--Tiens! dit Hector d’une voix brisée en brisant le scel du parchemin,
lis.
Don Paëz frissonna une seconde, puis il lut d’une voix calme et forte:
«Nous, Philippe II, roi des Espagnes, des Indes, etc... etc..., à notre
féal don Fernando y Mirandès, salut!
Notre volonté royale est qu’au reçu des présentes lettres, vous preniez
le commandement suprême des forces de l’Albaïzin, fassiez jeter en
prison le gouverneur don Paëz que nous déclarons, sur notre foi de roi,
coupable de haute trahison, assembliez un conseil de guerre, afin que le
traître soit jugé, condamné et mis à mort dans le plus bref délai.
«Fait en notre palais de l’Escurial, etc.
«PHILIPPE, roi.»
Don Paëz chancela.
--Oh! s’écria-t-il, je vais monter à cheval, courir à Madrid, me
défendre, et malheur! malheur à ceux qui me veulent briser.
--Malheur à toi-même! frère, si tu ne fuis à l’instant. Le gentilhomme
qui portait cet ordre avait douze heures d’avance sur moi; je l’ai
rejoint la nuit dernière, au milieu d’une forêt; je l’ai supplié de me
rendre ce parchemin et il m’a refusé; alors j’ai mis l’épée à la main...
--Et alors? fit don Paëz anxieux.
--Alors, dit mélancoliquement Hector, Dieu sans doute a été pour moi et
a guidé mon épée, car je l’ai tué! Mais on aura trouvé son cadavre, et
tes ennemis ne se seront point bornés sans doute à envoyer un seul
message... Dans une heure peut être... Frère, acheva Hector qui
tremblait, les instants qui s’écoulent en paroles inutiles valent des
monceaux d’or et des royaumes; tu es encore gouverneur, on t’ouvrira
les portes... Fuyons!
Don Paëz porta la main à son front:
--Fuir! murmura-t-il avec rage... O projets d’ambition! rêves de
grandeur, vous n’étiez donc que des rêves?
Et comme Hector se taisait don Paëz continua avec amertume:
--C’est donc une fatalité que ceux qui sont coulés dans le moule du
génie, ceux qui semblent destinés à enfermer le monde dans leur main,
soient brisés sous le pied du destin avant d’arriver à leur but? et ceux
qui sont nés pour voir les trônes à leur niveau, les grands seigneurs en
bas des trônes et au-dessous, comme dans une brume lointaine, le reste
des hommes, ceux-là doivent-ils donc se heurter à quelque obstacle
inconnu et y briser leur front dans lequel Dieu a mis un de ces rayons
lumineux, un de ces éclairs fulgurants devant lesquels s’inclinent les
peuples et les rois?
--Espère, frère! murmura Hector.
Ce mot produisit un effet magique sur don Paëz; sa tête inclinée se
redressa, son œil lança des flammes, et il prit une si fière attitude
que l’enthousiasme gagna le cœur d’Hector.
--Je suis un impie! s’écria don Paëz; je viens de blasphémer et de
renier mon étoile qui me dit qu’un trône sera pour moi tôt ou tard. Ah!
messire le roi d’Espagne, vous voulez m’envoyer à l’échafaud, moi qui
vous ai conservé Grenade? Eh bien! je vous la prendrai, soyez
tranquille! Et ce sera à la tête d’une armée maure; je ne suis point
votre sujet; je ne vous dois ni fidélité ni vasselage; je vous ai
loyalement servi, en échange vous me livrez au bourreau? Eh bien! notre
pacte est rompu et mon épée m’appartient!
En ce moment on heurta à la porte, et le capitaine des lansquenets
entra:
--Messire, dit-il à don Paëz, je viens vous prévenir que moi et mes
hommes nous étions vendus au roi pour trois ans.
--Eh bien?
--Eh bien! les trois années expirent demain, et si le roi ne nous fait
un autre marché, il pourra confier à qui il voudra la garde de
l’Albaïzin.
