Blanchissoit de clairté les peuples d’Oriant,
L’Aurore aux cheueux d’or, au visage de roses,
Desia comme à demy decouuroit toutes choses,
Et les oyseaux, perchez en leur feuilleux seiour,
Commençoient s’eueillant à se plaindre d’amour:
Quand ie vis en sursaut, vne beste effroyable,
Chose estrange à conter, toutesfois veritable,
Qui plus qu’vne Hydre affreuse à sept gueulles meuglant,
Auoit les dens d’acier, l’œil horible, & sanglant,
Et pressoit à pas torts vne Nimphe fuyante,
Qui reduite aux abois, plus morte que viuante,
Halétante de peine, en son dernier recours,
Du grand Mars des François imploroit le secours,
Embrassoit ses genoux, & l’appellant aux armes,
N’auoit autre discours que celuy de ses larmes.
Ceste Nimphe estoit d’âge, & ses cheueux meslez
Flotoient au gré du vent, sur son dos aualez.
Sa robe estoit d’azur, où cent fameuses villes
Eleuoient leurs clochers sur des plaines fertilles,
Que Neptune arosoit de cent fleuues épars,
Qui dispersoient le viure aux gens de toutes pars.
Les vilages epais fourmilloient par la plaine;
De peuple, & de betail, la campaigne estoit plaine:
Qui s’employant aux ars meloient diuersement,
La fertile abondance auecque l’ornement:
Tout y reluisoit d’or, & sur la broderie
Eclatoit le brillant de mainte piererie.
La mer aux deux costés ceste ouurage bordoit:
L’Alpe de la main gauche en biais s’epandoit
Du Rhain iusqu’en Prouence, & le mont qui partage
D’auecque l’Espagnol le François heritage,
De l’Aucate à Bayonne en cornes se haussant,
Monstroit son front pointu de neges blanchissant.
Le tout estoit formé d’vne telle maniere,
Que l’art ingenieux excedoit la matiere.
Sa taille estoit auguste, & son front couronné,
De cent fleurs de lis d’or estoit enuironné.
Ce grand Prince voyant le soucy qui la greue,
Touché de pieté, la prend & la releue,
Et de feux estoufant ce funeste animal,
La deliura de peur aussi-tost que de mal,
Et purgeant le venin dont elle estoit si plaine,
Rendit en vn instant la Nimphe toute saine.
Ce Prince ainsi qu’vn Mars en armes glorieux,
De palmes ombrageoit son chef victorieux,
Et sembloit de ses mains au combat animées,
Comme foudre ietter la peur dans les armées.
Ses exploits acheuez en ses armes viuoient:
Là les camps de Poytou d’vne part s’éleuoient,
Qui superbes sembloient s’honorer en la gloire,
D’auoir premiers chanté sa premiere victoire.
Diepe de l’autre part sur la mer s’alongeoit,
Où par force il rompoit le camp qui l’assiegeoit,
Et poussant plus auant ses troupes epanchées
Le matin en chemise il surprit les tranchées.
Là Paris deliuré de l’Espagnolle main,
Se dechargeoit le col de son ioug inhumain.
La campagne d’Iury sur le flanc cizellée,
Fauorisoit son prince au fort de la meslée,
Et de tant de Ligueurs par sa dextre vaincus
Au Dieu de la bataille apendoit les escus.
Plus haut estoit Vandome, & Chartres, & Pontoise,
Et l’Espagnol defait à Fontaine Françoise,
Où la valeur du foible emportant le plus fort
Fist voir que la vertu ne craint aucun effort.
Plus bas dessus le ventre au naif contrefaite
Estoit pres d’Amiens la honteuse retraite
Du puissant Archiduc, qui creignant son pouuoir,
Creut que c’estoit en guerre assez que de le voir.
Deçà delà luitoit mainte troupe rangée,
Mainte grande cité gemissoit assiegée,
Où si tost que le fer l’en rendoit possesseur,
Aux rebelles vaincus il vsoit de douceur,
Vertu rare au vainqueur, dont le courage extreme
N’a gloire en la fureur que se vaincre soy-mesme.
Le chesne, & le laurier cest ouurage ombrageoit,
Où le peuple deuot sous ses loys se rangeoit,
Et de vœus, & d’ençens, au ciel faisoit priere
De conseruer son Prince en sa vigueur entiere.
Maint puissant ennemy domté par sa vertu,
Languissoit dans les fers sous ses pieds abatu,
Tout semblable à l’enuie à qui l’estrange rage
De l’heur de son voisin enfielle le courage,
Hideuse, bazanée, & chaude de rancœur,
Qui ronge ses poulmons, & se mache le cœur.
