ŒUVRES COMPLÈTES
de
Mathurin Regnier
Accompagnées d’une Notice
biographique & bibliographique, de Variantes,
de Notes, d’un Glossaire & d’un Index
Par
E. COURBET
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
31, PASSAGE CHOISEUL, 31
M. DCCC. LXXV
AVERTISSEMENT.
Le plan de cette nouvelle édition ne diffère pas de celui qui a été
adopté pour le Regnier de la Petite bibliothèque littéraire. Les poésies
publiées du vivant de l’auteur & les œuvres posthumes forment
logiquement deux parties distinctes. Pour la première, l’édition de 1613
doit servir de cadre. Bien qu’elle offre de mauvaises variantes,
d’inexplicables lacunes & une pièce d’une authenticité douteuse, elle a
été donnée par un ami de Regnier immédiatement après la mort du poëte, &
elle contient des morceaux qui lui assurent une importance
exceptionnelle.
Pour l’établissement du texte, on se sert habituellement aussi de
l’édition de 1613, en corrigeant les fautes à l’aide des éditions
antérieures. Ce procédé laisse subsister beaucoup d’imperfections de
détail. Il a semblé préférable de reproduire dans leur intégrité les
satires de Regnier, telles qu’elles ont paru pour la première fois, sauf
à relever exactement dans les notes les variantes les plus
caractéristiques. Cette méthode a produit de bons résultats & il suffira
d’un exemple pour en justifier l’adoption. Ainsi le vers,
Que sans robe il a veu la matiere premiere,
devenu, par une méprise de l’éditeur de 1613,
Qu’en son globe il a veu la matiere premiere,
reprend dans le texte de Regnier la place qui lui doit être rendue, &
une variante obscure, trop longtemps substituée à la leçon originale,
rentre dans les notes où elle vient s’ajouter aux errata de 1613.
Les pièces qui font suite au Discours au Roy ont été publiées du vivant
de Regnier. Elles ont paru dans deux recueils très-différents: les
_Muses gaillardes_ (1609), & le _Temple d’Apollon_ (1611). Les premières
sont demeurées anonymes jusqu’à la publication du _Cabinet satyrique_
(1618), & les autres portent la signature de Regnier. Il était donc
convenable de les rattacher dans leur forme primitive à l’œuvre
principale du poëte.
La deuxième partie des poésies de Regnier a été constituée à l’aide des
pièces empruntées aux éditions des Elzeviers (1652), de Brossette (1729)
& de Viollet-le-Duc (1822). Les épigrammes qui suivent ont été tirées,
soit d’Anthologies satiriques des premières années du XVIIe siècle, soit
des manuscrits de l’Arsenal & de la Bibliothèque Richelieu. Comme on le
voit ici, l’ordre des pièces est donné par la date d’accession à l’œuvre
de Regnier, & non par la date de la pièce même. Ce dernier mode de
classement aurait eu pour effet de placer des épigrammes sans importance
avant des poëmes d’une incontestable valeur.
On remarquera toutefois qu’en tête des morceaux dus aux Elzeviers,
figure le dialogue de Cloris & Phylis. Une particularité notable a
imposé ce changement dans la disposition des pièces originales tirées de
l’édition de 1652. L’Idylle dramatique dont il s’agit a été imprimée en
1619, dans le _Cabinet des Muses_, & c’est de ce recueil qu’elle est
passée avec des altérations bizarres dans la coquette réimpression des
Elzeviers. Suivant l’esprit de restitution du texte, qui est le principe
de nos éditions, nous avons reproduit le dialogue de Cloris & Phylis,
d’après le _Cabinet des Muses_ & signalé en notes les infidélités, on
peut dire les travestissements & les interversions imputables aux
Elzeviers.
Les recherches entreprises au sujet de Regnier & de ses poésies ont
conduit à des éclaircissements classés d’après leur objet dans la
notice, les variantes ou le glossaire, qui accompagnent l’œuvre du
poëte. Nous avons été ainsi amené à reconnaître que certaines
particularités de la vie de Regnier devaient être rectifiées.
Pareillement, nous avons constaté que les interpolations reprochées aux
Elzeviers ne devaient pas leur être attribuées[1]. Enfin, nous avons
cherché l’explication de certains mots de la langue de Regnier dans les
auteurs de son temps, & quand nos investigations ont donné tort à notre
premier travail, nous avons résolûment sacrifié le fruit d’expériences
reconnues insuffisantes[2].
[1] Voir la Sat. de l’_Impuissance_ & les notes p. 269.
[2] Voir le Gloss., vº _Mouvant_.
C’est seulement à ce prix qu’une édition peut être accueillie: ni la
rareté d’un livre, ni les premiers soins dont il porte la preuve, ne
sauraient justifier une réimpression sans perfectionnement. Dans cette
voie, qui nous paraît toujours ouverte, nous avons été généreusement
soutenu; & parmi les érudits qui nous ont fait de précieuses
communications, nous devons signaler MM. L. Merlet, Ad. Lecocq, Tricotel
& Tamizey de Larroque. Nous sommes enfin particulièrement obligé à M.
Cherrier, qui a mis à notre disposition son admirable musée de l’édition
de Regnier, & à M. Royer, notre ami & l’infatigable compagnon de tous
nos travaux.
NOTICE.
Les premières années du XVIIe siècle ont été marquées dans la poésie
française par une évolution qui pourrait être appelée la Renaissance de
la satire. Ce mouvement diffère de celui de la Pléiade par une violence
excessive. Aussi bien l’œuvre de du Bellay & de Ronsard prit naissance
dans une enceinte savante où l’on étudiait avec un soin pieux les
chefs-d’œuvre de l’antiquité grecque & latine. Il ne pouvait sortir de
là que des créations réfléchies, des combinaisons voulues & des
tentatives exactement calculées. La satire se forma tout autrement, à
l’air libre, dans les luttes de la Réforme & de la Ligue. Elle se
fortifia dans l’observation de toutes les laideurs de l’hypocrisie
politique & religieuse, & lorsqu’arriva le règne d’Henri IV, elle était
armée de toutes pièces, prête à flageller les vices qu’elle avait vus de
près, & à frapper les ridicules qu’une atmosphère d’apaisement invitait
à se montrer.
