à Regnier par le manuscrit 12491, un exemple nous paraît nécessaire pour
montrer sur quelles misères le goût est appelé à se prononcer. Une ode
de 1613, _Sur la naissance de saint Jean_, contient la strophe suivante:
Quelques saincts le jour de leur feste
Ont trente bouquets sur la teste;
Les autres qui meritent mieux
De six fois dix bouquets on pare:
Mais ta valeur beaucoup plus rare
T’en faict avoir trente plus qu’eux.
Devant un tel abaissement de toute poésie, l’esprit le plus scrupuleux
peut sans hésitation décider que ces platitudes ne sont pas de l’auteur
de _Macette_. En ses plus mauvais moments, Regnier n’est point tombé si
bas, & c’est lui faire injure que de chercher sérieusement dans cet amas
de rimes la part du poëte.
Il semble plus juste & plus conforme à la vérité de signaler, dans le
manuscrit en question, les pièces recueillies déjà dans d’autres
ouvrages. On en comptera quatre:
Le _Combat de Regnier & de Berthelot_, sous la date de 1607, les stances
_Encor que ton œil soit esteint_, l’épigramme _Lisette à qui l’on
faisoit tort_, & enfin le sonnet incomplet, _Delos flotant sur
l’onde_[110].
[110] Cette dernière pièce se retrouve dans L’Estoile avec le nom de
Regnier.
Au delà de ces constatations, l’incertitude commence. Des pièces
matériellement apocryphes se mêlent à des poésies que leur facture rend
suspectes. La défiance naît de tous côtés & n’épargne même pas des
morceaux qui ont quelque apparence d’authenticité, comme la lettre de
1609, _Après avoir fort estriué_, & l’épigramme de _Margot_[111].
[111] Voir Regnier, édition citée, pp. 256 & 374.
Une dernière infidélité du manuscrit 12491, & la plus grave parce
qu’elle dénote chez son auteur une ignorance inexplicable, vient
discréditer encore les attributions qui portent le nom de Regnier. On
lit en effet sous la date de 1613, à la fin des prétendues œuvres du
poëte chartrain, une pièce qui n’est autre que la célèbre paraphrase de
Malherbe sur le psaume _Lauda anima mea Dominum_.
Ne croyons plus mon ame aux promesses du monde.
Ces stances ont été publiées pour la première fois en 1626, dans le
_Recueil des plus beaux vers de messieurs Malherbe, Racan, &c._ On les
retrouve dans l’édition originale des poésies de Malherbe[112].
[112] Voir, au sujet de cette pièce, le _Bulletin du Bibliophile_,
année 1859, p. 348. Le rédacteur du bulletin essaye de justifier le
copiste en avançant qu’une note manuscrite de 1613 a plus d’autorité
qu’une publication postérieure à la mort de Malherbe. Or le
manuscrit 12491 ne remonte pas au delà de 1635 & les vers en litige
ont été imprimés du vivant de leur auteur.
Ces investigations à toute extrémité, au delà même de l’œuvre de
Regnier, ont été entreprises pour satisfaire les lecteurs curieux de
tout ce qui concerne notre premier satirique. Après avoir cherché la
vérité sur l’existence si peu connue du poëte chartrain, après avoir
tenté une histoire des diverses éditions des satires, il nous restait
encore à faire connaître les recueils imprimés & manuscrits où se trouve
le nom de Regnier. En ceci surtout un redoublement de prudence nous
était imposé. La restitution d’un texte a pour complément la suppression
de tout ce qui peut paraître d’une authenticité suspecte, d’après les
données de l’histoire ou suivant les règles du goût.
LES PREMIERES
ŒVVRES DE M. REGNIER.
Verùm, vbi plura nitent in Carmine, non ego paucis
Offendar maculis.
EPITRE LIMINÉAIRE
AV ROY.
