femme, qui lui parlait d’amour avec sa voix enchanteresse et son regard
fascinateur. Pour la troisième fois il lui disait: «Je ne t’aime pas! je
ne veux pas t’aimer!»
Mais, cette fois, sa voix tremblait si fort en prononçant ces mots, que
la gitana tressaillit de joie et répondit:
--Tu ne m’aimes pas, don Paëz, tu ne m’aimes point encore, mais l’heure
est proche où tu m’aimeras.
--Ne dis pas cela, s’écria don Paëz, ou je renonce sur l’heure à ce
trône que tu me vas donner!
--Fou! dit-elle en haussant les épaules, ce trône est à moi, je puis en
disposer et je n’ai pas besoin que tu m’aimes pour t’y faire asseoir.
Quand ton ambition sera satisfaite, quand tu n’auras plus ni trésors, ni
pouvoir à désirer, il faudra bien que tu te laisses aller à ce courant
du bonheur que tu remontes sans cesse; il faudra bien que ton œil,
lassé d’explorer les déserts arides et les horizons inconnus, s’arrête
enfin sur l’oasis et s’y fixe... Et alors, don Paëz, je ne te dirai plus
comme naguère, «Aime-moi,» ce sera toi, ami, qui viendras emprisonner
mes mains dans les tiennes, qui mettras les genoux en terre devant moi
et me diras avec un baiser: «Aimons-nous!»
Don Paëz eut un geste d’impatience.
--Jusque-là, poursuivit-elle, hais-moi si tu le peux, don Paëz;
traîne-moi à ta suite sans laisser tomber sur moi un seul regard,
assieds-toi sur le trône à mes côtés, sans me dire: merci! Que
m’importe! j’attends mon heure, et elle viendra. Quand nous aurons
atteint l’armée maure, je me ferai proclamer, puis je t’offrirai ma
main. Accepte-la, don Paëz, accepte-la sans hésitation ni remords, car
la glace de ton cœur se fondra au soleil de mon amour, et je serai
largement payée de tes dédains passés et de ta cruauté.
Et la voix de cette femme, vibrant ainsi solennelle et triste, sous un
ciel étoilé, en face d’un incendie, au milieu de la solitude et du
silence de la nuit, cette voix était empreinte d’une sauvage et
poétique harmonie qui résonnait jusques au fond du cœur de don Paëz,
et l’agitait d’un trouble inconnu.
Il demeura un moment immobile et le front courbé sous ces reproches si
poignants et si doux, un moment il fut sur le point de tomber aux genoux
de cette femme et de lui dire:
--Pardonne-moi, je t’aime, et la gloire n’est rien pour moi désormais
auprès de ton amour.
Et elle attendait ce moment, sans nul doute, car elle demeura immobile,
elle aussi, les bras ouverts, l’œil humide, attachant sur lui son
regard velouté tout rempli d’enivrants espoirs.
Mais une fois encore l’orgueil de don Paëz l’emporta sur son cœur, et
il répondit froidement:
--Pardonnez-moi, madame, d’avoir manqué de courtoisie avec vous, et
prenez mon bras. Nous allons nous orienter et nous mettre sur les traces
de mes lansquenets, qui, sans doute, ont été refoulés assez loin d’ici.
Vous êtes lassée, je vais vous porter. Vos pieds se meurtriraient aux
ronces de la Sierra.
Elle poussa un soupir de résignation.
--Merci, dit-elle; je marcherai.
--Mais vous êtes brisée, fit-il avec bonté et touché de la tristesse
digne et grave de cette femme qu’il torturait ainsi.
Elle faillit le remercier de l’émotion avec laquelle il prononça ces
paroles; mais elle était femme, c’est-à-dire capricieuse, et, à son
tour, elle lui dit froidement et avec une raillerie aiguë et presque
navrante.
