Le travail des Elzeviers, œuvre de fantaisie & de raison, s’accomplit

lentement. La première réimpression due à leurs soins (selon la copie

imprimée à Paris, CIↃ IↃ XLII.) parut quatre ans après que Jean Elzevier

se fut établi à Paris. Elle ne comprend comme poésies nouvelles que les

morceaux tirés du _Temple d’Apollon_. Mais on y remarque déjà les

suppressions dont il a été fait mention, & les corrections qui ont été

signalées plus haut. En 1545 Jean Elzevier, de retour en son pays, fut

remplacé par son cousin Daniel, qui passa quatre années à Paris. C’est

dans cet espace de temps assez court que furent recueillis les éléments

de l’édition de 1652, donnée à Leiden, sous les noms de Jean & Daniel

Elsevier. Cette dernière réimpression, grossie de morceaux importants,

parmi lesquels, il est vrai, figurent à tort les _Louanges de Macette_,

est une reconstitution précieuse de l’œuvre de notre premier satirique.

Elle a été exécutée à l’étranger, & elle en porte la preuve en plus

d’une page; mais elle a été préparée par des bibliophiles parisiens, &

nous pouvons la revendiquer comme un livre français.

Pendant plus d’un demi-siècle, l’édition de Jean & Daniel Elzevier

servit de modèle aux réimpressions de Regnier. Mais le temps était

arrivé des publications avec commentaires. Rabelais, Montaigne venaient

de paraître accompagnés des notes de Le Duchat & de Coste, lorsqu’un

avocat de Lyon, ex-échevin de cette ville, Brossette[82], entreprit de

donner, avec des remarques critiques, un meilleur texte de Regnier. Le

nouvel annotateur était un humaniste instruit & défiant de lui-même, ce

qui n’est pas une mince qualité. Il n’épargna point ses peines &

recourut à tous les érudits en renom de son temps. Lorsqu’il ne trouva

pas de lui-même les éclaircissements qu’il jugeait nécessaires, il fit

appel au savoir de La Monnoye & du président Bouhier[83]. D’autre part,

il demandait au dessinateur Humblot un important frontispice, des

vignettes & des fleurons qui furent gravés par N. Tardieu, Baquoy,

Matthey & Crepy le fils, pour le titre & les principales divisions du

volume. En même temps qu’une bonne édition, Brossette voulait publier un

beau livre. Cet ouvrage parut donc en grand format vers la fin de 1729,

à Londres[84], & non à Paris, comme le dit Brunet, sous la rubrique de

Londres.

[82] Brossette avait publié en 1716 sa première édition de Boileau

commencée sous les yeux de l’auteur. Quand le vieux poëte, écrivant

à son commentateur, l’entretenait de Regnier, il ne manquait pas

d’ajouter, _notre commun ami_. Cette appréciation intime vaut bien

des éloges pompeux, & Brossette, en donnant au public une

réimpression de Regnier, n’a probablement fait qu’exécuter une des

volontés dernières du législateur du Parnasse.

[83] La correspondance du président Bouhier (manus. de la Bibl. nat.

F. fr., 24,409, fº 391 à 395) contient quatre lettres de La Monnoye

des 15 septembre 1726, 7 octobre 1729, 16 septembre & 2 décembre

1732. Toutes sont relatives à l’édition de Regnier, & à la

contrefaçon de cet ouvrage par l’abbé Lenglet du Fresnoy. Je dois

cette intéressante indication à l’obligeance de M. Tamizey de

Larroque.

[84] Chez Lyon & Woodman, in-4º, XXII-403, plus trois feuillets de

table & d’errata.

Dans ce volume, les poésies de Regnier étaient disposées suivant un

ordre méthodique: satires, épîtres, élégies, poésies mêlées, épigrammes

& poésies spirituelles. Le texte, corrigé à l’aide de l’édition de 1608,

était accompagné d’éclaircissements historiques & de notes où les

variantes & les imitations étaient indiquées avec soin. Sur certains

points cependant, Brossette se contente trop facilement[85]. Il paraît

n’avoir point connu l’édition de 1609, & il recueille des leçons de peu

de valeur dans des réimpressions qui ne méritent aucun crédit[86].