SIRE,
Ie m’estois iusques icy resolu de tesmoigner par le silence, le respect
que ie doy à vostre Maiesté. Mais ce que l’on eust tenu pour reuerence,
le seroit maintenant pour ingratitude, qu’il luy a pleu me faisant du
bien, m’inspirer auec vn desir de vertu celuy de me rendre digne de
l’aspect du plus parfaict & du plus victorieux Monarque du monde. On lit
qu’en Etyopie il y auoit vne statuë qui rendoit vn son armonieux, toutes
les fois que le Soleil leuant la regardoit. Ce mesme miracle (SIRE) auez
vous faict en moy qui touché de l’Astre de V. M. ay receu la voix & la
parole. On ne trouuera donc estrange si, me ressentant de cet honneur,
ma Muse prend la hardiesse de se mettre à l’abri de vos Palmes, & si
temerairement elle ose vous offrir ce qui par droit est desia vostre,
puis que vous l’auez faict naistre dans vn suiect qui n’est animé que de
vous, & qui aura eternellement le cœur & la bouche ouuerte à vos
loüanges, faisant des vœus & des prieres continuelles à Dieu qu’il vous
rende là haut dans le Ciel autant de biens que vous en faites çà bas en
terre.
Vostre tres-humble & tres-obeissant & tres-obligé suiet & seruiteur
REGNIER.
ODE A REGNIER
SVR SES SATYRES.
Qui de nous se pourroit vanter
De n’estre point en seruitude?
Si l’heur le courage & l’estude
Ne nous en sçauroient exempter:
Si chacun languit abbatu
Serf de l’espoir qui l’importune,
Et si mesme on voit la vertu
Estre esclaue de la fortune
L’vn se rend aux plus grands subiect,
Les grands le sont à la contrainte,
L’autre aux douleurs, l’autre à la crainte,
Et l’autre à l’amoureux obiect:
Le monde est en captiuité,
Nous sommes tous serfs de nature,
Ou vifs de nostre volupté,
Ou morts de nostre sepulture.
Mais en ce temps de fiction
Et que ses humeurs on deguise,
Temps où la seruile feintise
Se fait nommer discretion:
Chacun faisant le reserué,
Et de son plaisir son Idole,
REGNIER, tu t’es bien conserué
La liberté de la parole.
Ta libre & veritable voix
Monstre si bien l’erreur des hommes,
Le vice du temps où nous sommes,
Et le mespris qu’on fait des loix:
Que ceux qu’il te plaist de toucher
Des poignants traits de ta Satyre,
S’ils n’auoient honte de pecher,
En auroient de te l’ouïr dire.
Pleust à Dieu que tes vers si doux
Contraires à ceux de Tyrtée
Flechissent l’audace indontée,
Qui met nos Guerriers en couroux:
Alors que la ieune chaleur
Ardents au düel les fait estre,
Exposant leur forte valeur,
Dont ils deburoient seruir leur maistre.
Flatte leurs cœurs trop valeureux,
Et d’autres desseins leur imprimes,
Laisses là les faiseurs de rymes,
Qui ne sont iamais malheureux:
Sinon quand leur temerité
Se feint vn merite si rare,
Que leur espoir precipité
A la fin deuient vn Icare.
Si l’vn d’eux te vouloit blasmer
Par coustume ou par ignorance,
Ce ne seroit qu’en esperance
De s’en faire plus estimer.
Mais alors d’vn vers menaçant
Tu luy ferois voir que ta plume
Est celle d’vn Aigle puissant,
Qui celles des autres consume.
Romprois-tu pour eux l’vnion
De la Muse & de ton genie,
Asseruy soubs la tyrannie
De leur commune opinion?
Croy plustost que iamais les Cieux
Ne regarderent fauorables
L’enuie, & que les enuieux
Sont tousiours les plus miserables.
N’escry point pour vn foible honneur,
Tasche seulement de te plaire,
On est moins prisé du vulgaire
Par merite, que par bon-heur.
Mais garde que le iugement
D’vn insolent te face blesme:
Ou tu deuiendras autrement
Le propre Tyran de toy-mesme.
REGNIER la loüange n’est rien,
Des faueurs elle a sa naissance,
N’estant point en nostre puissance,
Ie ne la puis nommer vn bien.
Fuy donc la gloire qui deçoit
La vaine & credule personne,
Et n’est pas à qui la reçoit,
Elle est à celuy qui la donne.
MOTIN.