--A quel prix voulez-vous faire ce nouveau marché?
--Oh! monseigneur, plus cher que le premier. Nous donnions notre vie
pour rien. Si le roi ne veut pas de nous, nous irons ailleurs. Notre
épée est à celui qui la paie le mieux.
--Et si je l’achetais, moi? demanda brusquement don Paëz.
--Vous, monseigneur?
--Et le double de ce que pourrait la payer le roi d’Espagne?
--Elle serait à vous, monseigneur, à vous que nous aimons bien mieux que
ce roi avare et morose qui nous fait boire de mauvais vin quand nous
sommes de garde à l’Escurial.
--Eh bien! tope! dit don Paëz, je vous prends à ma solde.
--Pour combien d’années?
--Autant qu’il en sera nécessaire pour rétablir un roi maure sur le
trône de Grenade.
Le lansquenet recula stupéfait:
--Que voulez-vous? dit froidement don Paëz, le roi me traite maigrement
et m’occasionne force misères; je prends le parti de rendre le mal pour
le mal, et je le veux empêcher de dormir. Je ne suis pas Espagnol, moi,
et on ne m’accusera point de trahison, je suppose?--Allez, mon maître,
allez faire monter vos hommes à cheval. Je vous suis.
--Et où allons-nous?
--Rejoindre le roi Aben-Humeya qui est campé à dix lieues d’ici.
Le lansquenet sortit; presque aussitôt don Fernando entra, regarda
attentivement Hector, et dit à don Paëz:
--Vous avez reçu des ordres du roi?
--Oui, messire, répondit don Paëz avec dédain, et ces ordres sont de
mettre à mort les traîtres.
Don Fernando recula. Soudain don Paëz frappa sur un timbre, au son
duquel accoururent les lansquenets de garde dans ses antichambres.
--Emparez-vous de cet homme! cria-t-il, c’est au nom du roi.
Don Fernando porta la main à son épée.
--S’il résiste, tuez-le! ajouta don Paëz impassible.
Don Fernando, pâle et tremblant comme tous les traîtres, se laissa
garrotter. Alors don Paëz lui dit:
--Vous me vouliez envoyer à l’échafaud, mon maître, et vous n’avez point
réussi; mais je vous donne ma parole de gentilhomme que j’aurai, moi, la
main plus sûre, et que vous serez pendu avant demain.
--Monseigneur, cria le capitaine des lansquenets par la porte
entrebâillée, nous sommes prêts.
--Très bien! répondit don Paëz, gardez avec soin cet homme, et dans le
premier bois que nous traverserons, vous chercherez un arbre d’une belle
venue qui lui puisse servir de potence.
Il se retourna alors vers Hector:
--Frère, demanda-t-il, me suis-tu?
--Frère, répondit le fier et triste Écossais, ta vie est ma vie, et je
n’ai d’autre but que le tien. Je te suivrai comme ton ombre.
--A cheval donc! s’écria don Paëz. Et maintenant, messire Philippe II
d’Espagne, à nous deux! on me nomme don Paëz!
Retournons maintenant à ce petit castel maure où nous avons laissé la
sœur d’Aben-Humeya brisée de douleur sous la dédaigneuse indifférence
de don Paëz.
C’était le soir--un soir d’été revêtu de toutes les splendeurs poétiques
du ciel espagnol;--le soleil déclinait à l’horizon comme un roi déchu
qui gagne la terre d’exil enveloppé d’un lambeau de pourpre; et il
semblait jeter, par-dessus la crête des montagnes occidentales, un
dernier regard à ce frais et mélancolique paysage qu’il abandonnait à
regret--ainsi que Boabdil, fuyant vers les plages africaines, s’arrêta
un moment au sommet de la Sierra pour contempler une fois encore sa
Grenade embaumée, son paradis à jamais perdu...
Ses obliques et mourants rayons secouaient sur les collines et le lac
une poudre d’or étincelante: les vitraux du castel flamboyaient à leur
reflet, et les panaches verts des sycomores s’inclinant à un léger
souffle de la brise paraissaient saluer l’agonie du roi des astres d’un
hymne frémissant d’une mystérieuse harmonie.
