Comte de qui l’esprit penetre l’Vniuers,

Soigneus de ma fortune, & facille à mes vers,

Cher soucy de la muse, & sa gloire future,

Dont l’aimable genie, & la douce nature

Faict voir inaccessible aus efforts medisans

Que Vertu n’est pas morte en tous les courtisans,

Bien que foible, & debille, & que mal recongnuë

Son Habit décousu la montre à deminuë,

Qu’elle ait séche la chair, le corps amenuisé,

Et serue à contre-cœur le vice auctorisé,

Le vice qui Pompeus tout merite repousse,

Et va comme vn banquier en carrosse & en housse.

Mais c’est trop sermoné de vice, & de vertu:

Il faut suiure vn sentier qui soit moins rebatu,

Et conduit d’Apollon recognoistre la trace

Du libre Iuuenal, trop discret est Horace

Pour vn homme piqué, ioint que la passion

Comme sans iugement, est sans discretion:

Cependant il vaut mieux sucrer nostre moutarde:

L’homme pour vn caprice est sot qui se hazarde.

Ignorez donc l’auteur de ces vers incertains,

Et comme enfans trouuez qu’ils soient fils de putains,

Exposez en la ruë, à qui mesme la mere

Pour ne se descouurir faict plus mauuaise chere.

Ce n’est pas que ie croye en ces tans effrontez

Que mes vers soient sans pere, & ne soient adoptez,

Et que ces rimasseurs pour faindre vne abondance,

N’approuuent impuissans vne fauce semance:

Comme noz citoyens de race desireux

Qui berçent les enfans qui ne sont pas à eus.

Ainsi tirant profit d’vne fauce doctrine,

S’ils en sont accusez ils feront bonne mine,

Et voudront le niant qu’on lise sur leur front

S’il se fait vn bon vers que c’est eus qui le font,

Ialous d’vn sot honneur, d’vne batarde gloire,

Comme gens entenduz s’en veullent faire accroire,

A faus titre insolens, & sans fruict hazardeus,

Pissent au benestier affin qu’on parle d’eus.

Or auecq’ tout cecy le point qui me console

C’est que la pauureté comme moy les affolle,

Et que la grace à Dieu Phœbus & son troupeau

Nous n’eusmes sur le dos iamais vn bon manteau.

Aussi lors que lon voit vn homme par la ruë,

Dont le rabat est sale, & la chausse rompuë,

Ses gregues aus genous, au coude son pourpoint,

Qui soit de pauure mine, & qui soit mal en point,

Sans demander son nom on le peut recognoistre,

Car si ce n’est vn Poëte au moins il le veut estre.

Pour moy si mon habit par tout cycatrisé

Ne me rendoit du peuple & des grands mesprisé,

Ie prendrois patience, & parmy la misere

Ie trouuerois du goust, mais ce qui doit deplaire

A l’homme de courage, & d’esprit releué,

C’est qu’vn chacun le fuit ainsi qu’vn reprouué,

Car en quelque façon, les malheurs sont propices,

Puis les gueus en gueusant trouuent maintes delices,

Vn repos qui s’egaye en quelque oysiueté.

Mais ie ne puis patir de me voir reietté;

C’est donc pourquoy si ieune abandonnant la France

I’allay vif de courage, & tout chaud d’esperance

En la cour d’vn Prelat, qu’auecq’ mille dangers

I’ay suiuy courtisan aux païs estrangers.

I’ay changé mon humeur, alteré ma nature,

I’ay beu chaud, mangé froid, i’ay couché sur la dure,

Ie l’ay sans le quitter à toute heure suiuy,

Donnant ma liberté ie me suis asseruy,

En publiq’ à l’Eglise, à la chambre, à la table,

Et pense auoir esté maintefois agreable.

Mais instruict par le temps à la fin i’ay cogneu

Que la fidelité n’est pas grand reuenu,

Et qu’à mon tans perdu sans nulle autre esperance

L’honneur d’estre suiect tient lieu de recompanse,

N’ayant autre interest de dix ans ia passez

Sinon que sans regret ie les ay despensez.

Puis ie sçay quant à luy qu’il a l’ame Royalle,

Et qu’il est de Nature & d’humeur liberalle.

Mais, ma foy, tout son bien enrichir ne me peut,

Ny domter mon malheur si le ciel ne le veut.

C’est pourquoy sans me plaindre en ma deconuenuë

Le malheur qui me suit, ma foy ne diminuë,

Et rebuté du sort ie m’asserui pourtant,

Et sans estre auancé ie demeure contant

Sçachant bien que fortune est ainsi qu’vne louue

Qui sans chois s’abandonne au plus laid qu’elle trouue,

Qui releue vn pedant, de nouueau baptisé,

Et qui par ses larcins se rend authorisé,

Qui le vice ennoblit, & qui tout au contraire

Raualant la vertu la confinne en misere.

