnes à voler,
Du Bordel ie fais la Chronique,
Aux chiens j’apprens la Rhetorique;
Car, enfin, ou Plutarque ment,
Ou bien ils ont du iugement.
Ce n’est pas tout, ie dis sornettes,
Ie dégoise des Chansonnettes,
Et vous dis, qu’auec grand effort,
La Nature pâtit tres-fort.
Ie suis si plein que ie regorge,
Si vne fois ie rens ma gorge,
Eclatant ainsi qu’vn petard,
On dira, le Diable y ayt part.
Voila comme le temps ie passe,
Si ie suis las, ie me délasse,
I’écris, ie lis, ie mange & boy,
Plus heureux cent fois que le Roy,
(Ie ne dis pas le Roy de France,)
Si ie n’estois court de finance.
Or, pour finir, voila comment
Ie m’entretiens bisarrement,
Et prenez-moy les plus extremes
En sagesse, ils vivent de mesmes,
N’estant l’humain entendement
Qu’vne grotesque seulement.
Vuidant des bouteilles cassées,
Ie m’embarasse en mes pensées,
Et quand i’y suis bien embrouïllé,
Ie me couvre d’vn sac mouïllé.
Faute de papier, _bona sere_,
Qui a de l’argent, si le serre.
Votre Serviteur à iamais,
Maistre Ianin du Pontalais.
ELEGIE.
L’homme s’oppose en vain contre la destinée,
Tel a domté sur mer la tempeste obstinée,
Qui deceu dans le port, esprouue en vn instant
Des accidens humains le reuers inconstant,
Qui le jette au danger, lors que moins il y pense.
Ores, à mes depens i’en fais l’experience,
Moy, qui tremblant encor du naufrage passé,
Du bris de mon navire au rivage amassé,
Bâtissois vn autel aux Dieux legers des Ondes,
Iurant mesme la mer, & ses vagues profondes,
Instruit à mes dépens, & prudent au danger,
Que je me garderois de croire de leger,
Sçachant qu’injustement il se plaint de l’orage,
Qui remontant sur mer fait vn second naufrage.
Cependant ay-ie à peine essuyé mes cheveux,
Et payé dans le port l’offrande de mes vœux,
Que d’vn nouveau desir le courant me transporte,
Et n’ay pour l’arrester la raison assez forte.
Par vn destin secret mon cœur s’y voit contraint,
Et par vn si doux nœud si doucement estreint,
Que me trouvant espris d’vne ardeur si parfaite,
Trop heureux en mon mal, ie benis ma defaite,
Et me sens glorieux, en vn si beau tourment,
De voir que ma grandeur serve si dignement;
Changement bien étrange en vne amour si belle!
Moy, qui rangeois au joug la terre vniuerselle,
Dont le nom glorieux aux Astres eslevé,
Dans le cœur des mortels par vertu s’est gravé,
Qui fis de ma valeur le hazard tributaire,
A qui rien, fors l’Amour, ne put estre contraire,
Qui commande par tout, indomptable en pouvoir,
Qui sçay donner des loix, & non les recevoir;
Ie me voy prisonnier aux fers d’vn ieune Maistre,
Où ie languis esclave, & fais gloire de l’estre,
Et sont à le servir tous mes vœux obligez;
Mes palmes, mes lauriers en myrthes sont changez,
Qui servant de trophée aux beautez que i’adore,
Font en si beau suiet que ma perte m’honnore.
Vous, qui dés le berceau de bon œil me voyez,
Qui du troisiéme Ciel mes destins envoyez,
Belle & sainte planete, Astre de ma naissance,
Mon bon-heur plus parfait, mon heureuse influënce,
Dont la douceur preside aux douces passions,
Venus, prenez pitié de mes affections,
Soyez-moy favorable, & faites à cette heure,
Plustost que découvrir mon amour, que ie meure:
Et que ma fin témoigne, en mon tourment secret,
Qu’il ne vescut iamais vn amant si discret,
Et qu’amoureux constant, en vn si beau martyre,
Mon trépas seulement mon amour puisse dire.
Ha! que la passion me fait bien discourir!
Non, non, vn mal qui plaist, ne fait jamais mourir.
Dieux! que puis-je donc faire au mal qui me tourmente!
La patience est foible, & l’amour violente,
Et me voulant contraindre en si grande rigueur,
Ma plainte se dérobbe, & m’échappe du cœur,
Semblable à cet enfant, que la Mere en colere,
Apres vn châtiment veut forcer à se taire,
Il s’efforce de crainte à ne point soupirer,
A grand peine ose-t-il son haleine tirer;
Mais nonobstant l’effort, dolent en son courage,
Les sanglots, à la fin, debouchent le passage,
S’abandonnant aux cris, ses yeux fondent en pleurs,
Et faut que son respect défere à ses douleurs.
De mesme, ie m’efforce au tourment qui me tuë,
En vain de le cacher mon respect s’evertuë,
Mon mal, comme vn torrent, pour vn temps retenu,
Renversant tout obstacle, est plus fier devenu.
Or puis-que ma douleur n’a pouvoir de se taire,
Et qu’il n’est ni desert, ni rocher solitaire,
A qui de mon secret ie m’osasse fier,
Et que jusqu’à ce point ie me dois oublier,
Que de dire ma peine en mon cœur si contrainte,
A vous seule, en pleurant, j’addresse ma complainte;
Aussi puis-que vostre œil m’a tout seul asservy,
C’est raison que luy seul voye comme ie vy,
Qu’il voye que ma peine est d’autant plus cruelle,
Que seule en l’Vnivers, ie vous estime belle;
Et si de mes discours vous entrez en courroux,
Songez qu’ils sont en moy, mais qu’ils naissent de vous,
Et que ce seroit estre ingrate en vos defaites,
Que de fermer les yeux aux playes que vous faites.
Donc, Beauté plus qu’humaine, objet de mes plaisirs,
Delices de mes yeux, & de tous mes desirs,
Qui regnez sur les cœurs d’vne contrainte aimable,
Pardonnez à mon mal, hélas! trop veritable,
Et lisant dans mon cœur que valent vos attraits,
Le pouvoir de vos yeux, la force de vos traits,
La preuve de ma foy, l’aigreur de mon martyre,
Pardonnez à mes cris de l’avoir osé dire,
Ne vous offencez point de mes justes clameurs,
Et si mourant d’amour, ie vous dis que ie meurs.
VERS SPIRITUELS.
STANCES.
Quand sur moy je jette les yeux,
A trente ans me voyant tout vieux,
Mon cœur de frayeur diminuë,
Estant vieilly dans vn moment,
Ie ne puis dire seulement
Que ma jeunesse est devenuë.
Du berceau courant au cercueil,
Le jour se dérobe à mon œil,
Mes sens troublez s’évanouissent,
Les hommes sont comme des fleurs,
Qui naissent & vivent en pleurs,
Et d’heure en heure se fanissent.
Leur âge à l’instant écoulé,
Comme vn trait qui s’est envolé,
Ne laisse apres soy nulle marque,
Et leur nom si fameux icy,
Si tost qu’ils sont morts, meurt aussi,
Du pauvre autant que du Monarque.
N’agueres verd, sain, & puissant,
Comme vn Aubespin florissant,
Mon printemps estoit délectable,
Les plaisirs logeoient en mon sein,
Et lors estoit tout mon dessein
Du jeu d’amour, & de la table.
Mais las! mon sort est bien tourné;
Mon âge en vn rien s’est borné,
Foible languit mon esperance,
En vne nuit, à mon malheur,
De la joye & de la douleur
I’ay bien appris la difference!