Parfois il se prenait à espérer que le théâtre de la guerre

LES

CAVALIERS DE LA NUIT

Deuxième Partie

LES MARCHES D’UN TRONE

SUITE DES NOUVEAUTÉS EN LECTURE

DANS TOUS LES CABINETS LITTÉRAIRES

=La dernière Fleur d’une Couronne=, par madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=Madame de la Chanterie= et =l’Initié=, par H. DE BALZAC. 3 vol.

=Laurence de Montmeylian=, par MOLÉ-GENTILHOMME. 6 vol. in-8.

=Le Garde-chasse=, par ÉLIE BERTHET. 3 vol. in-8.

=Le Beau Laurent=, par P. DUPLESSIS, aut. des _Boucaniers_. 4 v. in-8.

=La chute de Satan=, par AUGUSTE MAQUET. 6 vol. in-8.

=Rigobert le Rapin=, par CHARLES DESLYS, auteur de la _Mère Rainette_,

etc., etc. 4 vol. in-8.

=Le Guetteur de Cordouan=, par PAUL FOUCHER. 3 vol. in-8.

=La Chasse aux Cosaques=, par GABRIEL FERRY. 5 vol. in-8.

=Le Comte de Lavernie=, par AUGUSTE MAQUET. 4 vol. in-8.

=Montbars l’Exterminateur=, par PAUL DUPLESSIS. 5 vol. in-8.

=Un Homme de génie=, par madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=Le Garçon de Banque=, par ÉLIE BERTHET. 2 vol. in-8.

=Les Lorettes vengées=, par HENRY DE KOCK. 3 vol. in-8.

=Roquevert l’Arquebusier=, par MOLÉ-GENTILHOMME. 4 vol. in-8.

=Mademoiselle Bouillabaisse=, par CH. DESLYS. 3 vol. in-8.

=Le Chasseur d’Hommes=, par EMMANUEL GONZALÈS. 2 vol. in-8.

=L’Usurier sentimental=, par G. DE LA LANDELLE. 3 vol. in-8.

=L’Amour à la Campagne=, par MAXIMILIEN PERRIN. 3 vol. in-8.

=La Mare d’Auteuil=, par CH. PAUL DE KOCK. 10 vol. in-8.

=Les Boucaniers=, par PAUL DUPLESSIS. 3 vol. in-8.

=La Place Royale=, par madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=La marquise de Norville=, par ELIE BERTHET. 3 vol. in-8.

=Mademoiselle Lucifer=, par XAVIER DE MONTÉPIN. 3 vol. in-8.

=Les Orphelins=, par madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=La Princesse Pallianci=, par le baron de BAZANCOURT. 5 vol. in-8.

=Les Folies de jeunesse=, par MAXIMILIEN PERRIN. 3 vol. in-8.

=Livia=, par PAUL DE MUSSET. 3 vol. in-8.

=Bébé, ou le Nain du roi de Pologne=, par ROGER DE BEAUVOIR. 3 vol. in-8.

=Blanche de Bourgogne=, par Madame DUPIN. 2 vol. in-8.

=L’heure du Berger=, par EMMANUEL GONZALÈS. 2 vol. in-8.

=La Fille du Gondolier=, par MAXIMILIEN PERRIN. 2 vol. in-8.

=Minette=, par HENRY DE KOCK. 3 vol. in-8.

=Quatorze de dames=, par Madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=L’Auberge du Soleil d’or=, par XAVIER DE MONTÉPIN. 4 vol. in-8.

=Débora=, par MÉRY. 3 vol. in-8.

=Les Coureurs d’aventures=, par G. DE LA LANDELLE. 3 vol. in-8.

=(Pour la suite des Nouveautés, demander le Catalogue général

qui se distribue gratis).=

Imprimerie de GUSTAVE GRATIOT, 30, rue Mazarine.

LES

CAVALIERS

DE LA

NUIT

Deuxième Partie

LES MARCHES D’UN TRONE

PAR

LE VICOMTE PONSON DU TERRAIL

Auteur de

La Tour des Gerfauts, les Tonnes d’Or, Diane de Lancy.

IV

Avis.--Vu les traités internationaux relatifs à la propriété

littéraire, on ne peut réimprimer ni traduire cet ouvrage à l’étranger,

sans l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur du roman.

PARIS

L. DE POTTER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

RUE SAINT-JACQUES, 38.

SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE

LES PAYSANS

PAR H. DE BALZAC

Les _Paysans_, on le sait, forment une des grandes catégories dont la

réunion devait compléter l’œuvre immense entreprise par l’illustre

romancier sous le titre de la _Comédie Humaine_. L’idée dominante de

cette magnifique étude est l’antagonisme profond qui sépare le _paysan_

du _bourgeois_. Idée féconde, éminemment dramatique où se développent,

dans des scènes d’un intérêt puissant, des caractères dont la vérité, la

profondeur, l’originalité saisissante, rappellent les plus hautes

créations du grand écrivain. Ainsi les personnages de Fourchon, de

Michaud, de la Mouche, de la Péchina, l’étrange et horrible famille des

Tonsard, la curieuse et effrayante figure de Rigou; variété d’avare dont

le type égale, s’il ne les surpasse, les types devenus si populaires de

Grandet et de Gobseck, font de cette œuvre une des plus complètes et

des plus intéressantes qui soient sorties de la plume de Balzac.

ROBERT LE RESSUSCITÉ

PAR MOLÉ-GENTILHOMME ET CONSTANT GUÉROULT

Le public, vivement impressionné par le succès des derniers livres de

MM. Molé-Gentilhomme et Constant Guéroult, attendait avec impatience

l’œuvre nouvelle que nous annonçons sous ce titre. Cette attente n’a

pas été trompée. Jamais roman historique n’avait réuni à un plus haut

degré les éléments qui font la valeur de ces sortes de compositions.

_Robert le Ressuscité_ est un tableau dramatique et saisissant de la

France sous Charles V. Les scènes de routiers, bizarres et hardies, s’y

mêlent heureusement à de gracieux paysages et à une intrigue d’amour des

plus attendrissantes. Les types de Robert et de Raoul de Fenestrange,

ceux de Clochepain, du jeune page Lorenzino et d’Aïssa la Candiote,

resteront comme des modèles de noblesse, de vrai comique, de passion et

d’énergie. On reconnaît dans cet ouvrage la touche vigoureusement

accentuée des deux écrivains qui ont écrit _Roquevert l’Arquebusier_, ce

roman dont le succès prodigieux, constaté par des reproductions sans

nombre et par des traductions dans presque toutes les langues, doit être

compté parmi les plus solides et les plus réels de la librairie

moderne.

