Bertault c’est vn grand cas quoy que lon puisse faire,

Il n’est moyen qu’vn homme à chacun puisse plaire

Et fust-il plus parfaict que la perfection,

L’homme voit par les yeux de son affection.

Chaque fat a son sens dont sa raison s’escrime,

Et tel blasme en autruy ce dequoy ie l’estime,

Tout suyuant l’intelec change d’ordre & de rang,

Les Mores auiourd’huy peignent le Diable blanc,

Le sel est doux aux vns, le sucre amer aux autres,

Lon reprend tes humeurs ainsi qu’on fait les nostres,

Les Critiques du tans m’apellent debauché,

Que ie suis iour & nuict aux plaisirs ataché,

Que i’y pers mon esprit, mon ame & ma ieunesse,

Les autres au rebours accusent ta sagesse,

Et ce hautain desir qui te faict mépriser

Plaisirs, tresors, grandeurs pour t’immortaliser,

Et disent, ô chetifs qui mourant sur vn liure,

Pensez seconds Phœnis en vos cendres reuiure,

Que vous estes trompez en vostre propre erreur,

Car & vous & vos vers viuez par procureur.

Vn liuret tout moysi vit pour vous & encore

Comme la mort vous fait, la taigne le deuore,

Ingrate vanité dont l’homme se repaist,

Qui baille apres vn bien qui sottement luy plaist.

Ainsi les actions aux langues sont sugettes,

Mais ces diuers rapors sont de foibles sagettes,

Qui bleçent seulement ceux qui sont mal armez,

Non pas les bons espris à vaincre acoutumez,

Qui sçauent auisez auecques differance,

Separer le vray bien du fard de l’apparance.

C’est vn mal bien estrange aux cerueaux des humains

Qui suiuant ce qu’ils sont malades ou plus sains,

Digerent la viande, & selon leur nature,

Ils prennent ou mauuaise ou bonne nouriture.

Ce qui plaist à l’œil sain offence vn chassieux,

L’eau se iaunit en bile au corps du bilieux,

Le sang d’vn Hidropique en pituite se change,

Et l’estommac gasté pourit tout ce qu’il mange,

De la douce liqueur roussoyante du Ciel,

L’vne en fait le venin, & l’autre en fait le miel.

Ainsi c’est la nature, & l’humeur des personnes,

Et non la qualité qui rend les choses bonnes.

Charnellement se ioindre auecq’ sa paranté,

En France c’est inceste, en Perse charité,

Tellement qu’à tout prendre en ce monde où nous sommes,

Et le bien, & le mal depend du goust des hommes.

Or sans me tourmenter des diuers apetis,

Quels ils sont aux plus grands, & quels aux plus petis,

Ie te veux discourir comme ie trouue estrange

Le chemin d’où nous vient le blasme, & la loüange,

Et comme i’ay l’esprit de Chimeres brouillé,

Voyant qu’vn More noir m’appelle barbouillé,

Que les yeux de trauers s’offensent que ie lorgne,

Et que les quinze vints disent que ie suis borgne.

C’est ce qui m’en deplaist encor que i’aye apris

En mon Philosopher d’auoir tout à mépris.

Penses tu qu’à present vn homme a bonne grace,

Qui dans le four l’Euesque enterine sa grace,

Ou l’autre qui poursuit des abolitions,

De vouloir ietter l’œil dessus mes actions,

Vn traistre, vn vsurier, qui par misericorde,

Par argent, ou faueur s’est sauué de la corde,

Moy qui dehors sans plus ay veu le Chastelet,

Et que iamais sergent ne saisit au collet,

Qui vis selon les loix & me contiens de sorte

Que ie ne tremble point quand on heurte à ma porte,

Voyant vn President le cœur ne me tressault,

Et la peur d’vn Preuost ne m’eueille en sursault,

Le bruit d’vne recherche au logis ne m’areste,

Et nul remord facheux ne me trouble la teste,

Ie repose la nuict suz l’vn & l’autre flanc,

Et cepandant Bertault ie suis desus le ranc.

