Puis, soudain, les montagnes qui fermaient la plaine, sombres jusque-là,

se couvrirent à leur tour d’une chevelure de feu, et, répondant à cette

clarté subite, d’autres clartés livides et instantanées jaillirent des

flancs de chaque colline et de chaque mamelon, suivies d’un fracas

horrible qui ébranla les sierras dans leurs assises de granit. C’était

le bruit de la mousqueterie et du canon. Les Espagnols engageaient le

combat en mitraillant les Maures.

* * * * *

Alors ceux-ci, qui ne traînaient après eux que des pièces de campagne,

dédaignèrent de s’en servir et ils attaquèrent, l’épée et le pistolet au

poing.

Ainsi commença cette lutte, qui durait encore au point du jour.

D’abord les montagnes et les collines ne supportaient pas une armée plus

nombreuse que l’armée maure;--mais, à mesure que les uns tombaient sous

la mitraille et que leurs rangs s’éclaircissaient, les vallées

dégorgeaient de nouveaux bataillons espagnols qui venaient grossir ceux

qui avaient engagé l’affaire, tandis qu’aucun secours n’arrivait aux

Maures.

Léonidas et ses trois cents Spartiates ne furent pas plus héroïques aux

Thermopyles que ces hommes, écrasés par le nombre, qui défendaient à

cette heure suprême et sans espoir de victoire, leurs foyers, leurs

mœurs, leur indépendance, leur Dieu.

Ils combattaient à outrance et tombaient frappés en pleine poitrine,

serrant leur épée dans leurs doigts crispés pour la conserver même après

leur mort, le sourire des martyrs sur les lèvres, l’orgueil des héros

sur le front.

Quand le jour vint, les trois quarts mordaient la poussière et les

Espagnols étaient encore plus de vingt mille!

Aussi parurent-ils rougir de leur victoire, et comme s’ils eussent été

honteux de combattre au grand jour, avec un pareil nombre, des ennemis

ainsi décimés, ils battirent en retraite, laissant quelques bataillons

encore frais pour achever d’écraser les vaincus.

Parmi les Maures encore debout était leur chef Aben-Saïd; le noble jeune

homme avait fait des prodiges; couvert de plaies, ruisselant de sang, il

était infatigable, et son épée paraissait convertie en une lame de feu

qui foudroyait tout ce qu’elle touchait.

Ce fut alors que don Paëz et ses lansquenets tombèrent comme la foudre,

ou plutôt comme une nuée d’archanges vengeurs sur le théâtre du combat

pour en changer la face et les destinées.

Ranimés par ce secours inespéré et dont ils ne pouvaient s’expliquer le

mobile, ils relevèrent la tête et une force nouvelle, celle de

l’espérance et de l’enthousiasme, passa soudain dans leurs veines et

raffermit leurs bras alourdis et lassés.

La lutte recommença, plus acharnée et plus terrible que jamais; mais,

cette fois l’issue n’en pouvait être douteuse, et bientôt les Espagnols

vaincus se débandèrent et prirent la fuite; le canon se tut, la fumée se

dispersa et monta en spirale vers le ciel, sur l’aile d’un vent

vigoureux. Alors les Maures étonnés aperçurent, au milieu d’eux, à

cheval, tout poudreux et tout sanglant encore du combat, son épée rougie

à la main, don Paëz grandi de toute la hauteur de la majesté royale et

de tout l’enthousiasme du triomphe.

Don Paëz fit un signe avec son épée et réunit avec ce signe les

principaux chefs qui survivaient encore.

A ses côtés, pâle et sanglante comme lui, comme lui l’œil étincelant

de la fièvre de la victoire, se tenait la princesse, dont le cheval,

frappé à mort, s’était naguère abattu sous elle.

--Maures, dit-elle alors, votre roi Aben-Humeya n’est plus; il est mort

en roi, comme devait mourir le dernier des Abencerrages.

Un cri de stupeur douloureuse répondit à ces paroles.

--Nous n’avons plus de roi! malheur à nous! murmurèrent tous ces hommes

qui n’avaient pas su pâlir en face du trépas.

--Le roi est mort, vive le roi! répondit alors la princesse. Je suis la

sœur de don Fernand et les femmes régnaient à Grenade.

--Une reine! firent-ils avec accablement, aura-t-elle le bras assez fort

pour brandir l’étendard de notre indépendance?

--Voici mon époux, dit-elle en montrant don Paëz, je le fais roi!

Les Maures tressaillirent...