--Vous oubliez, monsieur, que je suis Bohémienne, et que les Bohémiennes
courent nu-pieds à travers les ronces et les cailloux des sierras.
Cette phrase, prononcée avec calme, alla au cœur de don Paëz:
--Vous êtes cruelle, madame, murmura-t-il.
--Eh bien! lui dit-elle en redevenant triste et pensive comme il
convient à ceux qui perdent en un jour un père ou un frère en héritant
d’une couronne, à des fronts qu’inclinent encore la douleur et le souci,
oublions tous deux ce que nous avons pu nous dire de cruel, et partons!
La nuit est avancée, nous sommes seuls, presque sans armes, nous
pourrions, d’un moment à l’autre, tomber au pouvoir des bourreaux;
marchons, monsieur!
Elle lui prit le bras et s’y appuya avec force;--elle sentit ce bras
trembler sous sa main et l’ivresse remplit son cœur.
--Il m’aime déjà, pensa-t-elle.
En même temps, don Paëz tout frémissant murmurait tout bas:
--O ambition, mon astre conducteur, mon étoile polaire, à moi! je vais
l’aimer.
Ils s’engagèrent, silencieux et recueillis, à travers les bruyères
humides déjà de la rosée du matin, imprégnées des enivrantes senteurs
de la nuit, comme deux époux qui vont à l’autel,--graves et tristes
comme ceux qui conduisent un deuil funéraire, s’appuyant l’un sur
l’autre, et écoutant, à leur insu, l’hymne d’amour que chantaient leurs
cœurs, unis déjà par un lien mystérieux et inconnu.
L’action de la nature est puissante sur l’âme des hommes:--la nuit était
belle; à peine un léger souffle de vent bruissait dans les arbres, le
grillon et l’oiseau de nuit troublaient seuls de leur cri monotone
l’austère silence de la sierra, tout embaumée du parfum des grenadiers
et des lauriers-roses. Certes, les deux amants ne pensaient plus en ce
moment au théâtre de la guerre et au récent combat qui avait ensanglanté
le sol qu’ils foulaient.--Tout entiers à leur rêverie, on eût dit un
page maure et une sultane errant, l’amour au cœur et sur les lèvres,
dans les jardins ombreux de l’Alhambra, pendant une nuit où le roi trop
confiant aurait laissé après leurs serrures les lourdes clés de son
harem.
Tout à coup la princesse jeta un cri et recula; son pied venait de
heurter un corps inerte et flasque, un cadavre! Ils foulaient le
théâtre même du combat engagé dans la soirée précédente entre les
lansquenets et les Espagnols.
--Horreur! murmura-t-elle.
Don Paëz la prit dans ses bras et la porta.
Les premières clartés du matin commençaient à iriser l’horizon oriental,
et à leur lueur indécise, l’œil d’aigle de don Paëz inspecta le champ
de bataille. Il était jonché de cadavres, et chaque bloc de roche
blanchissant parmi les bruyères sombres était jaspé de taches
sanglantes.
Parmi les morts, il y avait beaucoup de lansquenets, et don Paëz jugea
que ses cinq cents hommes avaient été terriblement décimés; mais les
Espagnols étaient en plus grand nombre, et il comprit qu’ils avaient dû
plier et battre en retraite dès la première heure.
Tandis que don Paëz traversait le théâtre de la lutte, un éclair brilla
au sommet d’une roche et une balle vint siffler aux oreilles des
fugitifs.
Don Paëz leva précipitamment la tête et aperçut une douzaine de soldats
espagnols qui, campés sur un petit plateau de rochers pendant la nuit,
avaient été éveillés par le bruit des pas de don Paëz sur la bruyère.
Don Paëz n’avait d’autre arme que son épée, il était donc dans
l’impossibilité de se défendre contre d’aussi nombreux
adversaires;--s’il eût été seul, il eût, sans nul doute, marché sur eux
l’épée haute, prêt à se faire tuer plutôt que de lâcher pied.
