Regnier. Il avait découvert la fraude; on cassa la résignation, & il
obtint par dévolut le canonicat devenu vacant. L’épigramme sur Vialard,
rapportée par Ménage dans l’_Antibaillet_[42], a contribué à accréditer
cette révélation singulière dans l’esprit de Brossette; mais il n’osa
point aller jusqu’à déclarer que Vialard, compétiteur de Regnier pour le
canonicat de Notre-Dame de Chartres, fût en même temps l’auteur de la
supercherie portée à sa connaissance. M. Viollet-le-Duc n’a admis
l’historiette ni dans son édition de 1822, ni dans celle de 1853. M.
Lacour l’a également rejetée par un sentiment de défiance étendu à
toutes les particularités bizarres de la vie de Regnier[43]. M. de
Barthélemy s’est prononcé hardiment contre Vialard, & les autres
éditeurs se sont bornés à répéter sans examen ce qu’avait écrit
Brossette.
[42] 1688, II, 343.
[43] Cette défiance aurait dû empêcher M. Lacour de publier _en
français_ la profession canonique de Regnier, comme le seul
autographe que nous ayons du poëte.
Avec M. Viollet-le-Duc, M. Lucien Merlet, archiviste du département
d’Eure-&-Loir, s’est montré hostile à une anecdote dont l’origine est
obscure & dont le caractère est douteux. Pour prendre parti dans le même
sens, les nouveaux biographes de Regnier peuvent invoquer de sérieuses
considérations. Tout d’abord notre poëte a succédé à Claude Carneau[44],
& le décès de ce chanoine ne paraît avoir été signalé par aucune
circonstance extraordinaire[45]. D’un autre côté, Félix Vialard, en qui
l’on serait tenté de voir le compétiteur déjoué par Regnier, était
prieur de Bû, près Dreux. Le 2 octobre 1613, il est devenu chanoine de
Chartres. Peut-on dès lors, en l’absence d’informations précises,
supposer que ce prêtre ait commencé sa carrière[46] par des manœuvres
sacriléges? Ne convient-il pas enfin d’observer que la prise de
possession de Regnier n’est pas du 30 juillet 1604, mais bien du 3
juillet 1609? Cette dernière date est établie par le texte de la
profession canonique dont nous devons la découverte à M. Merlet. Ce
document, reproduit plus bas en fac-simile d’après le livre de réception
des chanoines de Chartres, est conçu en ces termes:
_Ego Mathurinus Renier canonicus Carnotensis, juro & profiteor omnia &
singula quæ in professione fidei continentur[47] a me emissa[48] coram
dominis de capitulo &[49] suprascripta. Ita deus me adjuvet. Actum
Carnuti anno Domini 1609, die 3º julii._
M RENIER
[44] «Par mort,» ajoute le Registre de réception des chanoines dont M.
Lecocq a bien voulu m’envoyer un extrait.
[45] Les funérailles de Carneau offrent cependant une particularité.
Elles furent accomplies pendant la nuit. Voici du reste l’extrait
des registres de l’état civil de la paroisse de Saint-Saturnin:
«Le 15e juin 1609, déceda discrète personne maistre Claude Carneau,
vivant chanoyne de Chartres, & fut inhumé en l’églyse de céans
_nuictamment_.»
[46] La carrière ecclésiastique de Félix Vialard ne fut pas brillante.
Elle semble avoir été arrêtée court. En 1622, il quitta le diocèse
de Chartres pour celui de Meaux, où il mourut le 4 juillet 1623,
doyen du chapitre, à l’âge de trente-six ans. Cependant son frère
puîné, Charles, est devenu général des Feuillants & évêque
d’Avranches, & son neveu, Félix, né en 1613, a été nommé évêque de
Châlons-sur-Marne à vingt-sept ans.
[47] La lecture de ce mot a soulevé bien des doutes. Mon compatriote,
M. Ulysse Robert, de la section des manuscrits de la Bibliothèque
nationale, a lu dans les deux parties de ce mot: _Christiane_. M.
Léopold Delisle, juge de la question, a approuvé le sens fourni par
cette lecture. M. Lucien Merlet, d’autre part, tout en reconnaissant
qu’il y a matière à difficulté, invoque pour maintenir
_continentur_, la comparaison des autres formules de profession, où
le mot douteux se retrouve toujours, & peu lisiblement écrit.
[48] Ici trois mots biffés: _& supra scripta_.
[49] Surcharge. Sous le mot _et_, on lit distinctement _die_.
