Qui suyuant ce qu’ils sont, iugent ce que nous sommes,
Et sucrant d’vn soûris vn discours ruineux,
Acusent vn chacun des maux qui sont en eux,
Nostre Melancolique en sçauoit bien que dire,
Qui nous pique en riant, & nous flate sans rire,
Qui porte vn cœur de sang, desous vn front blemy,
Et duquel il vaut moins estre amy qu’ennemy.
Vous qui tout au contraire auez dans le courage
Les mesmes mouuemens qu’on vous lit au visage,
Et qui parfaict amy voz amis espargnez,
Et de mauuais discours leur vertu n’eborgnez,
Dont le cœur grand, & ferme, au changement ne ploye,
Et qui fort librement, en l’orage s’employe,
Ainsi qu’vn bon patron, qui soigneux, sage, & fort,
Sauue ses compagnons, & les conduit à bord.
Congnoissant doncq’ en vous vne vertu facille
A porter les defauts d’vn esprit imbecille,
Qui dit sans aucun fard, ce qu’il sent librement,
Et dont iamais le cœur, la bouche ne dement,
Comme à mon confesseur vous ouurant ma pensée,
De ieunesse, & d’Amour, follement incensée,
Ie vous conte le mal, où trop enclin ie suis,
Et que prest à laisser ie ne veux & ne puis,
Tant il est mal aisé d’oster auecq’ estude,
Ce qu’on a de nature, ou par longue habitude.
Puis la force me manque, & n’ay le iugement
De conduire ma barque en ce rauissement,
Au gouffre du plaisir la courante m’emporte;
Tout ainsi qu’vn cheual qui a la bouche forte,
I’obeis au caprice, & sans discretion,
La raison ne peut rien dessus ma passion.
Nulle loy ne retient mon ame abandonnée,
Ou soit par volonté, ou soit par Destinée
En vn mal euident ie clos l’œil à mon bien:
Ny conseil, ny raison, ne me seruent de rien.
Ie choppe par dessein, ma faute est volontaire,
Ie me bande les yeux, quand le Soleil m’éclaire:
Et contant de mon mal ie me tien trop heureux
D’estre comme ie suis, en tous lieux amoureux,
Et comme à bien aymer mille causes m’inuitent,
Aussi mille beautez mes amours ne limitent,
Et courant çà, & là, ie trouue tous les iours,
En des suiets nouueaux de nouuelles amours.
Si de l’œil du desir, vne femme i’auise,
Ou soit belle, ou soit laide, ou sage, ou mal aprise,
Elle aura quelque trait qui de mes sens vainqueur,
Me passant par les yeux me bleçera le cœur:
Et c’est comme vn miracle, en ce monde où nous sommes,
Tant l’aueugle apetit ensorcelle les hommes
Qu’encore qu’vne femme aux amours fasse peur,
Que le Ciel, & Venus, la voye à contre-cœur,
Toutesfois estant femme, elle aura ses delices,
Releuera sa grace auecq’ des artifices,
Qui dans l’estat d’amour la sçauront maintenir,
Et par quelques atraits les amans retenir.
Si quelqu’vne est difforme, elle aura bonne grace,
Et par l’art de l’Esprit, embellira sa face,
Captiuant les Amans des mœurs, ou du discours,
Elle aura du credit en l’Empire d’amours.
En cela l’on cognoist que la Nature est sage,
Qui voyant les deffaux du fœminin ouurage,
Qu’il seroit sans respect, des hommes meprisé,
L’anima d’vn esprit, & vif, & deguisé:
D’vne simple innocence elle adoucit sa face,
Elle luy mist au sein, la ruse, & la falace,
Dans sa bouche la foy, qu’on donne à ses discours,
Dont ce sexe trahit les Cieux, & les amours,
Et selon plus ou moins qu’elle estoit belle, ou laide,
Sage elle sçeut si bien vser d’vn bon remede,
Diuisant de l’esprit, la grace, & la beauté,
Qu’elle les separa d’vn & d’autre costé,
De peur qu’en les ioignant quelqu’vne eust l’auantage,
Auecq’ vn bel esprit d’auoir vn beau visage.
La belle du depuis ne le recherche point,
Et l’esprit rarement à la beauté se ioint.
Or affin que la laide autrement inutille,
Dessous le ioug d’amour rendit l’homme seruille,
Elle ombragea l’esprit d’vn morne aueuglement,
Auecques le desir troublant le iugement,
De peur que nulle femme, ou fust laide, ou fust belle,
Ne vescust sans le faire, & ne mourust pucelle.
