--Appelle, lui dit-il, le capitaine des lansquenets.

Le capitaine arriva sur-le-champ. C’était un gros Allemand, grisonnant

déjà, toujours à moitié ivre, capable de tout, même de piller une église

et de se faire mahométan pourvu qu’on le payât; mais tenant

scrupuleusement sa parole, et brave comme un lion.

--Combien avons-nous d’hommes en état de combattre? demanda don Paëz.

--Six cents environ.

--L’Albaïzin a-t-il des vivres et des munitions en assez grande

abondance pour soutenir un siége de huit jours?

--Oui, monseigneur.

--Même contre une armée de dix mille hommes?

--Les murs sont bons, nos hommes sont braves; pourvu que nous ayons à

boire...

--Très bien. Faites doubler les postes des portes. Nous serons assiégés

cette nuit même.

--Oh! oh! grommela le lansquenet, peut-être faudrait-il en donner avis à

l’Alhambra...

--Non, de par Dieu! s’écria don Paëz, je veux la gloire et le péril pour

moi seul!

--Paiera-t-on mieux? demanda le lansquenet.

--On paiera double, répondit don Paëz.

--Mordieu! avec mes cinq cents hommes, je tiendrais tête à toutes les

Espagnes!

--Tout votre monde aux remparts, excepté cent hommes que vous

commanderez.

--Où les conduirai-je?

--Je vous montrerai le chemin. Allez donner vos ordres et attendez.

Don Paëz ceignit son épée et descendit dans les cours intérieures de la

forteresse, où le capitaine de lansquenets exécutait ses instructions.

--Comment va don Fernand? demanda-t-il.

--Mal, lui répondit un soldat, il a le délire.

--Qu’il l’ait quelques heures encore, pensa-t-il, et je suis sauvé!

Les cent hommes étaient prêts à partir, et la nuit, devenue obscure,

devait protéger leur marche silencieuse à travers les rues désertes de

l’Albaïzin.

--Qu’on m’amène le barbier que l’on a conduit en prison, ordonna don

Paëz qui, sans doute, avait réfléchi que le juif lui pouvait être un

précieux cicérone.

On alla chercher le barbier.

--Juif, lui dit le gouverneur à demi-voix, tu m’accompagnes et tu vas

m’indiquer, rue par rue, les maisons de ceux qui sont disposés à prendre

les armes pour les Maures.

Le juif hésita.

--Cela n’était point convenu entre nous, balbutia-t-il.

--Je te paierai. Marche.

L’objection était levée. Le juif marcha.

--Allons d’abord chez toi, dit don Paëz.

Le juif, après quelques centaines de pas, s’arrêta devant la porte de la

maison où il avait son échoppe, et qu’habitait la famille d’Aben-Farax.

Un soldat heurta cette porte avec la crosse de son mousquet.

La porte demeura close longtemps et ne s’ouvrit enfin qu’avec précaution

sous la main d’un vieillard débile et courbé, qui demanda d’une voix

tremblotante à qui on en voulait chez lui.

--A vous, répondit don Paëz.

Et, sur un signe du gouverneur, deux soldats appuyèrent le canon de leur

mousquet sur la poitrine du vieillard qui recula tout tremblant.

--Vous êtes le père d’Aben-Farax? demanda don Paëz.

--Oui, monseigneur.

--Alors, veuillez me conduire dans vos caves.

--Elles sont vides! murmura le vieillard effrayé... nous n’avons plus

d’or... on nous l’a pris.

--Si vous n’avez plus d’or, vous avez une issue mystérieuse...

--Monseigneur se trompe, assurément.

--Mon maître, dit froidement don Paëz, vous avez dans vos caves l’issue

d’un souterrain; ce souterrain aboutit aux Alpunares; par cette issue,

ce soir, à minuit, votre fils Aben-Farax pénétrera dans l’Albaïzin avec

cent cinquante hommes...