L’avénement du Béarnais avait amené à la cour des gentilshommes de toute
espèce, des cadets de Gascogne au cœur vaillant & inflexible; mais,
parmi eux, sous le masque de la bravoure, se cachait plus d’un baron de
Fœneste. Le second mariage d’Henri IV introduisit parmi la noblesse
française des aventuriers italiens auxquels se rallièrent les fils de
ceux qui avaient suivi Catherine de Médicis. Enfin les galanteries du
prince laissèrent toute carrière aux débordements des mœurs. Il ne faut
point dès lors s’étonner de la licence de nos premiers satiriques. Ils
avaient sous les yeux un spectacle incomparable, un théâtre immense où
paradaient impudemment la sottise, la licence & la cupidité.
Ce n’est pas dans l’ordre chronologique des œuvres de la Satire
française au commencement du XVIIe siècle qu’il faut chercher le
témoignage exact du progrès de cette partie de notre littérature. Les
satires de Vauquelin ont paru en 1604 avec les autres œuvres poétiques
de l’auteur; mais il est certain que Vauquelin les avait terminées
longtemps auparavant. Il n’est pas moins hors de doute que les
_Tragiques_ de d’Aubigné, publiés pour la première fois en 1616,
remontent à plus de vingt ans en arrière. L’historien qui racontera un
jour les origines & le développement de notre poésie satirique aura donc
le devoir de placer la Fresnaye & d’Aubigné devant le seuil du XVIIe
siècle; car, de même qu’ils ont été les témoins des infamies publiques &
des hontes privées à la vue desquelles se soulève l’indignation du
poëte, de même ils sont véritablement aussi les ancêtres de Regnier, de
Courval Sonnet, d’Auvray & de du Lorens.
Nous venons de nommer les satiriques qui, de 1608 à 1627, ont démasqué
les fausses vertus & poursuivi les vices triomphants. Cette lutte
n’était point, comme on serait tenté de le croire, enfermée dans le
cercle étroit d’un lieu commun versifié & dans les sûres limites d’une
dissertation rhythmique. Souvent il arrivait que le poëte, s’abandonnant
à toute la vivacité d’une généreuse colère, s’exposait à de réels
dangers. En 1621, Courval Sonnet, dans cinq satires sur les abus & les
désordres de la France, attaqua le clergé & la noblesse, les juges & les
financiers. Il s’est élevé avec une périlleuse véhémence contre le
trafic des choses sacrées, l’attribution des bénéfices aux
gentilshommes, le maintien des gardes-dîmes, la vénalité des officiers
de justice & les malversations des partisans. Ses virulentes critiques,
oubliées aujourd’hui, sont des documents précieux pour tous ceux qui
recherchent les intimités de l’histoire. Pour les contemporains de
Courval Sonnet, ces tableaux étaient des portraits clairement
reconnaissables. Auvray a montré plus d’audace encore. Il a écrit, dans
ses _Visions de Polydor en la cité de Nizance_, un poëme où ses premiers
lecteurs ont pu démêler sans difficulté César de Vendôme, gouverneur de
Bretagne, & les acteurs de la cour galante de ce prince.
Ce n’est point ici le lieu de rechercher & d’établir le mérite
particulier de chacun des poëtes qui viennent d’être cités. Ce travail
imposerait l’analyse d’œuvres très-tranchées & l’étude de personnalités
très-diverses. Vauquelin de la Fresnaye, esprit cultivé, familier avec
la poésie antique, a une grâce froide & un charme savant qui le rattache
aux poëtes de la Pléiade. Chez d’Aubigné, la passion domine. A peine
contenue par un sentiment de fidélité au roi, elle s’exhale en colère &
en imprécations, où l’on retrouve la brusquerie d’un soldat &
l’emportement d’un sectaire. De là, un langage âpre, élevé, trop souvent
obscur, où, comme dans un buisson ardent, la pensée apparaît au milieu
de la foudre & des éclairs.
Bien différente est la muse dont Courval Sonnet reçoit l’inspiration. Ce
poëte gentilhomme est un observateur bourgeois & méthodique. Il choisit
ses ennemis & les attaque scientifiquement. Pour les mieux écraser, il
s’est créé une langue massive & pesante à laquelle une indignation
honnête donne une allure vigoureuse. La carrière poétique de Courval
Sonnet se partage en trois phases. En 1610, il a publié une satire en
prose contre les charlatans & une Ménippée en vers contre le mariage.
Médecin, il avait à se plaindre des thériacleurs & des alchimistes;
homme, il se croyait le devoir de signaler les inconvénients du mariage.
Il a ouvert un vaste champ à son indignation & à son expérience, & dans
deux volumes dont le dernier, le livre de l’époux, contient cinq longues
satires, il exhala sa colère jusqu’au dernier souffle.
En 1621, il donna les satires politiques, dont il a été fait mention
plus haut, & six ans plus tard, il couronna sa carrière par les
_Exercices de ce temps_, où il peignait avec des couleurs un peu crues
le tableau des mauvaises mœurs de la ville aussi bien que de la
campagne, de la bonne comme de la pire société.
D’Esternod, Auvray & du Lorens, dont les satires parurent en 1619 & en
1622, marquent une nouvelle génération de satiriques. Le premier est un
poëte formé par l’imitation; il n’a pour lui qu’une inspiration factice,
& dans le groupe auquel il appartient, il sert de personnage de fond.
Auvray, qu’anime l’emportement des lyriques, se laisse aller à des
fantaisies graveleuses qui défigurent son œuvre. Le voisinage
d’épigrammes licencieuses dépare ses plus belles odes. Du Lorens enfin
nous ramène à la satire régulière & à la critique saine. Le président de
Châteauneuf a la sévérité d’un juge; il rend des arrêts. Par comparaison
avec les satiriques contemporains, il manque de feu & de couleur; mais
pour lui c’est là un éloge. Sous prétexte de flétrir le vice, ses
prédécesseurs en avaient fait des portraits trop minutieux. Ils avaient
si curieusement, si complaisamment analysé les âmes viles, & décrit les
pratiques de l’impudeur, qu’ils donnaient finalement à suspecter la
sincérité de leurs attaques. Au reste, si du Lorens est dépourvu de
cette indignation scénique, qui fait de la satire un petit drame
passionné & vivant, où le poëte se met en scène avec le personnage qu’il
veut frapper, il faut lui reconnaître, au point de vue de l’histoire, un
mérite assez peu commun. Avec une infatigable ardeur, il a écrit,
remanié & mené à bonne fin le livre de ses satires. Les trois éditions
données en 1624, 1633 & 1646 sont des ouvrages absolument différents
comme texte & comme sujets; & ces perfectionnements, ces appels d’un
premier à un meilleur jugement, ces évolutions de la pensée primitive
vers un idéal plus haut sont des efforts dont on ne saurait trop admirer
la constance.