D’où vient que si souuent les hommes offusquez
Sont de leurs apetis si lourdement moquez,
Que d’vne laide femme ils ont l’ame eschauffée,
Dressent à la laideur d’eux mesmes vn trophée,
Pensent auoir trouué la febue du gasteau,
Et qu’au sarail du Turc il n’est rien de si beau.
Mais comme les beautez soit des corps, ou des ames,
Selon l’obiect des sens sont diuerses aux Dames,
Aussi diuersement les hommes sont domtez,
Et font diuers effets les diuerses beautez:
(Estrange prouidence, & prudente methode
De Nature qui sert vn chascun à sa mode.)
Or moy qui suis tout flame & de nuit & de iour,
Qui n’haleine que feu, ne respire qu’amour,
Ie me laisse emporter à mes flames communes,
Et cours sous diuers vens de diuerses fortunes,
Rauy de tous obiects, i’ayme si viuement,
Que ie n’ay pour l’amour ny chois, ny iugement:
De toute election, mon ame est depourueuë,
Et nul obiect certain ne limite ma veuë.
Toute femme m’agrée, & les perfections
Du corps ou de l’esprit troublent mes passions.
I’ayme le port de l’vne, & de l’autre la taille,
L’autre d’vn trait lacif, me liure la bataille,
Et l’autre dedaignant d’vn œil seuere, & dous,
Ma peine, & mon amour, me donne mille coups,
Soit qu’vne autre modeste à l’impourueu m’auise,
De vergongne, & d’amour mon ame est toute éprise,
Ie sens d’vn sage feu mon esprit enflamer,
Et son honnesteté me contrainct de l’aymer.
Si quelque autre afettée en sa douce malice,
Gouuerne son œillade auecq’ de l’artifice,
I’ayme sa gentillesse, & mon nouueau desir
Se la promet sçauante en l’amoureux plaisir.
Que l’autre parle liure, & fasse des merueilles,
Amour qui prend par tout me prend par les oreilles,
Et iuge par l’esprit parfaict en ses acords,
Des points plus acomplis que peut auoir le corps:
Si l’autre est au rebours des lettres nonchalante,
Ie croy qu’au fait d’amour elle sera sçauante,
Et que nature habille à couurir son deffaut
Luy aura mis au lict tout l’esprit qu’il luy faut.
Ainsi de toute femme à mes yeux opposée,
Soit parfaite en beauté, ou soit mal composée,
De mœurs, ou de façons, quelque chose m’en plaist,
Et ne sçay point comment, ny pourquoy, ny que c’est.
Quelque obiect que l’esprit, par mes yeux, se figure,
Mon cœur tendre à l’amour, en reçoit la pointure:
Comme vn miroir en soy toute image reçoit,
Il reçoit en amour quelque obiect que ce soit,
Autant qu’vne plus blanche, il ayme vne brunette,
Si l’vne a plus d’esclat, l’autre est plus sadinette,
Et plus viue de feu, d’amour, & de desir,
Comme elle en reçoit plus, donne plus de plaisir.
Mais sans parler de moy que toute amour emporte,
Voyant vne beauté folatrement acorte,
Dont l’abord soit facile, & l’œil plain de douceur,
Que semblable à Venus on l’estime sa sœur,
Que le Ciel sur son front ait posé sa richesse,
Qu’elle ait le cœur humain, le port d’vne Déesse,
Qu’elle soit le tourment, & le plaisir des cœurs,
Que Flore sous ses pas fasse naistre des fleurs,
Au seul trait de ses yeux, si puissans sur les ames,
Les cœurs les plus glacez sont tous brulans de flames,
Et fut-il de metail, ou de bronze, ou de roc,
Il n’est Moine si sainct qui n’en quittast le froc.
Ainsi moy seulement sous l’Amour ie ne plie,
Mais de tous les mortels la nature accomplie
Flechit sous cest Empire, & n’est homme icy bas,
Qui soit exempt d’amour, non plus que du trepas.
Ce n’est doncq’ chose estrange (estant si naturelle)
Que ceste passion me trouble la ceruelle,
M’empoisonne l’esprit, & me charme si fort,
Que i’aimeray, ie croye, encore apres ma mort.
Marquis voilà le vent dont ma nef est portée,
A la triste mercy de la vague indomtée,
Sans cordes, sans timon, sans etoille, ny iour,
Reste ingrat, & piteux de l’orage d’amour,
Qui contant de mon mal, & ioyeux de ma perte,
Se rit de voir de flots ma poitrine couuerte,
Et comme sans espoir flote ma passion,
Digne non de risée, ains de compassion.