Apres quelque priere en son cœur prononcée,
La Nimphe en le quittant au ciel s’est elancée,
Et son corps dedans l’air demourant suspendu:
Ainsi comme vn Milan sur ses aisles tendu,
S’areste en vne place, où changeant de visage,
Vn brullant eguillon luy pique le courage;
Son regard estincelle, & son cerueau tremblant
Ainsi comme son sang d’horreur se va troublant:
Son estommac pantois sous la chaleur frissonne,
Et chaude de l’ardeur qui son cœur epoinçonne,
Tandis que la fureur precipitoit son cours,
Veritable Prophéte elle fait ce discours.
Peuple, l’obiet piteux du reste de la terre,
Indocile à la paix, & trop chaud à la guerre,
Qui fecond en partis, & leger en desseins,
Dedans ton propre sang souilles tes propres mains,
Entens ce que ie dis, atentif à ma bouche,
Et qu’au plus vif du cœur ma parolle te touche.
Depuis qu’irreuerent enuers les Immortels,
Tu taches de mépris l’Eglise & ses autels,
Qu’au lieu de la raison gouuerne l’insolence,
Que le droit alteré n’est qu’vne violence,
Que par force le foible est foullé du puissant,
Que la ruse rauit le bien à l’innocent,
Et que la vertu saincte en public méprisée,
Sert aux ieunes de masque, aux plus vieux de risée,
(Prodige monstrueux) & sans respect de foy,
Qu’on s’arme ingratement au mépris de son Roy,
La Iustice, & la Paix, tristes & desolées,
D’horreur se retirant au ciel s’en sont volées:
Le bon-heur aussi tost à grand pas les suiuit,
Et depuis de bon œil le Soleil ne te vit.
Quelque orage tousiours qui s’éleue à ta perte,
A comme d’vn brouillas ta personne couuerte,
Qui tousiours prest à fondre en échec te retient,
Et mal-heur sur mal-heur à chaque heure te vient.
On a veu tant de fois la ieunesse trompée,
De tes enfans passez au tranchant de l’espée,
Tes filles sans honneur errer de toutes pars,
Ta maison, & tes biens saccagez des Soldars,
Ta femme insolemment d’entre tes bras rauie,
Et le fer tous les iours s’atacher à ta vie.
Et cependant aueugle en tes propres effets,
Tout le mal que tu sens, c’est toy qui te le faits;
Tu t’armes à ta perte, & ton audace forge
L’estoc dont furieux tu te coupes la gorge.
Mais quoy tant de mal-heurs te suffisent-ils pas?
Ton Prince comme vn Dieu, te tirant du trespas,
Rendit de tes fureurs les tempestes si calmes,
Qu’il te fait viure en paix à l’ombre de ses palmes:
Astrée en sa faueur demeure en tes citez,
D’hommes, & de betail les champs sont habitez:
Le Paysant n’ayant peur des bannieres estranges,
Chantant coupe ses bleds, riant fait ses vandanges,
Et le Berger guidant son troupeau bien noury
Enfle sa cornemuse en l’honneur de Henry.
Et toy seul cependant, oubliant tant de graces,
Ton aise trahissant de ses biens tu te lasses.
Vien ingrat respon-moy, quel bien esperes tu,
Apres auoir ton Prince en ses murs combatu?
Apres auoir trahy pour de vaines chimeres,
L’honneur de tes ayeux, & la foy de tes peres?
Apres auoir cruel tout respect violé,
Et mis à l’abandon ton pays desolé?
Atten tu que l’Espaigne, auecq’ son ieune Prince,
Dans son monde nouueau te donne vne Prouince?
Et qu’en ces trahisons, moins sage deuenu,
Vers toy par ton exemple il ne soit retenu?
Et qu’ayant dementy ton amour naturelle,
A luy plus qu’à ton Prince il t’estime fidelle?
Peut estre que ta race, & ton sang violent,
Issu comme tu dis d’Oger, ou de Roland,
Ne te veut pas permetre encore ieune d’age,
Qu’oysif en ta maison se rouille ton courage,
Et rehaussant ton cœur que rien ne peut ployer,
Te fait chercher vn Roy qui te puisse employer,
Qui la gloire du ciel, & l’effroy de la terre,
Soit comme vn nouueau Mars indomtable à la guerre,
Qui sçache en pardonnant les discords étoufer,
Par clemence aussi grand, comme il est par le fer.
Cours tout le monde entier de Prouince en Prouince,
Ce que tu cherches loing habite en nostre Prince.
Mais quels exploits si beaux a fait ce ieune Roy,
Qu’il faille pour son bien que tu fauces ta foy,
Trahisses ta patrie, & que d’iniustes armes,
Tu la combles de sang, de meurtres & de larmes?