Mais il avait à côté de lui une femme, une femme de qui il allait tenir
un trône, une femme qu’il était sur le point d’aimer, qu’il aimait déjà
sans oser se l’avouer encore, et il la serra dans ses bras et se prit à
courir.
La distance qui le séparait des soldats était assez grande, il l’eut
doublée en quelque bonds, mais à leur tour, ceux-ci quittèrent leur
attitude d’immobilité, ils se mirent à sa poursuite et firent feu sur
lui plusieurs fois. L’étoile de don Paëz ou sa présence d’esprit à se
courber et à dissimuler sa course au milieu des bruyères le sauvèrent.
Les balles passèrent près de lui sans l’atteindre et presque toujours la
gitana dans ses robustes bras, il continua à bondir de bruyère en
bruyère, de roche en roche, avec la légèreté d’un daim qui fuit le plomb
du chasseur.
Mais les soldats couraient aussi et continuaient à faire feu, les balles
pleuvaient autour de don Paëz,--et don Paëz, désespéré, cherchait d’un
œil éperdu, un abri, un secours, et n’apercevait rien.
Tout à coup il se trouva au bord d’un précipice, et dans l’impossibilité
d’échapper, sans le franchir à ses implacables ennemis. De l’autre côté
de ce gouffre de rochers, il remarqua les traces d’un campement
construit à la hâte avec des branches d’arbres et des blocs de roche, et
déserté sans doute à la hâte, car on voyait épars une douzaine de
fusils.
Don Paëz s’arrêta une seconde à la lèvre du gouffre, il en mesura la
largeur d’un coup d’œil assuré et rapide, et puis, toujours confiant
en son étoile, il prit son élan pour le franchir.
Il fallut que ses jarrets eussent acquis la souplesse et l’élasticité de
ceux du tigre, car il retomba sur le bord opposé et ne chancela point!
Il avait mis entre ses ennemis et lui un abîme de plusieurs centaines de
toises de profondeur et de quinze pieds de largeur.
Courir à la redoute abandonnée, déposer la gitana dans le coin le plus
abrité, puis s’armer d’un fusil encore chargé et revenir au bord du
gouffre, fut pour don Paëz l’affaire de quelques secondes.
Les soldats arrivaient en courant,--don Paëz épaula, le canon du
mousquet s’abaissa lentement, un éclair brilla, un soldat poussa un cri
étouffé et tomba à la renverse.
Don Paëz prit un autre mousquet et fit feu une seconde fois,--un autre
Espagnol mordit le sol ensanglanté.
Alors la gitana, cette créature si faible devant les émotions de
l’amour, retrouva cette mâle énergie des femmes méridionales à l’heure
suprême du danger; elle quitta le lieu où don Paëz l’avait placée, elle
s’arma comme lui d’un mousquet et vint se placer à ses côtés.
Ce fut une lutte héroïque entre toutes, celle que soutinrent cet homme
et cette femme à qui l’amour donnait force et courage, un poëme épique
tout entier passa dans dix minutes, et à la fin duquel il n’y eut plus
sur le bord opposé du gouffre, qu’un monceau de cadavres, alors que don
Paëz et sa compagne étaitent debout encore.
Don Paëz se retourna vers elle avec un sourire de triomphe et d’orgueil;
mais il poussa un cri et recula... La gitana était pâle et chancelante,
et quelques gouttelettes de sang rosé perlaient sur sa robe blanche.
--Mon Dieu! s’écria don Paëz, au secours! à moi!...
--Ce n’est rien, murmura-t-elle d’une voix éteinte, une balle m’a
frappée.
Elle s’évanouit dans les bras de don Paëz qui la soutint, et poussa un
cri de fureur intraduisible.
--Oh! s’écria-t-il, malheur à moi... je l’aimais!
Et abandonnant la redoute, il reprit sa course à travers les bruyères,
et s’enfuit, cherchant partout une source, quelques gouttes d’eau,--et
ne les trouvant pas.