Et puis ie m’iray plaindre apres ces gens icy?

Non; l’exemple du temps n’augmante mon soucy.

Et bien qu’elle ne m’ait sa faueur departie

Ie n’entends quant à moy de la prendre à partie:

Puis que selon mon goust son infidelité

Ne donne, & n’oste rien à la felicité.

Mais que veus tu qu’on fasse en ceste humeur austere?

Il m’est comme aux putains mal aisé de me taire.

Il m’en faut discourir de tort & de trauers,

Puis souuent la colere engendre de bons vers.

Mais, Conte, que sçait-on? elle est peut estre sage,

Voire auecque raison, inconstante, & volage,

Et Deésse auisée aux biens qu’elle depart

Les adiuge au merite, & non point au hazard.

Puis lon voit de son œil, lon iuge de sa teste,

Et chacun à son dire a droit en sa requeste:

Car l’amour de soy-mesme, & nostre affection,

Adiouste auec vsure à la perfection.

Tousiours le fond du sac ne vient en euidence,

Et bien souuent l’effet contredit l’apparance;

De Socrate à ce point l’arrest est mi-party,

Et ne sçait on au vray qui des deux a menty,

Et si philosophant le ieune Alcibiade

Comme son Cheualier en reçeut l’accolade.

Il n’est à decider rien de si mal-aisé,

Que sous vn sainct habit le vice deguisé.

Par ainsi i’ay doncq’ tort, & ne doy pas me plaindre,

Ne pouuant par merite autrement la contraindre

A me faire du bien, ny de me departir

Autre chose à la fin sinon qu’vn repentir.

Mais quoy, qu’y feroit-on, puis qu’on ne s’ose pendre?

Encor’ faut-il auoir quelque chose où se prendre,

Qui flate en discourant le mal que nous sentons.

Or laissant tout cecy retourne à nos moutons,

Muse, & sans varier dy nous quelques sornettes,

De tes enfans bastards ces tiercelets des Pœtes,

Qui par les carefours vont leurs vers grimassans,

Qui par leurs actions font rire les passans,

Et quand la faim les poind se prenant sur le vostre

Comme les estourneaux ils s’affament l’vn l’autre.

Cepandant sans souliers, ceinture, ny cordon,

L’œil farouche, & troublé, l’esprit à l’abandon,

Vous viennent acoster comme personnes yures,

Et disent pour bon-iour, Monsieur ie fais des liures,

On les vent au Palais, & les doctes du tans

A les lire amusez, n’ont autre passetans.

De là sans vous laisser importuns ils vous suiuent,

Vous alourdent de vers, d’alaigresse vous priuent,

Vous parlent de fortune, & qu’il faut acquerir

Du credit, de l’honneur, auant que de mourir,

Mais que pour leur respect l’ingrat siecle où nous sommes,

Au pris de la vertu n’estime point les hommes;

Que Ronsard, du Bellay viuants ont eu du bien,

Et que c’est honte au Roy de ne leur donner rien,

Puis sans qu’on les conuie ainsi que venerables,

S’assiessent en Prelats les premiers à vos tables,

Où le caquet leur manque, & des dents discourant,

Semblent auoir des yeux regret au demourant.

Or la table leuée ils curent la machoire:

Apres graces Dieu beut, ils demandent à boire,

Vous font vn sot discours, puis au partir de là,

Vous disent, mais Monsieur, me donnez vous cela?

C’est tousiours le refrein qu’ils font à leur balade.

Pour moy ie n’en voy point que ie n’en sois malade.

I’en perds le sentiment du corps tout mutilé,

Et durant quelques iours i’en demeure opilé.

Vn autre renfroingné, resueur, melancolique,

Grimassant son discours semble auoir la colique,

Suant, crachant, toussant, pensant venir au point:

Parle si finement que l’on ne l’entend point.

Vn autre ambitieux pour les vers qu’il compose,

Quelque bon benefice en l’esprit se propose,

Et dessus vn cheual, comme vn singe attaché

Meditant vn sonnet, medite vne Euesché.

Si quelqu’vn comme moy leurs ouurages n’estime,

Il est lourd, ignorant, il n’ayme point la rime,

Difficille, hargneux, de leur vertu ialoux,

Contraire en iugement au commun bruit de tous,

Que leur gloire il derobe, auecq’ ses artifices.