CHAPITRE NEUVIÈME

IX

Cette femme, dont la voix était si douce et persuasive comme une voix

d’enfant, devait avoir un charme d’attraction bien puissant, car don

Paëz se laissa entraîner sans résistance à travers plusieurs salles non

moins splendides que celles qu’il avait parcourues déjà, toutes jonchées

de fleurs, d’arbustes rares, de statues de marbre ou de bronze d’un

merveilleux travail, ayant çà et là des trophées d’armes admirables de

trempe et de ciselure, des divans aux riches étoffes, des dressoirs sur

lesquels s’étalaient pêle-mêle des coupes d’or aux fines sculptures, des

aiguières travaillées à jour,--richesses sans prix qui sortaient alors

du burin des orfèvres arabes, les plus habiles de l’univers.

Mais don Paëz était fasciné, et il vit à peine tout cela.

La princesse s’arrêta enfin à un petit boudoir dont elle ferma la porte

sur elle, après que notre héros fut entré.

Ce boudoir était une merveille: le luxe oriental et le luxe européen s’y

donnaient la main avec un goût exquis. Des trésors d’élégance y étaient

accumulés. C’était un paradis de Mahomet en miniature, créé tout exprès

pour une femme, et qu’une femme seule pouvait habiter.

Là, bien plus qu’ailleurs encore, il y avait des fleurs, des parfums et

des fruits; le paysage qu’on apercevait des croisées était plus riche,

plus fertile, plus coquettement capricieux que tout ce que dont Paëz

avait déjà vu pendant son repas.

Le lac murmurait en bas, la brise entrait et agitait vaguement le

feuillage des citronniers; deux belles colombes d’une éblouissante

blancheur, réveillées par l’arrivée de leur maîtresse qui tenait un

flambeau à la main, allongèrent leur cou gracieux et se becquetèrent en

roucoulant.

Autour de don Paëz, à cette heure, tout parlait d’amour et de poésie,

tout l’éloignait des arides calculs de l’ambition.

La princesse fit asseoir le colonel des gardes sur une ottomane placée

auprès de la croisée, et se mit près de lui: elle prit dans ses

blanches mains ses mains nerveuses et aristocratiques, fixa sur lui son

grand œil noir, et, de cette voix de sirène qui avait le privilége de

l’émouvoir et de le troubler au degré suprême, elle psalmodia, plutôt

qu’elle ne prononça, les paroles suivantes:

--Tu n’as donc jamais aimé, don Paëz? Jamais deux yeux de femme

n’ont-ils rencontré tes yeux; jamais deux lèvres roses n’ont-elles

rencontré les tiennes; jamais cœur effaré et timide n’a donc battu

précipitamment sur le tien? Vous êtes donc insensible et froid comme le

marbre où nous sculptons nos statues ô mon beau cavalier au large front

et à la lèvre dédaigneuse, usé et sceptique déjà comme cette vieille

horloge qui respire auprès de nous et qui ne ralentirait ni ne

presserait une seule de ses pulsations, même, si la destinée du monde

dépendait d’une seconde?--Tu marches donc, impie! solitaire et le front

haut, le sourire de l’orgueil aux lèvres et le vide du désespoir au

cœur, sur le sable brûlant de la vie, sans jeter un regard d’envie à

ces voyageurs moins pressés et plus sages qui s’arrêtent une heure au

bord d’une fontaine, à l’ombre d’un sycomore et s’y reposent aussi

longtemps que le sycomore a d’ombre et la fontaine d’eau jaillissante

et fraîche? Où vas-tu donc, ô marcheur infatigable, sans te préoccuper

des fleurs et des cœurs que tu foules sous ton pied d’airain, des

parfums que tu dédaignes, des brises qui passent près de toi murmurantes

et rafraîchies et auxquelles il te serait si facile d’exposer quelques

minutes ton front brûlant.

--Tiens, don Paëz, écoute ce lac qui nous berce d’une chanson sans fin,

ce vent qui bruit dans le feuillage; regarde ces coteaux verts, ces

prairies en fleurs sur lesquels la lune épand ses sourires, aspire les

parfums qui nous montent sur l’aile des brises, de ces jardins aux

dédales sans nombre, aux bosquets ombreux et discrets qui ne révèlent

rien des mystères qu’on leur confie... Et puis, don Paëz, réfléchis et

demande-toi si l’homme qui vivrait ici, sa main dans ma main, ayant pour

talisman mon sourire, pour étoile mon regard, pour éternelle occupation

mon amour...

Et, en prononçant ces mots, l’enchanteresse était belle comme femme ne

le fut jamais.

--Demande-toi, don Paëz, si cet homme aurait quelque chose à envier

même à une héritière de maison royale...

Don Paëz tremblait et essayait de parler; l’émotion lui clouait la

gorge.

--O don Paëz, continua-t-elle, il y a bien longtemps que je t’aime; et

un être moins égoïste et moins froid que tu n’es l’eût deviné dès la

première heure où il m’eût vue. Tu ne l’as point compris, toi, don Paëz;

tu m’as outragée, au contraire tu m’as traitée de Bohémienne et de

mendiante; et tu ne savais pas, insensé, que je suis la fille de dix

générations de rois et que je suis plus riche, à moi seule, que tous les

hidalgos d’Espagne. Oh! je te pardonne ton outrage, l’amour est

aveugle, et je t’aime... je t’aime depuis un certain jour,--il y a bien

longtemps de cela,--depuis un certain soir où, poursuivie dans les rues

de Madrid par les alguazils de la Sainte-Hermandad qui me voulaient

traîner au bûcher, je te vis accourir à mon aide, refouler les alguazils

à coups de rapière, puis, me prendre dans tes bras, m’emporter à travers

les ruelles sombres pour dépister mes persécuteurs, et me jeter enfin au

porche d’une église en me laissant ta bourse, et me disant: Si l’on te

poursuit de nouveau, réclame-toi de moi et demande à voir don Paëz, le

page favori du roi. Il y a douze ans de cela, j’étais une enfant, tu

étais un homme déjà; mais un homme aimant et croyant, un homme dont le

cœur était vierge et plein de nobles aspirations... tu es un

vieillard, maintenant!

Don Paëz bondit sur ses pieds, son regard s’alluma soudain, sa voix

jaillit, sonore, de sa poitrine haletante; prit la princesse dans ses

bras, la porta vers le guéridon sur lequel elle avait déposé son

flambeau, la considéra longtemps avec une attention scrupuleuse et

s’écria d’une voix délirante:

--C’était donc toi!

Et comme l’émotion allait le reprendre et l’étreindre de nouveau, il

continua avec exaltation:

--C’était donc toi que j’ai cherchée, que j’ai aimée avec toute la

fougue de mes dix-huit ans, toi que j’ai demandée à tous les échos de

Madrid et de l’Espagne entière, toi seule la maîtresse de mon cœur et

que je n’ai sacrifiée qu’à la plus dévorante de toutes les passions:

l’ambition!