Si ton cœur conuoiteux est si vif, & si chaud,
Cours la Flandre, où iamais la guerre ne defaut,
Et plus loing sur les flancs d’Autriche & d’Alemagne,
De Turcs, & de turbans enionche la campagne,
Puis tout chargé de coups, de viellesse, & de biens,
Reuien en ta maison mourir entre les tiens.
Tes fils se mireront en si belles depouilles,
Les vieilles au foyer en fillant leurs quenouilles,
En chanteront le conte, & braue en argumens,
Quelque autre Iean de Mun en fera des Romans.
Ou si trompant ton Roy tu cours autre fortune,
Tu trouueras ingrat toute chose importune,
A Naples, en Sicille, & dans ces autres lieux,
Où l’on t’assignera, tu seras odieux,
Et l’on te fera voir auecq’ ta conuoitise,
Qu’apres les trahisons les traistres on meprise.
Les enfans étonnez s’enfuiront te voiant,
Et l’Artisan mocqueur, aux places t’efroyant,
Rendant par ses brocards ton audace flétrie,
Dira, ce traistre icy nous vendit sa patrie,
Pour l’espoir d’vn Royaume en Chimeres conçeu,
Et pour tous ses desseins du vent il a reçeu.
Ha! que ces Paladins viuans dans mon Histoire,
Non comme toy touchez d’vne batarde gloire
Te furent differens, qui courageux par tout,
Tindrent fidellement mon enseigne debout,
Et qui se repandants ainsi comme vn tonnerre,
Le fer dedans la main firent trembler la terre,
Et tant de Roys Payens sous la Croix deconfis,
Asseruirent vaincus aux pieds du Crucifis,
Dont les bras retroussez, & la teste panchée,
De fers honteusement au triumphe atachée
Furent de leur valeur tesmoins si glorieux,
Que les noms de ces preux en sont escris aux Cieux.
Mais si la pieté, de ton cœur diuertie,
En toy pauure insensé n’est du tout amortie,
Si tu n’as tout à fait reietté loing de toy
L’amour, la charité, le deuoir, & la foy,
Ouure tes yeux sillez, & voy de quelle sorte
D’ardeur precipité la rage te transporte,
T’enuelope l’esprit, t’esgarant insensé,
Et iuge l’auenir par le siecle passé.
Si tost que ceste Nimphe en son dire enflamée,
Pour finir son propos eut la bouche fermée,
Plus haute s’eleuant dans le vague des Cieux,
Ainsi comme vn éclair disparut à nos yeux,
Et se monstrant Déesse en sa fuite soudaine,
La place elle laissa de parfun toute plaine,
Qui tombant en rosée aux lieux les plus prochains,
Reconforta le cœur & l’esprit des humains.
HENRY le cher suget de nos sainctes prieres,
Que le Ciel reseruoit à nos peines dernieres,
Pour rétablir la France au bien non limité
Que le Destin promet à son eternité,
Apres tant de combats, & d’heureuses victoires,
Miracles de noz tans, honneur de noz Histoires,
Dans le port de la paix, Grand Prince puisses-tu,
Mal-gré tes ennemis exercer ta vertu:
Puisse estre à ta grandeur le Destin si propice,
Que ton cœur de leurs trets rebouche la malice,
Et s’armant contre toy puisse-tu dautant plus
De leurs efforts domter le flus, & le reflus,
Et comme vn saint rocher opposant ton courage,
En écume venteuse en dissiper l’orage,
Et braue t’éleuant par dessus les dangers
Estre l’amour des tiens, l’effroy des estrangers.
Attendant que ton fils instruit par ta vaillance,
De sous tes étendars sortant de son enfance,
Plus fortuné que toy, mais non pas plus vaillant,
Aille les Othomans iusqu’au Caire assaillant,
Et que semblable à toy foudroyant les armées
Il ceuille auecq’ le fer les Palmes idumées,
Puis tout flambant de gloire en France reuenant,
Le Ciel mesme là haut de ses faits s’etonnant,
Qu’il epande à tes pieds les depouilles conquises,
Et que de leurs drapeaux il pare noz Eglises.
Alors raieunissant au recit de ses faits,
Tes desirs, & tes vœus en ses œuures parfaits,
Tu ressentes d’ardeur ta viellesse eschauffée,
Voyant tout l’Vniuers nous seruir de trophée.
Puis n’estant plus icy chose digne de toy,
Ton fils du monde entier restant paisible Roy,
Sous tes modelles saincts & de paix, & de guerre,
Il regisse puissant en Iustice la terre,
Quand apres vn long-tans ton Esprit glorieux
Sera des mains de Dieu couronné dans les Cieux.
PLAINTE.