Scaures du tans present, hipocrites seueres,

Vn Claude effrontement parle des adulteres,

Milon sanglant encor reprend vn assassin,

Grache, vn seditieux, & Verres, le larcin.

Or pour moy tout le mal que leur discours m’obiette,

C’est que mon humeur libre à l’amour est sugette,

Que i’ayme mes plaisirs, & que les passetans

Des amours m’ont rendu grison auant le tans,

Qu’il est bien malaisé que iamais ie me change,

Et qu’à d’autres façons ma ieunesse se range.

Mon oncle m’a conté que montrant à Ronsard

Tes vers estincellants & de lumiere, & d’art,

Il ne sçeut que reprendre en ton aprentissage

Sinon qu’il te iugeoit pour vn Poete trop sage.

Et ores au contraire, on m’obiecte à peché

Les humeurs qu’en ta Muse il eust bien recherché.

Aussi ie m’emerueille au feu que tu recelles,

Qu’vn esprit si rasis ait des fougues si belles,

Car ie tien comme luy que le chaud element,

Qui donne ceste pointe au vif entendement,

Dont la verue s’echauffe & s’enflame de sorte

Que ce feu dans le Ciel sur des aisles l’emporte,

Soit le mesme qui rend le Poete ardant & chaud,

Suiect à ses plaisirs, de courage si haut,

Qu’il meprise le peuple, & les choses communes,

Et brauant les faueurs se moque des fortunes,

Qui le fait debauché, frenetique resuant

Porter la teste basse, & l’esprit dans le vent,

Egayer sa fureur parmy des precipices,

Et plus qu’à la raison suiect à ses caprices.

Faut il doncq’ à present s’etonner si ie suis

Enclin à des humeurs qu’euiter ie ne puis,

Où mon temperament malgré moy me transporte,

Et rend la raison foible où la nature est forte,

Mais que ce mal me dure il est bien malaisé,

L’homme ne se plaist pas d’estre tousiours fraisé,

Chaque age a ses façons, & change la Nature

De sept ans en sept ans nostre temperature;

Selon que le Soleil se loge en ses maisons,

Se tournent noz humeurs, ainsi que noz saisons,

Toute chose en viuant auecq’ l’age s’altere,

Le debauché se rit des sermons de son pere,

Et dans vingt & cinq ans venant à se changer,

Retenu, vigilant, soigneux & mesnager,

De ces mesmes discours ses fils il admoneste,

Qui ne font que s’en rire & qu’en hocher la teste,

Chaque age a ses humeurs, son goust, & ses plaisirs,

Et comme nostre poil blanchissent noz desirs.

Nature ne peut pas l’age en l’age confondre:

L’enfant qui sçait desia demander & respondre,

Qui marque asseurement la terre de ses pas,

Auecque ses pareils se plaist en ses ébas,

Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d’aise,

Sans raison d’heure en heure, il s’émeut & s’apaise.

Croissant l’age en auant sans soing de gouuerneur

Releué, courageux, & cupide d’honneur,

Il se plaist aux cheuaux, aux chiens, à la campagne,

Facille au vice il hait les vieux, & les dedagne,

Rude à qui le reprend, paresseux à son bien,

Prodigue, depencier, il ne conserue rien,

Hautain, audacieux, conseiller de soy mesme,

Et d’vn cœur obstiné se heurte à ce qu’il aime.

L’age au soing se tournant homme fait il acquiert

Des biens, & des amis, si le tans le requiert,

Il masque ses discours, comme sur vn theatre,

Subtil ambitieux l’honneur il idolatre,

Son esprit auisé preuient le repentir,

Et se garde d’vn lieu difficille à sortir.

Maints facheux accidans surprennent sa viellesse,

Soit qu’auecq du soucy gagnant de la richesse,

Il s’en deffend l’vsage, & craint de s’en seruir,

Que tant plus il en a, moins s’en peut assouuir,

Ou soit qu’auecq’ froideur il fasse toute chose,

Imbecille, douteux, qui voudroit, & qui n’ose,

Dilayant, qui tousiours a l’œil sur l’auenir,

De leger il n’espere, & croit au souuenir,

Il parle de son tans, difficille & seuere,

Censurant la ieunesse vse des droits de pere,

Il corrige, il reprend, hargneux en ses façons,

Et veut que tous ses mots soient autant de leçons.