* * * * *
Difficile est Satyram non scribere.
Discours au Roy.
SATYRE I.
Puissant Roy des François, Astre viuant de Mars,
Dont le iuste labeur surmontant les hazards,
Fait voir par sa vertu que la grandeur de France
Ne pouuoit succomber sous vne autre vaillance:
Vray fils de la valeur de tes peres, qui sont
Ombragez des lauriers qui couronnent leur front,
Et qui depuis mile ans indomtables en guerre
Furent transmis du Ciel pour gouuerner la terre,
Attendant qu’à ton rang ton courage t’eust mis,
En leur Trosne eleué dessus tes ennemis:
Iamais autre que toy n’eust auecque prudence
Vaincu de ton suiect l’ingrate outre cuidance
Et ne l’eust comme toy du danger preserué:
Car estant ce miracle à toy seul reserué,
Comme au Dieu du païs, en ses desseins pariures
Tu fais que tes bontez excedent ses iniures.
Or apres tant d’exploits finis heureusement,
Laissant aus cœurs des tiens comme vn vif monument
Auecques ta valeur ta clemence viuante,
Dedans l’Eternité de la race suiuante,
Puisse tu comme Auguste admirable en tes faicts
Rouler tes iours heureux en vne heureuse paix,
Ores que la Iustice icy bas descenduë
Aus petis, comme aux grands, par tes mains est renduë,
Que sans peur du larron trafique le marchant,
Que l’innocent ne tombe aux aguets du meschant,
Et que de ta Couronne en palmes si fertille
Le miel abondamment & la manne distille,
Comme des chesnes vieux aus iours du siecle d’or,
Qui renaissant sous toy reuerdissent encor.
Auiourd’huy que ton fils imitant ton courage,
Nous rend de sa valeur vn si grand tesmoignage
Que Ieune de ses mains la rage il deconfit,
Estoufant les serpens ainsi qu’Hercule fit,
Et domtant la discorde à la gueule sanglante,
D’impieté, d’horreur, encore fremissante,
Il luy trousse les bras de meurtres entachez,
De cent chaisnes d’acier sur le dos attachez,
Sous des monceaux de fer dans ses armes l’enterre,
Et ferme pour iamais le temple de la guerre,
Faisant voir clairement par ses faits triomphans,
Que les Roys & les Dieux ne sont iamais enfans.
Si bien que s’esleuant sous ta grandeur prospere,
Genereux heritier d’vn si genereux pere,
Comblant les bons d’amour & les meschans d’effroy,
Il se rend au berceau desia digne de toy.
Mais c’est mal contenter mon humeur frenetique,
Passer de la Satyre en vn panegyrique,
Où molement disert sous vn suiet si grand
Des le premier essay mon courage se rend.
Aussi plus grand qu’Enée, & plus vaillant qu’Achille
Tu surpasses l’esprit d’Homere & de Virgille,
Qui leurs vers à ton los ne peuuent egaller,
Bien que maistres passez en l’art de bien parler.
Et quand i’egalerois ma Muse à ton merite,
Toute extreme loüange est pour toy trop petite
Ne pouuant le fini ioindre l’infinité:
Et c’est aus mieux disans vne temerité
De parler où le Ciel discourt par tes oracles,
Et ne se taire pas où parlent tes miracles,
Où tout le monde entier ne bruit que tes proiets,
Où ta bonté discourt au bien de tes suiets,
Où nostre aise, & la paix, ta vaillance publie,
Où le discord étaint, & la loy retablie
Annoncent ta Iustice, où le vice abatu
Semble en ses pleurs chanter vn hymne à ta vertu.
Dans le Temple de Delphe, où Phœbus on reuere,
Phœbus Roy des chansons, & des Muses le pere,
Au plus haut de l’Autel se voit vn laurier sainct,
Qui sa perruque blonde en guirlandes etraint,
Que nul prestre du Temple en ieunesse ne touche,
Ny mesme predisant ne le masche en la bouche,
Chose permise aus vieus de sainct zelle enflamez
Qui se sont par seruice en ce lieu confirmez
Deuots à son mistere, & de qui la poictrine
Est plaine de l’ardeur de sa verue diuine.