En quel obscur seiour le Ciel m’a-il reduit,
Mes beaux iours sont voilez d’vne effroyable nuit,
Et dans vn mesme instant comme l’herbe fauchee,
Ma ieunesse est seichee.
Mes discours sont changez en funebres regrets,
Et mon ame d’ennuis est si fort esperduë,
Qu’ayant perdu Madame en ces tristes forests,
Ie crie, & ne sçay point ce qu’elle est deuenuë.
O bois! ô prez! ô monts! qui me fustes iadis
En l’Auril de mes iours vn heureux Paradis,
Quand de mille douceurs la faueur de Madame
Entretenoit mon ame,
Or que la triste absence en l’Enfer où ie suis,
D’vn piteux souuenir me tourmente & me tuë,
Pour consoler mon mal & flater mes ennuis,
Helas! respondez-moi, qu’est-elle deuenuë?
Où sont ces deux beaux yeux? que sont-ils deuenus?
Où sont tant de beautez, d’Amours & de Venus,
Qui regnoient dans sa veuë, ainsi que dans mes veines,
Les soucis & les peines?
Helas! fille de l’air qui sens ainsi que moy,
Dans les prisons d’Amour, ton ame detenuë,
Compagne de mon mal assiste mon émoy,
Et responds à mes cris, qu’est-elle deuenuë?
Ie voy bien en ce lieu triste & desesperé
Du naufrage d’amour ce qui m’est demeuré,
Et bien que loin d’icy le destin l’ait guidee,
Ie m’en forme l’idee.
Ie voy dedans ces fleurs les tresors de son teint,
La fierté de son ame en la mer toute esmeuë,
Tout ce qu’on voit icy viuement me la peint,
Mais il ne me peint pas ce qu’elle est deuenuë.
Las voicy bien l’endroit où premier ie la vy,
Où mon cœur de ses yeux si doucement rauy,
Reiettant tout respect descouurit à la belle,
Son amitié fidelle.
Ie reuoy bien le lieu: mais ie ne reuoy pas
La Reyne de mon cœur qu’en ce lieu i’ai perduë.
O bois! ô prez! ô monts! ses fidelles esbats,
Helas! respondez-moy, qu’est-elle deuenuë?
Durant que son bel œil ces lieux embellissoit,
L’agreable Printemps sous ses pieds florissoit,
Tout rioit aupres d’elle, & la terre paree
Estoit énamouree.
Ores que le malheur nous en a sçeu priuer,
Mes yeux tousiours moüillez d’vne humeur continuë
Ont changé leurs saisons en la saison d’hyuer
N’ayant sçeu découurir ce qu’elle est deuenuë.
Mais quel lieu fortuné si long temps la retient?
Le Soleil qui s’absente au matin nous reuient,
Et par vn tour reglé sa cheuelure blonde
Esclaire tout le monde.
Si tost que sa lumiere à mes yeux se perdit,
Elle est comme vn éclair pour iamais disparuë,
Et quoy que i’aye faict malheureux & maudit
Ie n’ay peu descouurir ce qu’elle est deuenuë.
Mais Dieu, i’ay beau me plaindre, & tousiours soupirer
I’ay beau de mes deux yeux deux fontaines tirer,
I’ay beau mourir d’amour & de regret pour elle,
Chacun me la recelle.
O bois! ô prez! ô monts! ô vous qui la cachez!
Et qui contre mon gré l’auez tant retenuë,
Si iamais de pitié vous vous vistes touchez,
Helas! respondez-moi, qu’est-elle deuenuë?
Fut-il iamais mortel si malheureux que moy?
Ie ly mon infortune en tout ce que ie voy,
Tout figure ma perte, & le Ciel & la Terre
A l’enuy me font guerre.
Le regret du passé cruellement me point,
Et rend, l’obiet present, ma douleur plus aiguë,
Mais las! mon plus grand mal est de ne sçauoir point,
Entre tant de mal-heurs, ce qu’elle est deuenuë.
Ainsi de toutes parts ie me sens assaillir,
Et voyant que l’espoir commence à me faillir,
Ma douleur se rengrege, & mon cruel martyre
S’augmente & deuient pire.
Et si quelque plaisir s’offre deuant mes yeux,
Qui pense consoler ma raison abattuë,
Il m’afflige, & le Ciel me seroit odieux,
Si là haut i’ignorois ce qu’elle est deuenuë.
Gesné de tant d’ennuis, ie m’estonne comment
Enuironné d’Amour & du fascheux tourment,
Qu’entre tant de regrets son absence me liure,
Mon esprit a peu viure.
Le bien que i’ay perdu me va tyrannisant,
De mes plaisirs passez mon ame est combatuë,
Et ce qui rend mon mal plus aigre & plus cuisant,
C’est qu’on ne peut sçauoir ce qu’elle est deuenuë.