Au milieu de tous ces poëtes, Regnier est seul resté comme le créateur &
le maître de la Satire française. Il ne doit point sa réputation à une
grandeur solitaire, puisqu’il a vécu entouré de rivaux & d’imitateurs. A
l’exception de Vauquelin & de d’Aubigné, tous les auteurs de son temps
ont lu ses poésies. Quelques-uns d’entre eux lui ont dérobé les vers qui
ont la forme arrêtée d’une maxime ou l’éclat d’une comparaison
saisissante. Il n’est pas jusqu’à de simples expressions, belles de leur
pure clarté, que Sonnet, d’Esternod & du Lorens n’aient empruntées. Ces
pilleries n’ont point enrichi les maraudeurs, & Regnier est resté
opulent.
Dans ses plus vifs écarts, Regnier est demeuré fidèle aux règles du
goût. Il a le verbe haut. Il touche sans bassesse aux choses les plus
basses. Ses faiblesses nous sont connues. Il en a fait autant de
confidences où il a mis la plus franche bonhomie & la plus entière
sincérité. Nul plus éloquemment que lui n’a montré son cœur à nu, ni
exprimé avec plus de vivacité le respect de l’honneur, les peines de la
jalousie & les élans d’un orgueil généreux. Développés par lui, ces
sentiments ne sont point les divagations d’un rhéteur. Avant de passer
dans l’œuvre où nous en recueillons le témoignage, ils sont sortis de
l’âme du poëte qui en était pénétré. Aussi pour tous les lecteurs
attentifs, les poésies de Regnier sont-elles de véritables confessions.
La biographie de Regnier est encore à l’état de fragments. Il semble que
des pages en aient été perdues. Ainsi les particularités recueillies par
Racan dans ses Mémoires pour la vie de Malherbe, & les anecdotes que
Tallemant a insérées dans ses _Historiettes_, constituent la meilleure
partie de nos informations sur l’existence de notre premier poëte
satirique. Ce sont en effet d’irrécusables témoins qui nous ont
instruits. Le premier a été mêlé à la querelle littéraire engagée entre
Desportes & Malherbe; le second a pu entendre, de la bouche même de
personnages contemporains, le récit de faits encore présents à leur
mémoire.
En 1719, Dom Liron fit paraître sa _Bibliothèque chartraine_, où il
donna une mince place à Desportes & à Regnier. La brièveté n’aurait
peut-être soulevé aucune réclamation; mais dans les quelques pages
consacrées aux deux poëtes, il y avait plusieurs graves inexactitudes
qui tombèrent sous les yeux d’un lecteur récalcitrant. Une note
rectificative très-étendue fut donc adressée au _Mercure de France_ pour
contredire les assertions de l’auteur de la _Bibliothèque_, & comme les
termes en étaient vifs, il s’écoula, avant l’insertion de cette note, un
temps assez long qui fut employé à la diminuer & à l’adoucir. Enfin,
l’article critique revu & corrigé parut dans le _Mercure_ en février
1723 & il s’en dégage encore un souffle de colère. Toute cette
irritation est largement compensée par la justesse & la précision des
renseignements que le rédacteur offre de prouver d’une manière plus
convaincante à l’aide des papiers qu’il a entre les mains. Cette
dernière assurance n’a pu être donnée que par un membre de la famille de
Desportes ou de Regnier. L’emportement même dont le directeur du
_Mercure_ a eu peine à modérer l’expression ne saurait être imputé à un
lecteur ordinaire. On est donc fondé à reconnaître une grande valeur à
la note critique provoquée par la publication de la _Bibliothèque
chartraine_.
C’est enfin à Brossette que l’on doit le complément des recherches
entreprises sur Regnier pendant le XVIIIe siècle. En éditeur scrupuleux,
Brossette a fait deux parts de ses informations. Il a consigné dans son
Avertissement les faits nouveaux[3] qu’il regardait comme certains &
laissé dans ses notes les conjectures nées dans son esprit de la lecture
des satires. Au premier rang de ces hypothèses se trouvent celles qui
présentent Regnier comme secrétaire du cardinal de Joyeuse, & plus tard
comme un des attachés de Philippe de Béthune. Venus après Brossette, &
plus concluants que lui sans motif apparent, le P. Niceron & l’abbé
Goujet ont admis les suppositions du premier annotateur de Regnier comme
des renseignements indiscutables.
[3] «Regnier fut tonsuré le 31 de mars 1582, par Nicolas de Thou,
évêque de Chartres. Quelques années après, il obtint par dévolut un
canonicat dans l’église de Notre-Dame de la même ville, ayant prouvé
que le résignataire de ce bénéfice, pour avoir le temps de faire
admettre sa résignation à Rome, avoit caché pendant plus de quinze
jours la mort du dernier titulaire, dans le lit duquel on avoit mis
une bûche, qui fut depuis portée en terre à la place du corps, qu’on
avoit fait enterrer secretement. Le déréglement dans lequel vécut
Regnier ne le laissa pas jouir d’une longue vie. Il mourut à Rouen,
dans sa quarantième année, en l’hôtellerie de l’Écu d’Orléans, où il
étoit logé.»
Dans l’ordre des faits biographiques, l’extrait du _Mercure_ est le
premier document à placer sous les yeux du lecteur. En raison de son
origine particulière, il l’emporte sur toutes les indications
recueillies à une date postérieure par un curieux plutôt que par un
critique. Nous le reproduisons donc pour ce qui concerne Regnier
seulement:
«Mathurin Regnier étoit fils de Jacques Regnier, bourgeois de Chartres,
& de Simone Desportes, sœur de l’abbé Desportes; il naquit le 21
décembre 1573; comme on le voit par les registres de la paroisse de
Saint-Saturnin de la ville de Chartres[4], & comme il est écrit dans le
journal de Jacques Regnier, son père. Le contrat de mariage de Jacques
Regnier avec Simone Desportes, passé devant Amelon, notaire à Chartres,
le 25 janvier 1573, justifie que cette famille étoit des plus notables
de la ville. En 1595, Jacques Regnier fut élu échevin de la ville de
Chartres. Au mois de janvier de l’année 1597, il fut député à la cour,
en qualité d’échevin, pour quelques affaires publiques; il mourut à
Paris & fut inhumé dans l’église de Saint-Hilaire du Mont, le 14 février
1597. Il laissa trois enfants[5]: Mathurin, le poëte dont est question;
Antoine, qui fut conseiller élu en l’élection de Chartres; & Marie, qui
épousa Abdenago de la Palme, officier de la maison du Roy[6]. Antoine
Regnier épousa Dlle Anne Godier. Le contrat de mariage fut passé devant
Fortais, notaire à Chartres; on y voit encore les titres de la plus
notable bourgeoisie. Jacques Regnier, leur père, étoit fils de Mathurin
Regnier, bourgeois, qui étoit fils d’un Pierre Regnier, bon marchand de
la ville de Chartres. Mathurin Regnier, le poëte, fut reçu chanoine de
Chartres le 30 juillet 1609, mais son humeur ne lui permit pas de fixer
sa résidence à Chartres, ni de vivre aussi régulièrement que des
chanoines sont obligez de faire. Il quitta donc ce bénéfice; il en avoit
plusieurs & une pension de 2,000 livres sur l’abbaye des Vaux de Cernay.