Les Dames cependant se fondent en delices

Lisant leurs beaux escrits, & de iour & de nuit

Les ont au cabinet sous le cheuet du lict,

Que portez à l’Eglise ils valent des matines,

Tant selon leurs discours leurs œuures sont diuines.

Encore apres cela ils sont enfants des Cieux,

Ils font iournellement carousse auecq’ les Dieux:

Compagnons de Minerue, & confis en science,

Vn chacun d’eux pense estre vne lumiere en France.

Ronsard fay-m’en raison, & vous autres esprits

Que pour estre viuans en mes vers ie n’escris,

Pouuez vous endurer que ces rauques Cygalles

Egallent leurs chansons à voz œuures Royalles,

Ayant vostre beau nom lachement dementy?

Ha! c’est que nostre siecle est en tout peruerty:

Mais pourtant quelque esprit entre tant d’insolence

Sçait trier le sçauoir d’auecque l’ignorance,

Le naturel de l’art, & d’vn œil auisé

Voit qui de Calliope est plus fauorisé.

Iuste postérité à tesmoing ie t’apelle,

Toy qui sans passion, maintiens l’œuure immortelle,

Et qui selon l’esprit, la grace & le sçauoir,

De race en race au peuple vn ouurage fais voir,

Vange ceste querelle, & iustement separe

Du Cigne d’Apollon la corneille barbare

Qui croassant par tout d’vn orgueil effronté

Ne couche de rien moins que l’immortalité.

Mais Comte que sert-il d’en entrer en colere?

Puisque le tans le veut nous n’y pouuons rien faire,

Il faut rire de tout, aussi bien ne peut-on

Changer chose en Virgile, ou bien l’autre en Platon.

Quel plaisir penses-tu, que dans l’ame ie sente,

Quand l’vn de ceste troupe en audace insolente,

Vient à Vanues à pied, pour grimper au coupeau

Du Parnasse François, & boire de son eau,

Que froidement reçeu, on l’escoute à grand peine,

Que la Muse en groignant luy deffend sa fontaine,

Et se bouchant l’oreille au reçit de ses vers,

Tourne les yeux à gauche, & les lit de trauers,

Et pour fruit de sa peine aux grands vens dispersée,

Tous ses papiers seruir à la chaire percée?

Mais comme eux ie suis Pœte, & sans discretion

Ie deuiens importun auecq’ presomption.

Il faut que la raison retienne le caprice,

Et que mon vers ne soit qu’ainsi qu’vn exercice,

Qui par le iugement doit estre limité

Selon que le requiert ou l’age, ou la santé.

Ie ne sçay quel Demon m’a fait deuenir Pœte:

Ie n’ay comme ce Grecq des Dieux grand interprete

Dormy sur Helicon, où ces doctes mignons

Naissent en vne nuict comme les champignons,

Si ce n’est que ces iours allant à l’auanture

Resuant comme vn oyson qu’on mene à la pature,

A Vanues i’arriuay, où suiuant maint discours,

On me fit au iardin faire cinq ou six tours,

Et comme vn Conclauiste entre dans le conclaue,

Le sommelier me prit, & m’enferme en la caue,

Où beuuant, & mangeant ie fis mon coup d’essay,

Et où si ie sçay rien, i’apris ce que ie sçay.

Voyla ce qui m’a fait & Poëte, & Satyrique,

Reglant la medisance à la façon antique.

Mais à ce que ie voy sympatisant d’humeur,

I’ay peur que tout à fait ie deuiendray rimeur,

I’entre sur ma loüange, & bouffi d’arrogance,

Si ie n’en ay l’esprit i’en auray l’insolence.

Mais retournons à nous, & sages deuenus

Soyons à leurs depens vn peu plus retenus.

Or Comte, pour finir ly doncq’ ceste Satyre,

Et voy ceux de ce temps que ie pince sans rire,

Pendant qu’à ce printemps retournant à la cour

I’iray reuoir mon maistre, & luy dire bon iour.

A Monsieur le Marquis de Cœuures.

SATYRE III.

Marquis, que doy-ie faire en ceste incertitude?

Doy-ie las de courir me remettre à l’estude,

Lire Homere, Aristote, & disciple nouueau

Glaner ce que les Greqs ont de riche, & de beau,

Reste de ces moissons que Ronsard, & Desportes,

Ont remporté du champ sur leurs espaules fortes,

Qu’ils ont comme leur propre en leur grange entassé,

Egallant leurs honneurs aux honneurs du passé?

Ou si continuant à courtiser mon maistre,

Ie me doy iusqu’au bout d’esperance repaistre,

Courtisan morfondu, frenetique, & resueur,

Portrait de la disgrace, & de la defaueur,

Puis sans auoir du bien, troublé de resuerie

Mourir dessus vn coffre en vne hostellerie,

En Toscane, en Sauoye, ou dans quelque autre lieu,

Sans pouuoir faire paix, ou trefue auecques Dieu.