Et ce cruel penser qui sans cesse me suit,
Du traict de sa beauté me pique iour & nuict,
Me grauant en l’esprit la miserable histoire
D’vne si courte gloire.
Et ces biens qu’en mes maux encor il me faut voir
Rendroient d’vn peu d’espoir mon ame entretenuë,
Et m’y consolerois si ie pouuois sçauoir
Ce qu’ils sont deuenus & qu’elle est deuenuë.
Plaisirs si tost perdus, helas! où estes vous?
Et vous chers entretiens qui me sembliez si doux,
Où estes-vous allez? & où s’est retiree
Ma belle Cytheree?
Ha triste souuenir d’vn bien si tost passé,
Las! pourquoy ne la voy-ie? ou pourquoy l’ay-ie veuë?
Ou pourquoy mon esprit d’angoisses oppressé,
Ne peut-il descouurir ce qu’elle est deuenuë.
En vain, helas! en vain, la vas-tu dépaignant
Pour flatter ma douleur, si le regret poignant
De m’en voir separé, d’autant plus me tourmente
Qu’on me la represente.
Seulement au sommeil i’ay du contentement,
Qui la fait voir presente à mes yeux toute nuë,
Et chatouille mon mal d’vn faux ressentiment,
Mais il ne me dit pas ce qu’elle est deuenuë.
Encor ce bien m’afflige, il n’y faut plus songer,
C’est se paistre de vent que la nuict s’alleger
D’vn mal qui tout le iour me poursuit & m’outrage
D’vne impiteuse rage.
Retenu dans des nœuds qu’on ne peut deslier,
Il faut priué d’espoir que mon cœur s’esuertuë
Ou de mourir bien tost, ou bien de l’oublier,
Puis qu’on ne peut sçauoir ce qu’elle est deuenuë.
Comment! que ie l’oublie? Hà Dieu ie ne le puis,
L’oubly n’efface point les amoureux ennuis
Que ce cruel tyran a graué dans mon ame
En des lettres de flame.
Il me faut par la mort finir tant de douleurs,
Ayons donc à ce point l’ame bien resoluë,
Et finissant nos iours finissons nos mal-heurs,
Puis qu’on ne peut sçauoir ce qu’elle est deuenuë.
Adieu donc clairs Soleils, si diuins & si beaux,
Adieu l’honneur sacré des forests & des eaux,
Adieu monts, adieu prez, adieu campagne verte
De vos beautez deserte.
Las! receuez mon ame en ce dernier adieu,
Puis que de mon mal-heur ma fortune est vaincuë,
Miserable amoureux ie vay quiter ce lieu,
Pour sçauoir aux Enfers ce qu’elle est deuenuë.
Ainsi dit Amiante alors que de sa voix
Il entama les cœurs des roches & des bois,
Plorant & souspirant la perte d’Iacee,
L’obiet de sa pensee.
Affin de la trouuer, il s’encourt au trespas,
Et comme sa vigueur peu à peu diminuë,
Son ombre plore & crie en descendant là bas,
Esprits, hé! dites-moy, qu’est-elle deuenuë?
ODE.
Iamais ne pourray-ie bannir
Hors de moy l’ingrat souuenir
De ma gloire si tost passee?
Tousiours pour nourrir mon soucy,
Amour cet enfant sans mercy,
L’offrira-il à ma pensee?
Tiran implacable des cœurs,
De combien d’ameres langueurs
As-tu touché ma fantasie?
De quels maux m’as-tu tourmenté,
Et dans mon esprit agité,
Que n’a point fait la ialousie?
Mes yeux aux pleurs accoustumez,
Du sommeil n’estoient plus fermez,
Mon cœur fremissoit sous la peine,
A veu d’œil mon teint iaunissoit,
Et ma bouche qui gemissoit,
De souspirs estoit tousiours pleine.
Aux caprices abandonné,
I’errois d’vn esprit forcené,
La raison cedant à la rage,
Mes sens des desirs emportez
Flottoient confus de tous costez,
Comme vn vaisseau parmy l’orage.
Blasphemant la terre & les Cieux,
Mesmes ie m’estois odieux
Tant la fureur troubloit mon ame,
Et bien que mon sang amassé
Autour de mon cœur fust glassé
Mes propos n’estoient que de flame.
Pensif, frenetique, & resuant,
L’esprit troublé, la teste au vent,
L’œil hagard, le visage blesme,
Tu me fis tous maux esprouuer
Et sans iamais me retrouuer
Ie m’allois cherchant en moy mesme.
Cependant lors que ie voulois
Par raison enfreindre tes loix
Rendant ma flame refroidie,
Pleurant i’accusay ma raison,
Et trouuay que la guerison
Est pire que la maladie.