Voilla doncq’ de par Dieu comme tourne la vie,

Ainsi diuersement aux humeurs asseruie,

Que chaque age depart à chaque homme en viuant,

De son temperament la qualité suiuant:

Et moy qui ieune encor’ en mes plaisirs m’égaye,

Il faudra que ie change, & mal gré que i’en aye

Plus soigneux deuenu, plus froid, & plus rassis,

Que mes ieunes pensers cedent aux vieux soucis,

Que i’en paye l’escot remply iusque à la gorge,

Et que i’en rende vn iour les armes à sainct George.

Mais de ces discoureurs il ne s’en trouue point,

Ou pour le moins bien peu qui cognoissent ce point,

Effrontez, ignorans, n’ayants rien de solide,

Leur esprit prend l’essor où leur langue le guide,

Sans voir le fond du sac ils prononcent l’arest,

Et rangent leurs discours au point de l’interest,

Pour exemple parfaitte ils n’ont que l’aparance,

Et c’est ce qui nous porte à ceste indifferance,

Qu’ensemble l’on confond le vice & la vertu,

Et qu’on l’estime moins qu’on n’estime vn festu.

Aussi qu’importe-il de mal ou de bien faire,

Si de noz actions vn iuge volontaire,

Selon ses apetis les decide, & les rend

Dignes de recompense, ou d’vn suplice grand:

Si tousiours noz amis, en bon sens les expliquent,

Et si tout au rebours noz haineux nous en piquent?

Chacun selon son goust s’obstine en son party,

Qui fait qu’il n’est plus rien qui ne soit peruerty:

La vertu n’est vertu, l’enuie la deguise,

Et de bouche sans plus le vulgaire la prise:

Au lieu du iugement regnent les passions,

Et donne l’interest, le pris, aux actions.

Ainsi ce vieux resueur qui nagueres à Rome

Gouuernoit vn enfant & faisant le preud’homme,

Contre-caroit Caton, Critique en ses discours,

Qui tousiours rechinoit & reprenoit tousiours,

Apres que cet enfant s’est fait plus grand par l’age

Reuenant à la court d’vn si lointain voyage,

Ce Critique changeant d’humeurs & de cerueau,

De son pedant qu’il fut, deuient son maquereau.

O gentille vertu qu’aisement tu te changes!

Non non ces actions meritent des loüanges,

Car le voyant tout seul qu’on le prenne à serment,

Il dira qu’icy bas l’homme de iugement

Se doit accommoder au tans qui luy commande,

Et que c’est à la court vne vertu bien grande.

Donq’ la mesme vertu le dressant au poulet,

De vertueux qu’il fut le rend Dariolet,

Donq’ à si peu de frais, la vertu se profane,

Se deguise, se masque & deuient courtisane,

Se transforme aux humeurs, suit le cours du marché,

Et dispence les gens de blasme & de peché.

Peres des siecles vieux, exemple de la vie,

Dignes d’estre admirez d’vne honorable enuie,

(Si quelque beau desir viuoit encor’ en nous)

Nous voyant de là haut Peres qu’en dittes vous?

Iadis de vostre tans la vertu simple & pure

Sans fard, sans fiction imitoit sa nature,

Austere en ses façons, seuere en ses propos,

Qui dans vn labeur iuste egayoit son repos,

D’hommes vous faisant Dieux vous paissoit d’ambrosie,

Et donnoit place au Ciel à vostre fantasie.

