écrire sa neuvième satire. Maynard, le disciple de Malherbe, s’étant
permis quelque quolibet sur Desportes ou sur Regnier, qui tous deux ne
prêtaient que trop aux mauvaises plaisanteries, le satirique s’échauffa
& résolut d’avoir par l’épée raison des moqueurs que sa plume n’avait
pas effrayés. C’est encore à Tallemant qu’il faut demander le récit
d’une affaire où l’offensé garda le beau rôle depuis le commencement
jusqu’à la fin.
«Regnier le satirique, mal satisfait de Maynard, le vient appeler en
duel qu’il estoit encore au lit; Maynard en fut si surpris & si esperdu
qu’il ne pouvoit trouver par où mettre son haut de chausses. Il a avoué
depuis qu’il fut trois heures à s’habiller. Durant ce temps-là, Maynard
avertit le comte de Clermont-Lodeve de les venir séparer quand ils
seroient sur le pré. Les voylà au rendez-vous. Le comte s’estoit caché.
Maynard allongeoit tant qu’il pouvoit; tantost il soustenoit qu’une
espée estoit plus courte que l’autre; il fut une heure à tirer ses
bottes; les chaussons estoient trop estroits. Le comte rioit comme un
fou. Enfin le comte paroist. Maynard pourtant ne put dissimuler: il dit
à Regnier qu’il luy demandoit pardon; mais au comte il luy fit des
reproches, & luy dit que pour peu qu’ils eussent esté gens de cœur, ils
eussent eu le loisir de se couper cent fois la gorge[24].»
[24] Tall., _Duels & accommodements_, VII, 609.
Ce n’était pas seulement la haine des métaphores qui poussait Malherbe à
des sentiments d’hostilité contre Desportes & son neveu. Des raisons
infiniment moins platoniques guidaient le poëte normand. Ce campagnard
trouvait dans l’abbé de Tiron l’affirmation de tous ses défauts. Il
était pauvre, incivil dans ses allures & compassé dans ses vers.
Desportes était riche; malgré son âge, il était d’une affabilité
exquise; & ses poésies avaient de la souplesse & de l’élégance. Du côté
de Regnier, Malherbe avait bien d’autres sujets d’inquiétude. Le poëte
chartrain était lié avec d’audacieux railleurs, les uns fort bien en
cour & les autres de bonne roture. Cette école satirique, qui
s’attaquait avec une étrange violence à tous les personnages ridicules,
donnait beaucoup de soucis à Malherbe. Elle avait à sa tête Motin,
Sigognes, Regnier & Berthelot. Motin & Regnier étaient protégés du roi.
Sigognes, gouverneur de Dieppe, était le secrétaire de la marquise de
Verneuil; Berthelot, qui n’avait aucune attache officielle, s’était
rendu important par son audace & sa pétulance. Il prit à partie
Malherbe[25], se moquant du poëte & de ses amours en termes d’une
crudité inouïe. Malherbe, pour imposer silence à ce rimeur qui
l’attaquait dans sa galanterie, dans ses vers & dans sa noblesse, sur
quoi il était fort chatouilleux, fit administrer des coups de bâton à
Berthelot par un gentilhomme de Caen du nom de la Boulardière. Il
espérait avoir ainsi raison d’un mauvais plaisant, mais l’admirée de
Malherbe, la vicomtesse d’Auchy, ayant donné son approbation à la
bastonnade, Berthelot se vengea durement. Il poursuivit la dame de ses
sarcasmes, & pour lui rendre plus piquantes les railleries qu’il
propageait contre elle, il en empruntait le texte aux pièces même où
Malherbe exaltait les mérites de la vicomtesse[26]. Regnier eut à son
tour à souffrir de la turbulence de Berthelot. La chronique scandaleuse
ne dit pas de quel côté venaient les torts; mais il est à remarquer que,
dans l’ode où Sigognes a rapporté le combat des deux poëtes, Regnier
joue constamment le rôle de l’agresseur, vis-à-vis de son adversaire:
Berthelot de qui l’équipage
Est moindre que celuy d’vn page.