Le vieillard ne chercha point à nier, mais bien à s’échapper des mains

des soldats et à courir au fond de sa maison pour donner l’alarme.

--Si cet homme fait un pas, tuez-le, ordonna don Paëz.

Le vieillard rugit, mais l’instinct de la conservation l’emporta chez

lui sur tout autre sentiment, et il demeura paisible aux mains des

soldats.

--Conduisez-nous, dit alors don Paëz; sur ma foi de gentilhomme, il ne

sera fait de mal à personne, et aucune vengeance ne sera exercée. Mais

que tout le monde se rende, ou j’ordonne un massacre général des Maures

dans l’Albaïzin. Demain je rendrai la liberté à tout le monde, et

l’inquisition ne sera point instruite de cette tentative de révolte.

Le vieillard guida don Paëz et ses hommes à travers un dédale de

corridors, et les conduisit par un étroit escalier jusqu’à une salle

souterraine éclairée par de nombreuses torches, et au milieu de laquelle

une douzaine de Maures, la plupart jeunes et vigoureux, apprêtaient des

armes de toutes natures et fabriquaient des munitions et des engins de

guerre.

A la vue inattendue des soldats, ils se levèrent précipitamment et

portèrent la main à leurs pistolets et à leurs poignards; mais le

vieillard leur cria soudain:

--Bas les armes! nous sommes trahis!

Quelques-uns vociférèrent; don Paëz leur dit:

--Si vous voulez faire massacrer tous les Maures de Grenade et de

l’Albaïzin, vous n’avez qu’à tirer un seul coup de feu.

Les Maures se rendirent à merci.

--J’ai nom don Paëz, reprit le gouverneur, et comme je suis loyal, j’ai

foi en la loyauté des autres. Voulez-vous être mes prisonniers sur

parole?

--Soit, répondirent-ils.

--En ce cas demeurez ici, et qu’aucun de vous ne bouge.

Puis don Paëz se tourna vers le capitaine de lansquenets:

--Emmenez le barbier avec vous, dit-il, pénétrez dans toutes les

maisons, désarmez sans bruit les conspirateurs; si l’on résiste, faites

tuer à coups d’épée, mais que pas un coup de feu ne soit tiré.

Le capitaine s’inclina.

--Ensuite, poursuivit don Paëz, vous enverrez un détachement à la

forteresse et ferez apporter ici une vingtaine de barils de poudre.

Les Maures se regardèrent avec effroi:

--C’est pour faire sauter Grenade et l’Alhambra si besoin est, dit

tranquillement don Paëz.

Ces ordres furent promptement exécutés.

Tandis que le capitaine de lansquenets, avec une partie de ses hommes,

désarmait et cernait les maisons suspectes, guidé par le barbier, un

officier apportait en toute hâte les barils de poudre demandés par don

Paëz.

La salle où le vieillard l’avait conduit n’était autre que le point de

jonction des deux souterrains, fermés par une porte de fer.

Don Paëz se fit ouvrir celle qui conduisait à l’Alhambra, et ordonna

qu’on y plaçât les deux tiers de la poudre, laissant le reste dans la

salle.

Il avait près de lui une vingtaine d’hommes, il en fit demander trente

autres à la forteresse; puis quand minuit approcha, il ordonna qu’un

baril fût défoncé, se fit ensuite une torche, et se plaça à côté, sans

que les Maures frissonnants pussent deviner son projet.

Au moment où minuit sonnait, deux coups discrets furent frappés à la

porte du souterrain qui venait des Alpunares.

--Ouvrez! ordonna don Paëz.

La porte tourna sur ses gonds et un homme entra, l’épée à la main:

c’était Aben-Farax; puis deux autres, pareillement armés, ses frères; et

après eux une vingtaine de Maures, tous armés, tous prêts à combattre...

mais tous s’arrêtèrent frappés de stupeur à la vue des soldats allemands

qui emplissaient la salle, et de don Paëz, immobile et calme auprès du

baril de poudre, la torche dans la main droite, la gauche sur la garde

de son épée.

