Cette expression est le mot _rosoyante_, de _rosée_. Par permutation _o_
est devenu _ou_, comme dans _trope_, _coronne_, dont on a fait _troupe_,
_couronne_. Enfin par un accident typographique assez commun, l’_s_ a
été doublé ainsi qu’en d’autres cas l’_ss_ par erreur a été abandonné
pour l’_s_ simple. On remarque en effet dans Regnier même cette dernière
particularité:
Qu’un esprit si rasis ait des fougues si belles.
L’emploi typographique du _c_ pour l’_s_ a provoqué plus d’une méprise
qu’il importe de signaler. _Cycatricé_, qui est une faute d’impression
dans l’édition de 1613, a passé pour une leçon exacte & originale; aussi
quelques commentateurs sont-ils allés jusqu’à chercher une acception
particulière pour ce mot. Malgré tant d’efforts, _cycatrisé_ est
l’expression consacrée par les trois premières éditions des satires de
Regnier dans lesquelles chacun peut lire ces vers:
Pour moy, si mon habit partout cycatrisé,
Ne me rendoit du peuple & des grands mesprisé.
Ces permutations de lettres doivent être examinées de près. Dans
l’exemple cité plus haut, la rime offrait un éclaircissement dont il
fallait tenir compte. Le sens intime joue encore un plus grand rôle. Il
permet seul de conserver ou d’éliminer la lettre propre ou étrangère au
mot.
Ainsi, dans la satire VII, Regnier, s’adressant au marquis de Cœuures,
lui dit:
Comme a mon confesseur vous ouurant ma pensée
De ieunesse & d’amour follement insensée,
Ie vous conte le mal où trop enclin ie suis.
_Follement insensée_ est la leçon donnée par 1613. Elle paraît
acceptable. Il y a là cependant encore une infidélité au texte original,
qui porte:
De ieunesse & d’amour follement incensée.
Sans contredit, ici l’expression l’emporte par la vigueur. Elle nous
semble bizarre parce qu’elle n’est pas venue jusqu’à nous; mais elle est
bien d’une langue néo-latine en veine de jeunesse & de caprices.
Le cadre restreint de cette notice ne nous permet guère de nous attarder
sur tous les points de notre sujet. Des indications rapides & propres à
conduire les lecteurs à d’autres découvertes constituent uniquement
notre tâche. Souvent une singularité passe pour une erreur, & l’on
serait tenté de corriger le texte, lorsque le rapprochement d’autres
auteurs vient justifier l’anomalie apparente. Ainsi les mots _Arsenac_,
_Jacopins_ & _Juys_ semblent autant de barbarismes. Or les deux premiers
mots doivent être conservés: _Arsenac_ est dans Malherbe, & Ménage
explique _Jacopins_. Enfin _Juys_ est une prononciation figurée, la
lettre _f_ étant muette devant une consonne. Naïfveté, veufve, Juifs.
Touiours iniuste mort, les meilleurs tu rauis,
Trois bons princes tu mets hors du conte des vifs[62].
[62] Voir Brachet, _Grammaire de la langue du XVIe siècle_, p. CI.
Si la lecture des auteurs du XVIe siècle est nécessaire pour éclaircir
les archaïsmes & les singularités de la langue de Regnier, elle n’est
pas moins utile pour déterminer la valeur du poëte comme écrivain. Les
faux panégyristes, qui étudient un personnage littéraire en prenant soin
de faire le vide autour de leur héros, s’exposent à voir dans cette
idole des originalités qu’elle n’a pas, &, de méprise en méprise, à
méconnaître des beautés vraiment dignes d’admiration. Pour un certain
nombre de vers très-serrés, où la pensée, concise & nette comme une
maxime, s’enlève avec vigueur sur le fond du récit, on a voulu faire de
Regnier un créateur d’axiomes. Ce jugement est trop large, & partant il
devient inexact. La création n’est point ainsi à portée de la main.