Sur luy de fureur il s’advance
Ainsi qu’vn pan vers vn oyson,
Ayant beaucoup plus de fiance
En sa valeur qu’en sa raison
Et d’abord lui dict plus d’iniures
Qu’vn greffier ne faict d’ecritures.
Berthelot auec patience
Souffre ce discours effronté,
Soit qu’il le fit par conscience
Ou de crainte d’être frotté,
Mais à la fin Regnier se ioue
D’approcher la main de sa joue.
Aussitost de colere blesme,
Berthelot le charge en ce lieu
D’aussi bon cœur comme en caresme
Sortant du service de Dieu
Vn petit cordelier se rue
Sur une pièce de morue.
[25] Voir Tallemant des Réaux, éd. Techener, in-8º, 1854, I, 320,
notes.
[26] Le lecteur trouvera dans Tallemant, édit. cit., tom. I, 335,
l’indication des pièces satiriques de Berthelot contre la vicomtesse
d’Auchy.
Cette grande querelle eut lieu en 1607. Elle n’est point une lutte entre
ennemis, la longanimité de Berthelot en fait foi. Elle paraît plutôt une
scène de reproches changée par la vivacité irréfléchie de l’un des
acteurs en une scène de violence. Une raison sérieuse peut être invoquée
en ce sens. Deux ans après cet incident, en 1609, un livre publié à
l’instigation de Berthelot, _les Muses gaillardes_, contient pour la
première fois le récit du combat, &, par égard pour le poëte battu, les
noms des lutteurs ont été changés, ils s’appellent Barnier & Matelot.
L’école satirique, dont les maîtres ont été désignés plus haut, est
aujourd’hui tombée dans l’oubli. Elle s’est pourtant signalée par la
production d’œuvres caractéristiques. On lui doit la publication
d’anthologies aujourd’hui fort recherchées des bibliophiles: _la Muse
folastre_ (1603), _les Muses incogneues_ (1604), _les Muses gaillardes_
(1609), _les Satyres bastardes du cadet Angoulevent_ & _le Labyrinthe
d’amour_ (1615), _le Recueil des plus excellens vers satiriques_ (1617),
_le Cabinet satyrique_ (1618), _les Délices satyriques_ (1620) & enfin
_le Parnasse satyrique_ (1622). Ici encore Berthelot apparaît dans toute
sa pétulance. C’est lui qui est le promoteur de toutes ces œuvres
malsaines. Contenu jusqu’à la mort de Motin, son ami, par l’autorité de
ce dernier, il donne, à partir de 1616, toute carrière à son avidité de
scandale, il accole à l’œuvre de Regnier, qu’il proclame ainsi le maître
du groupe, les pièces qui entreront plus tard dans le _Cabinet
satyrique_, & ne s’arrête enfin, après la publication du _Parnasse_, que
devant l’arrêt qui le frappe avec Théophile, Colletet & Frenicle.
On est surpris de ce débordement de la poésie pendant les vingt
premières années du XVIIe siècle. L’histoire politique donne le secret
de tant de laideurs. Les guerres de religion, les luttes de la Ligue
avaient jeté tous les esprits dans un grand trouble. Les haines
furieuses auxquelles les partis avaient obéi pendant de longues années
s’apaisaient. Elles faisaient place à des sentiments plus calmes, mais
encore trop proches des emportements de la veille pour n’en avoir pas
conservé quelque violence. Tout se pacifiait lentement. L’esprit de
raillerie seul ne capitulait pas. En lui s’étaient réfugiées les colères
inassouvies. Aussi les poésies satiriques de 1600 à 1620 dénotent-elles
plutôt un trouble passager qu’une corruption durable, & des
excentricités de débauche plutôt que des habitudes d’impudeur. Les
brutalités de la moquerie n’épargnaient pas même Henri IV. Sigognes, à
l’occasion du siége d’Amiens, gourmanda crûment le roi trop occupé de
galanteries. Beautru écrivait l’_Onosandre_ contre le bonhomme
Montbazon. La satire était partout: pour les grands à la cour, & pour le
peuple au théâtre. Dans un sixain qui vaut une page d’histoire, le poëte
contemporain, d’Esternod, a conservé les noms des acteurs justiciers des
ambitieux grotesques, des personnages ridicules & des dames galantes:
Regnier, Bertelot & Sigongne
Et dedans l’hôtel de Bourgongne,
Vautret, Valeran & Gasteau
Jean Farine, Gautier Garguille,
Et Gringalet & Bruscambille
En rimeront vn air nouveau.