La lampe de son front partout vous esclairoit,

Et de toutes frayeurs voz espris asseuroit,

Et sans penser aux biens où le vulgaire pense,

Elle estoit vostre prix, & vostre recompense,

Où la nostre auiourd’huy qu’on reuere icy bas,

Va la nuict dans le bal, & dance les cinq pas,

Se parfume, se frise, & de façons nouuelles

Veut auoir par le fard du nom entre les belles,

Fait creuer les courtaux en chassant aux forests,

Court le faquin, la bague, escrime des fleurets,

Monte vn cheual de bois, fait desus des Pommades,

Talonne le Genet, & le dresse aux passades,

Chante des airs nouueaux, inuente des ballets,

Sçait escrire & porter les vers, & les poulets,

A l’œil tousiours au guet, pour des tours de souplesse,

Glose sur les habits, & sur la gentillesse,

Se plaist à l’entretien, commente les bons mots,

Et met à mesme pris, les sages, & les sots.

Et ce qui plus encor’ m’enpoisonne de rage,

Est quand vn Charlatan releue son langage,

Et de coquin faisant le Prince reuestu,

Bastit vn Paranimfe à sa belle vertu,

Et qu’il n’est crocheteur ny courtault de boutique,

Qui n’estime à vertu l’art où sa main s’aplique,

Et qui paraphrasant sa gloire, & son renom,

Entre les vertueux ne veuille auoir du nom.

Voilla comme à present chacun l’adulterise,

Et forme vne vertu comme il plaist à sa guise:

Elle est comme au marché dans les impressions,

Et s’adiugeant aux taux de noz affections,

Fait que par le caprice, & non par le merite,

Le blasme, & la loüange au hazard se debite:

Et peut vn ieune sot, suiuant ce qu’il conçoit,

Ou ce que par ses yeux son esprit en reçoit,

Donner son iugement, en dire ce qu’il pense,

Et mettre sans respec nostre honneur en balance.

Mais puis que c’est le tans, mesprisant les rumeurs

Du peuple, laisson là le monde en ces humeurs,

Et si selon son goust, vn chacun en peut dire,

Mon goust sera Bertault, de n’en faire que rire.

A Monsieur de Bethune estant Ambassadeur pour Sa Maiesté à Rome.

SATYRE VI.

Bethune si la charge où ta vertu s’amuse,

Te permet êcouter les chansons que la Muse,

Desus les bords du Tibre & du mont Palatin,

Me fait dire en François au riuage Latin,

Où comme au grand Hercule, à la poictrine large,

Nostre Atlas de son fais sur ton dos se descharge,

Te commet de l’Estat l’entier gouuernement,

Ecoute ce discours tissu bijarement,

Où ie ne pretens point escrire ton Histoire:

Ie ne veux que mes vers s’honorent en la gloire

De tes nobles ayeux, dont les faits releuez,

Dans les cœurs des Flamens sont encore grauez,

Qui tiennent à grandeur de ce que tes Ancestres

En armes glorieux furent iadis leurs maistres.

Ni moins comme ton frere aidé de ta vertu,

Par force, & par conseil, en France a combatu

Ces auares Oyseaux dont les grifes gourmandes

Du bon Roy des François rauissoient les viandes,

Suget trop haut pour moy, qui doy sans m’egarer,

Au champ de sa valeur, la voir & l’admirer.

Aussi selon le corps on doit tailler la robe:

Ie ne veux qu’à mes vers vostre Honneur se derobe,

Ny qu’en tissant le fil de voz faits plus qu’humains,

Dedans ce Labirinte il m’eschape des mains:

On doit selon la force entreprendre la paine,

Et se donner le ton suyuant qu’on a d’halaine,

Non comme vn fou chanter de tort, & de trauers.

Laissant doncq’ aux sçauans à vous paindre en leurs vers,

Haut esleuez en l’air sur vne aisle dorée,

Dignes imitateurs des enfans de Borée,

Tandis qu’à mon pouuoir mes forces mesurant,

Sans prendre ny Phœbus, ny la Muse à garant,

Ie suyuray le caprice en ces pays estranges

Et sans paraphraser tes faits, & tes loüanges,

Ou me fantasier le cerueau de soucy,

Sur ce qu’on dit de France, ou ce qu’on voit icy,

Ie me deschargeray d’vn fais que ie dedaigne,

Suffisant de creuer vn Genet de Sardaigne,

Qui pourroit defaillant en sa morne vigueur,

Succomber soubs le fais que i’ay desus le cœur.