Ils hésitaient et se regardaient encore, quand Aben-Saïd qui, percé de

cent coups différents, avait sur le visage la pâleur du trépas,

s’adressa à don Paëz et lui dit:

--Tu es brave, don Paëz; nul jamais n’en a douté et n’en doutera; mais

tu n’es pas de notre nation et tu as combattu dans les rangs de nos

ennemis...

--C’est vrai, répondit don Paëz; mais le roi Philippe II m’a insulté, et

quand on a nom don Paëz, on ne pardonne pas une insulte! Je ne suis

point de race maure, mais je ne suis pas non plus de race espagnole, et

mes ancêtres portaient couronne au front. Votre roi est mort, me léguant

son sceptre; je prends ce sceptre et je vous dis: vous êtes désormais

mon peuple, et la dernière goutte de mon sang, la dernière pensée de mon

cœur est à vous! Vous étiez tout à l’heure forts et redoutables; la

mort a ravagé vos bataillons, dont il ne reste plus que des débris--eh

bien! avec les trésors que m’a légués votre roi, nous achèterons une

armée, nous triompherons ou nous succomberons ensemble; périr les armes

à la main avec un roi à sa tête n’est point le trépas pour un peuple

comme vous, c’est un triomphe à l’heure présente, c’est l’immortalité

dans l’avenir!

Et don Paëz était si beau et si fier en ce moment, il avait la tête si

haute, le geste si noble, le regard si étincelant, que l’enthousiasme

galvanisa ces hommes sanglants et mutilés qui foulaient du pied les

cadavres de leurs frères, et qu’ils s’écrièrent d’une voix unanime:

--Vive don Paëz!

Alors Aben-Saïd, dont les premières brumes de la mort obscurcissaient

déjà les regards, s’avança en chancelant vers don Paëz, mit un genou en

terre et lui dit:

--Prends mes deux mains dans la tienne, en signe de vasselage; je te

fais hommage lige, et au nom des débris de ce peuple, dont j’étais le

dernier chef, je te reconnais et te salue pour mon roi!

Et Aben-Saïd se releva; il fit deux pas en arrière, et, d’une voix

mourante, cria par trois fois, selon l’usage:

--Le roi est mort! vive le roi!

--Vive le roi! répondit la foule.

--A présent, murmura Aben-Saïd, puisque les Maures ont un chef, je puis

mourir!

Et le noble jeune homme tomba pour ne plus se relever.

Don Paëz posa la main sur ce cœur dont la dernière pulsation venait

de s’éteindre, et il dit:

--Dors en paix, jeune brave, les martyrs seront vengés!

Puis, tirant son épée:

--Maures! cria-t-il, vous avez eu raison de m’acclamer pour roi, vous

avez eu raison de croire en don Paëz,--la journée de revers que vous

avez subie coûteras cher à vos vainqueurs!

Alors, se tournant vers Hector:

--Prends, lui dit-il, dans ce coffre autant de rubis, de perles et de

richesses qu’il en faudra pour acheter une armée; cours à Naples et dis

à notre frère Gaëtano d’enrôler des lansquenets allemands, et des marins

génois pour me venir en aide!

--J’irai, dit simplement Hector, et nous te sauverons!

CHAPITRE QUINZIEME

XV

--Pourquoi ce front pâli et cette lèvre crispée, ô ma reine! pourquoi ce

sombre regard que du haut de ces murs vous promenez à l’horizon de

l’Océan? Quelle douleur sans nom peut navrer votre âme, puisque j’ai

pris vos mains dans la mienne et que je vous répète que je vous aime!

Ainsi parlait don Paëz, assis auprès de la princesse maure, devenue sa

femme devant Dieu,--un soir d’automne, par un ciel nuageux et une mer

orageuse sur les remparts de cette forteresse fameuse qui a nom

Gibraltar.

Ce n’était plus le don Paëz que nous avons connu, l’ambitieux sans

cœur et sans pitié, foulant aux pieds l’amour et le niant parfois;

mais don Paëz vaincu désormais, lié, garrotté par le sourire d’une

femme; don Paëz qui perdait son royaume ville à ville et bourgade à

bourgade, sans en prendre nul souci et presque en se jouant; don Paëz

qui aimait enfin.