La pléiade à la tête de laquelle se trouvait Regnier était ainsi en
grande réputation, & les apprentis satiriques l’invoquaient au début de
leurs poëmes. Les uns, à défaut de verve, avaient pour eux le souvenir
des maîtres moqueurs, les autres avaient tout à la fois l’esprit &
l’admiration de leurs modèles. Parmi les derniers, Saint-Amant, dans sa
pièce de _la Berne_, a dit:
Chers enfans de la medisance...
Vous que Mome en riand aduoue,
Et dont les escrits font la moue
A quiconque seroit si sot
Que d’en oser reprendre un mot;
Regnier, Berthelot & Sigongne...
Nous croyons avoir établi l’existence d’une école de satiriques opposée
à l’école de Malherbe. Mais l’antagonisme littéraire n’excluait pas les
rapprochements de l’inspiration, & plus d’une fois les rangs se
mêlèrent. Maynard & Racan lui-même, l’auteur de douces bergeries, ont
laissé des traces de leur voyage au _Parnasse satyrique_. D’autre part,
Motin figure à côté de Malherbe dans les recueils des plus excellents
vers du temps[27], & Regnier, placé au seuil du _Temple d’Apollon_,
commence par une de ses élégies la série des poëmes qui composent cette
anthologie.
[27] Ces recueils n’ont pas été moins nombreux que les anthologies
satiriques dont nous avons donné la liste. Les plus importants sont:
_les Muses françoises ralliées de diverses parts_, par le sieur
Despinelle, Lyon, 1603; _le Parnasse des plus excellents poetes de
ce temps_, Paris, 1607; _le Nouveau Recueil des plus beaux vers de
ce temps_, Paris, 1609; _le Temple d’Apollon_, Rouen, 1611; _les
Délices de la poésie françoise_, de Rosset, Paris, 1615; _le Cabinet
des Muses_, Rouen, 1619.
Quelque amour que Regnier eût pour la raillerie, la gausserie, comme on
disait alors, il faut reconnaître qu’il y apportait une certaine
réserve. Aucune des pièces où il s’abandonne aux licences de la satire
n’a paru signée de lui. Les trois éditions de ses œuvres publiées de son
vivant ne comprennent aucun poëme d’une inspiration trop libre. Il y a
mieux, par un sentiment de délicatesse dont un observateur attentif
saisit aisément la portée, il a, dans l’édition de 1609, accrue de deux
pièces nouvelles, les satires X & XI, placé la satire adressée à
Freminet devant le Discours au Roi, afin d’éviter, pour ce dernier
poëme, le voisinage du tableau que Brossette appelle pudiquement _le
Mauvais Gîte_. Les excentricités poétiques de Regnier nous ont été
révélées après sa mort, &, selon toute prévision, contre son gré, car il
n’échappera à personne que, dès 1613, les œuvres de Regnier sont
grossies de stances & d’épigrammes d’un ton cru, formant le contraste le
plus inattendu avec les satires mêmes où le poëte s’égaye en toute
liberté. Un éditeur, ami de Regnier, passionné pour ses moindres
productions, a tiré de l’ombre les pages que l’auteur avait condamnées,
& qu’il regardait comme l’écume de son esprit. Plus tard, Berthelot &
les imprimeurs du _Cabinet_ & du _Parnasse satyriques_ compléteront
impitoyablement les indications primitives que l’on peut attribuer à
Motin.