Tout à coup, dans le silence des bois, dans le lointain, le son d’une
trompe de chasse se fit entendre; don Paëz reconnut la fanfare du roi
Robert et poussa une exclamation de joie.
--A moi, Hector! cria-t-il; à moi les lansquenets!
Et il emboucha sa trompe à son tour, répondit à la fanfare, puis
continua à courir, ivre d’impatience, d’angoisse et de fureur.
La rapidité de la course ranima la gitana.
--Don Paëz... fit-elle tout bas.
Il s’arrêta palpitant de joie, la déposa sur l’herbe et, l’œil
humide, frémissant, il dégrafa sa robe, déchira la chemise et chercha la
blessure... Une balle avait effleuré les chairs et la plaie n’offrait
aucune gravité.
Les anges durent noter, pour en faire un hymne de reconnaissance, le cri
de joie qui échappa alors à don Paëz; et, à ce cri, la gitana répondit
par un autre non moins ardent, non moins passionné:
--Ah! dit-elle, tu m’aimes donc enfin!...
Il se redressa comme un taureau fougueux que les chiens ont mordu
pendant son sommeil; son front se plissa, il voulut blasphémer et la
repousser encore, mais cette fois son cœur parla plus haut que son
orgueil; il s’agenouilla près d’elle, prit ses petites mains dans les
siennes, appuya ses lèvres brûlantes sur son front pâli, auquel il
imprima un long baiser et murmura:
--Pâlisse maintenant mon étoile! peu m’importe! je viens d’éprouver un
moment d’ivresse que dix siècles de gloire et de puissance ne pourraient
faire oublier.
En ce moment, la fanfare du roi Robert se fit entendre de nouveau; don
Paëz bondit sur ses pieds et cria: à moi Hector! Hector, à moi!
* * * * *
Don Paëz rejeta sa trompe sur l’épaule, reprit la gitana dans ses bras
et s’élança dans la direction qu’avait suivie la fanfare du roi Robert,
en arrivant jusqu’à lui.
* * * * *
A l’horizon des bruyères et à l’extrémité du plateau qu’il foulait, le
gentilhomme remarqua la lisière d’une grande forêt de chênes noirs, du
milieu desquels semblait être partie la première note du cor de chasse;
il y dirigea sa course, et bientôt, aux clartés naissantes du jour, il
vit étinceler des armures au travers des arbres.
Bientôt encore un cavalier sortit du bois et s’élança au galop à sa
rencontre.
C’était Hector lui-même.
--Frère, lui cria-t-il, est-ce toi?
--C’est moi, répondit don Paëz, moi le roi!
--Toi le roi?
--Depuis une heure, répondit-il, au moment où il touchait presque au
cheval d’Hector.
--Eh bien murmura Hector frémissant, ta couronne devient ton arrêt de
mort... Tiens, ajouta-t-il, étendant sa main vers le sud-est, écoute...
n’entends tu pas un bruit lointain de mousqueterie?
--En effet... Quel est ce bruit?
--Ce bruit est celui d’une lutte suprême que l’armée maure, ton armée
maintenant, don Paëz,--soutient contre trois armées espagnoles qui l’ont
enveloppée.
--Tu mens! frère, tu dois mentir! s’écria don Paëz.
--Je dis vrai, frère, murmura Hector d’une voix sombre; tes ennemis
étaient bien instruits, et ils savaient que tu joindrais don Fernand si
tu parvenais à t’échapper de l’Albaïzin. Tu as fui, et soudain trente
mille hommes qui se tenaient sur la défensive se sont avancés de toutes
parts, et ont enveloppé l’armée maure que tu avais déjà décimée il y a
trois jours... Nous nous sommes battus, moi et tes lansquenets, une
partie de la nuit, et nous n’avons dû notre salut, après avoir laissé la
moitié de nos gens sur la place, qu’à la hâte qu’avaient nos ennemis, ne
te voyant point parmi nous, d’aller écraser l’armée maure à la tête de
laquelle ils te croyaient.