Or ce n’est point de voir, en regne la sottise,

L’Auarice, & le Luxe, entre les gens d’Eglise,

La Iustice à l’ancan, l’Innocent opressé,

Le conseil corrompu suiure l’interessé,

Les estats peruertis toute chose se vendre,

Et n’auoir du credit qu’au pris qu’on peut dependre:

Ny moins que la valeur n’ait icy plus de lieu,

Que la noblesse coure en poste à l’hostel Dieu,

Que les ieunes oisifs aux plaisirs s’abandonnent,

Que les femmes du tans soient à qui plus leur donnent,

Que l’vsure ait trouué (bien que ie n’ay dequoy

Tant elle a bonnes dents) que mordre desus moy.

Tout cecy ne me pese, & l’esprit ne me trouble,

Que tout s’y peruertisse il ne m’en chaut d’vn double,

Du tans, ni de l’estat il ne faut s’affliger,

Selon le vent qui fait l’homme doit nauiger.

Mais ce dont ie me deuls est bien vne autre chose

Qui fait que l’œil humain iamais ne se repose,

Qu’il s’abandonne en proye aux soucis plus cuisans.

Ha! que ne suis-ie Roy pour cent ou six vingts ans,

Par vn Edit public qui fust irreuocable,

Ie bannirois l’Honneur, ce monstre abominable,

Qui nous trouble l’esprit & nous charme si bien,

Que sans luy les humains icy ne voyent rien,

Qui trahit la nature, & qui rend imparfaite

Toute chose qu’au goust les delices ont faicte.

Or ie ne doute point, que ces esprits bossus,

Qui veulent qu’on les croye en droite ligne yssus

Des sept sages de Grece, à mes vers ne s’oposent,

Et que leurs iugemens desus le mien ne glosent:

Comme de faire entendre à chacun que ie suis

Aussi perclus d’esprit comme Pierre du Puis,

De vouloir sottement que mon discours se dore

Au despens d’vn suget que tout le monde adore,

Et que ie suis de plus priué de iugement,

De t’offrir ce caprice ainsi si librement,

A toy qui des ieunesse apris en son escolle,

As adoré l’Honneur, d’effect, & de parolle,

Qui l’as pour vn but sainct, en ton penser profond,

Et qui mourrois plustost, que luy faire vn faux bond.

Ie veux bien auoir tort en cette seulle chose,

Mais ton doux naturel fait que ie me propose

Librement te montrer à nu mes passions,

Comme à cil qui pardonne aux imperfections:

Qu’ils n’en parlent doncq’ plus & qu’estrange on ne trouue

Si ie hay plus l’Honneur qu’vn mouton vne louue,

L’Honneur que soubs faux tiltre habite auecque nous,

Qui nous oste la vie & les plaisirs plus doux,

Qui trahit nostre espoir & fait que lon se paine

Apres l’esclat fardé d’vne aparance vaine:

Qui seure les desirs & passe mechamment

La plume par le becq’ à nostre sentiment,

Qui nous veut faire entendre en ses vaines chimeres,

Que pour ce qu’il nous touche, il se perd si noz meres,

Noz femmes, & noz sœurs, font leurs maris ialoux,

Comme si leurs desirs dependissent de nous.

Ie pense quant à moy que cest homme fust yure,

Qui changea le premier l’vsage de son viure,

Et rangeant soubs des loys, les hommes escartez,

Bastit premierement & villes & citez,

De tours & de fossez renforça ses murailles,

Et r’enferma dedans cent sortes de quenailles.

De cest amas confus, naquirent à l’instant,

L’enuie, le mespris, le discord inconstant,

La peur, la trahison, le meurtre, la vengeance,

L’horrible desespoir; & toute ceste engeance

De maux, qu’on voit regner en l’Enfer de la court,

Dont vn pedant de Diable en ses leçons discourt

Quand par art il instruit ses escoliers pour estre,

(S’il se peut faire) en mal plus grands clers que leur maistre.