Cependant incertain du cours de la tempeste,
Ie nage sur les flots, & releuant la teste,
Ie semble depiter naufrage audacieux,
L’infortune, les vents, la marine, & les Cieux,
M’egayant en mon mal comme vn melancolique
Qui repute à vertu son humeur frenetique,
Discourt de son caprice, en caquete tout haut:
Aussi comme à vertu i’estime ce deffaut,
Et quand tout par malheur iureroit mon dommage,
Ie mourray fort contant mourant en ce voyage.
A Monsieur l’Abé de Beaulieu nommé par Sa Maiesté à l’Euesché du Mans.
SATYRE VIII.
Charles de mes pechez i’ay bien fait penitence,
Or toy qui te cognois aux cas de conscience,
Iuge si i’ay raison, de penser estre absoubs:
I’oyois vn de ces iours, la Messe à deux genoux,
Faisant mainte oraison, l’œil au Ciel, les mains iointes,
Le cœur ouuert aux pleurs, & tout percé des pointes
Qu’vn deuot repentir élançoit dedans moy,
Tremblant des peurs d’Enfer, & tout bruslant de foy,
Quand vn ieune frisé, releué de moustache,
De galoche, de botte, & d’vn ample pennache,
Me vint prendre, & me dist, pensant dire vn bon mot,
Pour vn Poete du tans, vous estes trop deuot,
Moy ciuil, ie me leue, & le bon iour luy donne,
(Qu’heureux est le folastre, à la teste grisonne,
Qui brusquement eust dit auecq’ vne sambieu,
Ouy-bien pour vous Monsieur qui ne croyez en Dieu.)
Sotte discretion, ie voulus faire acroire,
Qu’vn Poete n’est bisarre, & facheux qu’apres boire,
Ie baisse vn peu la teste, & tout modestement,
Ie luy fis à la mode, vn petit compliment,
Luy comme bien apris, le mesme me sceut rendre,
Et ceste courtoisie à si haut pris me vendre,
Que i’aymerois bien mieux, chargé d’age, & d’ennuys,
Me voir à Rome pauure, entre les mains des Iuys.
Il me prist par la main, apres mainte grimace,
Changeant sur l’vn des pieds, à toute heure de place,
Et dansant tout ainsi qu’vn Barbe encastelé,
Me dist en remachant vn propos aualé,
Que vous estes heureux vous autres belles ames,
Fauoris d’Apolon, qui gouuernez les Dames,
Et par mille beaux vers les charmez tellement,
Qu’il n’est point de beautez, que pour vous seullement,
Mais vous les meritez, voz vertuz non communes
Vous font digne Monsieur de ces bonnes fortunes.
Glorieux de me voir si hautement loué,
Ie deuins aussi fier qu’vn chat amadoüé,
Et sentant au Palais, mon discours se confondre,
D’vn ris de sainct Medard il me fallut rêpondre:
Il poursuyt, mais amy, laissons le discourir,
Dire cent, & cent fois, il en faudroit mourir,
Sa Barbe pinçoter, cageoller la science,
Releuer ses cheueux, dire en ma conscience,
Faire la belle main, mordre vn bout de ses guents,
Rire hors de propos, monstrer ses belles dents,
Se carrer sur vn pied, faire arser son espee,
Et s’adoucir les yeux ainsi qu’vne poupée:
Cependant qu’en trois mots ie te feray sçauoir,
Où premier à mon dam ce facheux me peut voir.
I’estois chez vne Dame, en qui si la Satyre
Permetoit en ces vers que ie le peusse dire,
Reluit, enuironné de la diuinité,
Vn esprit aussi grand, que grande est sa beauté.
Ce Fanfaron chez elle, eut de moy cognoissance,
Et ne fut de parler iamais en ma puissance,
Luy voyant ce iour là, son chapeau de velours,
Rire d’vn facheux conte, & faire vn sot discours,
Bien qu’il m’eust à l’abord doucement fait entendre
Qu’il estoit mon valet, à vendre & à dependre,
Et detournant les yeux, Belle à ce que i’entens,
Comment vous gouuernez les beaux espris du tans,
Et faisant le doucet de parole, & de geste,
Il se met sur vn lict, luy disant, Ie proteste
Que ie me meurs d’amour, quand ie suis pres de vous:
Ie vous ayme si fort que i’en suis tout ialoux,
Puis rechangeant de note, il monstre sa rotonde,
Cest ouurage est-il beau? que vous semble du monde;
L’homme que vous sçauez, m’a dit qu’il n’ayme rien,
Madame à vostre auis, ce iourd’huy suis-ie bien,
Suis-ie pas bien chauffé, ma iambe est-elle belle,
Voyez ce tafetas, la mode en est nouuelle,
C’est œuure de la Chine, à propos on m’a dit
Que contre les clinquants le Roy fait vn edit:
Sur le coude il se met, trois boutons se delace,
Madame baisez moy, n’ay-ie pas bonne grace,
Que vous estes facheuse, à la fin on verra,
Rosete le premier qui s’en repentira.