Il ne te reste plus qu’à fuir, frère, à fuir au plus vite. Viens! j’ai
encore près de trois cents hommes avec moi, c’est une escorte
imposante, fuyons vers le nord-est, gagnons la plage la plus
prochaine... nous y trouverons bien un navire qui voudra prendre à son
bord un roi d’une heure et sa fortune chancelante.
Don Paëz paraissait ne point entendre. Debout, la main sur la garde de
son épée, l’œil étincelant, il écoutait les hurlements lointains du
canon et considérait un tourbillon de fumée qui, dans la plaine, au
sud-est, obscurcissait l’horizon du matin.
--Frère, répéta Hector, l’heure s’écoule, il faut fuir.
Alors don Paëz se redressa comme un chêne superbe que la tempête n’a
courbé qu’à demi.
--Frère, dit-il d’une voix retentissante, sonore et pleine de majesté,
naguère j’étais là-bas...
Il étendit sa main dans la direction de la vallée où flamboyaient encore
les débris du castel mauresque.
--J’étais là-bas, reprit-il, avec cette femme dont l’amour fait ma
perte, et le frère de cette femme dont la mort me fait roi. Les brasiers
s’allumaient sur tous les pics de la sierra; les armures des bataillons
espagnols, s’avançant du nord et du sud, de l’est et de l’ouest,
étincelaient à leur fauve lueur; le trépas montait vers nous comme une
mer déchaînée qui, à l’heure du reflux, galope mugissante vers la grève
et y surprend le pêcheur attardé. Alors cet homme qui vient de mourir se
tourna vers moi et me dit: «Voici l’issue d’un souterrain qui aboutit à
la sierra. Prends ma sœur dans tes bras et fuis.» J’hésitai et
répondis: «Je ne fuirai que si tu me suis...»
--Eh bien? demanda Hector...
--Eh bien! frère, sais-tu ce que me dit Fernand?
Hector regarda son frère avec anxiété.
--Il me dit, poursuivit don Paëz: _Les rois ne peuvent fuir_!
--Oh! fit Hector pâlissant.
--Je n’étais point roi encore, reprit don Paëz, et c’est pour cela que
je lui obéis, c’est pour cela que je suis ici au lieu d’être enseveli
sous les décombres fumants du castel.
--Et... maintenant? interrogea Hector qui tremblait.
--Maintenant, frère, je suis roi!
Et sans attendre la réponse d’Hector qui baissait la tête d’un air
sombre, il s’avança vers la forêt, sur la lisière de laquelle les
lansquenets s’étaient rangés en bataille:
--A moi! leur cria-t-il d’une voix retentissante.
--Où allons-nous? demandèrent-ils.
--Vaincre ou mourir! répondit-il avec le calme et le stoïcisme de
Léonidas.
--Eh bien, mourons! dit à son tour Hector, la mort, parfois, est une
délivrance!
La gitana, blanche et froide, les regardait tous deux alternativement:
--Paëz, dit-elle enfin en jetant ses bras au cou de son amant, puisque
tu veux mourir, mourons ensemble, je combattrai à ta droite, comme
naguère, et je n’aurai pas besoin d’être frappée pour mourir, le coup
qui t’atteindra me tuera.
--Eh bien! dit-il, mourons, puisque nous nous aimons; mourons enlacés,
la main dans la main; que nos visages pâlissent et se glacent ensemble;
que nos cœurs, appuyés l’un sur l’autre, cessent de battre à la même
heure; que nos âmes, brisant leur enveloppe de chair et de boue, se
fondent en un souffle et montent vers Dieu.
Il la pressa sur son sein une minute--une minute il entendit sourdre les
sanglots d’ivresse qui soulevaient le sein de la gitana;--une minute,
il parut tout oublier...