Cet avancement marque une phase nouvelle dans la vie de Regnier. A
compter de ce jour, toutes ses relations se concentrent. Jusqu’ici
d’ailleurs nous l’avons vu se mouvoir dans un cercle assez resserré
d’amis littéraires, ou d’hommes politiques unis par des liens de
famille. Desportes, favori d’Anne de Joyeuse & de Villars, fait attacher
son neveu au cardinal, protecteur des affaires de France. Chez son
oncle, Regnier a rencontré l’héritier de l’amiral, Georges de Brancas
Villars, époux d’une sœur de Gabrielle d’Estrées, & par conséquent le
beau-frère du marquis de Cœuvres. Son ami Charles de Lavardin, abbé de
Beaulieu à sept ans, évêque du Mans à quinze, était par Catherine de
Carmaing, sa mère, parent du comte de Montluc. Bertault, condisciple de
Du Perron, avait été poussé par celui-ci chez Desportes. Regnier avait
connu Freminet à Rome; dans cette même ville, il avait su intéresser à
lui Philippe de Béthune. Il avait rencontré à Vanves Rapin & Passerat.
Avec Motin, il se dérobait aux sujétions mondaines que lui imposait le
séjour de Paris. Lorsqu’il eut été reçu chanoine de Chartres, il devint
bientôt l’hôte assidu de son évêque, Philippe Hurault, fils du
chancelier de Chiverny, petit-fils de Christophe de Thou. A ce double
titre, le prélat trouvait dans Regnier, en même temps qu’un poëte, un
intime, presque un proche.
Cette liaison était particulièrement précieuse pour le poëte chartrain.
L’évêque était en même temps un abbé. Il avait un palais épiscopal & des
maisons des champs. Ces retraites délicieuses, abbayes de princes,
s’appelaient Pont-Levoy, Saint-Père, La Vallace & surtout Royaumont. Le
chancelier en avait fait pourvoir son fils dès 1594, avant même qu’il
eût quitté le collége de Navarre. Dans l’esprit du vieux politique,
l’abbaye de Saint-Père devait assurer à Philippe Hurault la succession
de son oncle Nicolas de Thou. Ce calcul ne fut pas trompé. En 1598,
l’évêque de Chartres mourut. Philippe, nommé au siége épiscopal, ne fut
consacré que dix ans plus tard, selon le droit de régale[50].
[50] Voir, sous la date du 28e jour d’aoust 1608, le procès-verbal de
réception de Me Philippe Hurault, abbé commendataire des abbayes de
Pont-Levoy, Saint-Père, Royaulmont & La Vallée, Conseiller du roy en
son conseil d’État & privé, par Claude Nicole, licencié ez lois,
chambrier, juge & garde général de la juridiction temporelle du Rév.
Père en Dieu, Me Philippe Hurault, évesque de Chartres.
(Biblioth. de Chartres. Papiers de l’abbé Brillon.)
Pour obtenir l’abbaye de Royaumont, le chancelier se tourna vers un
autre de ses parents, Martin de Beaune de Semblançay, qui en était le
commendataire, & qui occupait l’évêché du Puy. Par suite des
prodigalités de ce personnage, la vieille abbaye était fort délabrée, &
le peu de revenus qu’on en pouvait tirer étaient saisis par les
créanciers du prélat. Le bénéfice n’était donc plus tenable. Martin de
Beaune résigna la commande; Philippe Hurault en fit pourvoir son fils
par brevet du roi & par arrêt du conseil. Pour prix d’une complaisance
qui lui coûta seulement le titre d’abbé, Martin de Beaune jouit jusqu’à
sa mort des produits de l’abbaye. Entre les mains de son nouveau maître,
la fondation de saint Louis se releva promptement, & reprit bientôt sa
place parmi les plus belles résidences du royaume. Regnier fit de longs
séjours à Royaumont. Le temps des grands voyages était passé pour lui.
Dans cette pittoresque Thébaïde, le poëte goûtait, après bien des années
d’agitation stérile, le repos & l’indépendance qui avaient manqué à sa
jeunesse. Il semblait même que la fortune, cette grande capricieuse, se
tournait vers lui au moment où il ne la recherchait plus. Il avait été
chargé d’écrire les poëmes & les devises de l’entrée de Marie de Médicis
à Paris, après son couronnement à Saint-Denis. La mort de Henri IV
survint inopinément & ces projets de fêtes pompeuses firent place à des
cérémonies funèbres[51]. Regnier perdait avec son roi le seul protecteur
qui lui était resté. A partir de ce moment, le poëte, rebuté par les
déceptions, se replie sur lui-même. Il devient irritable & ne se
manifeste plus que par des plaintes. Mais si son humeur est aigrie, son
génie reste intact. Des transports de sa colère, il écrit son admirable
satire de _Macette_[52]. Ressaisi enfin & égaré par le démon de sa
jeunesse, quoiqu’il s’en défende devant Forquevaus, il meurt à Rouen, où
il était allé chercher clandestinement, où il croyait avoir trouvé la
guérison d’un mal inavouable.