D’assez d’autres propos il me rompit la teste,
Voilà quant & comment ie cogneu ceste beste,
Te iurant mon amy que ie quitté ce lieu,
Sans demander son nom, & sans luy dire adieu.
Ie n’eus depuis ce iour, de luy nouuelle aucune,
Si ce n’est ce matin que de male fortune,
Ie fus en ceste Eglise, où comme i’ay conté,
Pour me persecutter Satan l’auoit porté.
Apres tous ces propos qu’on se dit d’ariuée,
D’vn fardeau si pesant ayant l’ame greuée,
Ie chauuy de l’oreille, & demourant pensif,
L’echine i’alongois comme vn asne retif,
Minutant me sauuer de ceste tirannie,
Il le iuge à respect, ô sans ceremonie,
Ie vous suply (dit-il) viuons en compagnons.
Ayant ainsi qu’vn pot les mains sur les roignons,
Il me pousse en auant, me presente la porte,
Et sans respect des Saincts hors l’Eglise il me porte.
Aussi froid qu’vn ialoux qui voit son corriual,
Sortis, il me demande, estes-vous à cheual,
Auez vous point icy quelqu’vn de vostre troupe,
Ie suis tout seul à pied, luy de m’offrir la croupe,
Moy pour m’en depêtrer, luy dire tout expres,
Ie vous baise les mains, ie m’en vais icy pres,
Chez mon oncle disner, ô Dieu le galand homme,
I’en suis, & moy pour lors comme vn bœuf qu’on assomme,
Ie laisse choir la teste, & bien peu s’en falut,
Remettant par depit en la mort mon salut,
Que ie n’alasse lors la teste la premiere,
Me ietter du pont neuf, à bas en la riuiere.
Insensible il me tresne en la court du Palais,
Où trouuant par hasard quelqu’vn de ses valets,
Il l’appelle & luy dit, hola hau Ladreuille,
Qu’on ne m’attende point, ie vay disner en ville.
Dieu sçait si ce propos me trauersa l’esprit,
Encor n’est-ce pas tout, il tire vn long escrit,
Que voyant ie fremy, lors sans cageollerie,
Monsieur ie ne m’entends à la chicannerie,
Ce luy dis-ie, feignant l’auoir veu de trauers,
Aussi n’en est-ce pas, ce sont des meschans vers,
(Ie cogneu qu’il estoit veritable à son dire)
Que pour tuer le tans ie m’efforce d’ecrire,
Et pour vn courtisan quand vient l’occasion,
Ie monstre que i’en sçay pour ma prouision.
Il lit, & se tournant brusquement par la place,
Les banquiers étonnez admiroient sa grimace,
Et montroient en riant qu’ils ne luy eussent pas
Presté sur son minois, quatre doubles ducats,
(Que i’eusse bien donnez pour sortir de sa pate,)
Ie l’ecoute, & durant que l’oreille il me flate,
Le bon Dieu sçait comment à chaque fin de vers,
Tout expres ie disois quelque mot de trauers,
Il poursuit non-obstant d’vne fureur plus grande,
Et ne cessa iamais qu’il n’eust fait sa legende.
Me voyant froidement ses œuures aduouër,
Il les serre, & se met luy mesme à se loüer,
Doncq’ pour vn Caualier n’est-ce pas quelque chose:
Mais Monsieur n’auez-vous iamais veu de ma prose?
Moy de dire que si: tant ie craignois qu’il eust
Quelque proces verbal, qu’entendre il me fallust.
Encore dittes moy en vostre conscience,
Pour vn qui n’a du tout nul acquis de science,
Cecy n’est-il pas rare? Il est vray sur ma foy,
Luy dis-ie souriant: lors se tournant vers moy,
M’acolle à tour de bras, & tout petillant d’aise,
Doux comme vne epousee, à la iouë il me baise:
Puis me flatant l’épaule, il me fist librement
L’honneur que d’aprouuer mon petit iugement,
Apres ceste caresse, il rentre de plus belle,
Tantost il parle à l’vn, tantost l’autre l’appelle,
Tousiours nouueaux discours, & tant fut-il humain
Que tousiours de faueur il me tint par la main.