--Messire Aben-Farax, dit-il en les mesurant d’un tranquille regard,

j’ai nom don Paëz, j’étais le favori du roi d’Espagne; mais on a miné ma

faveur, et mes rêves d’ambition sont près d’avorter. Un coup d’éclat

seul peut raffermir ma fortune ébranlée; si l’occasion me manque,

j’appellerai la mort à mon aide. Les regrets de l’ambition déçue sont le

plus atroce des supplices. Or, vous empêcher de prendre Grenade, vous

faire prisonniers, vous et ceux qui viennent derrière vous, serait

certes un assez beau coup et je vais le tenter. Je ne veux ni coup de

feu, ni tumulte, ni sang versé. Si l’on se battait dans les rues de

l’Albaïzin, on me traiterait de boucher et mes ennemis contesteraient ma

victoire. Rien de tout cela; je veux simplement vous amener à déposer

vos armes et à vous rendre à merci.

--Par Mahomet! s’écria le bouillant Aben-Farax, je voudrais bien savoir

comment?

--De la plus simple façon, messire. Vous voyez ce baril, vous voyez

cette porte ouverte, et par cette ouverture d’autres barils semblables

à celui-ci?

--Oui, murmura Aben-Farax.

--Eh bien! il y en a trente ou quarante semblables, échelonnés jusque

sous les murs de l’Alhambra.

Aben-Farax fit un mouvement et voulut marcher sur don Paëz.

--Un pas de plus, dit celui-ci, et j’incendie Grenade et l’Alhambra, les

souvenirs d’orgueil de votre race, les merveilles de vos rois;--tout ce

qui atteste votre splendeur passée, tout ce qui est l’objet, le but de

vos rêves d’avenir, saute avec nous et retombe en décombres noircis.

Et don Paëz approchait la torche du baril.

--Bas les armes! cria Aben-Farax frémissant; nos frères accourent et

nous délivreront!

--Je vais les recevoir! répondit don Paëz d’une voix railleuse.

Il confia les prisonniers aux lansquenets et courut à la forteresse, sur

laquelle marchait l’armée maure, commandée par le roi Aben-Humeya lui

même.

Pas une lumière ne brillait aux créneaux de l’Albaïzin: les remparts de

la forteresse paraissaient déserts, et don Fernand ne douta point un

instant que l’assaut ne fût de courte durée, grâce au sommeil des

assiégés, qui lui permettait d’espérer un plein succès.

La nuit était sombre, et la silhouette noire des tours se dessinait à

peine sur le bleu foncé du ciel.

Les Maures marchaient silencieux, croyant toujours au sommeil de la

garnison; mais soudain, et au moment où ils étaient à portée de

mousquet, les créneaux, les remparts, les tours, s’illuminèrent tous à

la fois, puis s’enveloppèrent d’un manteau de fumée et retentirent d’un

horrible fracas. Le canon grondait!

--Nous sommes trahis! s’écria don Fernand, nous avons un véritable siége

à faire maintenant, car l’homme qui défend ces murs est aussi brave que

moi. Feu! et aux remparts.

Don Fernand poussa vigoureusement son cheval, aux pieds duquel vint

s’amortir un boulet;--et presque aussitôt, à la lueur momentanée d’un

coup de canon, il aperçut debout sur le rempart, calme, impassible, la

tête haute et l’œil flamboyant, un homme qui donnait ses ordres

d’une voix brève et assurée: c’était don Paëz.

--Fatalité! murmura-t-il, cet homme et moi, nous devrions être frères!

Les murailles de l’Albaïzin resplendissaient comme un phare dans la nuit

sombre; les boulets, la mousqueterie pleuvaient sur les assiégeants et

leur causaient grand dommage, tandis qu’abrités derrière leurs créneaux

les assiégés n’éprouvaient que des pertes minimes.

Don Paëz, l’épée à la main, l’œil étincelant, la parole brève, le

geste hautain, était partout, calculant la durée de l’attaque avec le

sangfroid d’un général vieilli dans les camps.