Vn regret pensif & confus
D’auoir esté & n’estre plus
Rend mon ame aux douleurs ouuerte,
A mes despens las! ie voy bien,
Qu’vn bonheur comme estoit le mien
Ne se cognoist que par la perte.
SONNET
Sur la mort de M. Rapin.
Passant, cy gist RAPIN, la gloire de son âge,
Superbe honneur de Pinde & de ses beaux secrets,
Qui viuant surpassa les Latins & les Grecs,
Soit en profond sçauoir, ou douceur de langage.
Eternisant son nom auecq’ maint haut ouurage,
Au futur il laissa mile poignants regrets,
De ne pouuoir attaindre, ou de loin, ou de pres,
Au but où le porta l’estude & le courage.
On dit, & ie le croy, qu’Apollon fut ialoux,
Le voyant comme vn dieu reueré parmy nous,
Et qu’il mist de rancœur si tost fin à sa vie.
Considere, passant, quel il fut icy bas,
Puisque sur sa Vertu les dieux eurent enuie,
Et que tous les humains y pleurent son trespas.
DISCOVRS
D’vne Maquerelle.
Depuis que ie vous ay quitté
Ie m’en suis allé depité,
Voire aussi remply de colere
Qu’vn voleur qu’on meine en gallere,
Dans vn lieu de mauuais renom
Où iamais femme n’a dit non,
Et là ie ne vis que l’hostesse,
Ce qui redoubla ma tristesse,
Mon amy, car i’auois pour lors
Beaucoup de graine dans le corps.
Ceste vieille branslant la teste,
Me dit excusez, c’est la feste
Qui fait que l’on ne trouue rien,
Car tout le monde est Ian de bien,
Et si i’ay promis en mon ame
Qu’à ce iour pour euiter blasme,
Ce peché ne seroit commis.
Mais vous estes de nos amis,
Parmanenda ie vous le iure,
Il faut pour ne vous faire iniure,
Apres mesme auoir eu le soing
De venir chez nous de si loing,
Que ma chambriere i’enuoye
Iusques à l’escu de Sauoye:
Là mon amy tout d’vn plain saut
On trouuera ce qu’il vous faut.
Que i’ayme les hommes de plume,
Quand ie les voy mon cœur s’allume,
Autresfois i’ay parlé Latin,
Discourons vn peu du destin,
Peut-il forcer les professies,
Les pourceaux ont-ils des vessies,
Dites nous quel autheur escrit
La naissance de l’Antechrist.
O le grand homme que Virgille,
Il me souuient de l’Euangile
Que le prestre a dit auiourd’huy:
Mais vous prenez beaucoup d’ennuy:
Ma seruante est vn peu tardiue,
Si faut-il vrayment qu’elle arriue
Dans vn bon quart d’heure d’icy,
Elle m’en fait tousiours ainsi.
En attendant prenez vn siege
Vos escarpins n’ont point de liege,
Vostre collet fait vn beau tour.
A la guerre de Montcontour
On ne portoit point de rotonde:
Vous ne voulez pas qu’on vous tonde,
Les choses grands sont de saison,
Ie fus autresfois de maison
Docte, bien parlante, & habille
Autant que fille de la ville,
Ie me faisois bien decroter,
Et nul ne m’entendoit peter
Que ce ne fust dedans ma chambre.
I’auoy tousiours vn collier d’ambre,
Des gands neufs, mes soulliers noircis,
I’eusse peu captiuer Narcis,
Mais hélas! estant ainsi belle
Ie ne fus pas long temps pucelle,
Vn cheualier d’authorité
Achepta ma virginité,
Et depuis auec vne drogue,
Ma mere qui faisoit la rogue
Quand on me parloit de cela
En trois iours me repucela.
I’estois faicte à son badinage:
Apres pour seruir au mesnage,
Vn prelat me voulant auoir,
Son argent me mist en deuoir
De le seruir, & de luy plaire,
Toute chose requiert sallaire:
Puis apres voyant en effect
Mon pucelage tout refait,
Ma mere en son mestier sçauante,
Me mit vne autresfois en vente,
Si bien qu’vn ieune tresorier,
Fust le troisiesme aduenturier
Qui fit boüillir nostre marmite:
I’apris autresfois d’vn Hermite
Tenu pour vn sçauant parleur,
Qu’on peut desrober vn voleur,
Sans se charger la conscience,
Dieu m’a donné ceste science.
Cest homme aussi riche que lait,
Me fist espouser son valet,
Vn homme qui se nommoit Blaise.
Ie ne fus onc tant à mon aise
Qu’à l’heure que ce gros manant
Alloit les restes butinant,
Non pas seullement de son maistre,
Mais du cheualier & du prestre.