I’ay peur que sans cela i’ay l’ame si fragille,
Que le laissant du guet i’eusse peu faire gille:
Mais il me fut bien force estant bien attaché,
Que ma discretion expiast mon peché.
Quel heur ce m’eust esté, si sortant de l’Eglise,
Il m’eust conduit chez luy, & m’ostant la chemise,
Ce beau valet à qui ce beau maistre parla,
M’eust donné l’anguillade, & puis m’eust laissé là,
Honorable defaite, heureuse échapatoire,
Encores de rechef me la fallut-il boire.
Il vint à reparler de sus le bruit qui court,
De la Royne, du Roy, des Princes, de la Court,
Que Paris est bien grand, que le Pont neuf s’achéue,
Si plus en paix qu’en guerre, vn Empire s’éleue.
Il vint à definir que c’estoit qu’Amitié
Et tant d’autres Vertus, que c’en estoit pitié.
Mais il ne definit, tant il estoit nouice,
Que l’Indiscretion est vn si facheux vice,
Qu’il vaut bien mieux mourir, de rage, ou de regret,
Que de viure à la gesne auecq’ vn indiscret.
Tandis que ses discours me donnoient la torture,
Ie sonde tous moyens pour voir si d’auanture
Quelque bon accident eust peu m’en retirer,
Et m’enpescher en fin de me desesperer.
Voyant vn President, ie luy parle d’affaire,
S’il auoit des proces, qu’il estoit necessaire
D’estre tousiours apres ces Messieurs bonneter,
Qu’il ne laissast pour moy, de les soliciter,
Quant à luy qu’il estoit homme d’intelligence,
Qui sçauoit comme on perd son bien par negligence,
Où marche l’interest, qu’il faut ouurir les yeux.
Ha! non Monsieur (dit-il) i’aymerois beaucoup mieux
Perdre tout ce que i’ay, que vostre compagnie,
Et se mist aussi-tost sur la ceremonie.
Moy qui n’ayme à debatre en ces fadeses là,
Vn tans sans luy parler, ma langue vacila:
Enfin ie me remets sur les cageolleries,
Luy dis comme le Roy estoit aux Tuilleries,
Ce qu’au Louure on disoit qu’il feroit ce iourd’huy,
Qu’il deuroit se tenir tousiours aupres de luy:
Dieu sçait combien alors il me dist de sottises,
Parlant de ses hauts faicts, & de ses vaillantises,
Qu’il auoit tant seruy, tant faict la faction,
Et n’auoit cependant aucune pension,
Mais qu’il se consoloit, en ce qu’au moins l’Histoire,
Comme on fait son trauail, ne derobroit sa gloire,
Et s’y met si auant que ie creu que mes iours
Deuoient plustost finir, que non pas son discours.
Mais comme Dieu voulut apres tant de demeures,
L’orloge du Palais, vint à frapper onze heures,
Et luy qui pour la souppe auoit l’esprit subtil,
A quelle heure Monsieur, vostre oncle disne-til?
Lors bien peu s’en falut, sans plus longtans attendre,
Que de rage au gibet ie ne m’allasse pendre.
Encor l’eusse-ie fait estant desesperé,
Mais ie croy que le Ciel, contre moy coniuré,
Voulut que s’acomplit ceste auanture mienne,
Que me dist ieune enfant vne Bohemienne.
Ny la peste, la fain, la verolle, la tous,
La fieure, les venins, les larrons, ny les lous,
Ne tueront cestuy-cy, mais l’importun langage
D’vn facheux, qu’il s’en garde, estant grand, s’il est sage.
Comme il continuoit ceste vieille chanson,
Voicy venir quelqu’vn d’assez pauure façon:
Il se porte au deuant, luy parle, le cageolle,
Mais cest autre à la fin, se monta de parole,
Monsieur c’est trop long-tans: tout ce que vous voudrez,
Voicy l’Arrest signé, non Monsieur vous viendrez.
Quand vous serez dedans vous ferez à partie,
Et moy qui cependant n’estois de la partie,
I’esquiue doucement, & m’en vais à grand pas,
La queue en loup qui fuit, & les yeux contre bas,
Le cœur sautant de ioye, & triste d’aparance:
Depuis aux bons Sergens i’ay porté reuerance,
Comme à des gens d’honneur, par qui le Ciel voulut
Que ie receusse vn iour le bien de mon salut.
Mais craignant d’encourir vers toy le mesme vice
Que ie blasme en autruy, ie suis à ton seruice,
Et prie Dieu qu’il nous garde, en ce bas monde icy,
De fain, d’vn importun, de froid, & de soucy.
A Monsieur Rapin.
SATYRE IX.