Il le lui avait dit à cette heure suprême où ils venaient d’échapper à

la mort tous les deux; ils avaient combattu ensemble, et côte à côte,

pour délivrer les débris de l’armée maure; à la tête de ces débris, ils

avaient défendu le terrain pied à pied, se donnant la main comme il

convient à des époux rois et guerriers, et ce n’était qu’après trois

mois de lutte héroïque et de revers successifs qu’ils se trouvaient

cernés enfin dans leur dernière place forte, sur un roc dont la mer

rongeait la base méridionale, et qu’une armée de vingt mille hommes

séparait, au nord, du reste de la terre.

Cinq cents hommes à peine demeuraient encore autour du roi don Paëz et

soutenaitent le siége, converti en blocus par les Espagnols.

Les vivres commençaient à manquer; si Hector et Gaëtano n’arrivaient au

plus vite pour ravitailler la place et y jeter une garnison imposante,

c’en était fait de don Paëz. Le roi Philippe II avait demandé sa tête,

et il la voulait avoir à tout prix.

Mais don Paëz n’y songeait guère; don Paëz tout entier à son amour, ne

regrettait plus son trône qui s’écroulait lentement; et c’est pour cela

qu’il disait à la princesse, avec un sourire:

--Pourquoi ce front pâli et ces lèvres crispées, puisque nous nous

aimons?

Elle prit sa tête brunie dans ses mains diaphanes, y déposa un long

baiser et répondit:

--Si mon front est pâle, ô Paëz, c’est qu’il est le remords et le reflet

de mon âme navrée, c’est que le remords et la douleur me torturent. J’ai

joué, dans ta vie, le rôle terrible de la fatalité, mon amour t’a

perdu. Ce trône que je t’ai donné devient le marchepied de ton échafaud;

cette tendresse dont je t’ai accablé, poursuivi, a jeté dans ton cœur

d’airain une étincelle de faiblesse qui te conduit à ta perte. Je suis

une femme ingrate et sans cœur, ô mon Paëz, car j’ai étouffé ton

génie au souffle de mon amour, car je n’ai point compris que les hommes

tels que toi doivent marcher vers leur but seuls et silencieux, sans

prendre garde aux douleurs qu’ils foulent, aux âmes qu’ils brisent,

ainsi que des prêtres saints qui s’isolent de la terre et de ses misères

pour aller le front haut.

Je ne t’ai point compris, ô Paëz, car je me suis cramponnée à toi, car

j’ai enchaîné tes bras noueux de mes bras débiles, j’ai enlacé ma vie à

la tienne, et je t’ai perdu! C’est pour cela que mon œil hagard

interroge en vain l’horizon désert de l’Océan, cherchant la trace d’un

pavillon sauveur et ne la trouvant point.

La princesse tremblait en parlant, et elle pressait de ses mains

tremblantes la main de don Paëz.

La nuit venait, enveloppée de ténèbres épaisses; la mer, déchaînée,

galopait vers le roc en lames hurlantes et raccourcies; parfois un

éclair brillait, sans fracas, dans le ciel lointain,--et le silence

absolu de la forteresse, troublé seulement à de longs intervalles par le

pas lourd et le qui vive! des sentinelles avait quelque chose de

poignant qui allait à l’âme et serrait le cœur.

Don Paëz se tut une minute, une minute il parut en proie à une sombre et

indicible douleur; puis, tout à coup, son front se rasséréna et il

répondit en attirant à lui la princesse:

--L’ambition, ô ma reine, est la passion dévorante qui étreint les

hommes forts et les entraîne à travers l’espace, sans leur accorder

jamais une heure pour sommeiller à l’ombre de cet arbre touffu qu’on

nomme le bonheur! L’ambition, c’est l’enfer des chrétiens, ce supplice

sans fin et sans commencement, ce ver insatiable qui ronge, ce vautour

qui dévore, à la cime d’un roc, le foie de Prométhée sans cesse

renaissant. Le but vers lequel elle marche s’éloigne toujours, ainsi

qu’un mirage; la jeunesse croit l’atteindre, l’âge mûr espère y toucher,

et la vieillesse, à son dernier relais, à sa dernière heure, pose un

pied lassé dans sa tombe ouverte et murmure découragée: «C’est encore

bien loin!»

Le bonheur, au contraire, ô ma reine! c’est l’ombre des haies du

chemin, un jour de soleil, quand on est deux, la main dans la main; le

bonheur, c’est ton sourire un soir de tempête; c’est ton amour, de

l’aube naissante aux dernières clartés du couchant. Déridez votre front

assombri, ô ma reine! ramenez un sourire sur vos lèvres, un rayon

d’espoir dans votre âme;--assez longtemps j’ai mordu aux âpres fruits de

l’ambition, je veux boire à longs traits à la coupe d’or du bonheur!