Il mourut à Rouen le 22 octobre 1613. Ses entrailles furent enterrées
dans l’église de la paroisse de Sainte-Marie-Mineure, & son corps, qui
fut mis dans un cercueil de plomb, fut porté dans l’abbaye de Royaumont,
à neuf lieues de Paris. Ce qui a contribué à faire passer Mathurin
Regnier pour le fils d’un tripotier, c’est que Jacques Regnier, son
père, qui étoit un homme de joye & de plaisirs, fit bâtir un tripot
derrière la place des Halles de Chartres, qui s’appela toujours le
Tripot-Regnier. Ce tripot ne subsiste plus. Du reste, la seule élection
de Jacques Regnier comme échevin de la ville de Chartres démontre qu’il
n’étoit point un maître de tripot, puisque ces sortes de gens ne sont
point admis dans les charges municipales, non plus que les artisans &
les gens du commun.»
[4] L’acte de naissance de Mathurin Regnier, relevé sur le registre de
la paroisse Saint-Saturnin, est ainsi conçu:
«Mathurin, filz de Iacques Renier & de Symonne Deportes, sa feme;
les parrains, honorables psonnes, Mathurin Troillart, proc. au siege
psidial de Ctres et Iehan Poussin, marchant, la maraine madae Marie
Edeline ve de Phlippes Desportes, le xxij ir du moys de dcebre.»
[5] M. Lecocq a relevé sur le registre des actes de naissance de la
paroisse Saint-Saturnin la date de naissance d’Antoine Regnier (26
novembre 1574) & de ses sœurs: Marguerite (26 novembre 1578), Loyse
(11 janvier 1580) & Geneviesve (1584). Mathurin a donc été l’aîné de
six enfants, deux garçons & quatre filles, les trois dernières
mortes probablement avant 1597.
[6] Dans son acte de mariage du 19 août 1593, également relevé par M.
Lecocq, Abdenago est qualifié de _contrerouleur_ du Roy.
* * * * *
La question du tripot qui préoccupe si vivement le correspondant du
_Mercure de France_ a joué un rôle démesuré dans la biographie de
Regnier. Elle a été exploitée avec perfidie par les détracteurs du
poëte, & ceux qui ont voulu l’éclaircir avec impartialité se sont
toujours abandonnés à des conjectures hasardées. La légende la plus
accréditée est que ce tripot, dont on a voulu faire le berceau de
Regnier, fut construit en 1573 avec les matériaux provenant des
démolitions de la citadelle de Chartres. Or cette fortification a été
élevée en 1591. Une autre hypothèse devient donc nécessaire. En 1584,
les vieux bâtiments des Halles tombaient en ruines. Il fallut les
abattre, & comme ils appartenaient pour moitié à l’évêque, Jacques
Regnier obtint par Desportes, son beau-frère, l’abandon d’une partie des
matériaux qui servirent à la construction du tripot. Cette dernière
supposition, préférable à la première, n’a toutefois guère plus de
réalité.
Une délibération[7] du conseil de ville à la date du 25 avril 1579 vient
préciser exactement les faits. Elle montre comment le père du poëte fut
amené à édifier un jeu de paume au fond de son jardin, & il est permis
de croire qu’aucun motif d’intérêt ne se mêla d’abord à cette
entreprise. Afin d’éclaircir d’une manière plus complète un incident que
la malveillance a défiguré pour en tirer un blâme contre Regnier & sa
famille, nous croyons devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs le
texte même de la délibération.
[7] Ce document nous a été communiqué par M. Lecocq.
Jacques Regnier expose qu’il «a une maison auec cour & jardin, assise
pres & devant le pilory de cette ville. Et par derriere, juxte les
remparts, entre les portes Saint-Michel & des Epars; que les immondices
qu’on jettoit sur le rempart tombant en son jardin, il auroit fait
construire une muraille de 22 toises de longueur, de hauteur de 18 pieds
& d’épaisseur 4 pieds & demy par le bas, revenant en haut à 2 pieds &
demy; ce qui soutient même les terres du rempart, & sert à la
fortification d’iceluy & décoration de la ville. Et que, pour recouvrer
une partie de ses frais, ayant commencé à faire bâtir un jeu de paulme,
dont fait partie ladite muraille, il requiert de lui permettre de
construire un mur de bauge, sur ledit rempart à chacun bout de ladite
muraille, en laquelle il fera deux huys fermant à clef. Sur quoy apres
le rapport de la visite qui a esté faite des lieux, Il est permis audit
Regnier de faire à chacun des bouts de sa muraille un mur de bauge avec
un huis & huisserie fermant à clefs, dont une servira audit Regnier, &
en baillera une autre aux Echevins pour ouvrir & fermer lesdits huys. A
la charge de tenir les terres du rempart entre les dites clotures &
tallus, sur luy, du costé de sa muraille, de paver le fond & place
d’entre les dites clotures, pour recevoir les eaux & les faire distiller
par dalles & goutieres, sans danger des dits remparts & murailles, & en
outre, de payer chacun an, au iour de Saint-Remy, la somme de une livre
tournois entre les mains du receveur des deniers communs de la
ville[8].»
[8] Extrait du 2e vol. du _Registre des Échevins de la ville de
Chartres_ (1576-1607), fº 30. Décision du 25 avril 1579.
Ainsi se trouve expliquée l’origine du tripot. Comment maintenant ce jeu
de paume devint-il public? Un accident purement topographique va nous
l’apprendre. Sur le côté gauche de la maison Regnier[9], une grande
porte à ogive s’ouvrait sur une allée longeant le jardin à l’extrémité
duquel s’élevait le tripot. On pouvait ainsi, sans pénétrer dans la
maison, se rendre au jeu de paume. Les amis de Jacques & les oisifs ont
peu à peu envahi ce lieu de distraction trop voisin d’un lieu
d’affaires, & lui ont valu le renom d’un tripot ouvert au public; mais
ici sans doute s’arrête la chronique scandaleuse, car en septembre 1611,
le roi Louis XIII, de passage à Chartres, fut conduit au tripot Regnier,
& là il fit ou simula une partie de paume avec la Maunie, une reine de
raquette qui gagna le jeune prince en jouant par dessous jambe. Or, il
est peu probable que la curiosité ait alors conduit le roi & sa suite
dans un lieu mal famé.