Ainsi la liberté du monde s’enuola,

Et chascun se campant qui deçà, qui delà,

De hayes, de buissons remarqua son partage,

Et la fraude fist lors la figue au premier age.

Lors du Mien, & du Tien naquirent les proces,

A qui l’argent depart bon, ou mauuais succes,

Le fort batit le foible, & luy liura la guerre,

De là l’Ambition fit anuahir la terre,

Qui fut auant le tans que suruindrent ces maux,

Vn hospital commun à tous les animaux,

Quand le mary de Rhée au siecle d’innocence,

Gouuernoit doucement le monde en son enfance:

Que la terre de soy le fourment raportoit,

Que le chesne de Masne & de miel degoutoit:

Que tout viuoit en paix, qu’il n’estoit point d’vsures:

Que rien ne se vendoit, par poix ny par mesures:

Qu’on n’auoit point de peur qu’vn Procureur fiscal

Formast sur vne eguille vn long proces verbal:

Et se iettant d’aguet dessus vostre personne,

Qu’vn Barisel vous mist dedans la Tour de Nonne.

Mais si tost que le Fils le Pere dechassa,

Tout sans desus desous icy se renuersa.

Les soucis, les ennuis, nous broüillerent la teste,

Lon ne pria les saincts, qu’au fort de la tempeste,

Lon trompa son prochain, la medisance eut lieu,

Et l’Hipocrite fist barbe de paille à Dieu,

L’homme trahit sa foy, d’où vindrent les Notaires,

Pour attacher au ioug les humeurs volontaires.

La fain, & la cherté se mirent sur le rang,

La fiebure, les charbons, le maigre flux de sang,

Commencerent d’eclore, & tout ce que l’Autonne,

Par le vent de midy, nous aporte & nous donne.

Les soldats puis apres, ennemis de la paix,

Qui de l’auoir d’autruy ne se soulent iamais,

Troublerent la campagne, & saccageant noz villes,

Par force en noz maisons, violerent noz filles,

D’où naquit le Bordeau qui s’eleuant debout,

A l’instant comme vn Dieu s’etendit tout par tout,

Et rendit Dieu mercy ces fiebures amoureuses,

Tant de galants pelez, & de femmes galeuses,

Que les perruques sont & les drogues encor,

(Tant on en a besoing) aussi cheres que l’or.

Encore tous ces maux ne seroient que fleurettes,

Sans ce maudit Honneur, ce conteur de sornettes,

Ce fier serpent qui couue vn venin soubs des fleurs,

Qui noye iour & nuict noz esprits en noz pleurs:

Car pour ces autres maux c’estoient legeres paines,

Que Dieu donna selon les foiblesses humaines.

Mais ce traistre cruël excedant tout pouuoir,

Nous fait suër le sang soubs vn pesant deuoir,

De Chimeres nous pipe & nous veut faire acroire

Qu’au trauail seulement doibt consister la gloire,

Qu’il faut perdre & someil, & repos, & repas,

Pour tâcher d’aquerir vn suget qui n’est pas,

Ou s’il est, que iamais aux yeux ne se decouure,

Et perdu pour vn coup iamais ne se recouure,

Qui nous gonfle le cœur de vapeurs & de vent,

Et d’exces par luy mesme il se perd bien souuent.

Puis on adorera ceste menteuse Idolle,

Pour Oracle on tiendra ceste croyance folle,

Qu’il n’est rien de si beau que tomber bataillant,

Qu’au despens de son sang, il faut estre vaillant,

Mourir d’vn coup de lance, ou du choc d’vne pique,

Comme les Paladins de la saison antique,

Et respendant l’esprit, blessé par quelque endroit,

Que nostre Ame s’enuolle en Paradis tout droit.