[85] Quoique Brossette n’intervienne pas habituellement dans le texte

de l’auteur, il a pris sur lui de modifier le vers

Et faisant des mouuans & de l’ame saisie.

Le commentateur pensait que _mouvans_ était une faute d’impression,

& qu’il fallait écrire _mourans_. Or le mot employé par Regnier

était bien l’expression à conserver. On en retrouve l’équivalent

chez tous les poëtes qui mettent dans la bouche d’une vieille des

critiques contre les amoureux dont une courtisane doit fuir le

commerce:

Ces prodigues de gambades

Qui ne donnent que des aubades.

(J. du Bellay, éd. Marty-Laveaux, II, 370.)

On ne doit aux termes où nous sommes

Faire par la beauté difference des hommes,...

Ny pour sçauoir sonner sur le luth vne aubade,

Ou faire dextrement en l’air vne gambade.

(De Lespine, _Recueil des plus beaux vers de ce temps_, 1609, p.

425.)

[86] Brossette a fait entrer comme pièces nouvelles, dans les poésies

de Regnier, le sonnet sur la mort de Rapin, l’épitaphe recueillie

par Garasse & l’épigramme contre Vialart tirée de l’_Anti-Baillet_.

Malgré ces imperfections, le commentaire de Brossette a été souvent

reproduit[87] & il servit de modèle à M. Viollet-le-Duc[88] & à M. Ed.

de Barthélemy[89]. L’édition même de 1729 a donné lieu à deux

contrefaçons en 1730 & en 1733. La première, in-4º de 400 pages, plus

deux feuillets de table, n’est qu’une simple réimpression donnée à

Amsterdam, chez Pierre Humbert. Le frontispice & la vignette dessinés

par Humblot pour le titre de l’ouvrage & l’en-tête des satires ont été

grossièrement copiés, & ils portent pour unique signature celle du

graveur Seiller Schafthus[90]. La fidélité de l’ornementation n’est pas

allée au delà, mais l’obéissance typographique s’est étendue fort loin,

car de la page XIII à la page 383, la contrefaçon ne diffère point de

l’original. Il en est tout autrement de la réimpression de 1733, qui est

une œuvre d’insigne tromperie[91]. L’anonyme auteur de ce livre s’est

approprié l’avertissement de Brossette. Il y a intercalé un paragraphe

où il s’excuse des lacunes de sa première édition & manifeste l’espoir

que son nouvel ouvrage sera favorablement accueilli du public.

[87] Paris, Lequien, 1822, in-8º de 398 pp.; Paris, Delahays, 1860,

avec de nouvelles remarques par M. Prosper Poitevin.

[88] Paris, Didot, 1822; Desoer, 1823; Jannet, 1853.

[89] Paris, Poulet-Malassis, 1862.

Cette édition comprend trente-deux pièces nouvelles dont nous

discuterons la valeur en examinant ci-après les manuscrits de la

Bibliothèque nationale.

[90] Sur le titre même se trouve une vignette signée: Humblot inv. &

Daudet fecit.

[91] Voici le titre exact de ce livre: «Satyres & autres œuvres de

Regnier, accompagnées de remarques historiques. Nouvelle édition

considérablement augmentée. A Londres, chez Jacob Tonson, libraire

du Roy & du Parlement, M.DCC.XXXIII.»

Il forme un in-4º de XX-416 pp. plus deux feuillets de table. Les

vers de Regnier sont suivis, p. 350, de stances sur les _Proverbes

d’amour_, de l’ode sur le _Combat de Regnier & de Berthelot_, enfin

de _Poésies choisies des sieurs Motin, Berthelot & autres poëtes

célèbres du temps de Regnier_.