Sans parler ie t’entends il faut suiure l’orage,

Aussi bien on ne peut où choisir auantage.

Nous viuons à tatons, & dans ce monde icy

Souuent auecq’ trauail on poursuit du soucy:

Car les Dieux couroucéz contre la race humaine

Ont mis auecq’ les biens la sueur, & la paine.

Le monde est vn berlan où tout est confondu:

Tel pense auoir gaigné qui souuent a perdu

Ainsi qu’en vne blanque où par hazard on tire,

Et qui voudroit choisir souuent prendroit le pire.

Tout depend du Destin, qui sans auoir esgard

Les faueurs, & les biens, en ce monde depart.

Mais puis qu’il est ainsi que le sort nous emporte,

Qui voudroit se bander contre vne loy si forte?

Suiuons doncq’ sa conduite en cest aueuglement.

Qui peche auecq’ le ciel peche honorablement.

Car penser s’affranchir c’est vne resuerie,

La liberté par songe en la terre est cherie:

Rien n’est libre en ce monde & chaque homme depend

Comtes, Princes, Sultans, de quelque autre plus grand.

Tous les hommes viuans sont icy bas esclaues

Mais suiuant ce qu’ils sont ils diferent d’entraues,

Les vns les portent d’or, & les autres de fer:

Mais n’en deplaise aux vieux, ny leur Philosopher

Ny tant de beaux escrits qu’on lit en leurs escoles

Pour s’affranchir l’esprit ne sont que des paroles.

Au ioug nous sommes nez & n’a iamais esté

Homme qu’on ayt vu viure en plaine liberté.

En vain me retirant enclos en vne estude

Penseroy-ie laisser le ioug de seruitude,

Estant serf du desir d’aprendre, & de sçauoir,

Ie ne ferois sinon que changer de deuoir.

C’est l’arrest de nature, & personne en ce monde

Ne sçauroit controler sa sagesse profonde.

Puis que peut il seruir aux mortels icy bas,

Marquis, d’estre sçauant, ou de ne l’estre pas?

Si la science pauure, affreuse est mesprisée,

Sert au peuple de fable, aux plus grands de risée;

Si les gens de Latin des sots sont denigrez

Et si lon nest docteur sans prendre ses degrés.

Pourueu qu’on soit morguant, qu’on bride sa moustache,

Qu’on frise ses cheueux, qu’on porte vn grand pannache,

Qu’on parle baragouin, & qu’on suiue le vent:

En ce temps du iourd’huy lon n’est que trop sçauant.

Du siecle les mignons, fils de la poule blanche

Ils tiennent à leur gré la fortune en la manche,

En credit esleuez ils disposent de tout,

Et n’entreprennent rien qu’ils n’en viennent à bout.

Mais quoy, me diras tu, il t’en faut autant faire,

Qui ose a peu souuent la fortune contraire:

Importune le Louure, & de iour, & de nuict

Perds pour t’assugetir & la table, & le lict:

Sois entrant, effronté, & sans cesse importune:

En ce temps l’impudance eleue la fortune.

Il est vray, mais pourtant ie ne suis point d’auis

De degager mes iours pour les rendre asseruis,

Et sous vn nouuel Astre aller nouueau pilote

Conduire en autre mer, mon nauire qui flote,

Entre l’espoir du bien, & la peur du danger

De froisser mon attente, en ce bord estranger.

Car pour dire le vray c’est vn pays estrange,

Où comme vn vray Prothée à toute heure on se change,

Où les loys par respect sages humainnement,

Confondent le loyer auecq’ le chastiment,

Et pour vn mesme fait de mesme intelligence

L’vn est iusticié, l’autre aura recompence.

Car selon l’interest, le credit, ou l’apuy

Le crime se condamne, & s’absout auiourd’huy.

Ie le dy sans confondre en ces aigres remarques

La clemence du Roy, le miroir des Monarques,

Qui plus grand de vertu, de cœur, & de renom,

S’est acquis de Clement, & la gloire & le nom.

Or quant à ton conseil qu’à la cour ie m’engage,

Ie n’en ay pas l’esprit, non plus que le courage.

Il faut trop de sçauoir, & de ciuilité,

Et si i’ose en parler trop de subtilité,

Ce n’est pas mon humeur, ie suis melancolique,

Ie ne suis point entrant, ma façon est rustique,

Et le surnom de bon me va t’on reprochant,

Dautant que ie n’ay pas l’esprit d’estre meschant.