Regnier a puisé dans nos vieux proverbes, &, avec la seule tendance de
son esprit vers la simplicité & la lumière, il leur a donné de la
rondeur & de l’éclat. Il a pris un peu partout, dans le langage du
peuple qui souvent de deux dictons en fait un[63], & dans l’espagnol qui
pour être pittoresque sacrifie parfois la clarté[64]. Plus
habituellement il exploite le fonds commun des axiomes nationaux ou
nationalisés par leur accession à notre langue. Il s’est ainsi servi de
cette admirable locution: «tomber de la poële en la braise,» qui est
signalée par Henri Estienne[65], & qui se rencontre dans Théodore de
Bèze[66]; & il a pris dans le trésor de nos sentences le vers final qui
termine sa troisième satire:
On dit communement en villes & villages
Que les grands clercs ne sont pas les plus sages[67].
[63] Faire barbe de paille à Dieu. Voir H. Estienne, _Precellence du
Langage françois_, Paris, 1579, & Bouchet, _Serée_ 35, Paris, 1597.
[64] Les Espagnols disent en effet: «Corsario à corsario, no hay que
ganar que los barillos d’agua.» De corsaire à corsaire, il n’y a
rien à gagner que des barils d’eau. Il s’agit ici des barils d’eau
douce que les corsaires emportaient à leur bord & qui constituaient
la plus précieuse partie de leur fret.
V. Brantôme, éd. Jannet, II, 52.
Pour simplifier ce proverbe, Regnier a supprimé les expressions à
éclaircir & il nous a laissé le dicton:
Corsaires à corsaires
L’un l’autre s’attaquant ne font pas leurs affaires.
[65] _Precellence du Lang. fr._ Éd. cit., p. 146.
[66] _Reveille matin des François_, 1574. Dial. II, p. 134.
[67] V. _le Recueil des sentences notables, &c._, de Gabriel Murier.
Anvers, 1568, in-12.
Mais ce n’est pas dans ces imitations que se trouve l’originalité
véritable de Regnier & la marque de son génie. Personne n’attend ici des
extraits qui, pour être complets, occuperaient des pages entières. Nous
examinons la langue du maître, nous sondons le terre-plein des mots pour
y découvrir le pur métal &, si l’on peut dire, l’or de la pensée. A
chaque pas l’étincelle jaillit du sol & la lumière s’élève en nous
montrant les visions du poëte:
Ces vaillans
Qui touchent du penser l’estoille poussinière.
Macette
Dont l’œil tout pénitent ne pleure qu’eau benite.
Voici l’honneur:
Ce vieux saint que l’on ne chôme plus...
Et ces femmes qui l’ont
D’effet sous la chemise & d’apparence au front.
Bientôt les jeunes pensers cèdent aux vieux soucis; le poëte souffre, il
estime que nous vivons «à tastons,» que la terre n’est plus un lieu
tutélaire,
Vn hospital commun à tous les animaux.
Mécontent de la fortune, déçu par l’amour & accablé par la maladie,
Regnier se tourne vers Dieu, & quoique la prière soit pour son esprit
une épreuve sévère, là encore il retrouve les élans, pour parler sa
langue même, les _fougues_ habituelles de sa pensée.
Toy, dit-il à Dieu,
... Toy, tu peux faire trembler
L’vniuers, & desassembler
Du firmament le riche ouurage,
Tarir les flots audacieux,
Ou, les eleuant jusqu’aux Cieux,
Faire de la terre vn naufrage...
Tout fait joug dessous ta parole:
Et cependant, tu vas dardant
Dessus moy ton courroux ardent,
Qui ne suis qu’vn bourrier qui vole.
Ces vers, par leur objet & par leur mesure, contrarient évidemment
l’inspiration du poëte. Cependant tel est le souffle qui les anime, si
fort & si haut en est le sens, que le poëte courbé devant Dieu semble
redire les imprécations de Prométhée.
Après toutes ces observations qui ont eu pour objet unique la vie & le
génie de Regnier, le moment est venu d’aborder les diverses
réimpressions des satires. Il y a là, comme en tout ce qui touche à
notre poëte, un gros sujet d’étude, puisqu’on n’en connaît guère moins
de soixante-dix éditions. De 1608 à 1869, ces publications, conçues dans
un esprit très-différent, ont une histoire avec des périodes
très-tranchées. De 1608 à 1612, Regnier, maître de son œuvre, l’accroît
lentement, dispose à son gré les satires nouvelles & laisse à l’écart
les pièces libres qu’il écrit, sans y mettre son nom, pour les
anthologies à la mode. A partir de 1613, les satires, accrues de
morceaux inédits & de poésies licencieuses, semblent préparées pour
servir de première partie à un recueil satirique. Le Discours au Roy est
rejeté à la fin du volume, à la suite des épigrammes & des quatrains,
comme pour établir une séparation bien marquée entre les œuvres de
Regnier & celles des poëtes qui paraissent l’avoir choisi pour maître.