Elle l’interrompit brusquement:

--Insensé! s’écria-t-elle, tu ne vois donc pas que la mort monte, lente

et inexorable, vers nous; tu ne vois donc pas que cette coupe où tu

t’abreuves va se briser dans tes mains...

Un éclair déchira la nue, fit resplendir la mer jusqu’aux limites

extrêmes de l’horizon, et la princesse poussa un cri de suprême joie, un

cri comme en dut jeter le vieil Abraham quand le glaive protecteur de

l’ange se plaça entre son glaive meurtrier et la poitrine de son cher

Isaac;--un cri qu’on n’entend en sa vie qu’une fois et qu’on ne redit

point.

--La flotte! la flotte! murmura-t-elle.

En effet, à la lueur instantanée du feu céleste, elle venait

d’apercevoir à l’horizon les voiles blanches de cinq navires courant

des bordées vers la terre et luttant contre le vent.

--Oh! s’écria-t-elle, et cette fois avec une frénétique ivresse,

déridons maintenant nos fronts assombris, épanouissons nos cœurs

serrés, la coupe du bonheur, où nous puisons tous deux, ne se brisera

point dans nos mains, car voici le salut!

Il se passa alors chez don Paëz un de ces étranges revirements d’esprit

fréquents aux hommes à imagination ardente. Il venait de flétrir

l’ambition, cette passion dévorante de toute sa vie; il l’avait

hautement reniée, lui préférant l’amour; il avait paru vouloir rompre

complétement avec son passé pour s’abandonner tout entier à une

existence nouvelle... Eh bien! au cri de la princesse, à la vue subite

de la flotte libératrice, tout un monde de pensées bouillonna dans sa

tête et heurta violemment les parois de son cerveau.

Ce ne fut plus son amour sauvegardé qu’il aperçut dans cet avenir

prochain que lui faisait l’arrivée de ses frères, son bonheur menacé

qu’ils allaient protéger;--non, don Paëz ne vit plus qu’une chose, la

restauration future de sa grandeur, le rétablissement du royaume de

Grenade et le moyen assuré de contre-balancer une fois encore la

puissance du roi Philippe II, désormais son mortel ennemi.

Ainsi sont les hommes; il faut un abîme profond, lentement creusé, pour

les séparer violemment de leur passion dominante; un pont de roseaux

jeté sur cet abîme en moins d’une heure, les en rapproche aussitôt et

les réunit plus étroitement que jamais. Il avait fallu tout l’amour de

la gitana, toutes ses larmes, toute son abnégation, la mort héroïque de

don Fernand, trois mois de revers consécutifs et la perte de ses

dernières illusions pour détacher don Paëz de son ambition;--une lueur

d’espoir, un flot rapide de tumultueuses pensées suffirent à renverser

ce long ouvrage; il redevint ambitieux, hautain, fier de lui-même comme

autrefois, et il s’écria:

--J’ai cru mon étoile éclipsée, j’ai douté de moi, j’ai été insensé!

Cette flotte, cette armée qui m’arrivent, c’est plus que le salut, plus

que la délivrance, c’est mon royaume reconquis, c’est don Paëz plus

grand et plus fort que jamais!

Cette flotte, poursuivit-il avec exaltation, elle profitera sans doute,

inévitablement, de la nuit sombre qui nous environne, elle abordera

silencieuse, sans qu’un fanal brille à ses vergues, sans qu’un jet de

lumière trahisse ses sabords.

Elle nous prendra avec elle, et puis, quand nous serons en pleine mer,

elle saluera le duc d’Albe et son armée d’une salve moqueuse, et

paraîtra fuir vers les côtes d’Afrique. Le duc d’Albe maudira ciel et

terre, et se contentera d’occuper Gibraltar.

Moi, pendant ce temps, je débarquerai avec Gaëtano et les débris de ma

garnison sur un point quelconque des côtes du royaume de Valence, où nul

ne m’attendra... Alors, et sans m’arrêter, je marche rapidement sur

Valence que je prends d’assaut; je laisse dans ses murs deux mille

hommes et je poursuis ma course vers Grenade; les Maures, abattus un

moment, se lèvent de nouveau à ma voix et grossissent mon armée; les

places fortes qui se trouvent sur mon passage m’ouvrent leurs portes

sans coup férir, ma marche devient un triomphe, et dans un mois j’ai

reconquis tout le royaume de Grenade...