De ce costé i’eus mille frans,
Et i’auois ià depuis deux ans
Auec ma petite pratique,
Gaigné de quoy leuer boutique
De tauernier à Mont-lhery
Où naquist mon pauure mary,
Helas! que c’estoit vn bon homme,
Il auoit esté iusqu’à Rome,
Il chantoit comme vn rossignol,
Il sçauoit parler Espagnol
Il ne receuoit point d’escornes
Car il ne porta pas les cornes,
Depuis qu’auecques luy ie fus.
Il auoit les membres touffus,
Le poil est vn signe de force,
Et ce signe a beaucoup d’amorce,
Parmy les femmes du mestier.
Il estoit bon arbalestrier,
Sa cuisse estoit de belle marge,
Il auoit l’espaule bien large,
Il estoit ferme de roignons,
Non comme ces petits mignons,
Qui font de la saincte nitouche,
Aussi tost que leur doigt vous touche,
Ils n’osent pousser qu’à demy,
Celuy-là poussoit en amy,
Et n’auoit ny muscle ny veine
Qu’il ne poussast sans perdre haleine:
Mais tant & tant il a poussé,
Qu’en poussant il est trespassé.
Soudain que son corps fust en terre,
L’enfant amour me fist la guerre,
De façon que pour mon amant,
Ie prins vn bateleur Normant,
Lequel me donna la verolle,
Puis luy pretay sur sa parole,
Auant que ie cogneusse rien
A son mal, presque tout mon bien.
Maintenant nul de moy n’a cure,
Ie fleschy aux loix de nature,
Ie suis aussi seiche qu’vn os,
Ie ferois peur aux huguenos
En me voyant ainsi ridee,
Sans dents & la gorge bridee,
S’ils ne mettoient nos visions
Au rang de leurs derisions.
Ie suis vendeuse de chandelle
Il ne s’en voit point de fidelle,
En leur estat, comme ie suis,
Ie cognois bien ce que ie puis,
Ie ne puis aimer la ieunesse
Qui veut auoir trop de finesse,
Car les plus fines de la Cour
Ne me cachent point leur amour.
Telle va souuant à l’Eglise
De qui ie cognois la feintise,
Telle qui veut son fait nier
Dit que c’est pour communier,
Mais la chose m’est indiquee,
C’est pour estre communiquee
A ses amys par mon moyen,
Comme Heleine fust au Troyen.
Quand la vieille sans nulle honte,
M’eust acheué son petit conte,
Vn Commissaire illec passa,
Vn sergent la porte poussa,
Sans attendre la chambriere
Ie sortis par l’huis de derriere,
Et m’en allay chez le voisin
Moitié figue & moitié raisin,
N’ayant ny tristesse ny ioye
De n’auoir point trouué la proye.
EPITAPHE DE REGNIER.
I’ay vescu sans nul pensement,
Me laissant aller doucement
A la bonne loy naturelle,
Et ne sçaurois dire pourquoy
La mort daigna penser à moy,
Qui n’ay daigné penser en elle.
ŒVVRES POSTHVMES
DIALOGUE.
Cloris & Phylis.
CLORIS.
Phylis œil de mon cœur & moitié de moy mesme,
Mon amour, qui te rend le visage si blesme?
Quels sanglots, quels souspirs, quelles nouuelles pleurs,
Noyent de tes beautez les graces & les fleurs?
PHYLIS.
Ma douleur est si grande & si grand mon martyre
Qu’il ne se peut Cloris, ny comprendre ny dire.
CLORIS.
Ces maintiens égarez, ces pensers esperdus,
Ces regrets & ces cris par ces bois espandus:
Ces regards languissans en leurs flammes discrettes,
Me sont de ton Amour les parolles secrettes.
PHYLIS.
Hà Dieu qu’vn diuers mal diuersement me point!
I’ayme! hélas non, Cloris, non non, ie n’ayme point.
CLORIS.
La honte ainsi dément ce que l’Amour decelle,
La flamme de ton cœur par tes yeux étincelle:
Et ton silence mesme en ce profond malheur,
N’est que trop eloquent à dire ta douleur:
Tout parle en ton visage, & te voulant contraindre,
L’Amour vient malgré toy sur ta léure à se plaindre:
Pourquoy veux-tu Phylis, aymant comme tu fais,
Que l’Amour se demente en ses propres effets?
Ne sçay-tu que ces pleurs, que ces douces œillades,
Ces yeux qui se mourant font les autres malades,
Sont theatres du cœur où l’Amour vient iouër
Les pensers que la bouche a honte d’auouër?