Trois ans plus tard, en effet, les satires sont publiées avec une
collection de pièces destinées à entrer dans le _Cabinet satyrique_.
Avec ce bagage étrange, les œuvres de Regnier sont réimprimées pendant
trente années. Toutefois, de 1642 à 1652, les Elzeviers, venus à Paris &
guidés par des érudits, suppriment les pièces abusivement jointes aux
satires & donnent les deux éditions améliorées qui vont servir de modèle
jusqu’au moment où Brossette, en 1729, mettra au jour un texte
accompagné de commentaires. Ce dernier travail, repris par Lenglet du
Fresnoy, Viollet-le-Duc & M. Ed. de Barthélemy, fait place, en 1867, à
la réimpression du texte de 1613[68], considéré à cause de sa date comme
la dernière leçon du vivant de l’auteur. A compter de ce moment, nous
abordons les éditions originales, trop longtemps délaissées & les seules
auxquelles on puisse demander la pensée exacte de l’auteur aussi bien
que l’indication certaine des formes de la langue.
[68] Paris. Académie des Bibliophiles. Édition par Louis Lacour,
impression par D. Jouaust; in-8º de XVIII-309 pages.
Sous ce rapport, l’édition de 1608 tient le rang que lui assigne sa
date. Ce précieux livre, offert au roi comme un hommage de vive
reconnaissance, porte tous les indices d’une exécution faite avec soin.
Les témoignages de perfection sont dans la pureté du texte & dans les
détails d’ornement. L’excellence des variantes est établie par tous les
éditeurs qui se sont livrés à des travaux comparatifs sur les leçons des
satires. Quant à la typographie du volume, elle est due au célèbre
éditeur de Ronsard, Gabriel Buon. Les fleurons, qui portent le nom de
cet imprimeur, font foi de son concours[69].
[69] Une particularité bizarre dénote avec quel soin les premières
œuvres de Regnier furent livrées au public. Le nom de Bertault,
placé en tête de la cinquième satire, a été rectifié en 1608, à
l’aide d’un bandeau collé sur la première dédicace, imprimée ainsi
par erreur: A monsieur Betault, evesque de Sées.
Des raisons analogues à celles qui viennent d’être exposées peuvent
donner de la faveur à l’édition de 1609. L’impression en a été confiée à
P. Pautonnier, imprimeur au Mont-Saint-Hilaire. Or ce typographe est
connu par ses travaux. Le texte des satires a été accru de deux satires
nouvelles, _le Souper ridicule_ & _le Mauvais Gîte_, que l’auteur a
placées entre la IXe & la Xe satire, afin d’éviter pour le Discours au
Roy le voisinage d’une pièce trop libre, & il présente une régularité
notable. L’orthographe des mots est moins capricieuse, elle tend
visiblement à l’unification qui ne se montre point dans l’édition
précédente.
La réimpression de 1612 a été faite sur le texte de 1609. A part
quelques feuillets, ce volume reproduit page pour page le livre qui lui
a été donné pour modèle. Il offre de plus, entre la XIIe satire & le
Discours au Roy, la première leçon de _Macette_[70].
[70] Cette édition, très-rare pour ne pas dire introuvable, m’a été
fort gracieusement communiquée par M. Henri Cherrier, qui m’a par
son obligeance mis à même de donner d’abord le texte original de
_Macette_, de relever les variantes des autres satires, & enfin de
faire toutes les observations nécessaires pour la description d’un
livre de grande valeur.
Jusqu’ici, comme on l’a vu, l’œuvre de Regnier s’est lentement accrue.
En quatre années, de 1608 à 1612, trois satires seulement sont venues
grossir l’œuvre du poëte chartrain. Cette gradation n’est point
calculée. Elle est conforme à ce que nous savons du caractère du poëte.