[9] La configuration actuelle des lieux permet encore de se rendre un
compte exact du plan de la propriété Regnier. Disons tout d’abord
que la maison sur laquelle se trouve la plaque commémorative a été
construite en 1612 par Abdenago de la Palme, à la place du vieil &
lourd hôtel où naquit véritablement Regnier. La rue qui porte
aujourd’hui le nom du poëte appartenait pour un tiers dans toute sa
longueur à la propriété dont les jardins subsistent entièrement.
Cette portion de terrain formait l’allée aux deux extrémités de
laquelle étaient, du côté des remparts, le tripot, &, du côté des
Halles, une grande porte à ogive. Enfin l’impasse du Pilori,
longeant le mur de la propriété, aboutissait à une mare située au
pied des remparts & faisant face au tripot. En résumé, la rue
Regnier couvre aujourd’hui l’allée du jardin & l’impasse du Pilori,
& l’auberge de la Herse d’or occupe l’emplacement du jeu de paume.
L’impasse des Bouchers, qui servait de dégagement pour les communs
de la maison Regnier, n’a pas subi de modification topographique.
Mathurin Regnier était né dans les conditions les plus propres à assurer
sa fortune. Il avait pour oncle maternel un abbé de vingt-sept ans,
secrétaire de la chancellerie du nouveau roi de Pologne, le duc d’Anjou.
Philippe Desportes, qui s’était élevé jusque-là après avoir été
secrétaire de l’évêque du Puy, de Claude de l’Aubespine & du marquis de
Villeroy, ne devait pas s’arrêter en si bon chemin. Lorsque le duc
d’Anjou fut proclamé roi sous le nom de Henri III, Desportes devint
secrétaire particulier du monarque. Après la mort de Maugiron, Quélus &
Saint-Mégrin, quand Anne de Joyeuse, favori, puis beau-frère du roi, fut
créé duc & pair, Desportes monta encore en crédit. Il avait été le
conseiller intime du prince, il devint une sorte de ministre, & c’est de
ce temps que date sa grande fortune. En 1582, il fut fait abbé de Tiron
au diocèse de Chartres; en 1588, il reçut l’abbaye d’Aurillac qu’il
échangea avec le cardinal de Joyeuse contre l’abbaye des Vaux de Cernay.
Enfin, le 13 février 1589, il ajoutait à tous ses bénéfices l’abbaye de
Josaphat. Cette grande fortune ne tombait pas sur un égoïste. Desportes
se plaisait à obliger. Ce n’était point qu’il voulût désarmer les
envieux. Un mobile plus haut le poussait. Il était serviable comme il
était hospitalier. Il a eu d’illustres protégés, Vauquelin de la
Fresnaye, Jacques de Thou & du Perron. Il aimait les lettres, & rêvait
pour elles une indépendance officielle. Avec Baïf, il avait obtenu
d’Henri III & du duc de Joyeuse la création d’une sorte d’académie, & il
recevait à Vanves, dans sa maison de campagne, les beaux esprits du
temps, recueillant après la mort de Baïf, de Joyeuse & d’Henri III, ceux
qui, dans sa pensée, devaient former l’aréopage savant dont il
appartenait à Richelieu de constituer l’Académie française.
Regnier bénéficia tout d’abord du patronage de son oncle. Il fut tonsuré
de bonne heure, &, sous ce signe sacré, appelé à une brillante carrière.
Il avait moins de neuf ans lorsque l’évêque de Chartres, Nicolas de
Thou, lui conféra la marque distinctive des élus[10].
[10] _Analyse des Mémoires de Guillaume Laisné_, prieur de
Mondonville, par M. H. de Lepinois. Actes de Nicolas de Thou,
1573-1598.
CLXXIII. Fº 312, vº. _Sabbati post Dominicam Lætare, ultima die
martii_ (1582). Parmi les jeunes gens tonsurés par l’évêque Nicolas
de Thou, on remarque Jean, fils de Pierre Regnier & de Claudine Le
Riche, de la paroisse Saint-Michel; & Mathurin, fils de Jacques
Regnier & de Symone Desportes, de la paroisse Saint-Saturnin.
(_Mémoires de la Société archéologique d’Eure-&-Loir_. Année 1860,
p. 221.)
A partir de cette époque, les documents nous manquent sur l’enfance du
poëte, c’est à Regnier lui-même qu’il faut demander des révélations sur
sa jeunesse. Suivant un passage de la satire XII, il aurait été initié à
la poésie par Jacques Regnier.
Or amy ce n’est point vne humeur de médire
Qui m’ayt fait rechercher ceste façon d’écrire,
Mais mon Pere m’aprist que des enseignemens
Les humains aprentifs formoient leurs iugemens,
Que l’exemple d’autruy doibt rendre l’homme sage,
Et guettant à propos les fautes au passage,
Me disoit, considere où cest homme est reduict
Par son ambition, cest autre toute nuict
Boit auec des Putains, engage son domaine,
L’autre sans trauailler, tout le iour se promeyne,
Pierre le bon enfant aux dez a tout perdu,
Ces iours le bien de Iean par decret fut vendu,
Claude ayme sa voisine, & tout son bien luy donne;
Ainsi me mettant l’œil sur chacune personne
Qui valoit quelque chose, ou qui ne valoit rien,
M’aprenoit doucement & le mal & le bien,
Affin que fuyant l’vn, l’autre ie recherchasse,
Et qu’aux despens d’autruy sage ie m’enseignasse.
Cet endroit de l’œuvre du poëte a quelque ressemblance avec les vers
d’Horace:
Insuevit pater optimus hoc me
Ut fugerem, exemplis vitiorum quæque notando.
(S. I, 4.)
Toutefois il doit être signalé, car nul ne peut dire qu’ici l’imitation
ne soit aussi l’expression de la vérité.
D’après la satire IV, au contraire, Jacques Regnier, soucieux de
l’avenir de son fils, l’aurait détourné de la poésie. Par de plus
prudents conseils, il voulait détruire le mal qu’il avait fait, &
pousser vers d’autres inclinations l’enfant qu’il se reprochait d’avoir
encouragé à la moquerie. «Vains efforts,» dit Regnier.