Et tandis qu’elle jetait un de ces cris d’enivrement et de délire

qu’aucune plume, aucune voix, aucune note humaine ne rendront jamais, il

la prit dans ses bras, l’appuya et la pressa sur son cœur palpitant

avec tout l’enthousiasme de l’amour. Elle se dégagea enfin de son

étreinte et, tenant toujours ses mains:

--Tu es ambitieux, dit-elle. Oh! oui, vous l’êtes, mon beau gentilhomme.

Eh bien! je vous donnerai plus d’or et de rubis que n’en ont le roi des

sept royaumes et tous les potentats de la terre ensemble. Tiens,

regarde.

Elle souleva les tentures de soie qui couvraient les murs, fit jouer un

panneau de boiserie, et mit à découvert un magnifique coffre incrusté.

Don Paëz poussa un cri et recula.

Ce coffre était plein de diamants. La fortune de tous les juifs de

l’Europe n’eût point suffi peut-être, à en payer la moitié.

Le cavalier, ébloui, mit les mains sur ses yeux et chancela; mais

soudain, reculant d’un pas encore, tandis qu’elle se retournait

triomphante et cherchait son sourire, il redevint pâle, hautain et lui

dit:

--Tu me donneras des richesses incommensurables, pauvre femme! Mais ce

prestige étincelant qui fascine les hommes et les enchaîne, ce prestige

qu’on nomme le pouvoir, me le donneras-tu?

--Oh! s’écria-t-elle éperdue, l’ambition! toujours l’ambition!

--L’ambition sans cesse! reprit-il d’une voix éclatante; l’ambition qui

creuse le cœur et la tête, l’ambition qui tue, mais qui vous fait si

grand qu’on regarde les hommes avec dédain, qu’ils deviennent des

marchepieds, des machines intelligentes dont on sert et qu’on méprise.

Oh! voilà désormais ma seule maîtresse et ma seule passion!

Et don Paëz se redressa insensible et fort comme au moment où il avait

quitté le palais de l’Escurial.

La princesse, un moment foudroyée par ces paroles, se redressa à son

tour; elle s’élança vers lui, elle reprit sa main et la serrant avec

force, l’œil flamboyant, le geste saccadé:

--Don Paëz, s’écria-t-elle, tu veux posséder le pouvoir, tu as soif

d’une puissance sans bornes? Eh bien! je te donnerai un trône...

Le cavalier tressaillit.

--Un trône!... tu me donnerais un trône?

--Celui de Grenade, répondit-elle. Je suis la sœur de don Fernand de

Valer, roi depuis vingt-quatre heures... et don Fernand n’a pas

d’enfants... j’hérite de lui.

Mais don Paëz répondit par un éclat de rire:

--Il faudrait attendre trop longtemps, dit-il.

Et comme elle s’inclinait, ployée et broyée sous cette dure parole,

comme elle se laissait tomber, blanche et froide, sur l’ottomane, il

reprit avec douceur:

--Je t’ai aimée, pauvre enfant, j’ai failli t’aimer encore... Si tu me

donnais à la fois or et puissance, je ne t’aimerais plus. L’amour d’une

femme, enfant! c’est le mur d’airain où se brisent les plus grands

desseins, les plus hautes aspirations; c’est une nouvelle colonne

d’Hercule qui dit au génie: Tu n’iras pas plus loin! Et moi... je veux

passer outre!

Et don Paëz s’enfuit à travers salles et corridors, criant:

--O ambition! ô ma seule maîtresse... A moi! à moi!--Arrière l’amour!

Mais au moment où il traversait de nouveau ce salon où il avait soupé,

une porte s’ouvrit en face de celle par où la ginata lui était apparue,

et une voix grave annonça:

--Le roi!

Don Paëz recula d’un pas.

Il y avait loin de ce gentilhomme que nous avons connu sous le nom de

don Fernand, capitaine des gendarmes de Philippe II, au personnage qui

entra dans la salle où don Paëz s’était arrêté.

C’était bien le même homme, cependant, mais cet homme était grandi de

toute la hauteur de sa mission, et la majesté royale, cette force que

Dieu met au cœur de ceux qu’il condamne à porter une

couronne--couronne d’épines bien souvent--éclatait sur son front.

Le gentilhomme au front mélancolique, aux lèvres sur lesquelles

s’unissaient à la fois la fierté et la rêverie, le jeune homme au franc

et loyal sourire avaient fait place à un homme portant haut la tête, au

regard froid et digne, à la démarche lente et assurée.

A la vue de don Paëz il s’arrêta comme don Paëz s’était arrêté.

Et puis, comme un roi est un roi, quelles que puissent être sa puissance

et l’étendue de son royaume, sur le trône ou dans l’exil, il attendit

que don Paëz allât vers lui.

Don Paëz était fier, mais il s’inclinait devant le rang quand ce rang

était supérieur au sien. Il oublia que deux jours auparavant don

Fernand était son ami, il ne se souvint que d’une chose, c’est que don

Fernand était roi. Il se découvrit donc et s’avança avec une noblesse

respectueuse, saluant don Fernand et lui disant:

--Bonjour, sire.

Alors devant cette attitude où la fierté de don Paëz s’abaissait, la

glace qui recouvrait le visage du roi de Grenade se brisa, et il tendit

la main au colonel des gardes:

--Bonjour, mon ami, lui dit-il, soyez le bienvenu sous le toit de ma

sœur.

--Il est donc vrai! exclama don Paëz, c’est bien votre sœur!...

--La fille de mon père, mon ami.

--Mon Dieu! murmura don Paëz, moi qui l’ai traitée de Bohémienne...

--Je le sais, répondit don Fernand avec un sourire; mais je vous le

pardonne, comme elle vous l’a pardonné sans doute... vous savez qu’elle

vous aime, don Paëz; elle me l’a avoué. Voudrez-vous cimenter notre

jeune amitié par les liens sacrés de la famille?

Don Paëz tressaillit et se tut.

--Je sais tout, reprit don Fernand; votre rencontre fortuite et le

généreux appui que vous lui prêtâtes, il y a douze ans;--elle m’a avoué

son amour aujourd’hui même; jamais elle ne m’en avait parlé.--Je sais

encore, don Paëz, que l’infante d’Espagne vous aime, et que vous espérez

toucher au but; mais ce que je sais encore et ce que vous ignorez sans

doute, c’est qu’autour de Philippe II vous avez une nuée de rivaux et

d’ennemis qui ont juré votre perte, et qui, même, viennent d’obtenir sur

vous un premier avantage. Ce gouvernement de l’Albaïzin qu’on vous

donne, don Paëz, c’est une disgrâce.

--Croyez-vous, sire, que j’en doute?

--Ce que vous ne savez pas encore, don Paëz, c’est que le roi Philippe

II a un orgueil trop grand pour jamais sacrifier sa fille à un simple

gentilhomme...

--Je suis fils de souverain, sire.