D’un autre côté, Regnier avait, en 1611, publié dans le _Temple
d’Apollon_ la plainte _En quel obscur séjour_, & l’ode _Jamais ne
pourray ie bannir_. Telles étaient les manifestations officielles de son
esprit. Au-dessous, dans le commerce intime des satiriques de
profession, notre poëte produirait de petits poëmes libertins. Ces
compositions clandestines restaient sous le voile de l’anonyme
lorsqu’elles étaient publiées dans les recueils du temps. C’est ainsi
que le _Discours d’une maquerelle_ parut, en 1609, dans les _Muses
gaillardes_ sans nom d’auteur. D’autres pièces du même genre sont
imprimées du vivant du poëte, qui répudie également toute paternité.
Enfin, sous la date de 1613, une nouvelle édition des satires est
donnée. Des fautes typographiques, des lacunes graves[71], des
négligences de toute sorte, attestent une précipitation extraordinaire.
De plus, cette réimpression comprend un pêle-mêle de pièces nouvelles,
quatre satires, trois élégies, un sonnet, des stances libertines, une
épigramme & des quatrains classés sans ordre avant le Discours au Roy,
comme par un sentiment de fidélité dérisoire aux habitudes du poëte.
[71] Quatorze vers ont été omis dans la _Macette_, à partir de
celui-ci:
Fille qui sçait son monde à saison opportune.
Deux vers manquent également dans l’élégie intitulée _Impuissance_:
Bref tout ce qu’ose amour...
Puisque ie suis retif...
On a attribué ces vers aux Elzeviers, qui, pour compléter une pièce,
n’auraient pas reculé devant une interpolation. Ces suppositions
sont inexactes. Le premier vers se trouve dans les _Délices de la
Poésie françoise_, de Beaudouin, Paris, 1620, II, 679, & le second
est tiré de l’édition des _Satyres de Regnier_, Paris, Ant. du
Breuil, 1614.
L’examen de cette édition, hâtivement exécutée, composée de morceaux
disparates, & pour tout dire entièrement différente de celles qui l’ont
précédée, amène à croire qu’elle a été donnée lorsque Regnier n’était
plus. La mort seule du poëte pouvait permettre une réimpression sans
soin & sans choix. De quelque façon qu’elle fût présentée, l’œuvre de
Regnier tirait des derniers instants du défunt & de la cause même de sa
fin un intérêt particulier[72]. Un autre motif d’urgence poussait
Toussaint du Bray à mettre son nouveau livre en vente, le privilége du
13 avril 1608 allait expirer dans les premiers jours de 1614, il était
opportun de précipiter la publication.
[72] L’insertion de l’ode _la C. P._ est une allusion non équivoque à
la mort du poëte & vient corroborer l’opinion suivant laquelle
l’édition de 1613 est une réimpression posthume.
On peut encore du fait suivant tirer une nouvelle preuve que
l’édition de 1613 était regardée comme une édition posthume,
accueillie avec réserve. En 1619, le libraire parisien Anthoine
Estoc publia les poésies de Regnier. Il prit dans 1613 dix-sept
satires, trois élégies, & le Discours au Roy qui termine le volume.
Il laissa de côté les autres pièces qu’il savait avoir été ajoutées
à l’œuvre du poëte défunt contrairement à ses intentions.
Il ne faudrait pas attribuer ces suppressions à d’autres scrupules,
car Anthoine Estoc fut le premier éditeur du _Parnasse satyrique_.
Il écarta donc les pièces libres de 1613, non par égard pour le
lecteur, mais par respect pour la volonté de l’auteur.
D’autres particularités font connaître les auteurs de l’édition. La
pléiade satirique, dont Regnier avait été l’étoile la plus brillante, se
trouvait alors fort entamée: Sigognes était mort; Berthelot & Motin
restaient seuls; Colletet, Frenicle & Théophile devaient renforcer le
groupe un peu plus tard. Motin, ami de Regnier, lié avec Forquevaux &
d’autres familiers du poëte, était à même de recueillir les œuvres
inédites & les pièces anonymes qui, dans une réimpression des satires,
semblaient un complément de l’œuvre déjà connue. Du reste, il possédait
personnellement des morceaux dont il était redevable à son intimité avec
Regnier. Il se mit donc à l’œuvre en hâte & un peu confusément, car il
tira des œuvres de Passerat, imprimées en 1606, un sonnet, & il omit
d’emprunter aux poésies de Rapin, publiées en 1610, au _Temple
d’Apollon_, paru en 1611, les pièces que renfermaient ces divers
ouvrages. D’autre part, soit qu’il fût mal servi par ses souvenirs ou
qu’il eût été induit en erreur, il accueillait dans les quatrains celui
que les manuscrits[73] attribuent à Théodore de Bèze:
Le Dieu d’amour...