N’en fay doncq’ point la fine & vainement ne cache
Ce qu’il faut malgré toy que tout le monde sçache,
Puis que le feu d’Amour dont tu veux triompher,
Se monstre d’autant plus qu’on le pense estouffer.
L’Amour est vn enfant nud, sans fard & sans crainte,
Qui se plaist qu’on le voye & qui fuit la contrainte:
Force doncq tout respect, & ma fillete croy
Qu’vn chacun est suiet à l’Amour comme toy.
En ieunesse i’aymé, ta mere fit de mesme:
Lycandre aima Lisis, & Felisque Philesme:
Et si l’aage esteignit leur vie & leurs souspirs,
Par ces plaines encor’ on en sent les Zephirs;
Ces fleuues sont encor’ tout enflez de leurs larmes,
Et ces prez tout rauis de tant d’amoureux charmes,
Encor voit-on l’Echo redire leurs chansons,
Et leurs noms sur ces bois grauez en cent façons.
Mesmes que penses-tu Hermione la belle
Qui semble contre Amour si fiere & si cruelle,
Me dit tout franchement en plorant l’autre iour,
Qu’elle estoit sans amant mais non pas sans Amour:
Telle encor qu’on me voit i’aime de telle sorte,
Que l’effet en est vif si la cause en est morte,
Es cendres d’Amyante Amour nourrit ce feu
Que iamais par mes pleurs estaindre ie n’ay peu:
Mais comme d’vn seul trait fut nostre ame entamée,
Par sa mort mon amour n’en est moins enflammée.
PHYLIS.
Hà n’en dy dauantage & de grace ne rends
Mes maux plus douloureux ny mes ennuys plus grands.
CLORIS.
D’où te vient le regret dont ton ame est saisie,
Est ce infidélité, mépris ou ialousie?
PHYLIS.
Ce n’est ny l’vn ny l’autre, & mon mal rigoureux
Excede doublement le tourment amoureux.
CLORIS.
Mais ne peut-on sçauoir le mal qui te possede?
PHYLIS.
A quoy seruiroit-il puis qu’il est sans remede?
CLORIS.
Volontiers les ennuis s’alegent aux discours.
PHYLIS.
Las! ie ne veux aux miens ny pitié ny secours.
CLORIS.
La douleur que lon cache est la plus inhumaine.
PHYLIS.
Qui meurt en se taisant semble mourir sans peine.
CLORIS.
Peut-estre la disant te pourray-ie guarir.
PHYLIS.
Tout remede est fascheux alors qu’on veut mourir.
CLORIS.
Au moins auant ta mort dy où le mal te touche.
PHYLIS.
Le secret de mon cœur ne va point en ma bouche.
CLORIS.
Avec toy mourront donc tes ennuis rigoureux.
PHYLIS.
Mon cœur est vn sepulchre honorable pour eux.
CLORIS.
Ie voy bien en tes yeux quelle est ta maladie.
PHYLIS.
Si tu la voy, pourquoy veux-tu que ie la die?
CLORIS.
Si ie ne me deçoy ce mal te vient d’aimer.
PHYLIS.
Cloris, d’vn double feu ie me sens consommer.
CLORIS.
La douleur malgré-toy la langue te desnouë.
PHYLIS.
Mais faut-il à ma honte helas que ie l’aduouë?
Et que ie die vn mal pour qui iusques icy,
I’eus la bouche fermée & le cœur si transi,
Qu’estouffant mes souspirs, aux bois, aux prez, aux pleines,
Ie ne peux, & n’osé discourir de mes peines?
Auray-ie assez d’audace à dire ma langueur?
Ha perdons le respect où i’ay perdu le cœur.
I’aime, i’aime, Cloris, & cét enfant d’Eryce
Qui croit que c’est pour moy trop peu que d’vn suplice,
De deux traits qu’il tira des yeux de deux amans,
Cause en moy ces douleurs & ces gemissemens:
Chose encore inouye & toutesfois non fainte,
Et dont iamais Bergere à ces bois ne s’est plainte.
CLORIS.
Seroit-il bien possible?
PHYLIS.
A mon dam tu le vois.
CLORIS.
Comment qu’on puisse aimer deux hommes à la fois?
PHYLIS.
Mon malheur en cecy n’est que trop veritable:
Mais las! il est bien grand puis qu’il n’est pas croyable.
CLORIS.
Qui sont ces deux Bergers dont ton cœur est époint?
PHYLIS
Aminte, & Philemon, ne les cognoy-tu point?
CLORIS.
Ceux qui furent blessez lors que tu fus rauie.
PHYLIS
Ouy ces deux, dont ie tiens & l’honneur & la vie.
CLORIS.
I’en sçay tout le discours, mais dy moy seulement
Comme amour par leurs yeux charma ton iugement.
PHYLIS