Il est vray que le Ciel qui me regarda naistre,
S’est de mon iugement tousiours rendu le maistre,
Et bien que ieune enfant mon Pere me tançast,
Et de verges souuent mes chançons menaçast,
Me disant de depit, & bouffy de colere,
Badin quitte ces vers, & que penses-tu faire?
La Muse est inutile, & si ton oncle a sçeu
S’auancer par cet’ art tu t’y verras deçeu...
Mars tout ardant de feu nous menace de guerre...
Pense-tu que le lut, & la lyre des Poëtes
S’accorde d’armonie auecques les trompettes,
Les fiffres, les tambours, le canon, & le fer?
Les plus grands de ton tans dans le sang aguerris,
Comme en Trace seront brutalement nourris,
Qui rudes n’aymeront la lyre de la Muse,
Non plus qu’vne vielle ou qu’vne cornemuse.
Laisse donc ce metier & sage prens le soing
De t’acquerir vn art qui te serue au besoing.
Ie ne sçay, mon amy, par quelle prescience,
Il eut de noz Destins si claire congnoissance,
Mais pour moy ie sçay bien que sans en faire cas,
Ie mesprisois son dire, & ne le croyois pas,
Bien que mon bon Demon souuent me dist le mesme.
Ainsi me tançoit-il d’vne parolle emeuë.
Mais comme en se tournant ie le perdoy de veuë
Ie perdy la memoire auecques ses discours,
Et resueur m’esgaray tout seul par les destours
Des antres & des bois affreux & solitaires,
Où la Muse en dormant m’enseignoit ses mysteres,
M’aprenoit des secrets & m’echaufant le sein,
De gloire & de renom releuoit mon dessein.
Ces aveux de Regnier nous éclairent uniquement sur les tendances de sa
jeunesse. Mais l’événement le plus important, qui décida de la carrière
de notre premier satirique, est celui auquel il est fait allusion dans
ces vers:
C’est donc pourquoy si ieune abandonnant la France
I’allay vif de courage, & tout chaud d’esperance
En la cour d’vn Prelat, qu’auecq’ mille dangers
I’ay suiuy courtisan aux païs estrangers.
I’ay changé mon humeur, alteré ma nature,
I’ay beu chaud, mangé froid, i’ay couché sur la dure,
Ie l’ay sans le quitter à toute heure suiuy,
Donnant ma liberté ie me suis asserui,
En publiq’, à l’Eglise, à la chambre, à la table...
Brossette a supposé que le prélat en question était le cardinal de
Joyeuse, sans se préoccuper de justifier cette hypothèse, & il a ajouté
que Regnier avait, à la suite de ce personnage, fait le voyage d’Italie
en 1583, c’est-à-dire à l’âge de dix ans. Un passage de la
correspondance de du Perron confirme la première de ces deux
suppositions[11].
[11] Lors que i’eu le bien de vous voir chez le Roy, où ie m’estois
emancipé d’aller ce iour-là, pour prendre congé de Sa Majesté & me
venir acheuer de guerir en ce lieu de Condé[12]; il y auoit trois
semaines que ie n’auois abandonné le lict, comme le sieur Regnier,
qui m’y vint voir, & lequel ie priay de vous faire mes excuses, de
ce que ie ne vous pouuois aller baiser les mains, le vous pourra
temoigner.
De Condé, ce 9 novembre 1602.
_Les Ambassades & Negociations de l’Illustriss. & Reverendiss.
Cardinal du Perron._ Paris, Ant. Estienne, 1623, p. 104.
[12] Condé-sur-Iton près Évreux, où les évêques de ce diocèse avaient
un château qui leur servait de résidence d’été.
La seconde hypothèse relative à l’époque du voyage d’Italie soulève
quelques difficultés. C’est en 1583 que François de Joyeuse, archevêque
de Narbonne & âgé de vingt & un ans, partit pour Rome avec le duc, son
frère, pour solliciter le chapeau de cardinal. Regnier venait de
recevoir la tonsure, mais c’était encore un enfant. Il est improbable
qu’il ait de si bonne heure quitté sa famille. Quelques bibliographes
ont vu dans 1583 une date mal lue & ils ont proposé 1593, qui coïncide
avec un nouveau départ du cardinal de Joyeuse pour l’Italie. Cette
dernière époque ne peut être exacte. Elle est contredite par
l’affirmation même du poëte:
C’est donc pourquoi si jeune...
Parlant de lui, à vingt ans, Regnier ne pouvait s’exprimer en ces
termes.
D’autres recherches sont donc nécessaires. En tenant compte des
particularités de la vie du cardinal de Joyeuse & des indications
fournies par les satires, on se trouve amené aux conclusions suivantes.
Regnier, dans le passage que nous venons de citer, parle de sa jeunesse,
de la cour du prélat auquel il était attaché, des dangers qu’il a
courus, & plus loin (S. III, p. 22) d’un triste séjour en Toscane & en
Savoie.
Or, en 1586, François de Joyeuse, nommé protecteur des affaires de
France à Rome, en remplacement du cardinal d’Este, partit pour l’Italie.
Il était accompagné de personnages considérables[13], il s’arrêta en
Savoie où l’appelaient des devoirs diplomatiques, enfin il fit dans Rome
une entrée solennelle dont le récit a été conservé[14].
[13] _Multis præsulibus & viris doctrina conspicuis proceribusque
comitatus._ Gallia christ., VI, 117.
[14] Voir les _Lettres manuscrites_ du S. de Montereul, témoin
oculaire qui paraît avoir été, comme Regnier, attaché à la personne
du cardinal.
Tous ces détails concordent assez exactement avec les indices
biographiques que l’on peut tirer des satires de Regnier. L’âge même du
poëte ne soulève pas d’objection, Regnier était bien alors un
adolescent.
Il reste à éclaircir une autre question, celle des dangers. Deux
suppositions acceptables sont en présence. La première, la plus
importante, est d’un vif intérêt.
En mai 1589, le pape Sixte-Quint, depuis longtemps hostile à Henri III,
& d’ailleurs profondément irrité du meurtre du cardinal de Guise, prit
texte de ce crime, pour lancer contre le roi un monitoire qui fut
affiché à Saint-Pierre & à Saint-Jean de Latran. Le cardinal de Joyeuse
quitta Rome & vint se fixer à Venise où il choisit pour résidence le
palais Saint-Georges. Il emmena avec lui d’Ossat, qui, avant de devenir
son secrétaire, avait été celui du cardinal d’Este. On peut penser que
cette brusque rupture du protecteur des affaires de France avec la
papauté fit grand bruit dans les États de l’Église. Selon toute
probabilité, Regnier faisait partie de la maison de François de Joyeuse;
il n’est guère douteux que le jeune abbé, âgé de seize ans alors, ne se
soit cru en grand danger.