Ha! que c’est chose belle & fort bien ordonnée,

Dormir dedans vn lict la grasse matinee,

En Dame de Paris, s’habiller chaudement,

A la table s’asseoir, manger humainement,

Se reposer vn peu, puis monter en carosse,

Aller à Gentilly caresser vne rosse,

Pour escroquer sa fille & venant à l’effect,

Luy monstrer comme Iean, à sa mere le fait.

Ha! Dieu pourquoy faut-il que mon esprit ne vaille,

Autant que cil qui mist les Souris en bataille,

Qui sceut à la Grenouille aprendre son caquet,

Ou que l’autre qui fist en vers vn Sopiquet,

Ie ferois esloigné de toute raillerie,

Vn pœme grand, & beau, de la poltronnerie,

En depit de l’honneur, & des femmes qui l’ont,

D’effect sous la chemise, ou d’aparance au front,

Et m’asseure pour moy qu’en ayant leu l’Histoire,

Elles ne seroient plus si sottes que d’y croire.

Mais quand ie considere où l’Ingrat nous reduit,

Comme il nous ensorcelle & comme il nous seduit,

Qu’il assemble en festin, au Regnard, la Ciguoigne,

Et que son plus beau ieu ne gist rien qu’en sa troigne:

Celuy le peut bien dire à qui des le berceau,

Ce malheureux Honneur a tint le becq en l’eau,

Qui le traine à tastons, quelque part qu’il puisse estre,

Ainsi que fait vn chien, vn aueugle, son maistre:

Qui s’en va doucement apres luy, pas à pas,

Et librement se fie à ce qu’il ne voit pas.

S’il veut que plus long tans à ces discours ie croye,

Qu’il m’offre à tout le moins quelque chose qu’on voye,

Et qu’on sauoure, affin qu’il se puisse sçauoir

Si le goust dement point ce que l’œil en peut voir.

Autrement quant à moy ie lui fay banqueroute,

Estant imperceptible il est comme la Goutte:

Et le mal qui caché nous oste l’embon-point,

Qui nous tuë à veu’ d’œil, & que l’on ne voit point.

On a beau se charger de telle marchandise,

A peine en auroit on vn Catrin à Venise,

Encor qu’on voye apres, courir certains cerueaux,

Comme apres les raisins, courent les Estourneaux.

Que font tous ces vaillans de leur valeur gueriere,

Qui touchent du penser l’Etoille poussiniere,

Morguent la Destinee & gourmendent la mort,

Contre qui rien ne dure, & rien n’est assez fort,

Et qui tout transparants de claire renommée,

Dressent cent fois le iour, en discours vne armee,

Donnent quelque bataille, & tuant vn chacun,

Font que mourir & viure à leur dire n’est qu’vn:

Releuez, emplumez, braues comme sainct George,

Et Dieu sçait cependant s’ils mentent par la gorge,

Et bien que de l’honneur, ils facent des leçons,

Enfin au fond du sac, ce ne sont que chansons.

Mais mon Dieu que ce Traistre est d’vne estrange sorte,

Tandis qu’à le blasmer la raison me transporte,

Que de luy ie mesdis, il me flate, & me dit

Que ie veux par ces vers acquerir son credit,

Que c’est ce que ma Muse en trauaillant pourchasse,

Et mon intention qu’estre en sa bonne grace,

Qu’en medisant de luy ie le veux requerir,

Et tout ce que ie fay que c’est pour l’aquerir.

Si ce n’est qu’on diroit qu’il me l’auroit fait faire,

Ie l’irois apeller comme mon aduersaire,

Aussi que le duël est icy defendu,

Et que d’vne autre part i’ayme l’Indiuidu.

Mais tandis qu’en colere à parler ie m’areste,

Ie ne m’aperçoy pas, que la viande est preste,

Qu’icy non plus qu’en France on ne s’amuse pas

A discourir d’honneur quand on prend son repas,

Le sommelier en haste, est sorty de la caue,

Desia Monsieur le maistre, & son monde se laue,

Trefues auecq’ l’honneur, ie m’en vais tout courant,

Decider au Tinel vn autre different.

A Monsieur le Marquis de Cœuures.

SATYRE VII.

Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index · 第 8 / 22 段