L’ornementation du volume a été très-soignée. Le titre fait face à

un frontispice de Natoire gravé par L. Cars, & il porte lui-même une

vignette de Cochin. Quatre vignettes formant fleurons pour les

satires, les épîtres, les élégies & les poésies diverses, ont été

également dessinées par Natoire & gravées par Cochin. Trois autres

enfin signées de Bouché & de L. Cars complètent cet ensemble de

figures, en tête de la dédicace des satires, & pp. XX, 53, 95, 108,

225, 231, 245, 284, 367 & 413. Enfin chaque page de texte est

entourée d’un encadrement rouge qui ajoute à l’aspect du volume.

En dépit de cette supercherie, l’édition de 1733 fut rapidement reconnue

pour l’œuvre d’un faussaire. Les pièces que l’auteur regrettait de

n’avoir pas connues en 1729 étaient celles-là mêmes que les Elzeviers

avaient éliminées de leurs réimpressions & d’autres poésies du même

genre qui avaient été recueillies par les éditeurs du _Cabinet

satyrique_. La trouvaille ne valait guère qu’on lui fît tant d’honneur.

Elle était du nombre des conquêtes qui doivent être réalisées sans grand

bruit. L’indiscrétion seule du nouvel éditeur dévoilait en lui des

tendances étrangères à Brossette.

En conséquence, grâce au _Cabinet satyrique_[92] & à l’engouement de

l’éditeur de 1733 pour ce recueil, la réimpression des œuvres de Regnier

comprit de plus que la précédente: l’_Ode sur une vieille maquerelle_,

p. 299; les _Stances sur la Ch. P._, p. 307; l’_Ode_ sur le même sujet,

p. 308; le _Discours d’une vieille maquerelle_, p. 315, & sept

épigrammes: le _Dieu d’amour_, _l’Amour est une affection_, _Magdelon

n’est point difficile_, _Hier la langue me fourcha_, _Lorsque i’estois

comme inutile_, _Dans un chemin_ & _Lizette à qui l’on faisoit tort_.

[92] L’édition du Mont-Parnasse, de l’imprimerie de messer Apollo, due

à Lenglet du Fresnoy, est celle qui servit pour l’accroissement des

poésies de Regnier. La comparaison des textes ne laisse aucun doute

sur ce point.

Le manque de goût de l’éditeur se révéla d’une manière encore plus

marquée dans le commentaire dont il crut devoir accompagner le texte de

Regnier. Au lieu de compléter les remarques existantes à l’aide

d’observations précises & véritablement neuves, il y ajouta des

réflexions à double sens & hors de propos. Il s’abandonna sur le texte

de l’auteur à des critiques dérisoires, & dans les notes de Brossette il

intercala des digressions bouffonnes. Quelques exemples pris au hasard

édifieront le lecteur sur cet ouvrage qui est par excellence un livre de

mauvaise foi.

L’expression _trousser les bras_ (S. I) ne paraît pas noble. Cette

appréciation délicate est suivie d’une remarque moins relevée: «on

trousse autre chose que les bras.»

Le mot _semence_ (S. II) semble bien autrement répugnant. Voici l’arrêt

qui frappe ce malheureux: «Expression qui ne doit pas entrer dans un

discours qui peut être lu par des gens d’honneur. Tout au plus un

médecin & un chirurgien en doivent-ils parler entre eux.»

Regnier s’était un jour plaint, dans sa deuxième satire,

Que la fidélité n’est pas grand reuenu;

mais il avait gardé sa foi à son maître, attendant avec patience, non la

fortune, mais la récompense de ses services. Tant de désintéressement

irrite le commentateur. Il s’emporte: «Regnier, écrit-il, avait tort

d’être fidèle à outrance: ce n’est pas toujours le moyen sûr de

s’avancer auprès des grands. Les voici donc, ces moyens: les servir dans

des ministères agréables, mais secrets; demander avec importunité; se

faire craindre de ceux que l’on approche, & les obliger par là d’acheter

votre silence. J’ai connu des ministres..., il falloit leur montrer les

dents pour les obliger à faire ce qu’on leur demandoit. Ainsi trêve de

zèle avec les grands[93].»