[73] Bibl. nat. Fonds français, nº 1662, fº 27.
Enfin il faisait entrer dans l’œuvre de Regnier les stances sur le
_Choix des divins oiseaux_, boutade dont le véritable auteur lui était
bien connu[74].
[74] Après la mort de Motin, cette pièce fut publiée sous son nom;
mais elle garda toujours sa place dans l’œuvre de Regnier. Il est
probable que les deux poëtes commirent ensemble ce péché de plume.
De son côté, Berthelot ne restait pas inactif. Le moment lui paraissait
venu d’ajouter à l’œuvre du maître l’œuvre des rimeurs qui se disaient
ses élèves. Il s’agissait de dérober au poëte quelques rayons de sa
gloire. On peut estimer que Motin se plia d’abord à ces desseins. La
disposition des poésies de l’édition de 1613, le classement des pièces
les moins importantes avant le Discours au Roy, qui délimite ainsi
l’œuvre de Regnier de celle de ses imitateurs, ne pourraient pas
s’expliquer sans une telle hypothèse.
Un titre général devait être imposé à cet assemblage répugnant. Il était
ainsi conçu: _Les SATYRES du Sr Regnier, reueües, corrigées & augmentées
de plusieurs SATYRES des sieurs de Sigogne, Motin, Touvant & Berthelot,
qu’autres des plus beaux esprits de ce temps_. Tout était convenu,
lorsqu’une rupture éclata entre Motin & Berthelot. La cause du désaccord
échappe à toutes les investigations. Toussaint du Bray voulut peut-être
se renfermer dans les termes stricts de son privilége & éviter tout
risque de conflit avec Antoine du Breuil, son confrère, l’éditeur du
livre des _Muses gaillardes_, dont une grosse partie entrait dans
l’édition projetée. Quoi qu’il en soit, les poésies de Regnier parurent
seules, &, après la mort de Motin, en 1616, Berthelot, réalisant enfin
le plan formé trois ans auparavant, donna au public la réimpression
collective des _Satyres_.
C’est de ce livre, apprécié à sa juste valeur par les bibliophiles du
XVIIe siècle, comme on l’a vu plus haut par la lettre de Lhuillier[75],
que l’on tire habituellement, sans motif sérieux qui en établisse
l’authenticité, les épigrammes & les stances commençant par ces vers:
Ieunes esprits qui ne pouuez comprendre.
Hélas! ma sœur ma mie, i’en mourrois.
Ce disoit vne ieune dame.
Margot s’endormit sur vn lit.
Par vn matin vne fille escoutoit.
Vn bon vieillard qui n’auoit que le bec.
Vn gallant le fit & le refit.
Vn medecin brusque & gaillard.
Puisque sept pechés de nos yeux.
[75] Voir page LVIII.
L’édition de 1616 offre encore une particularité. Elle a servi de modèle
à toutes les réimpressions qui ont paru jusqu’à 1645. De 1616 à 1628, le
nombre des pièces varie peu. A partir de 1623, il s’accroît de _Stances
au Roy, pour Théophile_. Le volume sert de véhicule à des supplications
en faveur de l’exilé. Ces poésies subsistent longtemps après qu’elles
n’ont plus d’objet. Enfin, à compter de 1628, les poésies libertines
sont, à chaque réimpression, éliminées par la volonté de la censure.
Ainsi, en 1635 (Paris, N. & J. de la Coste), ces morceaux, qui
s’élevaient primitivement à soixante & onze, sont réduits à trente-cinq.