--Qu’importe! si vos pères sont déchus et si leurs descendants sont en

exil?

Don Paëz baissa la tête et frappa le sol de son pied avec un geste de

colère.

--Ami, reprit le roi de Grenade, vous vouliez être gendre de roi, soyez

frère de roi.

Une fois encore, peut-être, l’hésitation entra au cœur de don Paëz;

mais, par un dernier effort sur lui-même, il releva la tête et

répondit:

--Non, cela ne se peut!

--Et pourquoi mon ami?

--Parce que, répondit don Paëz, l’amour tue l’ambition, et que je

préfère l’ambition à l’amour.

--Insensé!

--Demandez à l’aigle, fit le gentilhomme avec enthousiasme, pourquoi son

vol est si hardi que nul n’ose le mesurer? Demandez au génie pourquoi il

s’écarte des routes frayées et marche sombre et à côté de la foule, aux

lèvres de laquelle étincelle le rire? Et l’aigle, ce roi des airs, le

génie, ce roi de l’espace, vous répondront qu’un souffle inconnu, une

haleine brûlante les poussent, et que ce souffle, cette haleine, sont

l’haleine et le souffle de Dieu!

Don Fernand se couvrit le visage de ses deux mains:

--O ma sœur, murmura-t-il, pauvre enfant dont l’amour a dompté et

ployé la nature indépendante et sauvage, pauvre cœur brisé, le

bonheur n’est point fait pour toi! une larme perla au travers de ses

doigts, un moment il courba le front sous une douleur terrible; puis il

le releva soudain et murmura:

--Les rois aussi doivent fermer leur cœur aux joies saintes de

l’amour et de la famille, eux aussi doivent marcher tristes et seuls et

renoncer au bonheur; ils doivent ne songer qu’à leur peuple.--Je suis

roi, don Paëz, j’ai pris la couronne et tiré l’épée pour affranchir du

joug le peuple de mes pères, il faudra que l’on brise cette couronne sur

mon front et cette épée dans ma main, si je les dépose avant que ce

peuple soit libre! Adieu, don Paëz, nulle malédiction ne franchira le

seuil de cette maison où ton insensibilité sème le désespoir. Des

cœurs amis te suivront, et si un jour, meurtri et brisé, las

d’insulter au bonheur, tu lui demandes grâce enfin, reviens, don Paëz,

reviens ici! Si Dieu a béni nos armes, si je suis roi de fait, comme

aujourd’hui je le suis de droit, tu partageras ma puissance, nous

règnerons ensemble, unis l’un à l’autre par le sourire et l’amour d’une

femme dont nous tiendrons chacun une main.

--Taisez-vous! sire, tais-toi, don Fernand, s’écria le colonel des

gardes, tu me feras chanceler si je t’écoutais plus longtemps. Adieu...

--Adieu donc, ami; dans vingt-quatre heures, la guerre aura mis entre

nous des larmes et des flots de sang; sers ce maître que je combats,

puisque telle est ta destinée; mais avant serrons-nous la main, et si,

au jour d’une bataille, nous avons le temps de nous embrasser avant de

croiser le fer...

--Nous le ferons, adieu!

Et don Paëz que l’émotion gagnait, s’enfuit précipitamment.

Dans la cour, Juan attendait, tenant en main le cheval de son maître et

le sien.

Don Paëz sauta en selle et enfonça l’éperon aux flancs du généreux

animal qui prit le galop en hennissant de douleur.

Au moment où le colonel des gardes atteignait le sommet de la colline

d’où quelques heures auparavant il avait aperçu les lumières du castel

arabe, les premières lueurs du jour, scintillant au milieu des ténèbres,

pâlirent l’éclat des étoiles dans le ciel oriental, et ricochant sur la

crête encore baignée de rosée des montagnes, le crépuscule resplendit

sur le petit lac et éclaira cette demeure où le bonheur avait essayé

d’enlacer don Paëz.

Le cavalier fit faire volte-face à sa monture, tourna les yeux vers le

castel, contempla ce vallon paisible et verdoyant où la guerre allait

bientôt transporter son sanglant théâtre, et, posant la main sur son

cœur qui battait maintenant avec la froide régularité d’une horloge,

il murmura avec un fier sourire:

--J’ai foulé aux pieds le présent pour lui préférer l’avenir; j’ai

résisté au bonheur qui m’ouvrait les bras, parce que le bonheur ne

suffit pas aux vastes aspirations de mon âme; j’ai eu le courage de

résister à la seule femme que j’aie aimée, j’ai été sans pitié pour ses

larmes; j’ai vu couler des pleurs de roi et ces pleurs ne m’ont point

touché... Oh! je suis fort maintenant, et mes ennemis peuvent essayer

d’entamer mon audace et ma volonté; cette audace et cette volonté sont

un mur d’airain où se briseront leurs ongles et leurs dents de tigres! O

ambition! merci, tu es le talisman des braves et des forts!

Trois jours après, don Paëz entrait dans les murs de l’Albaïzin; une

heure plus tard, les troupes qu’il avait demandées au roi arrivaient,

seulement elles étaient moindres de moitié, le régiment des gardes qu’il

attendait ne devait point venir. La plupart des officiers qu’on lui

envoyait étaient vendus au chancelier: un seul corps lui demeurait

entièrement dévoué, celui des lansquenets allemands.

Don Paëz fronça le sourcil d’abord, et haussa les épaules ensuite.

--Bah! dit-il, j’ai mon étoile!

Le lendemain, il trouva cloué au chevet de son lit le billet suivant:

«Don Paëz, tu as refusé mon amour, je te hais... Souviens-toi du serment

que tu as fait à la Bohémienne pour obtenir ta liberté et celle de

l’infante; et si l’on te présente mon anneau, ne sois point parjure!»

Cinq jours après, le lévrier d’Hector, qu’il avait renvoyé à

l’Escurial, arriva haletant et couvert de poussière. Il avait une bague

dans la gueule; cette bague signifiait que la faveur de don Paëz était

battue en brèche par ses rivaux.

--Vrai Dieu! se dit-il, la fortune voudrait-elle donc lutter avec moi?

Eh bien, soit! je relève le gant... Fortune, à nous deux!

CHAPITRE DIXIÈME

X

Trois mois s’étaient écoulés.

Don Paëz avait défié la fortune--la fortune avait relevé le gant et

accepté le défi.

Depuis trois mois, tout semblait conspirer contre le colonel des gardes

disgracié.

C’était un triste gouvernement que celui de l’Albaïzin, un gouvernement

monotone et isolé du théâtre de la guerre, dans lequel don Paëz n’avait

autre chose à faire qu’à veiller sur des canons rouillés regardant les

canons inoffensifs de l’Alhambra.