[93] L’édition de 1733 donne parfois de meilleures explications que

celle de 1729; mais le cas est rare. _Fustés_ de vers (S. IV), par

exemple, que Brossette avait traduit par _fournis_ de vers, est plus

justement interprété par _battus_. Du reste dans la vieille langue

du droit, _fusté_ signifie bâtonné, fouetté de verges.

L’auteur de ces belles maximes, de ces remarques de bon goût était un

intrigant de lettres & de cabinet, également porté pour vivre vers les

travaux littéraires & les missions diplomatiques, l’abbé Lenglet du

Fresnoy[94]. Ce qu’il fit pour Regnier, il le répéta neuf ans après pour

le _Journal de Henri IV_ qui avait été publié en 1732 par l’abbé

d’Olivet. Enfin, il le renouvela plus tard encore dans sa réédition du

_Journal de Henri III_.

[94] Voir sur ce curieux personnage _Année littéraire_, 1755, III,

let. VI, p. 116, & les _Mémoires pour servir à l’Histoire de la vie

& des ouvrages de M. l’abbé Lenglet du Fresnoy_. Londres & Paris,

Duchesne, 1761.

Lenglet du Fresnoy ne se borna pas à s’approprier le travail de

Brossette. Il voulut faire servir le nom du commentateur de Regnier à

une odieuse vengeance. Ennemi de Jean-Baptiste Rousseau qu’il

soupçonnait de l’avoir calomnié auprès du prince Eugène, il écrivit,

pour la placer en tête de son édition de Regnier, une épître

diffamatoire contre Rousseau. Celui-ci, averti à temps, obtint du

marquis de Fénelon, ambassadeur en Hollande, la suppression de cette

œuvre d’infamie. De son côté Brossette, par l’intervention du lieutenant

général de police, reçut de l’abbé Lenglet une lettre d’excuses[95]. En

conséquence, un carton fut placé en tête du Regnier, pp. III & IV, &

l’imprimeur substitua à l’épître scandaleuse la dédicace au Roy qui,

faisant suite à l’ode de Motin, ne fut pourtant point supprimée. Ainsi

s’explique le double emploi que l’on remarque aujourd’hui dans tous les

exemplaires de 1733.

[95] Ce curieux épisode d’histoire littéraire se trouve raconté bien

au long dans les lettres de Rousseau, VI, 91 & 208, & dans celles de

Brossette au président Bouhier, des 16 septembre & 2 décembre 1732.

Nous venons de passer en revue les diverses phases de l’histoire des

éditions de Regnier. Nous nous sommes appliqué à délimiter exactement

les périodes de publications. Il nous reste à faire connaître celles des

poésies attribuées à Regnier qui ne peuvent trouver place dans une

édition de ses œuvres parce qu’elles sont, les unes trop licencieuses &

les autres manifestement apocryphes, la plupart enfin dépourvues d’une

authenticité évidente.

Ces pièces se trouvent dans divers recueils imprimés & dans deux

manuscrits de la Bibliothèque nationale.

Le premier de ces ouvrages est _le Recueil des plus excellens vers

satyriques de ce temps, trouvés dans les cabinets des sieurs de

Sigognes, Regnier, Motin, qu’autres des plus signalés poëtes de ce

siècle_. A Paris, chez Anthoine Estoc, MDCXVII. In-12 de 222 pages. Ce

volume contient de Regnier: le _Dialogue de l’âme de Villebroche parlant

à deux courtisanes_, _une des Marets du Temple & l’autre de l’Isle du

Palais_, & le _Dialogue de Perrette parlant à la divine Macette_[96].

[96] Ces deux pièces, la première de 21 strophes de 6 vers, & la

deuxième de 25 strophes de même mesure, sont entrées avec le nom de

Sigognes dans le _Cabinet satyrique_. Elles commencent par ces vers:

Au plus creux des ronces fortes.

Plus luisante que n’est verre.

Perrette, si l’on en peut croire Tallemant, serait Mlle du Tillet

(V. éd. in-8º, I, 191). Sigognes a écrit le combat d’Ursine (Mme de

Poyane) & de Perrette (V. le _Cab. sat._, Rouen, 1627, p. 497).