Puis il se dégagea, courut au cheval qu’on lui amenait et sauta en
selle.
Alors il ferma les yeux pour regarder quelques secondes au fond de son
âme et soulever le voile déjà terne du passé; il envisagea d’un coup
d’œil son existence aux trois quarts gaspillée et prête à finir, et
laissant errer sur ses lèvres un pâle et amer sourire:
--Voilà donc, murmura-t-il, ce que deviennent ces hommes en qui Dieu
avait mis assez de force et de génie pour que d’une seule étreinte ils
pussent ébranler le monde;--un sourire de femme les tue!
* * * * *
Et tirant son épée, dont la lame étincela comme un éclair aux rayons du
soleil levant, il poussa son cheval et s’alla placer à la tête de ses
lansquenets mutilés, qui frissonnèrent d’enthousiasme à la superbe
attitude de leur chef.
* * * * *
Mais, au moment, où la troupe s’ébranlait, un homme parut au sommet d’un
petit coteau voisin, dans la direction de la vallée abandonnée par don
Paëz durant la nuit. Cet homme agitait son turban blanc, qu’il avait
déroulé et qui flottait comme un étendard au souffle du vent matinal.
Don Paëz l’aperçut et s’arrêta.
L’homme s’avança alors. Il marchait lentement, écrasé qu’il était par
une sorte de coffre qu’il portait sur ses épaules.
C’était un Maure qui apportait à la princesse son coffre de rubis et de
perles, et à don Paëz l’anneau royal de don Fernand. Elle baisa l’anneau
avec respect, une larme trembla au bord de ses paupières; et comme
l’amour est d’un égoïsme navrant, elle oublia encore ce frère bien-aimé
qui venait de mourir, et passant l’anneau au doigt de don Paëz:
--Te voilà vraiment roi, dit-elle.
Il secoua la tête:
--Roi pour une heure encore!
Elle tressaillit; puis attachant sur lui son grand œil noir qui
fascinait:
--O mon Paëz, dit-elle avec enthousiasme, tu es fataliste, tu crois ton
étoile éclipsée, mais à mon tour j’interroge la voix secrète de l’avenir
qui semble vibrer au fond de mon cœur, et cette voix me répond que
l’heure du trépas ne sonnera point aujourd’hui pour toi, que de longs
jours te sont encore réservés, et que l’instant viendra où tu seras roi
puissant.
--Roi des Maures, n’est-ce pas? fit-il avec amertume, roi d’une nation
dont, à cette heure, on écrase les derniers débris? Roi de Grenade, leur
ville sainte, dont, peut-être, en ce moment, on détruit l’Alhambra.
--Roi de Grenade ou d’ailleurs, des Maures ou d’un autre peuple,
qu’importe! moi aussi je lis dans l’avenir, don Paëz, et à moi l’avenir
répond que tu seras roi! Non pas un roi errant et vagabond, reprit-elle,
mais un roi portant couronne en tête et sceptre en main, ayant sujets et
courtisans, manteau brodé d’or agrafé à l’épaule, et sur le passage
duquel les fronts se courberont aussi bas que les épis d’un champ de
blé s’inclinent sous le vol de feu de la tempête.
* * * * *
Et la princesse, en parlant ainsi, avait le regard ardent, le front
inspiré d’une pythonisse antique--et à sa voix entraînante don Paëz
redressa la tête et s’écria:
--Puisses-tu dire vrai, et que l’amour soit un talisman, car je t’aime!
* * * * *
Il fit un signe, et l’escadron des lansquenets, s’ébranlant, se
précipita au galop, comme un ouragan de fer et d’acier, vers ces plaines
lointaines où le canon grondait toujours, franchissant ravins et
précipices comme une nuée d’aigles qui fondent sur leur proie.