La garnison de l’Albaïzin se composait d’environ deux mille hommes; sur

ces deux mille hommes, cinq cents à peine étaient dévoués au

gouvernement; le reste semblait obéir à quelque chef mystérieux et

inconnu qui, d’un signe imperceptible, approuvait ou désapprouvait les

ordres de don Paëz.

Et don Paëz cherchait vainement, parmi ses officiers, ce chef qui

paraissait être le vrai gouverneur;--il ne rencontrait autour de lui que

des marques d’un respect équivoque et une obéissance ironique à laquelle

il ne pouvait se tromper.

Parfois il se prenait à espérer que le théâtre de la guerre se

rapprochant, il lui serait enfin permis d’y prendre part et de

reconquérir, par un coup d’éclat, cette faveur qu’il avait perdue.

Mais la fortune paraissait lui refuser cette revanche.

Les Maures, cernés dans les Alpunares par des forces imposantes, se

défendaient vaillamment, ayant leur roi à leur tête, et se montraient

peu soucieux de marcher sur Grenade, leur ville sainte.

Pas plus que don Paëz, le marquis de Mondéjar, qui commandait à

l’Alhambra, n’apercevait, dans le lointain, la fumée de l’artillerie, et

il semblait frappé de la même disgrâce--car les ordres formels du roi

étaient que les gouverneurs de Grenade et de l’Albaïzin

n’abandonnassent, sous aucun prétexte, leurs murailles respectives pour

faire une sortie et marcher à la rencontre des Maures.

Un jour, cependant, le bruit lointain d’une mousqueterie très vive était

venu retentir en échos affaiblis jusqu’aux remparts de l’Albaïzin; puis

un nuage de fumée avait obscurci l’horizon; enfin, aux rayons du soleil

levant, les armures avaient étincelé et miroité comme un fleuve

d’acier...

L’espoir revint au cœur du morne don Paëz; il monta anxieux,

haletant, au sommet d’une tour; il suivit les péripéties du combat qui

paraissait devoir être fatal aux Espagnols; et enfin, dominé par un

sentiment d’égoïsme facile à comprendre, il poussa un cri de joie en

voyant un corps d’armée mauresque passer sur le corps des carrés

espagnols enfoncés, et marcher victorieux sur Grenade.

Un siége! pensa-t-il, une défense héroïque, les canons de l’Albaïzin

s’éveillant enfin de leur long sommeil; les remparts de Grenade

enveloppés d’un manteau de fumée, les balles sifflant, les glaives

froissant les glaives, les cris de joie des vainqueurs insultant aux

imprécations des mourants... Et, au milieu de ce tumulte, lui, don Paëz,

fier et calme, l’épée nue, donnant ses ordres d’une voix retentissante

et creusant, sous les murs de Grenade, un tombeau à cette armée assez

hardie pour le venir braver!

Don Paëz descendit de son poste d’observation, il revêtit ses habits de

combat, il ordonna qu’on prît les armes, et que chaque tourelle, chaque

bastion fussent occupés.

Ses ordres furent ponctuellement exécutés.

En même temps, à l’Alhambra, les mêmes dispositions de défenses furent

prises, et la lutte promit d’être gigantesque.

Debout sur le rempart, une lunette d’approche à la main, don Paëz

suivait attentivement du regard la marche rapide de l’ennemi.

Ses forces étaient nombreuses: plus de dix mille hommes s’avançaient au

galop et traînant de l’artillerie de campagne; ils n’étaient plus qu’à

un quart de lieue, et leurs phalanges se déroulaient comme une immense

collerette de fer sur les collines verdoyantes que domine l’Alhambra.

Don Paëz fit pointer les canons et s’apprêta à saluer les Maures d’une

pluie de feu.

Mais soudain ils s’arrêtèrent et parurent se consulter.

L’impatient don Paëz frémit et attendit qu’ils se remissent en route...

Il attendit vainement: les Maures se rangèrent seulement en bataille

dans la plaine et sur les hauteurs; puis ils semblèrent offrir le combat

aux deux garnisons de Grenade et de l’Albaïzin.

--Cordieu! s’écria don Paëz, puisqu’ils n’osent venir, nous allons les

inviter.

Et quittant le rempart, il fit sonner le boute-selle, mit ses cavaliers

et ses fantassins en ordre de bataille, ordonna qu’on ouvrît les portes

et demanda son meilleur cheval.

Jusque-là ses ordres avaient été suivis ponctuellement; mais, au moment

où il mettait le pied à l’étrier, don Fernando y Mirandès, capitaine des

dragons de l’Albaïzin, sortit des rangs, s’approcha le chapeau à la main

de don Paëz, qui l’accueillit avec un geste d’étonnement, le salua et

lui dit avec courtoisie:

--Pardon, monseigneur, je voudrais vous entretenir une minute à l’écart.

--Que me voulez-vous? demanda le gouverneur en fronçant le sourcil.

--Vous rappeler simplement une loi martiale, monseigneur.

--Quelle est cette loi?

--Celle qui interdit à un commandant de navire de quitter son bord et à

un gouverneur de forteresse d’abandonner ses murs.

Don Paëz frémit de colère:

--Eh bien? demanda-t-il.

--Eh bien! monseigneur, vous allez, ce me semble, quitter les remparts

de l’Albaïzin et faire une sortie?

--Sans doute.

--Et vous manquerez à votre devoir, monseigneur, votre devoir étant de

ne point abandonner l’Albaïzin.

--Même quand l’ennemi me provoque?

--Même quand l’ennemi vous provoque.

La lèvre de don Paëz se crispa:

--Monsieur, dit-il sèchement, vous êtes un simple capitaine de dragons,

et vous êtes sous mes ordres, n’est-ce pas?

--Sans doute, monseigneur.

--Eh bien! monsieur, je n’ai point de conseils à recevoir de vous, et je

ne relève ici de personne. Une armée mauresque est devant nos murs,

cette armée nous provoque, il est de mon devoir, il y va de l’honneur

de l’Espagne de marcher à sa rencontre et d’accepter le combat.

--Je comprends, dit flegmatiquement don Fernando, qu’il est du devoir

d’un gouverneur de faire sortir une partie de sa garnison...

--Ah! vous comprenez cela?

--Tandis que le gouverneur, poursuivit don Fernando impassible, doit,

lui, demeurer avec le reste derrière ses murailles.

--Corbleu! exclama don Paëz impatienté, ma manière de voir diffère de la

vôtre, monsieur, et je vous trouve bien hardi de commenter mes ordres

et ma volonté.

--Monseigneur, répondit le capitaine avec calme, vous désobéissez au

roi.

--Je ne le crois pas, fit don Paëz en raillant.

--Et moi je vous l’affirme.

Don Paëz abrita ses yeux du revers de sa main, regarda les collines de

l’Alhambra et aperçut les bataillons du marquis de Mondéjar qui

descendaient au pas de course et s’apprêtaient à passer le Daro pour

marcher à la rencontre des Maures.