Et puis ie ne sçaurois me forcer ny me faindre,

Trop libre en volonté ie ne me puis contraindre,

Ie ne sçaurois flater, & ne sçay point comment

Il faut se taire acort, ou parler faucement,

Benir les fauoris de geste, & de parolles,

Parler de leurs ayeux, au iour de Cerizolles,

Des hauts faicts de leur race, & comme ils ont acquis

Ce titre auecq’ honneur de Ducs, & de Marquis.

Ie n’ay point tant d’esprit pour tant de menterie:

Ie ne puis m’adonner à la cageollerie,

Selon les accidens, les humeurs ou les iours,

Changer comme d’habits tous les mois de discours.

Suiuant mon naturel ie hay tout artifice,

Ie ne puis deguiser la vertu, ny le vice,

Offrir tout de la bouche, & d’vn propos menteur,

Dire pardieu Monsieur ie vous suis seruiteur,

Pour cent bonadies s’arrester en la ruë,

Faire sus l’vn des pieds en la sale la gruë,

Entendre vn mariollet qui dit auecq’ mespris

Ainsi qu’asnes ces gens sont tout vestus de gris,

Ces autres verdelets aux peroquets ressemblent,

Et ceux-cy mal peignez deuant les Dames tremblent,

Puis au partir de là comme tourne le vent

Auecques vn bon iour amys comme deuant.

Ie n’entends point le cours du Ciel, ny des planetes,

Ie ne sçay deuiner les affaires secretes,

Cognoistre vn bon visage, & iuger si le cœur

Contraire à ce qu’on voit ne seroit point moqueur.

De porter vn poullet ie n’ay la suffisance,

Ie ne suis point adroit, ie n’ay point d’eloquence

Pour colorer vn faict, ou detourner la foy,

Prouuer qu’vn grand amour n’est suiect à la loy,

Suborner par discours vne femme coquette,

Luy conter des chansons de Ieanne, & de Paquette,

Desbaucher vne fille, & par viues raisons

Luy monstrer comme Amour faict les bonnes maisons,

Les maintient, les esleue, & propice aux plus belles

En honneur les auance, & les faict Damoyselles,

Que c’est pour leurs beaux nez que se font les ballets,

Qu’elles sont le suiect des vers, & des poulets,

Que leur nom retentit dans les airs que lon chante,

Qu’elles ont à leur suite vne troupe beante

De langoureux transis, & pour le faire court

Dire qu’il n’est rien tel qu’aymer les gens de court

Aleguant maint exemple en ce siecle où nous sommes,

Qu’il n’est rien si facile à prendre que les hommes,

Et qu’on ne s’enquiert plus s’elle a faict le pourquoy,

Pourueu qu’elle soit riche, & qu’elle ayt bien de quoy.

Quand elle auroit suiuy le camp à la Rochelle

S’elle a force ducats elle est toute pucelle.

L’honneur estropié, languissant, & perclus,

N’est plus rien qu’vne idolle en qui lon ne croit plus.

Or pour dire cecy il faut force mistere,

Et de mal discourir il vaut bien mieux se taire.

Il est vray que ceux là qui n’ont pas tant d’esprit

Peuuent mettre en papier leur dire par escrit,

Et rendre par leurs vers, leur Muse maquerelle;

Mais pour dire le vray ie n’en ay la ceruelle.

Il faut estre trop pront, escrire à tous propos,

Perdre pour vn sonnet & sommeil, & repos.

Puis ma muse est trop chaste, & i’ay trop de courage,

Et ne puis pour autruy façonner vn ouurage.

Pour moy i’ay de la court autant comme il m’en fault:

Le vol de mon dessein ne s’estend point si haut:

De peu ie suis content, encore que mon maistre

S’il luy plaisoit vn iour mon trauail recongnoistre

Peut autant qu’autre Prince, & a trop de moyen

D’eleuer ma fortune & me faire du bien,

Ainsy que sa Nature à la vertu facille

Promet que mon labeur ne doit estre inutille,

Et qu’il doit quelque iour mal-gré le sort cuisant

Mon seruice honorer d’vn honneste presant,

Honneste, & conuenable à ma basse fortune,

Qui n’abaye, & n’aspire ainsy que la commune

Apres l’or du Perou, ny ne tend aux honneurs,

Que Rome departit aux vertuz des Seigneurs.

Que me sert de m’asseoir le premier à la table,

Si la fain d’en auoir me rend insatiable?

Et si le fais leger d’vne double Euesché

Me rendant moins contant me rend plus empesché?

Si la gloire, & la charge à la peine adonnée

Rend sous l’ambition mon ame infortunée?

Et quand la seruitude a pris l’homme au collet

I’estime que le Prince est moins que son valet.