[51] J’ay veu de Regnier escrit à la main, l’entrée qui devoit être
faite à la reyne Marie de Medicis à Paris, avec toutes les
inscriptions composées par luy. Mais la mort de Henri IV survenuë
inopinément, empecha cette grande ceremonie & fit supprimer cet
ouvrage. Il est facile de voir dans ces vers que Regnier aymoit la
desbauche.
(Rosteau, _Sentences sur divers escrits_. Manuscrit de la Bibl.
Sainte-Geneviève.)
[52] Ce poëme fut accueilli avec une grande faveur, &, en 1643, il
contribuait encore, pour beaucoup, à la vogue constante des œuvres
du poëte chartrain. Le maître des Comptes Lhuillier, père de
Chapelle, écrivait au grave mathématicien Bouillaud, chez M. de
Thou: «Je vous prie de chercher sur le Pont-Neuf, ou en la rue
Saint-Jacques, ou au Palais, les Satyres; elles se vendent imprimées
seules, in-8º. Ce sont celles que j’aymerois le mieux; mais je
crains qu’elles ne soient mal aisées à trouver. Il y en a d’autres
fort communes, imprimées avec un recueil d’assez mauvais vers & mal
imprimées. A défault des autres, vous prendrés celles là s’il vous
plaist & séparerés les Satyres, que vous m’envoirés dans un paquet
tout comme vous les aurés tirées. Mais il y a encore à prendre garde
qu’en une impression ancienne la _Macette_ manque, qui est la
meilleure pièce & qui commence: _La fameuse Macette_.» Cet extrait
de la correspondance de Lhuillier avec Bouillaud, donné par M.
Paulin Paris dans le quatrième volume de son édition de Tallemant,
est doublement précieux. Il nous montre à quel degré de rareté
étaient déjà parvenues, trente ans après la mort de Regnier, les
éditions originales des satires.
«Regnier, dit Tallemant, familier avec les plus répugnantes confidences,
Regnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il estoit allé pour se
faire traiter de la verolle par un nommé Le Sonneur. Quand il fut guéry,
il voulut donner à manger à ses médecins. Il y avoit du vin d’Espaigne
nouveau; ils lui en laissèrent boire par complaisance; il en eut une
pleurésie qui l’emporta en trois jours[53].»
[53] _Hist. de Desportes_, éd. in-8º, I, 96.
Regnier mourut dans l’hôtellerie de l’Écu d’Orléans, rue de la Prison,
proche le vieux marché. Ses entrailles furent déposées dans l’église
Sainte-Marie-Mineure, que l’on voit encore au coin de la rue des
Bons-Enfants où elle sert aujourd’hui de synagogue[54]. Le corps du
poëte, enfermé dans un cercueil de plomb, fut, selon son vœu, inhumé à
l’abbaye de Royaumont.
[54] V. La _Revue de Normandie_, année 1868, p. 611.
La réputation de Regnier, déjà grande de son vivant[55], s’accrut encore
après lui. Cet hommage à la mémoire du poëte est attesté d’abord par les
nombreuses éditions qui furent données de ses œuvres de 1613 à 1626.
Pendant ce court espace de temps, les satires furent réimprimées chaque
année. Il y a plus, on connaît pour 1614 cinq éditions[56] de Regnier.
[55] On lit dans le _Registre-journal de Henry IV_, par l’Estoile,
édition Champollion, t. II, p. 494, sous la date du 15 janvier 1609:
«Le jeudi 15, M. D. P. (Du Puy) m’a presté deux satyres de Reynier,
plaisantes & bien faites, comme aussi ce poete excelle en ceste
maniere d’escrire, mais que je me suis contenté de lire, pour ce
qu’il est après à les faire imprimer.»
Et plus loin:
«Le lundi 26, j’achetai les Satyres du sieur Renier, dont chacun
fait cas comme d’un des bons livres de ce temps, avec une autre
bagatelle intitulée: _le Meurtre de la Fidélité_, espagnol &
françois. Elles m’ont cousté les deux, reliées en parchemin, un
quart d’escu.»