Eveillé en sursaut par le fracas fait autour de l’Albaïzin, l’Alhambra

s’était illuminé, à son tour, d’une auréole de feu, et ses boulets,

sifflant au-dessus des murs et des tours de l’Albaïzin, allaient

ricocher sur les bataillons maures et y creuser un sillon sanglant. Le

combat dura jusqu’au jour.

Au moment où naissaient les premières clartés de l’aube, les Maures se

regardèrent, calculèrent l’énormité de leurs pertes, s’aperçurent que

pas un bastion de Grenade et de ses faubourgs n’était pris et que le

siége devait être converti en blocus pour obtenir un résultat.

Mais don Fernand de Valer, dédaignait un pareil moyen, et il lui

paraissait indigne de son sang et de sa race d’affamer une ville pour la

prendre. Il préféra se retirer.

De même que don Paëz n’avait pas quitté le rempart un seul moment, de

même, don Fernand, épée au poing et couronne en tête, avait constamment

poussé son cheval au premier rang et combattu comme un simple

soldat.--Il avait fait son devoir de guerrier; son devoir de roi lui

ordonnait maintenant de ménager le sang de ses sujets.

Il ordonna donc la retraite et l’effectua sans précipitation, le visage

tourné vers l’ennemi et marchant le dernier.

Don Paëz vit les Maures s’éloigner; il les suivit du regard, immobile et

debout à son poste de combat, le pied sur un cadavre, appuyé sur son

épée et dans l’attitude d’un héros fatigué qui se repose et contemple

son triomphe.

Puis, quand les Maures eurent disparu, il abaissa son œil sur le

champ de bataille, sourit d’orgueil à la vue des monceaux de cadavres

entassés dans les fossés et au pied des tours, et quitta enfin le

rempart.

--Messire le roi, se dit-il alors, sera content de moi, je suppose, car

sans moi, le roi Aben-Humeya couchait ce soir à l’Alhambra et devenait

un vrai roi de Grenade. Ah! messire mon maître, mes ennemis ont remporté

une première victoire, et ils ont si bien ébranlé ma faveur que vous

m’avez donné une bourgade à gouverner? Eh bien, cette bourgade a grandi;

en moins d’une nuit, elle est devenue une page de pierres à ajouter aux

feuillets de l’histoire, et maintenant que grâce à elle et à moi,

Grenade vous appartient encore, peut-être ne me refuserez-vous pas le

gouvernement de la ville que je vous ai gardée!

Vous êtes un homme d’esprit, messire don José Déza, le chancelier; vous

avez la langue envenimée des gens de justice et l’astuce des courtisans;

vous êtes patient comme un larron, et vous avez mis trois mois à saper

ma faveur dans le cœur et dans le cerveau du roi;--vous avez presque

réussi, mon maître, et quelques jours de plus vous auraient suffi pour

m’envoyer au bûcher. Malheureusement je viens de trouver le moyen de

renverser tous vos projets d’un seul coup. Un simple cadeau que je vais

faire à Sa Majesté Philippe II déridera son front plissé et me rendra sa

royale amitié. Il est vrai que ce cadeau, c’est la ville de Grenade que

sans moi il n’aurait plus, et le bras droit du roi son rival, le

lieutenant Aben-Farax.

--Çà, ajouta don Paëz, en appelant le capitaine des lansquenets qui se

tenait à distance respectueuse, montez à cheval, mon maître!

--Où vais-je?

--A Madrid, conduire les prisonniers. Prenez une escorte de deux cents

hommes.

Le capitaine alla faire sonner le boute-selle, et don Paëz rentra chez

lui.

--Monseigneur, lui dit Juan, votre prisonnier Aben-Farax et ses deux

frères désirent avoir une minute d’entretien avec votre excellence avant

leur départ.

--C’est leur droit, répondit don Paëz; qu’on les introduise!