Ces deux dialogues, attribués à Regnier par le Recueil d’Anthoine

Estoc, se trouvent encore dans les dernières éditions des

_Bigarrures du Seigneur des Accords_, livre III _in fine_, à la

suite des _Epitaphes_.

D’autres pièces se rencontrent avec le nom de Regnier dans un recueil

non moins rare que le précédent: _les Délices satyriques ou suite du

Cabinet des vers satyriques de ce temps, &c_.[97] _Paris, Anthoine de

Sommaville, 1620_. En dehors des épigrammes connues: _l’Argent tes beaux

jours_, _Quelque moine de par le monde_ & le _Tombeau d’un Courtisan_,

ce sont des stances commençant par ce vers:

Je ne suis pas prest de me rendre;

une satire contre une vieille courtisane:

Encor que ton teint soit desteint;

& une épigramme nouvelle:

Jeanne, vous deguisez en vain[98].

[97] Voir les _Variétés bibliographiques_ de M. Édouard Tricotel.

Paris, Gay, 1863, pp. 221 & suivantes.

[98] Ces trois pièces ont été reproduites dans le _Parnasse

satyrique_, mais la dernière est anonyme.

Le dernier recueil imprimé où l’on rencontre des poésies sous le nom de

Regnier est le _Parnasse satyrique du sieur Théophile_[99]. Il a fourni

à M. Viollet-le-Duc les pièces dont il a grossi son édition des œuvres

du poëte chartrain: les stances _Si vostre œil tout ardant d’amour & de

lumière_, celles qui sont adressées à la belle Cloris & enfin la

complainte _Vous qui violentez_. On peut encore y prendre ou du moins y

lire les stances

Femmes qui aimez mieux[100],

& deux sonnets[101] commençant ainsi:

Et bien mon doux amy comment vous portez-vous.

Sod... enragés ennemis de nature.

[99] Le _Parnasse_ a paru en 1622. Voir _la Doctrine curieuse_, du P.

Garasse, p. 321.

[100] D’après le manuscrit 122 fr. in-fº, B. L., de l’Arsenal, cette

pièce serait de Théophile.

[101] Il y a dans le _Parnasse satyrique_, sous le nom de Regnier, un

sonnet dont le premier vers est:

Les humains cheribon, sont or, desanimez.

Ce poëme est faussement attribué à Regnier. Il figure en effet dans

les écrits satiriques publiés contre le roi & ses mignons en 1578, &

recueillis par L’Estoile. Voir les _Mémoires Journaux_, édit.

Jouaust, 1875, I, 337.

Nous avons également écarté de la liste des Poésies de Regnier,

suivant le _Parnasse_, les pièces qui dans ce recueil sont des

réimpressions du _Temple d’Apollon: Iamais ne pourray-ie bannir_; &

des _Délices satyriques_. Voir plus haut, p. 97, _Je ne suis pas_ &

_Encor que ton teint_.

Après avoir signalé les poésies attribuées à Regnier dans les recueils

dont il a été fait mention plus haut, notre devoir est d’indiquer les

manuscrits où de semblables pièces peuvent se trouver. Il y en a trois,

l’un est à l’Arsenal & les deux autres à la Bibliothèque Richelieu.

Le premier (Ars., manus. de Conrart, XVIIIe vol. in-4º, pp. 323 & 324)

offre des attributions plus importantes qu’étendues. Elles éclaircissent

un passage des satires en nous révélant la jalousie de Regnier contre du

Perron[102]:

Ce pedant de nouueau baptisé

Et qui par ses larcins se rend authorisé.

[102] C’est à l’obligeance de M. Tricotel que nous devons cette

intéressante indication.

Desportes, protecteur de Regnier, avait été bien plus efficacement celui

de du Perron. Après l’avoir converti au catholicisme, il en avait fait

le lecteur, puis le confesseur d’Henri III. Peu à peu, l’abbé était

devenu évêque d’Évreux & cardinal. Pendant cette brillante fortune, due

à beaucoup d’audace dans la poésie & dans la politique, car du Perron,

qui grossoyait des in-folio sur des questions diplomatiques, écrivait

des sonnets & de petits vers pour les dames de la cour, Regnier

attendait vainement un peu de bien. Aussi, quoiqu’il se soit rarement

montré accessible à l’envie, n’a-t-il pu résister à la tentation qui

poussait un satirique à se moquer d’un bel esprit gâté par le succès.