Un coup de tonnerre interrompit don Paëz;--la foudre rugit de nouveau,

le vent, apaisé jusque-là, s’éleva tout à coup, mugissant avec une

violence inouïe--et la mer vint se heurter aux rocs de la grève avec une

fureur telle, que la princesse s’écria, frissonnante:

--Mon Dieu! voici la tempête, et si la flotte amène à la côte elle y

brisera son dernier vaisseau!

--Eh bien! répondit don Paëz, ce sera pour la nuit prochaine.

--Oh! j’ai peur... exclama-t-elle en montrant la flotte qu’on voyait

s’avancer toujours à la lueur des éclairs multipliés.

--Peur? fit-il avec un sourire et l’attirant sur son sein; peur, auprès

de don Paëz?

Elle tressaillit à cette voix si mâle et si fière:

--Non, dit-elle, je ne crains rien, puisque tu m’aimes!...

La flotte avançait toujours, et don Paëz, à chaque éclair, la voyait

courant des bordées et luttant contre le courant avec cette habileté

particulière aux marins génois de l’époque.

--Cordieu! s’écria-t-il à son tour, si ces gens-là font cent brasses

encore, ils sont perdus!

De larges gouttes de pluie commençaient à tomber; le tonnerre et le vent

disputaient les airs et les emplissaient de fracas; la mer écumante

raccourcissait toujours ses lames, et le péril devenait pressant.

La sueur commençait à perler au front du roi, et il eût voulu voir à

cent lieues de distance ces navires attendus si longtemps avec toute la

fièvre de l’impatience.

--Ces hommes-là sont donc insensés? exclama-t-il hors de lui, ou bien ne

sont-ils déjà plus les maîtres de leur manœuvre?

Il sembla que les cinq navires eussent entendu don Paëz, car, presque

aussitôt, ils virèrent de bord et gouvernèrent de façon à s’éloigner de

la terre et à reprendre le large.

Don Paëz respira.

--Les tempêtes, ici, murmura-t-il, durent rarement vingt-quatre heures;

demain, la flotte pourra mouiller, et nous serons sauvés, ajouta-t-il en

regardant la princesse avec amour.

--Il était temps! répondit-elle, car nous commençons à manquer de

vivres, de poudre et de boulets, et si l’ennemi tentait un nouvel

assaut, nous ne pourrions résister.

--Il ne le tentera pas, il espère nous affamer.

Don Paëz fixa de nouveau son regard sur la mer et attendit un éclair.

Quand la foudre jaillit, il aperçut la flotte déjà dispersée par la

tempête, la toile soigneusement pliée et disparaissant à demi dans le

brouillard.

--Enfin! murmura-t-il.

L’orage allait croissant, et les époux-rois étaient exposés l’un et

l’autre à ses âpres caresses, sans y avoir pris nulle garde; la pluie

fouettait leur front nu, le vent s’engouffrait dans leurs manteaux, mais

ils étaient tout entiers, elle à son amour, lui à son rêve un moment

effacé et reconstruit depuis une heure.

Tout à coup un cri d’alarme, jeté par une sentinelle et que toutes

répétèrent, retentit à travers les remparts et réveilla en sursaut la

garnison qui s’était endormie sur la foi d’un prochain orage et des

ténèbres de la nuit.

--Aux armes! criaient les vedettes, aux armes! l’ennemi!

Don Paëz crut voir le roc de Gibraltar s’effondrer sous ses pieds à ce

cri terrible: l’ennemi!

L’ennemi! et il n’avait plus de boulets; l’ennemi! et cinq cents hommes

à peine étaient autour de lui!...

L’ennemi au nombre de trente mille hommes, l’ennemi lassé du blocus,

qui voulait en finir à tout prix et avoir don Paëz mort ou vivant,

profitant, pour tenter l’escalade, d’une nuit de tempête.

Et la flotte était loin!

Alors, de même que naguère il l’avait repoussée de ses vœux, don Paëz

sembla maintenant l’appeler de toute la force de son désespoir, il

interrogea la haute mer avec anxiété, ayant toujours pour flambeau les

foudres du ciel qui se croisaient en tous sens;--mais, cette fois,

l’horizon était désert, la flotte avait disparu, obéissant au caprice de

la tempête...

--Oh! s’écria le roi, poussant un cri de rage, la fatalité me suit.

--C’est mon amour qui te tue, répondit sourdement la princesse; Paëz, tu

avais raison, l’amour et le génie ne peuvent marcher côte à côte...

Un éclair de colère jaillit de ses yeux.