Aben-Farax entra peu après, salua don Paëz avec courtoisie, prit le

siége que celui-ci lui indiquait et lui dit:

--Connaissez-vous, messire, la sœur de mon roi?

--La gitana? murmura involontairement don Paëz.

--Oui, la gitana, fit Aben-Farax, souriant.

Don Paëz s’inclina.

--Et, poursuivit Aben-Farax, vous souvenez-vous d’une certaine rencontre

entre elle et vous, dans un souterrain, un jour de chasse royale...

Don Paëz tressaillit.

--Et d’une promesse qu’elle exigea de vous? continua le Maure.

Don Paëz pâlit.

--Elle m’a chargé de vous présenter cet anneau.

Aben-Farax tira une bague de son sein et la présenta au gouverneur.

--C’est votre liberté que vous me réclamez, n’est-ce pas? demanda don

Paëz.

Aben-Farax s’inclina.

--Fatalité! murmura le colonel des gardes. Tout est perdu.

Puis il ajouta tout haut:

--Un gentilhomme tient toujours son serment, messire. Vous serez libre

dans quelques heures. Puisse cette liberté ne point m’envoyer à

l’échafaud!

Aben-Farax demeura impassible.

--Messire, poursuivit don Paëz, vous allez partir pour Madrid, vous et

les vôtres, sous bonne escorte, mais je donnerai des ordres,

j’achèterai s’il le faut le capitaine de lansquenets que j’ai chargé de

conduire le convoi, et à deux lieues d’ici, dans le premier bois que

vous traverserez, il vous laissera fuir, vous et vos deux frères.

--Soit! répondit Aben-Farax.

Mais, en ce moment, la porte s’ouvrit et un homme pâle et chancelant,

couvert de bandelettes ensanglantées, parut sur le seuil.

C’était don Fernando y Mirandès.

Don Paëz fit un pas en arrière et porta la main à son épée avec un

geste de colère, à la vue de don Fernando.

--Que me voulez-vous? demanda-t-il avec hauteur.

--Monseigneur, dit poliment don Fernando, vous allez envoyer un convoi

de prisonniers à Madrid?

--Que vous importe! fit don Paëz. Je suis le gouverneur de l’Albaïzin et

ne prends conseil que de moi-même et du roi.

--C’est que, précisément, c’est au nom du roi que je parle.

--Ah! et que veut le roi?

Don Fernando déplia lentement un parchemin et le mit sous les yeux de

don Paëz, qui pâlit de rage.

Ce parchemin contenait ces deux lignes:

«Si don Paëz envoie des prisonniers à Madrid, don Fernando y Mirandès

sera chargé de les escorter avec une partie des troupes qu’il commande.

«Signé, LE ROI.»

Don Paëz rugit comme un taureau irrité par une meute de chiens hurlants.

Une seconde d’anxiété terrible s’écoula pour lui, car il se trouvait

dans la dure nécessité de fouler son serment aux pieds ou de désobéir au

roi.

Pendant une seconde il tourmenta son épée dans son fourreau et fut tenté

d’en frapper don Fernando. S’il n’eût été blessé déjà et chancelant

encore, don Fernando était un homme mort. Son état de faiblesse le

sauva.

Don Paëz garda une minute de terrible silence, pendant lequel don

Fernando parut inquiet et troublé; puis il lui dit avec dédain:

--Vous êtes souffrant monsieur; il serait imprudent de vous mettre en

route en pareil état...

--Le roi le veut, murmura don Fernando.

--Sans doute, fit don Paëz, le roi veut que vous escortiez les

prisonniers que j’enverrai. Mais...

--Mais? demanda don Fernando avec hésitation.

--Je ne les enverrai point, répondit froidement don Paëz, ils

demeureront ici.

Don Fernando parut étonné et jeta un furtif regard sur Aben-Farax et ses

frères.