C’est à Rome que Regnier s’adonna tout entier à la satire. Le lieu était
merveilleusement favorable. Le poëte, dépourvu d’ambition, n’avait à
craindre de personne autour de lui des reproches à ce sujet. Malgré les
mille petits soins qui constituaient sa charge auprès du cardinal de
Joyeuse, il n’était guère entravé dans son penchant pour l’étude ou pour
l’observation. Il était dans la Rome d’Horace & d’Ovide, aussi bien que
dans celle de la papauté. Les intrigues, qu’il dédaignait de pénétrer,
mettaient en mouvement devant lui de curieux personnages. Les aventures
galantes avaient pour lui un charme dont il a confessé toute l’influence
dans ses vers. Il a conquis de ce côté tout le terrain abandonné par lui
dans la carrière diplomatique. Venu trop jeune à Rome, avec un
tempérament très-ardent, il a de trop bonne heure goûté les
enchantements des Circés romaines. Maintes fois cependant il est parvenu
à s’arracher à leurs embrassements, & ces heures d’indépendance nous ont
donné le poëte que nous admirons.
Dans ces retours à lui-même, Regnier étudiait les poëtes latins dont les
vers offraient à sa curiosité paresseuse les portraits d’originaux
indestructibles; & les types qu’il ne pouvait trouver dans Horace ou
dans Ovide, il les rencontrait dans les poëtes burlesques de l’Italie
contemporaine. Il n’est même guère douteux que Regnier ne soit entré en
relations avec l’un d’entre eux, César Caporali, secrétaire du cardinal
Acquaviva[28]. Ce poëte avait soixante-six ans, lorsque Regnier arriva à
Rome, & ses œuvres furent publiées[29] peu de temps après, avec les
satires du Berni, du Mauro, dont il continuait la tradition. Soit que
Regnier ait personnellement connu cet écrivain, ou qu’il ait été poussé
par d’autres à étudier ses ouvrages, il s’inspira de ses _Capitoli_. Il
a notamment imité la satire _del Pedante_, écrite contre un pédant
orgueilleux.
[28] En décembre 1597, Joyeuse revint en France & laissa le cardinal
Acquaviva à Rome, comme vice-protecteur des affaires de France. Voir
d’Ossat, lettres, &c.
[29] In Venetia, presso G. B. Bonfudino, 1592. Rime piacevole di
Cesare Caporali, del Mauro, e d’altri autori.
Il a également fait des emprunts aux _Capitoli_ du _Mauro_, _in dishonor
dell’ honore_[30] pour sa IVe satire. Mais tout en prenant de ci de là
dans autrui, Regnier, copiste indocile, plutôt en quête d’un cadre que
d’un sujet, modifiait toutes les données du poëme, dans lequel on serait
mal à propos tenté de le voir commettre de laborieux plagiats. Sur le
sol remué par d’autres, Regnier prenait pied pour un instant, il faisait
des reconnaissances, puis bientôt emporté par son inspiration, il
modifiait le plan primitif. Il abandonnait ce qui aurait gêné son
allure, substituait ses vues à celles dont la beauté lui paraissait peu
saisissante, & accumulait des aspects là où le vide occupait trop
d’espace. Pour se convaincre de l’originalité de Regnier dans
l’imitation, il suffit de comparer la satire VIII avec celle d’Horace
(I, 9), _Macette_ & l’_Impuissance_ avec les élégies d’Ovide (_Amours_,
I, 8, & III, 7). Ce parallèle attrayant met en pleine lumière le génie
de Regnier, & montre combien était maître de lui ce poëte qui, dans
l’assujettissement même, échappe à toute entrave, & se montre original
où de plus célèbres que lui se sont fait un nom.