Sur une terrasse du castel on avait roulé un lit de repos; sur ce lit
était couchée nonchalamment cette femme merveilleuse, cette fée aux
mains de reine, cette reine à l’imagination de fée que don Paëz avait
admirée, et dont l’amour l’avait fait frissonner, lui, le sceptique et
le fort.
Trois mois à peine s’étaient écoulés depuis le passage du favori de
Philippe II, mais ce passage avait laissé sans doute dans le cœur de
la princesse maure les germes d’un terrible orage qui n’avait pas dû
tarder à éclater, si l’on en jugeait par ses traits contractés et par la
pâleur de son front.
Elle était toujours belle, cependant, car la beauté de certaines femmes
résiste aux plus navrantes douleurs; mais cette beauté avait pris un
caractère de sombre fatalité, et don Paëz en eût tressailli.
A demi-couchée sur son lit de repos, elle contemplait l’horizon charmant
qui se déroulait autour d’elle avec un sourire amer plein d’une
résolution suprême. On eût dit la reine de Carthage pleurant Énée et
prête à monter au bûcher. Deux Maures agenouillés agitaient devant elle
de grands éventails et la considéraient d’un air inquiet. Elle ne
paraissait pas même s’apercevoir de leur présence et elle demeurait
indifférente à ce qui se passait autour d’elle. Une pensée tenace,
ardente, dominatrice, plissait son front et réunissait ses noirs
sourcils; le sourire crispé de ses lèvres prenait peu à peu une
expression cruelle, et les Maures qui ne cessaient de l’épier en étaient
épouvantés.
Tout à coup elle se releva brusquement et appela:
--Saïd? Saïd?
Un Maure à la tête blanche, qui se tenait dans une pièce voisine, un
livre à la main, accourut et l’interrogea du regard.
--Mon bon Saïd, lui dit-elle, toi qui es le plus savant médecin des
Espagnes, sais-tu s’il existe un genre de mort qui n’altère point la
beauté?
Cette parole fit tressaillir le Maure, qui répondit avec vivacité:
--Que vous importe, madame?
--Je veux le savoir.
--Eh bien! répondit le Maure avec hésitation et attachant sur elle un
regard pénétrant, je n’en connais point.
--Tu mens, Saïd; tu mens, mon vieil ami...
--Je vous jure, madame...
--Ne jure pas, Saïd, Dieu punit les parjures.
--Mais pourquoi, balbutia le vieillard qui rougit sous ses cheveux
blancs, pourquoi me faites-vous pareille question?
--Réponds-moi sans feinte.
--Oh! s’écria Saïd, ne cherchez point à me tromper, madame, ne le
cherchez point...
--Parle! dit-elle avec autorité.
--Vous avez quelque funeste dessein.
--Mais, parle donc!
--Madame, supplia le vieillard, par grâce! par pitié! au nom de vos
aïeux, au nom de votre peuple...
--Saïd, interrompit-elle froidement, as-tu jamais aimé?
Le vieillard frissonna à cette question et il regarda la princesse avec
une sorte d’effroi douloureux.
--Tu as aimé, continua-t-elle; si je ne le savais déjà, je le devinerais
à cette contraction subite de ton visage, à la crispation soudaine de
tes lèvres, à cette pâleur d’ivoire qui vient de passer sur ton front
cuivré. Tu as aimé, Saïd, et tu as souffert... Tu as souffert
horriblement sans doute, car tes cheveux sont blancs, car ton dos est
voûté avant l’âge, car vieillard déjà en apparence, le feu de ton regard
et l’animation de ton geste trahissent un homme jeune encore... Saïd,
l’amour t’a ployé et brisé comme il me ploie et me brisera...
--Grâce! exclama le médecin maure.