Don Paëz surprit ce regard et un éclair jaillit de son œil:

--Don Fernando, dit-il d’une voix: railleuse, vous êtes pâle et hâve

comme un mort qui ressuscite, ou un homme de loi tel que messire le

chancelier; vous souffrez, mon cher sire, et nous sommes exposés ici à

tous les vents de l’Espagne, rentrez donc chez vous au plus

vite:--l’Albaïzin et le roi feraient une perte trop cruelle si vous

mouriez de vos blessures.

Don Fernando salua froidement et sortit.

Alors don Paëz se tourna vers Aben-Farax et lui dit:

--Je vous ai donné ma parole que vous seriez libre, vous le serez cette

nuit même. Comptez-y.

La nuit suivante, vers deux heures, la porte de la tour où étaient

enfermés Aben-Farax et ses frères s’ouvrit sans bruit, et un homme,

dont le chapeau tombait sur les yeux, entra dans le cachot où les trois

Maures s’étaient endormis.

--Suivez-moi, dit mystérieusement cet homme.

Ils obéirent.

L’inconnu les guida, à travers les ténèbres jusqu’à un petit escalier

tournant qui s’enfonçait dans les profondeurs de la forteresse, et il

descendit le premier.

Ils le suivirent, confiants en la loyauté de don Paëz.

Après avoir descendu une centaine de marches, ils pénétrèrent dans un

corridor assez étroit qu’ils traversèrent dans toute sa longueur; au

bout de ce corridor était une porte que l’inconnu ouvrit, et quand elle

eut tourné sur ses gonds, ils se trouvèrent en plein air.

Ils reconnurent alors qu’ils venaient de franchir une poterne; ils

aperçurent un pont-levis jeté sur le fossé extérieur, et, au-delà du

pont-levis, trois chevaux attachés à un arbre. Alors ils reportèrent

leurs regards sur leur guide, et, à la clarté phosphorescente qui se

dégage de l’atmosphère des pays chauds et jette un rayon lumineux à

travers les nuits les plus sombres, ils reconnurent don Paëz.

Don Paëz qui, conspirant contre lui-même, trompait le gouverneur au

profit du gentilhomme, et trahissait le roi pour être fidèle à son

serment.

--Messire, dit-il à Aben-Farax, voilà des chevaux, partez au plus vite,

et que les premiers rayons du jour vous trouvent à distance de

l’Albaïzin. Hors de mon gouvernement je ne peux rien.

Aben-Farax s’inclina.

--Dans mon gouvernement même, reprit don Paëz avec un accent de dédain

amer, je suis bien moins gouverneur que gouverné, et mes pouvoirs

illimités en apparence se trouvent restreints et contrebalancés par une

influence mystérieuse. Mes ennemis ont su placer des espions autour de

moi, et je ne suis, pour l’heure, rien moins que le gouverneur de

l’Albaïzin.

--Je le sais, murmura Aben-Farax.

--Ah! vous le savez? fit don Paëz tressaillant.

--Sans doute. Les Maures savent tout. Don Paëz, vous êtes le seul

Espagnol, si j’en excepte Mondéjar, pour lequel nous n’ayons aucune

haine au fond du cœur.

--Je vous ai cependant fait assez de mal cette nuit même?

--Oui, mais nous avons un pressentiment.

--Lequel?

--C’est que vous combattrez un jour dans nos rangs. Ne riez pas, don

Paëz, Dieu est grand.

--Et Mahomet est son prophète, n’est-ce pas? Je ne crois pas à Mahomet.

--Don Paëz, dit gravement Aben-Farax, on ne retrouve point le cœur

d’un roi, pas plus que le cœur d’une maîtresse. Votre faveur est

sapée; le roi ne vous aime plus, car il sait tout...

--Quoi! tout?

--Il sait que vous aimez l’infante.

--Il se trompe, mon maître; je veux seulement qu’elle m’aime.

--C’est ce que je voulais dire. Eh bien! don Paëz, si l’infante vous

aime, et j’en suis assuré, du reste, vous ne l’épouserez jamais...