[30] Il primo libro dell’ opere burlesche di Francesco Berni, del
Mauro,... in Firenze. 1548, ff. 99 à 162 & 117 à 122.
Cette qualité dominante, qui élève Regnier au premier rang, avait appelé
sur lui l’attention du frère de Sully, Philippe de Béthune, ambassadeur
auprès du Saint-Siége. On s’est un peu trop empressé de dire que le
poëte chartrain avait suivi ce diplomate à Rome en 1601. Nous avons, au
contraire, vu par un extrait de la correspondance de du Perron à la date
du 9 novembre 1602, que Regnier était alors en France & qu’il faisait
encore partie de la maison du cardinal de Joyeuse. Il est même douteux
qu’il ait eu d’autre patron que ce prélat. La vérité bien probablement
est que, porteur de communications confidentielles échangées entre
François de Joyeuse & Philippe de Béthune, dont le cardinal d’Ossat a
vanté l’exquise affabilité, Regnier aura su gagner les bonnes grâces de
l’ambassadeur de Henri IV. De là cette VIe satire, que Regnier n’eût
certes point dédiée à un maître, & ces chansons auxquelles il fait
allusion dans la même pièce. Il ne nous est rien resté de ces créations
légères que Regnier traitait comme ses fantaisies satiriques, demandant
pour elles le bon accueil d’un seigneur aimable, non l’approbation de la
postérité.
Une autre raison paraît faire obstacle à la tradition d’après laquelle
Regnier aurait été le secrétaire de Philippe de Béthune. Le frère du
surintendant est resté cinq ans à Rome[31]. Or Regnier, pendant ce
temps, est en voyage, tantôt en Italie, tantôt à Paris. Ici, son patron
le laisse livré à lui-même, partageant ses loisirs entre la pléiade dont
il est l’âme, & son oncle qui lui impose des travaux dont il ne veut
plus se charger.
[31] Ses instructions sont datées du 23 août 1601. V. Manus. de la
Bibliothèque nationale, F. fr. 3484. Ses dernières lettres sont de
décembre 1605.
Tallemant a raconté, avec la bonhomie propre aux chroniqueurs de ce
temps-là, un incident qui dut soulever un grand orage dans la maison de
l’abbé de Tiron. Cet homme circonspect commit un jour une grosse
imprudence. Il en fut cruellement puni. Rien n’indique toutefois qu’il
en ait gardé rancune à son neveu. Pour un sot, il n’est pas de colère
durable entre amis, à plus forte raison entre parents:
«Desportes estoit en si grande réputation, que tout le monde luy
apportoit des ouvrages pour en avoir son sentiment. Un advocat luy
apporta un jour un gros poëme qu’il donna à lire à Regnier, afin de se
deslivrer de cette fatigue. En un endroit cet advocat disoit:
Ie bride icy mon Apollon.
«Regnier escrivit à la marge:
Faut auoir le ceruau bien vide
Pour brider des Muses le Roy;
Les Dieux ne portent point de bride,
Mais bien les Asnes comme toy.
«Cet advocat vint à quelque temps de là, & Desportes luy rendit son
livre, après luy avoir dit qu’il y avoit de bien belles choses.
L’advocat revint le lendemain, tout bouffy de colère, &, luy montrant ce
quatrain, luy dit qu’on ne se mocquoit pas ainsy des gens. Desportes
reconnoist l’escriture de Regnier, & il fut contraint d’avouer à
l’advocat comme la chose s’estoit passée, & le pria de ne lui point
imputer l’extravagance de son nepveu[32].»
[32] Tall., _Hist. de des Portes_, I, 96.