--Tenez, dit-il avec un sourire de triomphe, voyez, monsieur; la

garnison de l’Alhambra tranche la question. A cheval! monsieur, à

cheval! ou nous arriverons les derniers.

--Pardon, fit l’imperturbable don Fernando, demandez votre lunette,

monseigneur, et regardez bien le chef qui marche en tête des troupes de

l’Alhambra, vous verrez que ce n’est point M. de Mondéjar.

Don Fernando disait vrai. C’était le vice-gouverneur de Grenade qui les

conduisait.

Don Paëz rugit.

--Eh bien! s’écria-t-il, si par un puéril respect d’une vieille loi

martiale, M. de Mondéjar demeure sur ses remparts alors que le canon va

tonner, moi, don Paëz, je n’y resterai point. A cheval, monsieur, et,

j’en suis sûr, le roi sera content d’une pareille désobéissance!

--Vous vous trompez, monseigneur, car la volonté formelle du roi est que

vous ne sortiez point de l’Albaïzin.

--Pourriez-vous m’en fournir une preuve?

--Volontiers, monseigneur.

Don Fernando ouvrit son justaucorps et tira de son sein un parchemin

scellé du sceau royal. Don Paëz le prit, le parcourut et pâlit.

Le parchemin contenait les quelques mots suivants:

«Notre volonté royale est que, sous aucun prétexte, et l’ennemi fût-il

sous les murs, le gouverneur de l’Albaïzin ne franchisse les murs de sa

forteresse. S’il résistait à cet ordre, il serait déclaré coupable de

haute trahison, déchu de son rang et de son emploi, et don Fernando y

Mirandès serait chargé du gouvernement provisoire de l’Albaïzin.

La signature du roi était authentique.

Don Paëz poussa un cri de rage, et mesurant don Fernando du regard:

--C’était donc vous, fit-il avec hauteur et dédain, qui étiez le

véritable gouverneur ici?

--Vous vous trompez, monseigneur, répondit humblement le capitaine,

j’étais simplement chargé de vous rappeler la volonté du roi.

--Je m’y soumets, monsieur, fit don Paëz avec un calme superbe; mais

souvenez-vous bien de ceci: le chancelier don José Déza, dont vous me

paraissez être l’âme damnée, a la première manche de notre partie, mais

j’aurai la seconde, et qu’il prenne garde!

Le capitaine s’inclina avec indifférence.

--Prenez, dit-il, les troupes de la garnison qu’il vous plaira,

monseigneur, j’emmène les autres au combat... Et c’est mon droit,

ajouta-t-il, car je commande ici en second.

Il remit son chapeau et sauta en selle.

Don Paëz promena son œil d’aigle sur cette petite armée rangée en

bataille; il mesura les dragons d’un regard de mépris, puis désignant du

doigt les cinq cents lansquenets allemands:

--Restez ici, dit-il; don Fernand vient de me faire observer que le

devoir d’un gouverneur était de ne point abandonner le siége de son

gouvernement... Et il a raison. Ouvrez les portes!

Les deux régiments espagnols sortirent de l’Albaïzin, ayant à leur tête

don Fernando y Mirandès; il ne demeura plus dans la forteresse que don

Paëz, gouverneur illusoire, et les lansquenets qui, seuls, lui étaient

dévoués et prêts à se faire hacher pour lui.

--O fortune! s’écria alors le favori déchu, tu ne m’as point vaincu

encore!

Il regagna son poste d’observation et voulut être spectateur de ce

combat auquel la fatalité lui défendait de prendre part.

C’était le matin, nous l’avons dit, par une matinée splendide de

l’Espagne avec un soleil étincelant qui miroitait sur les brumes

bleuâtres flottant encore au flanc des collines, et jetées comme une

mantille de gaze sur les épaules grises des rochers et les tours

noircies des forteresses.

L’armée maure, immobile ainsi qu’un mur d’acier, attendait le choc de

l’armée espagnole avec la confiance de son droit et de la supériorité de

ses forces. Les bataillons de l’Alhambra et ceux de l’Albaïzin

couraient, au contraire, à sa rencontre, avec l’impétuosité de troupes

fraîches que les marches forcées n’ont point lassées avant le combat.

Le choc fut terrible, les Maures reculèrent; leur centre parut

s’enfoncer indéfiniment vers le nord, et, croyant sans doute à une

défaite prématurée, les Espagnols poussèrent en avant et voulurent

poursuivre, l’épée haute, ces prétendus fuyards.

Mais soudain les ailes de l’armée maure, massée sur les collines

voisines, se déployèrent rapidement et, par une manœuvre habile, se

rejoignirent sur les derrières de l’armée espagnole.

Alors le centre qui avait lâché pied jusque-là s’arrêta, fit tête à

l’ennemi, et celui-ci, enveloppé de toutes parts, se trouva enclavé par

une muraille d’acier et dans l’impérieuse nécessité de former un carré

et de changer son rôle d’agression en une attitude de défense.

Don Paëz, du haut de sa tour, assistait à ce combat, et son égoïsme, son

ressentiment parlant plus haut que le devoir, il se réjouit presque de

voir le combat prendre cette tournure fatale aux troupes espagnoles.

Le poing sur la hanche, un sourire d’orgueil aux lèvres, il contemplait

cette mêlée terrible que la fumée du canon et les reflets du soleil

semblaient couvrir d’un voile aux couleurs changeantes, d’un manteau de

soie et de pourpre qui en obscurcissait les détails pour imprimer à

l’ensemble un cachet de poésie grandiose.

Pendant une moitié de la journée, le canon et la mousqueterie grondèrent

dans la plaine, et les rangs des Maures cessèrent de se rétrécir comme

une chaîne de fer et d’airain autour des Espagnols, qui se défendaient

et tombaient un à un avec l’héroïsme du désespoir.

Et à mesure que l’armée maure avançait, don Paëz souriait et sentait la

joie inonder son cœur et sa tête. Il la voyait déjà se déployer

poudreuse et triomphante sous les canons de l’Albaïzin et de l’Alhambra,

venir se heurter à ses murailles, et alors...

Alors lui, don Paëz, aurait le droit d’agir; il pourrait pointer le

premier canon et s’envelopper d’une héroïque draperie de fumée et de

gloire, auréole magique dont les rayons iraient éclairer les marches du

trône de Philippe II, feraient tressaillir l’infante de joie et

d’orgueil, et pâlir ses ennemis d’impuissance et de colère!

Alors encore, le gouvernement illusoire de l’Albaïzin grandirait de

toutes les hauteurs du péril; il deviendrait le boulevart de Grenade et

de l’Espagne entière; et comme don Paëz n’avait jamais désespéré de son

étoile, comme il se reprenait à croire en elle avec plus de ferveur

encore, il faudrait bien que sous le feu de son artillerie, les fossés

de ses murs devinssent le tombeau de cette armée déjà victorieuse.