--Tu vois bien, reprit-elle avec cette froide exaltation qui trahit les
volontés inébranlables, tu vois bien que ce mal t’a courbé sous son
souffle de feu, et qu’aujourd’hui encore où le volcan est éteint, où
l’orage est passé, tu frisonnes au souvenir de tes tortures, dont un
seul mot rallume la cendre mal éteinte.
--On en guérit, murmura Saïd.
--Peut-être, dit-elle avec un sourire qui glaça d’effroi le médecin;
mais quand la guérison arrive, sais-tu de quel prix on l’a payée?... Les
cheveux ont blanchi, le front s’est ridé, les derniers vestiges de la
beauté se sont évanouis.
La gitana s’arrêta, et un rire étrange plissa ses lèvres.
--Eh bien! demanda Saïd frémissant, qu’est-ce que la beauté?
--Pour un homme, peu de chose peut-être; pour une femme, tout. Vois-la
passer, cette infortunée qui a laissé aux ongles roses de l’amour sa
beauté et sa jeunesse,--vois-la passer, un soir, dans quelque rue sombre
ou bruyante de Salamanque ou de Tolède;--vois-la passer, hâve et
tremblante, drapant sa taille raide et voûtée d’un haillon, ou cachant
la maigreur de son bras sous des flots de dentelle et les pierreries
d’un bracelet, duchesse ou mendiante, vois-la passer et regarde! Cette
femme, Saïd, ni les moines qui psalmodient au seuil du temple, ni les
étudiants dansant et buvant avec les ribaudes, ni les enfants charbonnés
riant dans la boue, ni l’infante rêvant dans sa litière ne prendront
garde à elle et ne s’arrêteront pour dire: Qui sait si elle n’a point bu
goutte à goutte et jusqu’à la lie le calice des tortures humaines?--Et
cependant cette femme, Saïd, a été belle à tenter un archange,--et si
dix ans plus tôt elle eût rasé les murs de cette rue, tortueuse et
sombre, si elle eût traversé cette place bruyante où nul ne l’aperçoit
aujourd’hui, où un sourire de raillerie et de pitié vient heurter çà et
là son morne regard, les étudiants eussent interrompu leurs danses, les
enfants de dix ans eussent attaché sur elle un œil brûlant
d’admiration, la jalousie eût mordu le cœur de l’infante, et tous
peut-être eussent humblement demandé à Dieu le pardon d’un moment
d’oubli!
La gitana s’arrêta et regarda Saïd avec son œil calme et résolu.
--Cette femme, poursuivit-elle, ce serait moi dans dix ans; moi, dont la
beauté éblouit, moi dont les rois achèteraient l’amour au prix de leur
couronne, moi qui pourrais bien un jour faire hausser les épaules de
dédain à un varlet ou à un fauconnier!... Tu vois bien qu’il faut que je
meure, Saïd, que je meure, si je ne veux être un objet de risée et de
mépris, si je veux descendre au cercueil en reine et non en femme
vulgaire!
--Mourir! s’écria Saïd, mais vous n’y songez pas, madame! Mourir! vous
si belle, si grande, vous la fille de nos rois...
--Oh! dit-elle avec un sourire, sois tranquille, je mourrai en fille de
roi. C’est pour cela, Saïd, que je t’ai demandé un genre de mort qui
n’altérât point la beauté, car je ne veux pas que les souffrances du
trépas contractent mon visage et le rendent un objet d’horreur pour ceux
qui m’ont vue belle. Et puis il me verra, lui, car tu m’embaumeras, tu
me placeras dans un coffre de sandal, avec des fleurs et des rubis dans
les cheveux, parée comme en un jour de fête...
Saïd frissonnait et attachait un regard éperdu sur sa jeune maîtresse.
--Ensuite, continua-t-elle, tu escorteras et tu feras porter mon
cercueil jusqu’à l’Albaïzin, dont il est gouverneur, et tu lui diras:
--Voici les restes de la femme qui vous aimait et que votre dédain a
tuée..