Par ainsi tout esprit n’est propre à tout suiet,
L’œil foible s’esblouit en vn luisant obiet,
De tout bois comme on dict Mercure on ne façonne,
Et toute medecine à tout mal n’est pas bonne.
De mesme le laurier, & la palme des Roys
N’est vn arbre où chacun puisse mettre les doigs,
Ioint que ta vertu passe en loüange feconde
Tous les Roys qui seront, & qui furent au monde.
Il se faut recognoistre, il se faut essayer,
Se sonder, s’exercer auant que s’employer
Comme fait vn Luiteur entrant dedans l’aréne,
Qui se tordant les bras tout en soy se deméne,
S’alonge, s’acoursit, ses muscles estendant,
Et ferme sur ses pieds s’exerce en attendant
Que son ennemy vienne, estimant que la gloire
Ia riante en son cœur luy don’ra la victoire.
Il faut faire de mesme vn œuure entreprenant,
Iuger comme au suiet l’esprit est conuenant,
Et quand on se sent ferme, & d’vne aisle assez forte,
Laisser aller la plume où la verue l’emporte.
Mais, SIRE, c’est vn vol bien esleué pour ceux
Qui foibles d’exercice, & d’esprit paresseux,
Enorgueillis d’audace en leur barbe premiere
Chanterent ta valeur d’vne façon grossiere
Trahissant tes honneurs auecq’ la vanité
D’attenter par ta gloire à l’immortalité.
Pour moy plus retenu la raison m’a faict craindre,
N’osant suiure vn suiet où l’on ne peut attaindre,
I’imite les Romains encore ieunes d’ans,
A qui lon permetoit d’accuser impudans
Les plus vieus de l’estat, de reprendre, & de dire
Ce qu’ils pensoient seruir pour le bien de l’Empire.
Et comme la ieunesse est viue, & sans repos,
Sans peur, sans fiction, & libre en ses propos,
Il semble qu’on luy doit permetre dauantage,
Aussi que les vertus florissent en cest’ age
Qu’on doit laisser meurir sans beaucoup de rigueur,
Affin que tout à l’aise elles prenent vigueur.
C’est ce qui m’a contraint de librement escrire
Et sans piquer au vif me mettre à la Satyre
Où poussé du caprice, ainsi que d’vn grand vent,
Ie vais haut dedans l’air quelquefois m’esleuant.
Et quelque fois aussi quand la fougue me quitte
Du plus haut, au plus bas, mon vers se precipitte
Selon que du suget touché diuersement
Les vers à mon discours s’offrent facillement:
Aussi que la Satyre est comme vne prairie
Qui n’est belle sinon qu’en sa bisarrerie,
Et comme vn pot pouri des freres mandians,
Elle forme son goust de cent ingredians.
Or grand Roy dont la gloire en la terre espanduë
Dans vn dessein si haut rend ma Muse éperduë,
Ainsi que l’œil humain le Soleil ne peut voir,
L’esclat de tes vertus offusque tout sçauoir,
Si bien que ie ne sçay qui me rend plus coupable,
Ou de dire si peu d’vn suiet si capable,
Ou la honte que i’ay d’estre si mal apris,
Ou la temerité de l’auoir entrepris.
Mais quoy, par ta bonté qui tout autre surpasse
I’espere du pardon auecque ceste grace
Que tu liras ces vers, où ieune ie m’ébas
Pour esgayer ma force, ainsi qu’en ces combas
De fleurets on s’exerce, & dans vne barriere
Aus pages lon reueille vne adresse guerriere
Follement courageuse affin qu’en passetans
Vn labeur vertueux anime leur printans,
Que leur corps se desnouë, & se desangourdisse
Pour estre plus adroit à te faire seruice.
Aussi ie fais de mesme en ces caprices fous,
Ie sonde ma portee, & me taste le pous
Affin que s’il aduient, comme vn iour ie l’espere,
Que Parnasse m’adopte, & se dise mon pere,
Emporté de ta gloire & de tes faicts guerriers
Ie plante mon lierre au pied de tes Lauriers.
A Monsieur le Comte de Caramain.
SATYRE II.