Les trois épigrammes recueillies par Conrart ont pour objet un livre du

cardinal: _du Leger & du Pesant_, ses traductions de Virgile & enfin ses

infidélités amoureuses. La fantaisie scientifique de du Perron ne nous

est point parvenue; mais ses imitations des poëtes latins sont dans

toutes les anthologies des premières années du XVIIe siècle, &, dans ces

volumes mêmes, un lecteur attentif peut noter les évolutions galantes de

l’abbé, digne élève de Desportes.

Les manuscrits de la Bibliothèque nationale diffèrent essentiellement de

ceux qui viennent d’être cités. Le premier (nº 884, fonds fr.)[103] a

fait partie de la collection de Mesmes où il portait le nº 163. C’est un

in-folio de 347 ff., comprenant, avec un _Sommaire discours de la

Poésie_, des odes, des stances, des sonnets & des épigrammes satiriques

de toute provenance. Malgré l’excentricité libertine des pièces qui

composent ce volume, il est facile de reconnaître qu’un copiste

intelligent a été chargé de grouper tous ces poëmes. L’écriture élégante

& nette est des premières années du XVIIe siècle. Les mesures du vers,

les formes des mots sont exactement observées. Enfin, pour le critique

le plus sévère, ce sottisier a la valeur d’un document. Les nudités de

langage qu’il recèle ne sont pas seulement des esquisses de chronique

littéraire, ce sont aussi des tableaux secrets de l’histoire de nos

mœurs. Dans ce manuscrit, dont l’auteur s’est montré fort ménager

d’attributions, le nom de Regnier figure (pp. 307 & 318) sous une pièce

que nous connaissons déjà, l’épigramme

Quand il dine il tient porte close

reproduite par P. Jannet dans son édition de 1867 (Paris, Picart), & les

stances

Encor que ton teint soit desteint.

[103] Ancien fonds. R., 7237.

Il se lit enfin (p. 105) au pied d’une ode satirique de dix-neuf

strophes commençant par ce vers:

Cette noire & vieille corneille[104].

[104] Ce poëme a paru dans le _Cabinet satyrique_ parmi les pièces

attribuées à Sigognes. Cette restitution nous semble fort hasardée.

D’autres poésies de Regnier se rencontrent dans le même volume, mais

elles ne sont pas signées. On trouve ainsi, ffos 251, 285 & 336, les

épigrammes:

Le violet tant estimé.

Hier la langue me fourcha.

Un homme gist sous ce tombeau,

& de plus, fº 316, les stances

Le tout puissant Jupiter[105].

[105] A ces poésies anonymes il faut ajouter, ffos 127 & 130, les deux

_Dialogues_ mentionnés ci-dessus, p. 96; l’ode _Belle & sauoureuse

Macette_, fº 194, &, fº 125, _le Combat de Renyer & de Berthelot_.

Le manuscrit 12491 (ancien nº 4725 du supplt français) ne peut être

comparé au précédent. Il a une origine incertaine, &, ce qui lui ôte

encore plus de valeur, il est l’œuvre d’un scribe négligent & illettré.

Les omissions, les non-sens & les fautes de langue sont accumulés dans

ce grand in-folio[106]. Il semble que ce recueil ait été formé vers 1640

par quelque habitant du Blaisois. La plupart des pièces classées dans

l’ordre de leur date embrassent une période de seize ans, de 1630 à

1656. Elles ont trait aux événements du jour, aux réjouissances locales.

Il s’y trouve des vaudevilles contre les gens en vue, des stances contre

le tabac & plusieurs ballets[107]. Parmi ces poésies, l’auteur du

manuscrit a fait entrer un assez grand nombre de pièces intéressant la

famille Hurault, notamment l’évêque de Chartres, le comte de Limours, le

marquis de Rostaing, M. d’Esclimont & Mlle de Cheverny.