La gitana s’interrompit encore; mais cette fois ni ricanement, ni
sourire ne suivirent cette interruption; son front s’inclina, rêveur,
sur sa poitrine, une larme perla au bout de ses longs cils, et elle
murmura d’une voix brisée:
--Alors, Saïd, s’il paraît ému, si cette beauté qui m’aura survécu et
qu’il a dédaignée pendant ma vie le touche après ma mort; si, étreint
une minute par le remords et la douleur, il incline son front vers mon
front et dépose un baiser sur mes lèvres livides; alors, Saïd, tu lui
présenteras cette clé et tu lui diras:
--Celle qui vous aimait ouvrit un jour devant vous un coffre rempli de
rubis, trésor inépuisable, fortune fabuleuse qui eût suffi à payer tous
les royaumes d’Espagne, et elle vous l’offrit en vous disant: «Prends,
puisque tu es ambitieux.»--«Non, lui répondîtes-vous l’amour étouffe
l’ambition, et je ne veux pas vous aimer.»--Eh bien! aujourd’hui, don
Paëz, elle est morte, vous n’aurez pas à l’aimer; votre ambition n’aura
point à souffrir de l’amour, et ces richesses là vous serviront. Prenez
la clé de ce coffre, ce coffre est à vous... elle vous l’a laissé...
Elle étouffa un sanglot et continua:
--Si, au contraire, mon trépas ne le touche point, si son œil d’acier
s’arrête froidement sur mon front pâli, si son cœur de marbre ne
tressaille point, si ce sourire glacé qui me tue n’abandonne pas un seul
instant sa lèvre dédaigneuse... Oh! alors, Saïd, comme je suis fille de
roi, comme il faut que mon trépas soit vengé...
Sa voix trembla dans sa gorge, elle parut hésiter...
--Alors?... demanda le médecin maure.
--Prends ce poignard, Saïd; le dernier Abencerrage l’avait à son flanc
le jour de sa mort, et avec ce poignard..
Elle hésita encore et voulut jeter l’arme loin d’elle; mais soudain une
pensée terrible, un souvenir atroce illumina son cerveau.
--L’infante! murmura-t-elle, il l’aimera peut-être... et je ne le veux
pas!
Et alors la larme qui brillait au bord de son œil s’évanouit, séchée
au vent dévorant de la jalousie; un éclair remplaça cette larme,--la
gitana tendit le poignard à Saïd et elle ajouta:
--Alors... tu le tueras!
--Mais vous voulez donc mourir? s’écria le Maure tremblant.
--Je le veux!
--Ni les larmes de vos serviteurs, ni le souvenir de vos aïeux, ni le
roi votre frère...
--Silence! Tu sais, ô Saïd, si ma volonté est un mur d’airain; je veux
mourir, je mourrai!
--Mon Dieu! mon Dieu! murmura le Maure éperdu.
--Allons! reprit-elle, ton secret, Saïd, ton secret?
--Je n’en ai point...
--Tu mens!
--J’ai besoin de consulter mes livres, de méditer... il me faut une
partie de la nuit... Demain j’aurai trouvé.
--Demain il sera trop tard, dit-elle froidement; je veux mourir
aujourd’hui, ce soir, dans une heure... Tiens, vois ce soleil couchant,
cette soirée splendide, ce lac bleu comme le ciel, immobile et calme
comme lui; écoute cet hymne mystérieux qui monte de la terre au ciel par
les mille voix de la brise qui pleure et de l’oiseau qui babille sous
la feuillée, du ruisseau murmurant sous l’herbe et des forêts aux fonds
desquelles résonnent des bruits inconnus... Dis, n’est-il pas doux de
mourir à cette heure où tout va s’endormir et s’éteindre: l’oiseau dans
son nid, la brise au fond des bois, les rayons du soleil, cet emblème de
la vie, derrière les collines qui ferment l’horizon?--Voyons, Saïd,
parle vite! il me faut ton secret...
--Eh bien! s’écria le Maure avec l’accent du désespoir, j’ai composé un
breuvage qui plonge en un sommeil profond.