C’est pourquoy ie ne tends à fortune si grande:

Loing de l’ambition, la raison me commande:

Et ne pretends auoir autre chose sinon

Qu’vn simple benefice, & quelque peu de nom;

Affin de pouuoir viure, auecq’ quelque asseurance,

Et de m’oster mon bien que lon ait conscience.

Alors vrayement heureux les liures feuilletant

Ie rendrois mon desir, & mon esprit contant.

Car sans le reuenu l’estude nous abuse,

Et le corps ne se paist aux banquets de la muse.

Ses mets sont de sçauoir discourir par raison,

Comme l’ame se meut vn tans en sa prison,

Et comme deliurée elle monte diuine

Au Ciel lieu de son estre, & de son origine,

Comme le Ciel mobile eternel en son cours

Fait les siecles, les ans, & les mois, & les iours,

Comme aux quatre elemens les matieres encloses,

Donnent comme la mort la vie à toutes choses,

Comme premierement les hommes dispercez,

Furent par l’armonie, en troupes amassez,

Et comme la malice en leur ame glissée,

Troubla de noz ayeux l’innocente pensée,

D’où naquirent les loys, les bourgs, & les citez,

Pour seruir de gourmete à leurs mechancetez,

Comme ils furent en fin reduis sous vn Empire,

Et beaucoup d’autres plats qui seroient longs à dire,

Et quand on en sçauroit ce que Platon en sçait,

Marquis tu n’en serois plus gras, ny plus refaict,

Car c’est vne viande en esprit consommée,

Legere à l’estomac, ainsi que la fumée.

Sçais tu pour sçauoir bien, ce qu’il nous faut sçauoir?

C’est s’affiner le goust de cognoistre, & de voir,

Aprendre dans le monde, & lire dans la vie

D’autres secrets plus fins que de Philosophie,

Et qu’auecq’ la science il faut vn bon esprit.

Or entends à ce point ce qu’vn Greq’ en escrit,

Iadis vn loup dit-il, que la fain epoinçonne

Sortant hors de son fort rencontre vne lionne

Rugissante à l’abord, & qui montroit aux dens

L’insatiable fain qu’elle auoit au dedans:

Furieuse elle aproche, & le loup qui l’auise,

D’vn langage flateur luy parle, & la courtise:

Car ce fut de tout tans que ployant sous l’effort,

Le petit cede au grand, & le foible au plus fort.

Luy di-ie, qui craignoit que faute d’autre proye,

La beste l’attaquast, ses ruses il employe.

Mais en fin le hazard si bien le secourut,

Qu’vn mulet gros, & gras à leurs yeux aparut;

Ils cheminent dispos croyant la table preste,

Et s’aprochent tous deux assez pres de la beste,

Le loup qui la congnoist, malin, & deffiant,

Luy regardant aux pieds luy parloit en riant:

D’où es-tu? qui es-tu? quelle est ta nouriture?

Ta race, ta maison, ton maistre, ta nature?

Le mulet estonné de ce nouueau discours

De peur ingenieux, aux ruses eut recours,

Et comme les Normans sans luy repondre voire,

Compere, ce dit-il, ie n’ay point de memoire,

Et comme sans esprit ma grand mere me vit,

Sans m’en dire autre chose au pied me l’escriuit.

Lors il leue la iambe au iaret ramassée,

Et d’vn œil innocent il couuroit sa pensée,

Se tenant suspendu sur les pieds en auant:

Le loup qui l’aperçoit se leue de deuant,

S’excusant de ne lire auecq’ ceste parolle,

Que les loups de son tans n’alloient point à l’ecolle:

Quand la chaude lionne à qui l’ardante fain

Alloit precipitant la rage, & le dessein,

S’aproche plus sçauante en volonté de lire,

Le mulet prend le tans, & du grand coup qu’il tire

Luy enfonce la teste, & d’vne autre façon,

Quelle ne sçauoit point luy aprit sa leçon.

Alors le loup s’enfuit voyant la beste morte,

Et de son ignorance ainsi se reconforte:

N’en deplaise aux Docteurs, Cordeliers, Iacopins,

Pardieu les plus grands clers ne sont pas les plus fins.

A Monsieur Motin.

SATYRE IIII.

Motin la Muse est morte, ou la faueur pour elle:

En vain dessus Parnasse Apollon on apelle,

En vain par le veiller on acquiert du sçauoir,

Si fortune s’en mocque, & s’on ne peut auoir

Ny honneur, ny credit, non plus que si noz paines

Estoient fables du peuple inutiles, & vaines.