Le fracas de la mousqueterie allait s’apaisant, à mesure que l’armée

maure avançait; les Espagnols décimés, sanglants, éperdus, étaient

parvenus à faire une trouée, et accouraient vers leurs murailles pour

s’y abriter et les défendre.

Don Paëz quitta le rempart un instant pour donner ses ordres de

combat;--puis, comme la mode d’alors était de revêtir ses plus riches

habits un jour de bataille, il demanda son épée à poignée de diamants,

son manteau brodé d’or, son feutre à plume blanche, et il remonta sur le

rempart.

L’armée maure avançait toujours.

Don Paëz pointa une pièce de sa main gantée, il prit une lance enflammée

et se tint prêt à mettre le feu.

Mais soudain une manœuvre s’opéra dans les rangs des Maures qui, au

lieu de poursuivre leur course vers les murailles de Grenade firent

volte-face, s’arrêtèrent une minute, puis se retirèrent lentement hors

de la portée du canon.

La lance tomba des mains de don Paëz anéanti.

En même temps, il se sentit tiré par le pan de son manteau; il se

retourna et aperçut le lévrier d’Hector.

Le lévrier avait dans sa gueule une bague qu’il laissa tomber sur la

dalle.

Cette bague signifiait:--le péril a grandi.

L’œil de don Paëz s’enflamma, il frappa le sol du pied et s’écria: La

veille du supplice est quelquefois l’aurore du triomphe, et je _veux_

triompher!

CHAPITRE ONZIÈME

XI

L’homme qui croit à son étoile, l’homme qui ose est fort entre tous.

La fortune semblait défier don Paëz, elle paraissait même le battre

depuis quelque temps, mais elle ne l’avait point terrassé.

A chaque coup qu’elle lui portait, il chancelait une seconde pour se

redresser plus fier, plus inébranlable, plus audacieux que jamais.

Il contempla froidement la retraite des Maures, qui bientôt disparurent

à l’horizon, cachés par un pli du terrain; puis il porta son regard sur

les débris mutilés des bataillons espagnols, se traînant vers Grenade,

la tête basse et couverts de sang;--et une joie secrète envahit son

cœur.

Le sous-gouverneur de l’Alhambra avait été tué; quant à don Fernando y

Mirandès, il avait survécu, mais on le rapportait mourant sur une sorte

de civière formée avec quatre mousquets mis en croix.

--Voilà, pensa don Paëz, un homme qui ne me nuira pas de sitôt; et, pour

le moment du moins, je suis encore le vrai gouverneur de l’Albaïzin.

Un sourire amer passa sur ses lèvres:

--Ah! fit-il avec dédain, ils m’ont confié un gouvernement dérisoire.

Ah! messire le roi, vous avez voulu humilier votre favori, et vous lui

avez donné une bourgade à commander! Eh bien! je le grandirai mon

maître, ce gouvernement, je le grandirai de toute ma valeur

personnelle; ces murailles d’un quart de lieue de circonférence, je les

ennoblirai d’une auréole de fumée et de sang qui gravera leur nom aux

pages de l’histoire et de la renommée; et, s’il le faut, si l’ennemi ne

vient point en aide à leur gloire future, si je ne puis l’ensevelir dans

le cercueil que je creuse à leur ombre, j’y mettrai le feu moi-même et,

nouvelle Erostrate, j’attacherai mon nom au nom de l’Albaïzin incendié,

et ces deux noms, enlacés à toujours, diront aux âges à venir ce qu’eût

été don Paëz!

La nuit approchait. Don Paëz quitta le rempart, descendit dans les rues

et alla, comme c’était son devoir et son droit, recevoir aux portes

qu’on venait d’ouvrir les débris sanglants et dispersés de sa garnison.

Don Fernando avait reçu un coup de lance à travers le corps, et il

s’était évanoui; à peine osait-on répondre de sa vie.

Ce qu’il ramenait de la garnison de l’Albaïzin sortie le matin, pouvait

être évalué à deux cents hommes la plupart hors de combat et incapables

de reprendre vis-à-vis du gouverneur cette attitude d’hostilité et de

révolte qui avait entravé jusque-là ses moindres volontés.

Les lansquenets allemands dévoués à don Paëz composaient seuls,

désormais, la garnison valide de l’Albaïzin.

Don Paëz donna ses ordres pour la nuit, regagna la citadelle et se

retira dans son appartement.

Il avait besoin de solitude et de méditation pour parer les coups que la

fortune aveugle s’obstinait à lui porter sans relâche.

Mais il était seul à peine que son Maure Juan entra avec un air de

mystère.

--Que me veux-tu? lui demanda don Paëz surpris.

--Monseigneur, répondit Juan, un habitant de l’Albaïzin sollicite de

vous un entretien secret.

--Sais-tu ce qu’il désire?

--Je l’ignore; c’est un barbier qui se nomme Pedillo.

--Est-il Maure ou Espagnol?

--Ni l’un ni l’autre; il est juif.

--Fais-le venir, dit don Paëz agité d’un secret pressentiment.

Juan introduisit un petit vieillard jaune et voûté, aux cheveux blancs

et rares, à la barbe grise et mal taillée. Son œil pétillant, son nez

crochu, ses lèvres minces disaient assez à quelle race il appartenait.

Il salua avec cette humilité servile et railleuse en même temps des fils

d’Abraham, et se tint debout et les yeux baissés devant le gouverneur

qui attachait sur lui son œil interrogateur.

--Que me voulez-vous? demanda don Paëz.

--Monseigneur, répondit le juif, je suis le barbier le plus achalandé de

l’Albaïzin depuis que la guerre civile déchire notre belle Espagne.

--Ah! et comment cela?

--C’est fort simple. Les Maures de l’Albaïzin jouissent, par un caprice

de feu l’empereur Charles-Quint de certaines franchises, de quelques

prérogatives que n’ont jamais eues leurs frères de Grenade et des autres

villes de l’Espagne. Ils se trouvent heureux ainsi et n’ont aucun

intérêt direct au rétablissement d’un prince maure sur le trône de

Grenade. Ils n’ont donc aucune haine pour les Espagnols, et font même

avec eux un certain commerce de détail assez étendu. Cependant, comme

leurs frères ont levé l’étendard de la rébellion, par un sentiment

d’orgueil national, par une sorte de pudeur patriotique, ils ont rompu

ostensiblement avec les chrétiens et ils paraissent n’avoir plus avec

eux aucun rapport; mais chaque fois qu’ils en trouvent l’occasion et

qu’ils peuvent en rencontrer sur un terrain neutre, ils continuent leurs

relations et leurs échanges commerciaux.

* * * * *

--Eh bien? fit don Paëz.