Don Paëz ayant Hector à sa gauche et la princesse à sa droite, galopait
au premier rang et murmurait avec orgueil:
--Si je meurs, j’aurai vu, au moins pendant quelques heures, les hommes
à mes pieds, et cela me suffit!
CHAPITRE QUATORZIÈME
XIV
Laissons don Paëz tomber dans la plaine avec une petite troupe, et
rétrogradons de quelques heures.
Don Fernand, éprouvé mais non abattu par ses pertes récentes devant
l’Albaïzin, avait senti qu’il ne pouvait plus tenir la plaine, et
reprenant la route des sierras, aux gorges profondes desquelles il
voulait confier sa fortune pâlissante, il s’était replié avec son armée
sur le petit castel maure où sa sœur l’attendait et où nous l’avons
vu naguère voulant se donner la mort.
Quand il ne fut plus qu’à une journée de marche, don Fernand choisit une
position fortifiée naturellement par des rochers escarpés, et fit camper
son armée lassée sur un étroit plateau d’où il était facile de
surveiller les menées de l’ennemi et d’éviter une surprise.
Puis, comme il aimait sa sœur d’une ardente affection, et que
plusieurs mois s’étaient écoulés depuis qu’il ne l’avait vue, il confia
le commandement de son armée à son second lieutenant, Aben-Saïd, car
Aben-Farax avait été tué la veille dans une escarmouche, et il continua
son chemin avec une escorte de deux cents hommes.
Nous savons ce qui lui était advenu.
L’armée, après un jour de repos, s’était remise en route à la nuit
tombante.
Elle était forte d’environ sept mille hommes, et les chemins qu’elle
prit se trouvaient si étroits et si difficiles, qu’il était impossible
à une armée supérieure en nombre de lui tenir tête et de l’envelopper
aisément.
La nuit était belle, quoiqu’un peu assombrie par l’absence de la lune;
les bataillons marchaient en silence, et le bruit de leurs pas sur le
gazon ou les rochers était si léger, qu’à un quart de lieue de distance
et grâce à l’obscurité, il était impossible de soupçonner leur passage.
Vers minuit, cependant, les troupes d’avant-garde crurent apercevoir çà
et là des ombres rapides se dérobant derrière les rochers ou glissant au
travers des clairières; mais elles étaient si peu nombreuses que la
pensée ne vint à personne qu’elles pouvaient être autre chose que des
bêtes fauves ou des chasseurs s’épiant mutuellement; et l’armée continua
à avancer.
Plus tard, les Maures étonnés virent briller soudain, sur les montagnes
voisines, des feux qui s’allumèrent un à un; ils commencèrent à être
inquiets.
Un peu plus loin, les feux se multiplièrent, et alors les chefs
ordonnèrent une halte pour tenir conseil.
--Nous sommes enveloppés, dit Aben-Saïd; tenez, regardez derrière nous,
les mêmes feux commencent à briller, la retraite nous est coupée; mais
il est trop tard pour reculer, et d’ailleurs, nous sommes en nombre
imposant;--une poignée d’hommes ne pourrait avoir raison de nous.
--Il faut plus d’une poignée d’hommes pour établir des signaux aussi
nombreux, répondit un chef, et tout me porte à croire que des forces
imposantes nous doivent attaquer;--mais qu’importe! Dieu est pour nous,
notre cause est juste, marchons!
L’armée se remit en route et arriva vers une heure du matin dans une
étroite plaine fermée en tous sens par de hautes montagnes boisées,
n’ayant d’autres issues que des vallées étroites, creusées par les
torrents et les crues subites des sierras.
La plaine, déserte en apparence, était cependant emplie d’un vague
murmure qui trahit aux oreilles des Maures la présence de l’ennemi; et,
en effet, à mesure que leurs bataillons avançaient, chaque touffe
d’arbres s’agitait et laissait échapper un homme tout armé; sur chaque
roche grise remuait soudain un être vivant, et c’était un soldat
espagnol.