Desportes mourut, le 6 octobre 1606, en son abbaye de Bonport, où il fut
enterré[33]. L’opulent abbé ne laissait rien à son neveu[34], & le
testament, découvert en 1853 par MM. Chassant & Bréauté, dans les
Archives de la vicomté de Pont-de-l’Arche, est venu confirmer d’une
manière plus intime encore l’inexplicable situation faite à Regnier par
un oncle qui ne marchandait guère sa protection aux étrangers. Avant de
juger Desportes sur ce point & de le condamner, il faut lire avec
attention l’expression de ses volontés dernières. Après avoir laissé à
ses héritiers les biens qui lui sont venus par successions paternelles &
maternelles, & les parts acquises d’eux en l’état où elles sont, il
lègue à son frère de Bévilliers tous ses biens, meubles, acquêts &
conquêts. Il donne quittance à sa sœur Simonne de toutes les sommes dont
elle était débitrice tant en principal qu’en intérêt, & il ajoute qu’il
la tient quitte de tout le maniement qu’elle a eu de son bien jusqu’au
jour de son décès, moyennant qu’elle baille mille écus à la fille aînée
Dupont Girard, sa nièce. Simonne Desportes était veuve depuis neuf ans,
son mari était mort en 1597, à Paris, où il avait été envoyé pour
traiter d’affaires intéressant la ville de Chartres. L’abbé, qui avait
une nombreuse famille, ne crut pas devoir favoriser deux têtes dans la
même branche. Il était du reste fondé à penser que sur ses quatre
abbayes de Bonport, de Josaphat, de Tiron & des Vaux de Cernay, Mathurin
Regnier, alors bien en cour, ne faillirait point d’en obtenir une.
[33] V. _Gallia christiana_, XI, 669, l’épitaphe que son frère fit
inscrire sur son tombeau & à la suite l’éloge de Sainte-Marthe. Voir
aussi Lenoir, _Musée des monuments français_.
[34] Desportes obtint, le 31 mai 1583, un canonicat en l’église de
Chartres. Il résigna cette prébende en faveur de son neveu, Jean
Tulloue, qui prit possession le 11 janvier 1595. V. Souchet,
_Histoire de Chartres_, t. II, dans les Mémoires de la Société
archéologique d’Eure-&-Loir.
Ce qui donne quelque valeur à toutes ces suppositions est le passage
suivant d’une élégie latine de Rapin. Ce poëte, ami de Desportes & de
Regnier, a décrit dans cette pièce déjà citée[35] les obsèques de l’abbé
de Bonport, & quoiqu’il ait donné à cette cérémonie une grandeur qu’elle
n’a pu avoir, puisque le service funèbre n’eut point lieu à Paris, il
n’est pas douteux cependant que Rapin n’ait voulu, dans ce dernier
hommage, se montrer l’interprète fidèle des regrets témoignés au mort
par tous ceux qui l’avaient connu. Voici donc les vers dans lesquels
Rapin nous fait voir, derrière le cercueil de Desportes, son frère
Thibaut & Mathurin, son neveu.
[35] V. plus haut, page XXXIII.
Primus ibi frater lente Beuterius ibat
Ante alios largis fletibus ora rigans.
Illum non solantur opes, fundique relicti:
Nec pietas, & amor frena doloris habent.
Hinc tu tam charo capiti Reniere superstes
Portœum sequeris proximitate genus;
Virtutumque quibus clarebat avunculus hæres
Nativam ore refers ingenioque facem[36].
[36] Rapin, Rec. cit., p. 50. _Portœi exequiæ_.
Cette courte citation permet d’affirmer qu’aucune mésintelligence ne
subsistait entre Desportes & Regnier. A l’époque où cette élégie fut
écrite, les dispositions dernières de Desportes étaient connues. Si
elles avaient pu être considérées comme un témoignage de disgrâce, Rapin
n’eût pas placé Regnier à côté de son oncle, le grand audiencier de
France, Thibaut Desportes, sieur de Bevilliers. Dans ce rapprochement,
le poëte latin a montré les sentiments dont étaient pénétrés ses
personnages, & ses vers peuvent être invoqués avec autant de confiance
qu’un document historique.