* * * * *

--Eh bien! monseigneur, comme je ne suis ni chrétien ni Maure, mais

israélite, ils se donnent naturellement rendez-vous dans mon échoppe, où

ma profession les attire forcément du reste.

--Je comprends: où voulez-vous en venir?

--Le voici... dit le juif d’un ton mystérieux et a voix basse; j’ai des

révélations importantes à faire à Votre Excellence.

--Et, fit don Paëz, prêtant l’oreille, quelles sont ces révélations?

--Je suis sur la trace d’un complot, monseigneur.

Don Paëz releva la tête, comme un cheval qui entend tout à coup un bruit

lointain de clairons.

--Et ce complot a pour but?

--La prise de l’Albaïzin et celle de Grenade.

Le gouverneur fronça le sourcil.

--Je croyais, dit-il, du moins c’était votre avis tout à l’heure, que

les Maures de l’Albaïzin étaient parfaitement inoffensifs?

--La majeure partie; oui, monseigneur.

--Et l’autre?

--L’autre se souvient qu’elle est de race mauresque, qu’elle a été libre

avant de subir le joug de l’Espagne; et elle est prête à sacrifier ses

intérêts du moment à la splendeur future de ses frères.

--Comment le savez-vous?

--Dans mon échoppe, poursuivit le juif, il se tient, depuis huit jours,

bien des conservations étouffées, bien des propos allégoriques... J’ai

l’air de ne rien entendre, je parais ne m’occuper que de mes rasoirs

ébréchés et de mon savon parfumé, mais je ne perds ni un mot, ni un

geste.

--Et vous avez, dites-vous, découvert un complot ayant pour but

l’occupation de l’Albaïzin?

--Votre Excellence l’a dit.

--Connaissez-vous les chefs de ce complot? Pouvez-vous me donner des

détails?...

Le juif se gratta l’oreille:

--Je suis un pauvre diable, dit-il, et je gagne de mon mieux ma

misérable vie...

--Je comprends, fit don Paëz avec dédain, tu viens me vendre ton secret?

--Votre Excellence a bien de l’esprit; elle a deviné juste.

--Fais ton prix, juif...

Et don Paëz prit une bourse qui se trouvait sur une table, à portée de

sa main:

--Veux-tu mille pistoles? dit-il.

--Hum! grommela le juif, les Maures sont riches, et je suis bien sûr

qu’ils paieraient mon silence plus cher que vous ne voulez acheter ma

langue.

--Je double, dit froidement don Paëz. Si tu n’es pas content, je te fais

pendre sur l’heure.

--C’est pour rien, murmura le barbier, mais je suis un fidèle sujet de

Sa Majesté Catholique et je vais tout vous dire.

Don Paëz vida la bourse sur la table.

--Voilà quinze cents pistoles, dit-il; demain tu auras les cinq cents

autres.

--Oh! je puis faire crédit à Votre Excellence. Cependant...

--Quoi donc, maroufle?

--Comme le grand courage de Votre Excellence peut, cette nuit, l’exposer

à quelque péril, si elle voulait me donner un bon sur son trésorier...

--Soit, répondit don Paëz prenant une plume.

--On ne sait ni qui vit ni qui meurt, dit humblement le juif.

--Et maintenant, ajouta le gouverneur en lui tendant le papier qu’il

venait de griffonner, parle, juif, et parle bien surtout! ou je te fais

hisser au beffroi de la citadelle comme un étendard de sinistre augure.

Le pauvre homme sourit humblement:

--Votre Excellence sera satisfaite, dit-il.

Don Paëz se renversa sur son siége et prêta l’oreille.

--Le roi de Grenade, commença le juif, à un lieutenant en qui il a toute

confiance, et qui se nomme Aben-Farax. Ce lieutenant est un homme de

bravoure et de résolution; il est né dans l’Albaïzin, il y a encore une

partie de sa famille, et c’est sur elle et les amis de cette famille

qu’il a surtout compté pour la réussite de son plan.

Le nombre des Maures de l’Albaïzin, gagnés à la cause d’Aben-Farax,

s’élève à environ cent cinquante hommes. Ces cent cinquante hommes

doivent entraîner par leur exemple le reste de la population et la

contenir au besoin.

L’Albaïzin communique avec l’Alhambra par un passage souterrain qui

passe sous le lit du Daro;--un autre souterrain relie l’Albaïzin aux

Alpunares.

Ce souterrain est étroit, tortueux, et il faudrait plus d’un jour pour y

faire passer toute une armée; mais cent cinquante hommes pourront

aisément y pénétrer et ressortir en moins de deux heures au centre même

de la ville.

Les caves de la famille d’Aben-Farax lui servent d’issue. Nul, si ce

n’est quelques Maures, ne connaît cet important secret;--pas un

Espagnol ne soupçonne l’existence de ce passage.

--En vérité, interrompit don Paëz, je conseille au roi Philippe II de

vanter encore la police de l’inquisition.

--C’est par là, poursuivit le juif, que cette nuit même...

--Déjà? fit don Paëz, avec joie.

--Par là, reprit le juif, que dans quelques heures Aben-Farax et une

petite troupe aguerrie pénètreront dans l’Albaïzin. Cette troupe, jointe

aux Maures de la ville qui servent la cause de leurs frères, à l’aide

des ténèbres et grâce au déplorable état de la garnison, encore

harassée du combat d’aujourd’hui, se rendra aisément maîtresse des

portes et des postes principaux, tandis que l’armée mauresque qui a paru

se retirer mais qui est campée à deux lieues d’ici, accourra, et,

s’emparant de l’Albaïzin dont les portes lui seront ouvertes, escaladera

les hauteurs de l’Alhambra, qui lui sera livré par un détachement

introduit dans la place à l’aide du souterrain du Daro.

Le juif s’arrêta et regarda don Paëz.

--A quelle heure, demanda celui-ci, Aben-Farax entrera-t-il dans

l’Albaïzin?

--A minuit.

--A quelle heure l’armée maure se trouvera-t-elle sous les murs de

l’Albaïzin?

--Une heure plus tard.

--C’est bien; indique-moi la maison où se trouve l’issue secrète?

--C’est celle que j’occupe, monseigneur.

Le Maure fit un pas en arrière; don Paëz l’arrêta d’un geste.

--Tu vas rester ici, dit-il, et si tu m’as menti, tu seras pendu.

Il frappa sur un timbre, deux lansquenets parurent:

--Conduisez cet homme à la tour du Sud, dit-il, et veillez sur lui,

vous m’en répondez.

On emmena le barbier. Alors un fier sourire glissa sur les lèvres de don

Paëz, qui s’écria:

--Cette fois le combat aura lieu dans mes murs; cette fois je serai bien

le véritable défenseur de Grenade, et don Fernando ne sera point là pour

discuter mes ordres.

Don Paëz frappa une seconde fois sur un timbre. Don Juan reparut.

Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 4/4) · 第 1 / 7 段