Le second péril auquel notre poëte fut exposé eut d’autres causes. En
1598, le cardinal de Joyeuse, pour se rendre en Italie, traversa le
Piémont que la peste ravageait. Les voyageurs étaient tout
particulièrement exposés au fléau, & la correspondance de l’infatigable
diplomate mentionne les difficultés du passage. Dans la suite du prélat,
Regnier tenait une petite place, mais sur le chemin barré par la peste,
il était menacé à l’égal des plus grands.
C’est en 1593, suivant M. de Lépinois, que Regnier fut nommé prieur de
Bouzaincourt, & le savant historien de la ville de Chartres ajoute que
ce titre fut donné au jeune secrétaire, afin de le rendre plus digne
d’accompagner le cardinal de Joyeuse. Ici les indices manquent pour
proposer une date plutôt qu’une autre. C’est à peine si l’on peut
indiquer utilement ce qu’était le prieuré, & par quelles voies il a dû
arriver au poëte. Le prieuré de Bouzaincourt, ou plus exactement
Bouzencourt, _qui dicitur Castellania_, parce qu’il était attaché à la
chapelle du château de ce lieu[15], dépendait de l’abbaye de Corbie & la
collation en appartenait à l’abbé. Lorsque, après la mort d’Anne de
Joyeuse, à Coutras, Desportes se retira à Bonport, près de
Pont-de-l’Arche, l’abbé de Corbie était l’archevêque de Rouen, Charles
de Bourbon, qui, le 5 août 1589, quelques jours après la mort de Henri
III, fut proclamé roi de France sous le nom de Charles X. Le cardinal de
Vendôme, qui l’année suivante succéda au cardinal de Bourbon comme abbé
de Corbie, mourut en 1594, sans avoir obtenu ses bulles de confirmation
& sans avoir pris possession. Il est donc plus logique de faire remonter
la nomination de Regnier au prieuré de Bouzaincourt vers l’époque où
François de Joyeuse commençait ses voyages en Italie, & où Desportes,
encore tout-puissant, ne s’était pas tourné contre Henri IV, avec
l’amiral de Villars[16]. A partir de ce moment, septembre 1589, jusqu’au
milieu de 1594, l’abbé de Tiron lutta pour obtenir sa réintégration dans
les bénéfices qui lui avaient été enlevés. Il ne rentra même en
jouissance de ses revenus des Vaux de Cernay que le 21 juin 1594[17]; &
pendant cette période d’agitations personnelles, Desportes, il faut le
reconnaître, n’eut guère le loisir de solliciter en faveur de son neveu.
[15] Voir aux manuscrits de la Bibl. nat. les papiers de Dom Grenier,
vº _Bouzancourt_.
[16] Villars Brancas était parent d’Anne de Joyeuse. Desportes, en
s’attachant à lui, n’était pas uniquement poussé par l’ambition.
[17] Voir, aux Archives de Seine-&-Oise, le fonds des Vaux de Cernay,
cart. 34.
L’emploi que Regnier tenait auprès du cardinal de Joyeuse était assez
modeste. Le secrétaire de l’Éminence était d’Ossat, qui devint cardinal
en 1599, à l’âge de soixante-trois ans. Au-dessous de ce personnage se
trouvait un attaché laïque, J. de Montereul, que l’on rencontre au
service du cardinal en 1606, longtemps après que Regnier a quitté le
prélat. Notre poëte ne vient qu’en troisième ordre. Au reste, il ne faut
point s’étonner du peu d’importance des fonctions dévolues à Regnier.
Les ambassades françaises en Italie n’offraient alors pas de plus
grandes charges aux beaux esprits qui se laissaient attacher à la
carrière diplomatique. Rome, devenue le théâtre d’intrigues de toutes
sortes, le champ de compétitions sans nombre & sans relâche, n’était
nullement la patrie par excellence de la poésie. La politique primait
tout. Aux heures de répit, elle dominait encore, & les œuvres nées sous
l’inspiration des grands étaient par ordre bouffonnes ou sévères. En
France, au contraire, sous les Valois & les premiers Bourbons, les
princes, oubliant ou ajournant les affaires sérieuses, se livraient aux
poëtes en auditeurs passionnés & dociles.
Cette dernière considération, d’accord avec les données de l’histoire,
explique le dégoût & la tristesse qui saisissent à Rome même les poëtes
français attachés à des ambassades. Nul d’entre eux n’a mieux rendu
cette impression particulière que du Bellay & Magny, & quoiqu’ils aient
de beaucoup d’années précédé Regnier dans la ville éternelle, leurs
doléances n’en sont pas moins précieuses à recueillir, parce qu’elles
montrent mieux que d’autres en quelles mesquineries s’écoulaient des
loisirs que l’on s’imagine tout entiers consacrés à la recherche & à la
contemplation du beau.
Panjas, veux tu sçauoir quels sont mes passe-temps?
écrit du Bellay à l’un de ses amis,
Ie songe au lendemain, i’ay soing de la despense
Qui se fait chacun iour, & si fault que ie pense
A rendre sans argent cent créditeurs contents.
Ie vays, ie viens, ie cours, ie ne perds point le temps,
Ie courtise vn banquier, ie prens argent d’auance:
Quand i’ay depesché l’vn, vn autre recommence,
Et ne fais pas le quart de ce que ie pretends.
Qui me presente vn compte, vne lettre, vn memoire,
Qui me dit que demain est iour de consistoire,
Qui me romp le cerueau de cent propos diuers:
Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie,
Auecques tout cela, dy (Panjas) ie te prie,
Ne t’ébahis-tu point comment ie fais des vers?
Après ce tableau réel de la vie intime, voici une esquisse non moins
saisissante de l’existence officielle.
Nous ne faisons la court aux filles de memoire,
Comme vous qui viuez libres de passion:
Si vous ne sçauez donc nostre occupation,
Ces dix vers ensuiuans vous la feront notoire.
Suiure son cardinal au Pape, au Consistoire,
En capelle, en visite, en congregation,
Et pour l’honneur d’vn prince ou d’vne nation,
De quelque ambassadeur accompagner la gloire:
Estre en son rang de garde aupres de son seigneur,
Et faire aux suruenans l’accoustumé honneur,
Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme:
Se promener en housse, aller voir d’huis en huis
La Marthe, ou la Victoire, & s’engager aux Juifs:
Voila mes compagnons des nouuelles de Rome.