--Peut-être?

--Vous épouserez la sœur de mon roi, celle que vous appelez la

gitana.

--Jamais.

--Ne vaut-elle point une infante d’Espagne?

--Peut-être... mais je ne l’épouserai pas.

--Même si elle vous donnait un trône?

Don Paëz tressaillit et hésita.

--Non, dit-il enfin, même pour un trône.

--Et pourquoi cela, don Paëz?

--Pourquoi? parce que l’ambition et l’amour ne cheminent point côte à

côte dans l’âpre route de la vie; parce que l’amour étouffe

l’ambition... et j’ai peur d’aimer la gitana.

Aben-Farax poussa un cri:

--Tu l’aimes! don Paëz, fit-il avec joie; don Paëz, une heure viendra où

tu seras las de ton maître comme nous l’avons été de notre joug, et, à

cette heure-là, don Paëz, nous t’attendrons! Adieu!...

Et Aben-Farax sauta en selle avec ses frères et s’éloigna au galop.

Don Paëz le suivit des yeux à travers les ténèbres; puis, lorsque le

galop se fut éteint dans l’éloignement, il rentra dans l’Albaïzin,

referma soigneusement la poterne et murmura:

--Cette femme est donc un démon, que mon cœur tressaille quand on me

parle d’elle, et qu’un trouble inconnu s’empare de ma tête et de mon

cœur à son souvenir. Cet homme est donc un prophète, puisqu’il

m’annonce l’heure de ma chute avec un accent convaincu et un front

impassible?

* * * * *

Et une sueur glacée inonda le front de don Paëz.

* * * * *

--Pourtant, reprit-il, j’ai foi en mon étoile, pourtant je dois être si

grand un jour, si j’en crois la voix secrète du destin, qu’une couronne

descendra du ciel ou montera de l’enfer sur mon front... Cet homme est

un imposteur!... Ou bien, acheva-t-il, illuminé soudain, ou bien me

serais-je trompé, et cette couronne que j’attends de l’Espagne me

viendrait-elle d’ailleurs?

Attendons! ce mot est le talisman de la vie.

* * * * *

Le jour venait, don Paëz, enveloppé dans son manteau, regagna ses

appartements.

Les escaliers étaient déserts à cette heure, les sentinelles

sommeillaient çà et là sur leurs hallebardes; don Paëz traversa un

obscur corridor, le front penché et absorbé dans une méditation

profonde; aussi n’aperçut-il point un homme immobile et dissimulé dans

l’ombre qui dardait sur lui un œil étincelant et le suivit du regard

jusqu’à ce que la porte se refermât sur lui.

C’était encore don Fernando y Mirandès, pâle et frissonnant de fièvre

sous son manteau brun:

--Don Paëz, murmura-t-il, tu viens de faire évader un prisonnier de

guerre, te voilà coupable de haute trahison... et nous te tenons

enfin!

CHAPITRE DOUZIÈME

XII

Cinq jours après, vers le soir, un cavalier s’arrêta tout poudreux aux

portes de l’Albaïzin; il portait le costume des gentilshommes de la

maison du roi, et il montra aux porte-clés et à l’officier des portes

un parchemin scellé du sceau royal et fermé par un fil de soie bleue.

--Pour le gouverneur! dit-il.

On le conduisit auprès de don Paëz, et don Paëz, le reconnaissant,

poussa un cri et pâlit...

C’était Hector.

Hector, harassé, épuisé, aussi pâle que don Paëz, l’œil brillant de

fièvre.

--Ciel! s’écria le gouverneur, qu’arrive-t-il donc?

Hector congédia d’un geste les lansquenets qui l’avaient conduit auprès

de son frère, ferma soigneusement la porte et revint vers don Paëz:

--Frère, lui dit-il avec émotion, demain il serait trop tard, il faut

fuir cette nuit même.

--Fuir! exclama don Paëz.

--Préfères-tu l’échafaud?

Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 4/4) · 第 2 / 7 段