--C’est vrai, dit-il froidement.

--Eh bien! reprit-elle avec l’enthousiasme de l’abnégation, prends ta

dague, Paëz, prends-la, et tue-moi.

Il frissonna et fit un pas en arrière.

--Frappe! continua-t-elle en lui présentant le sein; moi morte,

peut-être triompheras-tu?

Elle saisit elle-même la dague qui pendait à son flanc et la lui

présenta.

Don Paëz sentit le délire gagner sa tête et voiler son regard; il prit

l’arme, son bras se leva et fut sur le point de retomber...

Mais soudain il poussa un éclat de rire strident et jeta l’arme loin de

lui.

--Je suis fou! dit-il.

Et prenant la princesse dans ses bras, l’étreignant sur sa poitrine, il

l’emporta en lui disant:

--Viens! allons mourir ensemble comme des rois et des amants... allons

unir notre dernier souffle et notre dernière pensée--l’amour est le

plus glorieux des linceuls!...

Et alors la voix de don Paëz redevint vibrante et terrible, et

parcourant le château, les remparts, les bastions, cette voix cria

partout: Aux armes! aux armes!

Puis calme maintenant, froid, impassible comme tous les grands cœurs

aux heures suprêmes, il donna ses ordres de combat avec précision, se

fit apporter ses vêtements les plus beaux, ses armes les plus fines et

son manteau de roi, voulant descendre au cercueil avec la pompe des

souverains.

La princesse toujours près de lui, toujours à sa droite, était

redevenue, en quelques secondes, cette femme énergique et forte qui

suivait son époux en tous lieux; comme lui elle se couvrit du manteau

royal et ceignit une épée, comme lui elle courut aux remparts recevoir

l’ennemi.

L’heure des serments d’amour, des rêveries charmantes et des baisers

sans fin était passée, celle du combat arrivait, et la reine des Maures

devait se souvenir de la belliqueuse gitana.

La nuit était bien sombre, mais la foudre du ciel l’éclairait de minute

en minute et montrait aux assiégés les Espagnols montant à l’assaut.

Ils avaient dédaigné de traîner des canons après eux, et la promptitude

et le sangfroid qu’ils mettaient à combler les fossés avec des fascines

et à ajuster des échelles, témoignaient de l’inébranlable résolution du

général en chef, qui n’était autre que le farouche duc d’Albe, d’en

finir d’un seul coup et de sacrifier au besoin dix mille hommes.

Don Paëz les reçut avec de la mitraille et des feux de mousqueterie qui

leur firent éprouver un grand dommage dès la première heure;--mais

chaque soldat tué était remplacé, chaque échelle renversée était

redressée à l’instant.

Les Espagnols se cramponnaient aux blocs de roche, grimpaient au talus

des murailles, étreignaient une pierre en saillie et mouraient avant de

tomber;--et toujours décimés, toujours infatigables, sanglants, hachés,

ils montaient sans cesse, les morts devenant un marchepied pour les

vivants.

Don Paëz, debout sur le rempart, ayant la princesse à ses côtés,

pointait lui-même un canon avec le sangfroid d’un vieil artilleur:

chaque coup qui partait de sa main labourait les rangs espagnols et y

creusait une large trouée; mais la trouée se refermait soudain et

l’ennemi montait toujours, montait sans cesse, recruté, raffermi par de

nombreux renforts, tandis que les derniers lansquenets de don Paëz

tombaient sans être remplacés.

Une partie de la nuit s’écoula ainsi au milieu de cette lutte homérique

à qui les ténèbres de la nuit, les hurlements de la tempête et parfois

les sinistres lueurs de la foudre imprimaient un cachet de poésie sombre

et sauvage. Enfin l’ennemi atteignit le rempart et envahit la

forteresse; alors on se battit pied à pied, les haleines se croisant et

la dague au poing.

Puis, du rempart, le combat gagna les rues, la forteresse elle-même, et

l’on se battit de carrefour en carrefour, de corridor en corridor, et de

salle en salle.

Et à mesure que don Paëz reculait d’un pas, les Maures et les

lansquenets tombaient un à un, et puis encore il fut contraint de

prendre sa femme dans ses bras et de l’emporter jusqu’à la salle basse

d’une tour où il se barricada.

Cette tour était celle où la princesse avait placé le coffre de rubis et

de perles entamé par Hector pour lever une armée. Le coffre servit,

avec le lourd ameublement de la salle, à fortifier la porte.

Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 4/4) · 第 6 / 7 段