Or va romps toy la teste, & de iour & de nuict,

Pallis dessus vn liure à l’apetit d’vn bruit

Qui nous honore apres que nous sommes sous terre,

Et de te voir paré de trois brins de lierre,

Comme s’il importoit estans ombres là bas,

Que nostre nom vescust ou qu’il ne vescust pas,

Honneur hors de saison, inutile merite

Qui viuans nous trahit, & qui morts nous profite.

Sans soing de l’auenir ie te laisse le bien

Qui vient à contrepoil alors qu’on ne sent rien,

Puis que viuant icy de nous on ne faict conte,

Et que nostre vertu engendre nostre honte.

Doncq’ par d’autres moyens à la court familiers,

Par vice, ou par vertu acquerons des lauriers,

Puis qu’en ce monde icy on n’en faict differance,

Et que souuent par l’vn l’autre se recompense.

Aprenons à mentir, mais d’vne autre façon

Que ne fait Caliope ombrageant sa chanson

Du voille d’vne fable, afin que son mistere

Ne soit ouuert à tous, ny congneu du vulguaire.

Aprenons à mentir, noz propos deguiser,

A trahir noz amys, noz ennemis baiser,

Faire la court aux grands, & dans leurs antichambres,

Le chapeau dans la main, nous tenir sur noz membres,

Sans oser ny cracher, ny toussir, ny s’asseoir,

Et nous couchant au iour, leur donner le bon soir.

Car puis que la fortune aueuglement dispose

De tout, peut estre en fin aurons nous quelque chose

Qui pourra destourner l’ingrate aduersité,

Par vn bien incertain à tatons debité,

Comme ces courtisans qui s’en faisant acroire,

N’ont point d’autre vertu, sinon de dire voire.

Or laissons doncq’ la Muse, Apollon, & ses vers,

Laissons le lut, la lyre, & ces outils diuers,

Dont Apollon nous flatte, ingrate frenesie,

Puis que pauure & quémande on voit la poësie,

Où i’ai par tant de nuits mon trauail occupé:

Mais quoy ie te pardonne, & si tu m’as trompé

La honte en soit au siecle, où viuant d’age en age

Mon exemple rendra quelque autre esprit plus sage.

Mais pour moy mon amy ie suis fort mal payé

D’auoir suiuy cet’ art, si i’eusse estudié,

Ieune laborieux sur vn bancq à l’escolle,

Gallien, Hipocrate, ou Iason, ou Bartolle,

Vne cornete au col debout dans vn parquet,

A tort & à trauers ie vendrois mon caquet,

Ou bien tastant le poulx, le ventre & la poitrine,

I’aurois vn beau teston pour iuger d’vne vrine,

Et me prenant au nez loucher dans vn bassin

Des ragous qu’vn malade offre à son Medecin,

En dire mon aduis, former vne ordonnance,

D’vn rechape s’il peut, puis d’vne reuerence,

Contrefaire l’honneste, & quand viendroit au point,

Dire en serrant la main, Dame il n’en falloit point.

Il est vray que le Ciel qui me regarda naistre,

S’est de mon iugement tousiours rendu le maistre,

Et bien que ieune enfant mon Pere me tançast,

Et de verges souuent mes chançons menaçast,

Me disant de depit, & bouffy de colere,

Badin quitte ces vers, & que penses-tu faire?

La Muse est inutile, & si ton oncle a sçeu

S’auancer par cet art tu t’y verras deçeu.

Vn mesme Astre tousiours n’eclaire en ceste terre:

Mars tout ardant de feu nous menace de guerre,

Tout le monde fremit, & ces grands mouuemens

Couuent en leurs fureurs de piteux changemens.

Pense-tu que le lut, & la lyre des Poëtes

S’acorde d’armonie auecques les trompettes,

Les fiffres, les tambours, le canon, & le fer,

Concert extrauagant des musiques d’enfer?

Toute chose a son regne, & dans quelques années,

D’vn autre œil nous verrons les fieres destinées.

Les plus grands de ton tans dans le sang aguerris,

Comme en Trace seront brutalement nourris,

Qui rudes n’aymeront la lyre de la Muse,

Non plus qu’vne vielle ou qu’vne cornemuse.

Laisse donc ce métier & sage prens le soing

De t’acquerir vn art qui te serue au besoing.

Ie ne sçay mon amy par quelle prescience,

Il eut de noz Destins si claire congnoissance,

Mais pour moy ie sçay bien que sans en faire cas,

Ie mesprisois son dire, & ne le croyois pas,

Bien que mon bon Démon souuent me dist le mesme:

Mais quand la passion en nous est si extreme,

Les aduertissemens n’ont ny force ny lieu:

Et l’homme croit à peine aux parolles d’vn Dieu.