[56] Rouen, Jean du Bosc; Paris, Ant. du Breuil, Pierre Gobert,
Lefevre, & Abr. Guillemau.
Au-dessus de ces preuves matérielles de l’estime des contemporains, il
faut placer des témoignages plus motivés. Sur ce point, l’histoire nous
réserve mainte surprise, car Regnier a eu pour admirateurs des esprits
absolument opposés, dont on pourrait dire qu’ils ne sont jamais tombés
d’accord si ce n’est au sujet du poëte chartrain.
Au premier rang des juges de Regnier, se place le père Garasse.
Indépendamment de sa prédilection pour les satires, le fougueux jésuite,
l’adversaire de Pasquier & le dénonciateur de Théophile, trouvait dans
leur auteur un auxiliaire pour combattre ses ennemis. A l’un, il
reprochait de n’avoir pas, dans son tableau de la poésie française, cité
Regnier comme un maître; à l’autre, il faisait un crime de son impiété,
lui montrant dans Regnier le pécheur & le pénitent. Les citations des
satires abondent non-seulement dans les _Recherches des Recherches_[57],
mais dans _la Doctrine curieuse_[58]. Elles constituent pour Garasse un
élément de réquisitoire & comme la déposition d’un témoin.
[57] Paris, Chappelet, 1622. Pp. 112, 177, 179, 260, 401, 526, 570,
648, 687, 913 & 951.
[58] Paris, Chappelet, 1623. Pp. 36, 49, 61, 86, 123, 351, 428, 446,
907 & 971.
L’épitaphe de Regnier, tirée des _Recherches_, se retrouve dans _la
Doctrine curieuse_, p. 107. Garasse, parlant de l’auteur, le traite
«de jeune libertin, lequel se voyant abandonné des médecins en la
fleur de son aage, composa luy mesme son épitaphe, au lieu de songer
à vne bonne & genéralle confession de sa vie.»
Puis il ajoute: «Il est vray que cette fougue de jeunesse peut estre
excusée en certaine manière, & en effect son autheur estant relevé
changea bien d’advis & de façon de vivre, quoy qu’il y ait faict des
vers assez libertins.
«Morte tamen laudandus erit, nam fine decoro
Hoc tantùm fecit nobile, quod periit.»
Il serait assurément fort intéressant d’examiner avec quelque détail le
personnage que Garasse a fait de Regnier dans ses deux volumes; mais
cette digression nous conduirait trop loin. Ce qui importait au sujet,
la preuve de la vieille réputation de notre poëte, est maintenant
établi.
Entre Garasse & Boileau, qui, le dernier venu, mais non le moins
autorisé, proclama Regnier le maître de la satire, & le choisit
hautement pour modèle, apparaissent Colletet & Mlle de Scudéry.
L’historiographe de nos poëtes s’était proposé d’écrire une notice
importante sur la vie de Regnier. Par malheur, il s’en est tenu aux
premières pages de son travail, qui n’a point été achevé. Aucun
éclaircissement n’a été donné sur l’existence du poëte. En cette
occasion, la curiosité se trouve encore inutilement mise à l’épreuve.
Toutefois les considérations générales qui nous restent méritent d’être
recueillies. Elles montrent comment Regnier était vu par un critique
familier avec tous nos poëtes, & les exagérations mêmes de Colletet sont
précieuses pour nous, parce qu’elles ont tout le relief d’une opinion
universellement admise. Le morceau que nous allons offrir au lecteur
est, en définitive, un portrait du temps. Certains traits sembleront
trop lourds, d’autres paraîtront à peine indiqués, toutes ces
imperfections tiennent à l’optique d’alors. Elles ajoutent à la
sincérité du tableau, qui se recommande par un abandon & une franchise
compatibles avec la plus grande justesse.