Des citations plus étendues n’ajouteraient rien à ces deux tableaux du
parfait secrétaire. Tout y est nettement indiqué, prévu, depuis les
devoirs les plus graves jusqu’aux soins les moins sérieux. Ajoutons
qu’en un demi-siècle, du temps où du Bellay était à Rome, à l’époque où
Regnier y accompagna le cardinal de Joyeuse, les choses n’avaient pas
varié. Les acteurs seuls étaient changés. La Marthe & la Victoire
avaient été remplacées par d’autres courtisanes.
C’est dans cette existence faite de petits riens que Regnier passa les
premières années de sa jeunesse. Rêveur quand il fallait être éveillé,
victime des importuns, facile aux _entrants_, bonhomme enfin dans des
lieux où il n’est pire qualité, Regnier ne sut tirer aucun avantage
d’une situation où de piètres personnages faisaient une grande fortune.
Il faut ajouter que par une cruauté du sort, notre poëte se trouvait
attaché au prélat le plus actif, le plus remuant & le plus diplomate que
l’on puisse imaginer. Archevêque de Narbonne à vingt ans (1582),
cardinal l’année suivante, protecteur des affaires de France à Rome en
1586, François de Joyeuse occupait une place considérable à la tête du
clergé & parmi les hommes politiques de son pays. Son influence, que la
mort de Henri III semblait devoir anéantir, se releva dès 1591, à
l’occasion de l’élection de Clément VIII, & deux ans plus tard, Joyeuse,
plus puissant que jamais, était chargé de mettre Henri IV dans les
bonnes grâces de la papauté. Ce cardinal était toujours en voyage. On le
retrouve dans des intervalles très-courts à Narbonne, à Paris & en
Italie. Son infatigable activité & sa haute intelligence l’appelaient
parfois à des missions toutes spéciales. L’Étoile nous rapporte de lui,
sous la date de 1598, un mémoire au roi sur la jonction des deux
mers[18].
[18] Voir le _Registre-Journal de Henri IV_, éd. Champ, p. 298. Ce
mémoire se trouve également à la Bibl. nat. Manus. Coll. du Puy. V.
88.
Avec un tel maître, Regnier vivait tantôt à Rome, tantôt en France.
Desportes possédait près de Paris, à Vanves, une maison de campagne où
il recevait ses anciens amis & les poëtes nouveaux. Quoiqu’il terminât
sa traduction des psaumes, le vieux maître n’était pas entièrement
tourné à la sévérité. Il ne nous est rien resté de ce qui a pu se dire
dans ces réunions où Regnier tenait bien sa place lorsqu’il était à
Paris; mais un ami de Desportes, le poëte Rapin, a pris soin, dans une
curieuse élégie latine[19], de nous conserver les noms des familiers de
la maison: du Perron, Bertaud, Baïf le fils, Gilles Durant, Passerat,
Gillot, Richelet, Petau, de Thou, du Puy, les frères Sainte-Marthe,
Pasquier, Hotman, Certon, Le Mareschal[20] & enfin Thibaut Desportes,
frère de l’abbé de Tiron & grand audiencier de France. Malherbe ne
paraît pas encore. Il avait été présenté par du Perron à Marie de
Médicis, lorsqu’elle débarqua à Marseille; ce fut le commencement de sa
fortune. Mais il ne vint à Paris qu’en 1605, & son intimité avec
Desportes fut de courte durée. Il contrastait avec tous les personnages
cités plus haut par la rudesse de ses manières, & Racan, son disciple,
est sur ce point entièrement d’accord[21] avec Tallemant des Réaux, dont
nous avons emprunté le récit.
[19] V. Rapin, Œuvres latines & françoises, 1610, pp. 47 à 53,
_Philippi Portæi exequiæ. Ad Jacobum Gilotum, majorum gentium
senatorem_.
[20] Conseiller au Parlement de Paris que Desportes choisit pour
exécuteur testamentaire après lui avoir laissé «un saphix bleu en
tesmoignaige d’amitié.»
[21] _Mémoires pour la vie de Malherbe_, éd. Jannet, II, 262.
«Sa conversation estoit brusque: il parloit peu, mais ne disoit mot qui
ne portast. Quelquefois mesme il estoit rustre & incivil, tesmoin ce
qu’il fit à Desportes. Regnier l’avoit mené disner chez son oncle; ils
trouvèrent qu’on avoit desjà servy. Desportes le receut avec toute la
civilité imaginable, & luy dit qu’il luy vouloit donner un exemplaire de
ses _Pseaumes_, qu’il venoit de faire imprimer. En disant cela, il se
met en devoir de monter à son cabinet pour l’aller querir. Malherbe luy
dit rustiquement qu’il les avoit déjà veus, que cela ne méritoit pas
qu’il prist la peine de remonter, & que son potage valloit mieux que ses
_Pseaumes_. Il ne laissa pas de disner, mais sans dire mot, & après
disner ils se separerent & ne se sont pas veus depuis. Cela le brouilla
avec tous les amys de Desportes, & Regnier, qui estoit son amy & qu’il
estimoit pour le genre satyrique à l’esgal des anciens, fit une satyre
contre luy qui commence ainsi:
«_Rapin_, _le favory_, &c.[22]»
[22] Tall., _Hist. de Malherbe_, I, 275.
Malherbe avait du reste ouvert les hostilités contre Regnier lui-même.
Dans sa haine, on pourrait dire sa jalousie, de toute métaphore, il
essaya quelque temps auparavant de déprécier le neveu de Desportes dans
l’esprit du roi. Il est douteux qu’il ait réussi. Une louange mal
tournée est toujours une louange. Aux yeux de ceux à qui elle s’adresse,
elle échappe à toute critique par ce qu’elle a de flatteur. Voici
l’anecdote de Tallemant:
«Malherbe avoit aversion pour les figures poétiques, si ce n’estoit dans
un poëme épique; & en lisant à Henri IVe une élegie de Regnier, où il
feint que la France s’éleva en l’air pour parler à Jupiter & se plaindre
du miserable estat où elle estoit pendant la Ligue, il demandoit à
Regnier en quel temps cela estoit arrivé? Qu’il avoit demeuré tousjours
en France depuis cinquante ans, & qu’il ne s’estoit point aperceu
qu’elle se fust enlevée hors de sa place[23].»
[23] Tall., _Hist. de Malherbe_, I., 294.