En 1642, une nouvelle phase de publication commence. Des étrangers, les
Elzeviers, faisant acte d’éditeurs français, dégagent l’œuvre de
Regnier. Guidés par des savants & par des bibliophiles: les frères
Dupuy, gardes de la Bibliothèque du Roi, l’avocat général Jérôme Bignon,
le duc de Montausier & le chancelier Seguier[76], ils suppriment d’abord
les satires que Berthelot avait jointes aux pièces de Regnier, & de
celles-ci mêmes ils écartent les pièces douteuses ou répugnantes. Ils
éliminent ainsi le quatrain du _Dieu d’amour_, les stances sur le _Choix
des divins oiseaux_ & l’ode sur la _C. P._ En même temps ils revisent,
complètent & châtient le texte. Par exemple, à l’aide de l’édition des
satires d’Ant. du Breuil (Paris, 1614) & du second livre des _Délices de
la poésie françoise_ (Paris, 1620), ils complètent la satire de
l’_Impuissance_. Ils tirent du _Temple d’Apollon_ & du _Cabinet des
Muses_ les stances _En quel obscur séjour_, l’ode _Jamais ne pourray ie
bannir_ & le dialogue de _Cloris & Phylis_. Des possesseurs de pièces
inédites leur communiquent deux satires, une élégie[77] & des vers
spirituels[78]. Enfin, sur des indications inexactes, ils font entrer
dans l’œuvre du poëte une ode apocryphe intitulée _Louanges de
Macette_[79].
[76] Voir les dédicaces placées en tête du Sénèque de 1639, du
Commines de 1648 & des _Lettres de Grotius ad Gallos_, même année.
Elles établissent les relations des Elzeviers & montrent la
reconnaissance dont ils se sentaient pénétrés à l’égard de leurs
protecteurs.
[77] Ces trois pièces commencent ainsi:
N’avoir crainte de rien & ne rien esperer.
Perclus d’vne jambe & des bras.
L’homme s’oppose en vain contre la destinée.
[78] Sous ce titre général se trouvent les stances _Quand sur moy je
jette les yeux_, l’hymne sur la nativité de Notre-Seigneur, trois
sonnets & le commencement d’un poëme sacré.
[79] Cette ode paraît avoir été prise des manuscrits de la Bibl. nat.
F. fr. (ancien fonds de Mesmes), nº 884, fº 194.
Ces améliorations évidentes ont entraîné à leur suite des
perfectionnements douteux. Nous avons dit tout à l’heure que les
Elzeviers avaient châtié le texte de Regnier. L’expression est juste. Le
châtiment alla jusqu’à la torture. Toutes les expressions surannées, &
en 1642 on pouvait en voir beaucoup dans les _Satyres_, furent
rajeunies. _Douloir_ & _cuider_ firent place à _s’affliger_ & à
_penser_; _ici-bas_ fut substitué à _çà bas_. Les qualificatifs trop
forts, _hargneux_, par exemple, furent adoucis. On choisit pour en tenir
lieu le mot _honteux_, dont le sens est bien différent. Pour des raisons
de méticuleuse pudeur, _sade_, qui dans Willon (_Regr. de la B. H._) a
donné _sadinet_, devint l’expression _doucette_; _plats_, trop familier
dans le sens de _propos_, fut considéré comme un synonyme de _faits_.
Tous ces changements conduisirent à des contre-sens. _Parler
librement_[80] fut mis pour _parler livre_; _des arts tout_ _nouveaux_
sembla convenablement rendu par _des airs tout nouveaux_. Des vers, dont
la quantité ne satisfaisait pas l’oreille, furent allongés d’une
syllabe, le tout en dépit de la leçon de l’auteur & des traditions
littéraires[81]. Des gens du monde, avec leurs vues sur les bienséances
poétiques, s’étaient unis à des étrangers ignorans des intimités de la
langue. On comprend ce que de tels alliés durent introduire de caprices
& de maladresses dans les poésies de Regnier.
[80] Cette expression _parler livre_ se rencontre chez Regnier en deux
endroits, satires VII & XIII. Les Elzeviers, après avoir, en 1642,
substitué au texte leur version, _parler libre_ & _librement_, ont
en 1652, mais seulement dans la satire VII, rétabli la leçon
originale.
[81] Des altérations plus graves ont été commises dans le dialogue de
_Cloris & Phylis_. Le vers
Par sa mort mon amour n’en est moins enflammée
a été modifié de la sorte:
S’il n’auoit qu’vn desir je n’eus qu’vne pensée;
& le vers
Avec toy mourront donc tes ennuis rigoureux
& les trois suivants, rejetés huit vers plus loin, se trouvent
intercalés contre toute raison dans une tirade à laquelle ils
n’appartiennent point.