Colletet prend son récit d’un peu haut. Afin de proportionner la
citation qui va suivre au cadre de cette notice, il est nécessaire d’en
restreindre les termes au sujet qui nous occupe:
«Le roi Henry le Grand étoit l’ennemy des flatteurs & des lâches. Il lui
importoit peu qu’ils fussent publiquement reconnus pour ce qu’ils
estoient; si bien que sous son regne, la satyre s’acquit un tel credit,
qu’il n’y avoit point de poete à la Cour qui, pour acquerir du nom, ne
se proposast de marcher sur les pas d’Horace & de Juvenal, & de faire
apres eux des satyres à leur exemple. Mais certes, celuy qui l’emporta
bien loin dessus les autres dans ce genre d’écrire, qui offusqua les
Motin, les Berthelot & les Sigognes, & qui devint mesme plus qu’Horace &
plus que Juvenal en nostre langue, ce fut l’illustre Regnier; esprit en
cela d’autant plus admirable qu’entre les nostres, il n’y en avoit pas
encore eu qu’il eust peu raisonnablement imiter. Car encore que nos
anciens Gaulois eussent composé des sirventes, que François Villon, que
François Habert, que Clement Marot & quelques autres eussent fait des
Satyres, c’estoit à dire vray, plustost de simples & froids coqs à
l’asne, comme ils les appeloient alors, que de veritables poemes
satyriques. Aussi Ronsard l’advoue luy-même lorsqu’il dit dans une
Elegie à Jean de la Peruse, que jusques en son temps aucun des François
n’avoit encore réussi ny dans la satyre, ny dans l’epigramme, ce qu’il
espere un jour devoir arriver:
L’vn la satyre & l’autre plus gaillard
Nous sallera l’épigramme raillard.
«Mais, si d’un coté il y eut beaucoup de difficultés dans ce travail
pour Regnier, il y eut beaucoup de gloire pour luy à l’entreprendre,
puisqu’il y réussit de telle sorte que le vray caractere de la Satyre se
rencontre dans les siennes, car la Satyre n’a pour fin & pour objet que
l’imitation des actions humaines. Quel autre poete les a mieux & plus
vivement représentees aux yeux des hommes? Et comme ces actions sont
diverses, quel autre en a mieux encore representé l’agreable varieté?
Dans la vive peinture qu’il en a faite, ne rend-il pas les unes dignes
de pitié & de commiseration, les autres dignes de mespris & de haine,
les autres dignes de risée? En effet, c’est dans ses escrits que l’on
peut voir les ambitieux & les avares, les ingrats & les prodigues, les
superbes & les vains, les flatteurs & les babillards, les parasites &
les bouffons, les medisans & les paresseux, les debauchés & les impies
fournir une ample carriere à sa muse ulceree & un libre exercice à sa
plume piquante, ce qu’il fait avec tant de sel & de pointes d’esprit,
des ironies tellement naturelles & avec des railleries si naïves, qu’il
est bien malaisé de le feuilleter sans rire & sans en même temps
concevoir l’aversion qu’il prétend inspirer des imperfections & des
crimes des hommes. Ainsi cela s’appelle dorer la pilule pour la faire
avaler plus doucement. Il guerit insensiblement par elle les uns de leur
noire melancolie & degage les autres des attachements coupables, & en
cela comme il avoit exactement feuilleté les escrits des anciens poetes
latins que j’ay nommés & italiens modernes, il ne feint point d’en
transporter les plus beaux traits dans ses escrits, & d’enrichir ainsi
la pauvreté de nostre langue de leurs plus superbes despouilles.
«Aussi dès qu’il eut publié ses Satyres, on peut dire qu’elles furent
receues avec tant d’applaudissements que jamais ouvrage n’a mieux été
receu parmi nous. Les differentes editions qui en ont été faictes dans
presque toutes les bonnes villes de France & dans la Hollande mesme,
sont des preuves immortelles de cette verité que j’avance.»
Une énumération complète des panégyriques de Regnier serait de peu
d’utilité. Le mot d’ordre a été donné par Colletet. Il ne variera guère.
Que l’on juge le poëte isolément ou qu’on l’oppose à ses rivaux, il
excelle & il l’emporte. Il excelle parmi les satiriques parce que «il
peint les vices avec naïveté & les vicieux fort plaisamment. Ce qu’il
fait bien est excellent, ce qui est moindre a toujours quelque chose de
piquant[59].» Regnier l’emporte sur Malherbe & sur Boileau, parce qu’il
écrit sous la dictée de son franc parler, parce qu’il recherche dans les
libertés du langage, & non dans les apprêts du style, les mots les plus
propres à rendre sa pensée. Il s’abandonne aux mouvements de l’instinct
& répugne aux calculs de la réflexion. Une rudesse généreuse & une
sensibilité originale relèvent ce penchant & lui donnent le niveau des
plus hautes aspirations.
[59] Mlle de Scudéry, _Clelie_, part. IV, liv. II.