Ainsi me tançoit-il d’vne parolle emeuë.

Mais comme en se tournant ie le perdoy de veuë

Ie perdy la memoire auecques ses discours,

Et resueur m’esgaray tout seul par les destours

Des Antres & des Bois affreux & solitaires,

Où la Muse en dormant m’enseignoit ses misteres,

M’aprenoit des secrets & m’echaufant le sein,

De gloire & de renom releuoit mon dessein.

Inutile science, ingrate, & mesprisée,

Qui sert de fable au peuple, aux plus grands de risée.

Encor’ seroit ce peu si sans estre auancé,

Lon auoit en cet art son age depencé,

Apres vn vain honneur que le tans nous refuse,

Si moins qu’vne Putain l’on n’estimoit la Muse.

Eusse tu plus de feu, plus de soing, & plus d’art

Que Iodelle n’eut oncq’, Desportes, ny Ronsard,

Lon te fera la mouë, & pour fruict de ta paine,

Ce n’est ce dirat-on qu’vn Poete à la douzaine.

Car on n’a plus le goust comme on l’eut autrefois,

Apollon est gené par de sauuages loix,

Qui retiennent sous l’art sa nature offusquée,

Et de mainte figure est sa beauté masquée.

Si pour sçauoir former quatre vers enpoullez

Faire tonner des mots mal ioincts & mal collez,

Amy l’on estoit Poete, on verroit cas estranges,

Les Poetes plus espais que mouches en vandanges.

Or que des ta ieunesse Apollon t’ait apris,

Que Caliope mesme ait tracé tes escris,

Que le neueu d’Atlas les ait mis sur la lyre,

Qu’en l’Antre Thespean on ait daigné les lire,

Qu’ils tiennent du sçauoir de l’antique leçon,

Et qu’ils soient imprimez des mains de Patisson,

Si quelqu’vn les regarde & ne leur sert d’obstacle,

Estime mon amy que c’est vn grand miracle.

Lon a beau faire bien, & semer ses escris

De ciuette, bainjoin, de musc, & d’ambre gris,

Qu’ils soient plains releuez & graues à l’oreille,

Qu’ils fassent sourciller les doctes de merueille,

Ne pense pour cela estre estimé moins fol,

Et sans argent contant qu’on te preste vn licol,

Ny qu’on n’estime plus (humeur extrauagante)

Vn gros asne pourueu de mille escuz de rente.

Ce malheur est venu de quelques ieunes veaux

Qui mettent à l’encan l’honneur dans les bordeaux,

Et raualant Phœbus, les Muses, & la grace,

Font vn bouchon à vin du laurier de Parnasse,

A qui le mal de teste est commun & fatal,

Et vont bisarement en poste à l’hopital,

Disant s’on n’est hargneux, & d’humeur difficille,

Que lon est mesprisé de la troupe ciuille,

Que pour estre bon Poete il faut tenir des fous,

Et desirent en eux ce qu’on mesprise en tous,

Et puis en leur chanson sotement importune,

Ils accusent les grands, le Ciel, & la fortune,

Qui fustez de leurs vers en sont si rebatus,

Qu’ils ont tiré cet’ art du nombre des vertus,

Tiennent à mal d’esprit leurs chansons indiscrettes

Et les mettent au ranc des plus vaines sornetes.

Encore quelques grands affin de faire voir

De Mœcene riuaux qu’ils ayment le sçauoir,

Nous voient de bon œil, & tenant vne gaule,

Ainsi qu’à leurs cheuaux nous en flatent l’espaule,

Auecque bonne mine, & d’vn langage doux,

Nous disent souriant, & bien que faictes vous?

Auez vous point sur vous quelque chanson nouuelle?

I’en vy ces iours passez de vous vne si belle,

Que c’est pour en mourir, ha ma foy ie voy bien,

Que vous ne m’aymez plus, vous ne me donnez rien.

Mais on lit à leurs yeux & dans leur contenance,

Que la bouche ne parle ainsi que l’ame pense,

Et que c’est mon amy, vn gremoire & des mots

Dont tous les courtisans endorment les plus sots.

Mais ie ne m’aperçoy que trenchant du prudhomme,

Mon tans en cent caquets sottement ie consomme,

Que mal instruit ie porte en Brouage du sel,

Et mes coquilles vendre à ceux de sainct Michel.

Doncq’ sans mettre l’enchere aux sotises du monde,

Ny gloser les humeurs de Dame Fredegonde,

Ie diray librement pour finir en deux mots,

Que la plus part des gens sont habillez en sots.

A Monsieur Bertault, Euesque de Sées.

SATYRE V.

Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index · 第 7 / 22 段