[106] Il renferme 642 pages & vingt feuillets liminaires d’une grosse

écriture, de la même main de la première à la dernière pièce.

[107] Voir p. 110 le Ballet des _Impériales_ & celui de la _Naissance

de Pantagruel_, dansés à Blois en 1625 & 1626 par M. le comte de

Limours & M. d’Esclimont, au temps du carnaval.

Voir aussi, p. 146, l’_Entrée du ballet des Gredins_, dansé à

Cheverny, en 1637, par Mlle de Cheverny. Signalons encore, pp. 231 &

254, les vers _sur un chien perdu_, par le sieur Chesneau,

domestique du marquis de Rostaing, 1646, & _sur la maladie dudit

marquis_, en 1647, & enfin, p. 129, une pièce _sur le bastiment &

les yssues du chasteau de Cheverny_, 1633.

Le prélat tient naturellement une grande place, & d’après les pièces

recueillies en son honneur & le nom des poëtes qui les ont signées, on

pourrait conclure que l’abbaye de Royaumont était une retraite ouverte

aux poëtes maltraités par la fortune. Baïf le fils, Dameron paraissent

avoir été les familiers de l’évêque. D’autres moins favorisés, Jourdain

& Regnesson, attestent en leurs vers la bienveillance de leur Mécène.

Regnier occupe un rang à part dans le manuscrit[108]. Les poésies qui

lui sont attribuées consistent surtout en lettres rimées pour l’évêque

dans le genre de la dix-neuvième satire:

Perclus d’vne jambe & des bras.

[108] Pages 45 à 60. On lit en tête de la première page: _Plusieurs

vers estant de suitte du sieur Regnier de différentes annees, qui

n’ont esté imprimés dans ses œuvres & trouvés après sa mort_.

Nous mentionnons, p. 8, pour mémoire, le huitain:

La feconde main de la terre.

Elles sont au nombre de douze & commencent à partir de 1606[109], bien

qu’il soit constant que l’auteur n’ait pas été admis dans l’intimité de

Philippe Hurault avant la fin de 1609. Au Surplus, les questions de date

n’ont pas d’utilité pour repousser les attributions du manuscrit. Le

texte des pièces suffit à montrer qu’elles ne sont pas de Regnier. A la

fin de la première épître, l’auteur déclare qu’il n’a jamais voyagé en

Italie. Plus loin, lettre V, de 1610, il est question du garde des

sceaux qui succéda au marquis de Sillery, disgracié en mai 1616. Les

anachronismes ne se bornent pas là. Dans une apostrophe satirique de

1612, contre le maréchal d’Ancre & sa femme, le poëte s’exprime ainsi:

... Vous espuisez nos finances

Et pour vous vacquent les Etats

Des maréchaux de notre France.

[109] V. l’édition des _Œuvres_ de Regnier de M. Ed. de Barthélemy.

Paris, Malassis, 1862, pp. 251 à 278.

Cette pièce, mal datée, ne peut être de Regnier, puisque le marquis

d’Ancre est devenu maréchal le 20 novembre 1613, un mois après la mort

du poëte chartrain.

L’élégie de 1613: _Amy, pourquoy me veux-tu tant reprendre_, nous jette

en d’autres particularités. Elle nous montre Regnier marié, s’excusant

d’avoir caché son union, & par de plats badinages se consolant à

l’avance des infortunes conjugales qui lui pourraient advenir.

L’épigramme _J’ai l’esprit lourd comme vne souche_, de 1612, se termine

plus méchamment encore. Le poëte insulte les maîtres que Regnier a

constamment vénérés, Desportes & Ronsard.

Lorsque les erreurs matérielles sont moins évidentes, la niaiserie de la

pensée & la bassesse du style déparent cruellement les vers en tête

desquels une main d’ignorant a mis le nom d’un véritable poëte, celui-là

même qui a adressé à l’évêque de Chartres sa quinzième satire:

Ouy i’escry rarement & me plais de le faire.

Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index · 第 5 / 22 段