Avec ces tendances positives, Regnier s’est créé une langue vigoureuse
qui fournit ample matière à l’étude. Par les archaïsmes dont ses vers
offrent de fréquents exemples, il nous ramène en arrière vers les poëtes
du milieu du XVIe siècle, dont il a fait sa lecture favorite; par le
tour & la vivacité de sa pensée, il nous porte en avant & il devient un
des précurseurs de la poésie moderne.
L’Italie a eu quelque influence sur Regnier; mais il ne faut la chercher
ni dans le petit nombre de mots étrangers[60] qui se trouvent dans les
satires, ni dans les exagérations burlesques dont le portrait du pédant
est notamment entaché. Regnier n’a pas subi le joug du comique
ultramontain, & la satire de l’_Honneur_, bien qu’elle soit imitée du
Mauro, témoigne d’une répugnance marquée pour l’esprit outré de
caricature & de bouffonnerie qui est le propre du génie berniesque.
C’est par ses mœurs que le poëte montre combien a été puissante sur lui
l’action de l’Italie. Il dépeint tout crûment, dans la pleine lumière du
ciel romain, avec une impatience de l’effet qui trahit l’homme
passionné, le viveur hâté de vivre & d’un tempérament assez fort, d’un
esprit assez vigoureux pour suivre longtemps sans être brisé les
emportements de sa nature. Pendant la plus grande partie de sa vie,
Regnier a été sous le charme des amours libres. Il s’est quelquefois
plaint d’être devenu la victime des importuns, il a été la proie des
courtisanes. Malgré ces dangereuses promiscuités, il est demeuré sans
flétrissure. Il a échappé au vice par l’amour du beau, &, par sa foi
dans l’honneur, il est resté incorruptible au sein des corruptions.
[60] _Barisel_, _catrin_, _matelineux_, _tinel_, _tour de nonne_,
_quenaille_, & _faire joug_. Les deux derniers mots étaient entrés
depuis longtemps dans notre langue quand Regnier s’avisa d’en faire
emploi. _Quenaille_ pour _canaille_, de _canaglia_, a remplacé notre
énergique mot de _chiennaille_.
V. Boucicaut, I, 24:
Que il vendroit cher à ceste chiennaille sa mort.
Des italianismes, qui n’existaient pas dans l’édition de 1608, sont
entrés dans les réimpressions suivantes. Ainsi _ne coucher de rien
moins que l’immortalité_ est devenu, en 1609 & 1612, _ne coucher de
rien moins de l’immortalité_. Jusque-là il n’y avait qu’un emprunt
du poëte à un idiome voisin du nôtre, l’éditeur de 1613 vint tout
compliquer par une faute typographique. Il écrivit ce vers qui n’est
d’aucune langue:
Ne touche de rien moins de l’immortalité.
La langue de Regnier porte en elle les traces de toutes les agitations
du poëte. Quand l’enchaînement méthodique des mots devient une entrave
pour la pensée, ou met obstacle à l’expression d’une autre idée, Regnier
n’hésite pas à rompre la période commencée. De là des disjonctions
fréquentes qui déconcertent le lecteur ressaisi plus loin par la
justesse & la au prologue de la farce de Cuvier, dans les plaintes de
Jacquinot:
Touiours ma femme se demaine
Comme ung saillant[61].
[61] Regnier avait poussé ses lectures assez loin. Dans _Macette_, on
reconnaît des vers du _Roman de la Rose_.
A donner aiés clos les poins
Et à prendre les mains overtes,
dit la Vieille du Roman, & Macette à son tour répète:
A prendre sagement ayez les mains ouuertes.
Cette dernière observation nous amène à la variabilité du participe
présent. Dans la plupart des cas, l’accord existe; néanmoins cette règle
subit de fréquentes exceptions:
Des chênes vieux
Qui _renaissant_ sous toy reuerdissent encore.
Ces tiercelets des poetes
Qui par les carefours vont leurs vers _grimassans_.
Que Ronsard, du Bellay _viuants_ ont eu du bien.
Qui _viuans_ nous trahit & qui morts nous profite.
O chétifs qui _mourant_ sur vn livre.
Puisque _viuant_ ici de nous on ne fait compte.
Comme extension de l’accord, il y a lieu de citer l’exemple suivant:
le Lapite
Qui leur fist à la fin enfiler la garite,
Par force les _chassants_ my morts de ses maisons.
Dans l’étude de la langue de Regnier, les permutations de lettres ont
une certaine importance, & il est d’une grande utilité de distinguer
celles qui sont du fonds de la langue de celles qui tiennent aux
habitudes typographiques.
Ainsi le mot _roussoyante_ dans ce vers:
De la douce liqueur roussoyante du ciel,