Il ne fallut pas moins qu’un fils du roi pour empêcher Regnier de
succéder à l’une des abbayes dont était pourvu Desportes. Mais ce
prince, illégitime enfant de Henri IV & de la marquise de Verneuil,
était si jeune alors, qu’on a tout lieu de croire à des machinations
particulières pour expliquer la mauvaise fortune du poëte. Henri de
Bourbon, fils de Catherine-Henriette de Balzac, avait six ans[37]
lorsqu’il reçut les abbayes de Bonport, de Tiron & des Vaux de
Cernay[38]. Un puissant, blessé par Regnier, prenait sa revanche &
écartait le satirique des bénéfices auxquels il avait quelque droit de
prétendre, &, pour lui opposer un obstacle insurmontable, allait
chercher chez le roi lui-même le successeur de Desportes. Les
investigations les plus serrées n’ont pu conduire à la découverte du
mauvais génie dont l’influence l’emporta. Néanmoins Regnier reçut une
compensation; & ce fut par l’influence du marquis de Cœuvres[39], le
frère de Gabrielle d’Estrées, qu’il obtint, sur l’abbaye des Vaux de
Cernay, une pension de 2,000 livres. D’après Tallemant[40], le véritable
chiffre aurait été de 6,000 livres, & à l’époque où Regnier recevait ce
bénéfice, il se trouvait en possession d’un canonicat à Chartres. Sur le
premier point, le témoignage de Regnier vient dissiper toute
incertitude. Après la mort du roi, le poëte éprouva quelques difficultés
dans le payement de sa pension, &, au milieu de ses tracasseries, il
adresse à l’abbé de Royaumont une épître burlesque où il s’exprime
ainsi:
On parle d’vn retranchement,
Me faisant au nez grise mine,
Que l’abbaye est en ruine,
Et ne vaut pas, beaucoup s’en faut,
Les deux mille francs qu’il me faut[41].
[37] Il était né en octobre 1601. V. le P. Anselme, _Maison royale de
France_.
D’après la _Gallia christiana_, Henri de Bourbon naquit en février
1603. C’est la date de la légitimation.
[38] Josaphat ne fut pas donnée à Henri de Bourbon. En voici
probablement le motif. Dès 1594, Desportes avait fait un partage des
biens de l’abbaye avec ses moines. Il ne convenait pas qu’un prince
reçût un bénéfice appauvri de la sorte. Voir, pour la suite des
fortunes de l’abbaye, la _Gallia christiana_, VIII, 1285.
[39] Le marquis de Cœuvres, Annibal-François d’Estrées, épousa en
premières noces la fille de Philippe de Béthune. Vingt-six ans avant
son expédition de la Valteline (1626) où il mérita le bâton de
maréchal de France, il fit une campagne en Savoie. Bien qu’un peu
fantasque, il a été très-considéré de son temps comme militaire &
comme politique. Il a laissé des mémoires sur les deux régences de
Marie de Médicis (1610 à 1617) & d’Anne d’Autriche (1643 à 1650).
Ces derniers sont demeurés inédits.
[40] _Historiettes_, éd. in-8º, I, 95.
[41] V. p. 203. Pièce publiée pour la première fois par les Elzéviers,
1652.
A l’égard du canonicat de l’église de Chartres, deux dates ont été
proposées par les biographes. D’après Brossette, Niceron & l’abbé
Goujet, Regnier aurait, le 30 juillet 1604, pris possession d’un
canonicat obtenu par dévolut en l’église de Chartres pour avoir dévoilé
une supercherie indigne. Le résignataire, afin d’avoir le temps de se
faire admettre à Rome, avait pendant plus de quinze jours tenu cachée la
mort du dernier titulaire, dont le corps avait été enterré secrètement.
Puis une bûche installée dans le lit du défunt avait, après l’arrivée
des bulles de la chancellerie romaine, reçu les honneurs publics de la
sépulture due au chanoine trépassé.