--Bien... Après?
--Après, on ouvre les veines des poignets et des pieds, et le sang fuit
goutte à goutte sans que la victime éprouve la moindre douleur.
--Tu me passeras au bras mes plus gros bracelets, afin de cacher ma
blessure; il ne faut pas qu’il voie le sang, il en aurait peut-être
horreur. Ton breuvage, Saïd, prépare-le sur l’heure.
--Mon Dieu! supplia le Maure, attendez une heure encore, madame, rien
qu’une heure...
--Mais tu ne vois donc pas, malheureux, s’écria-t-elle avec colère, tu
ne vois donc pas que ce trépas que j’implore est une délivrance, et que
cette heure que tu me demandes est une heure de tortures de plus?...
Appelle mes femmes, Saïd, je veux être belle et parée pour mourir, je
veux prendre les vêtements que j’avais le jour où il vint et me vit ici;
je veux une couronne des fleurs les plus rares; à mes mains des bagues
sans prix; je veux, sous mon pied nu, des sandales de velours et d’or,
et, dans le cercueil où tu me placeras, je veux que mes cheveux noirs,
dénoués, s’arrondissent en boucles capricieuses et fassent un oreiller
de velours à mon visage blanc et pâle.
Saïd frissonnait et gardait le silence.
--Mais surtout, reprit-elle, souviens-toi que je veux être belle, belle
à éblouir... Tu m’arroseras de parfums pour chasser les haleines fétides
du trépas... tu brûleras de l’encens dans ma tombe...
La gitana s’arrêta et prêta l’oreille... Un bruit inaccoutumé se faisait
entendre dans le château:
--Qu’est-ce? demanda-t-elle vivement et vivement troublée,
qu’arrive-t-il? que peut-il arriver?
Saïd se précipita, heureux de cette diversion inespérée;--mais soudain
la porte s’ouvrit et un homme entra...
C’était Juan, le Maure de don Paëz.
--Où est le roi? demanda-t-il.
--Que lui voulez-vous?
--Je viens de la part de don Paëz.
--Que dites-vous? s’écria la gitana.
--Je dis que don Paëz a été disgracié et condamné à mort par le roi
d’Espagne.
La gitana poussa un cri et chancela.
--Rassurez-vous, se hâta de dire Juan, il a fui... il est sorti de
l’Albaïzin escorté par cinq cents lansquenets qu’il avait pris à sa
solde et il s’est dirigé vers le camp du roi Aben-Humeya.
--Et après? demanda la princesse, devenue blanche et froide comme une
statue.
--En route, il a appris que le roi se rendait ici pour vous voir, et il
a pris le chemin du castel pour le joindre au lieu d’aller rallier
l’armée maure.
--Mon Dieu! s’écria la princesse hors d’elle-même, où est-il, et
pourquoi arrivez-vous avant lui?
--J’arrive avant lui parce qu’il a été attaqué par un régiment espagnol
à trois lieues d’ici, et qu’un combat à outrance s’est engagé.
--Et vous l’avez abandonné! exclama-t-elle éperdue.
--Il l’a voulu, répondit Juan. Cours, m’a-t-il dit, cours vers le
château; si le roi s’y trouve, dis-lui qu’il va être enveloppé et
réunissez le plus de troupes qu’il vous sera possible pour défendre le
castel, tandis que je tiens tête au premier choc et cimente notre jeune
amitié avec mon sang et celui de mes lansquenets!
--Oh! s’écria la gitana avec désespoir, il est mort peut-être...
En ce moment le bruit affaibli de la mousqueterie arriva jusqu’à elle;
elle se dressa frémissante et courut à une tour au sommet de laquelle
elle monta pour interroger l’horizon.
L’horizon paraissait désert; cependant, au couchant, un nuage de fumée
étincelait aux derniers rayons du soleil et paraissait indiquer le lieu
du combat.
Elle cloua son œil éperdu sur cette fumée, elle demeura haletante,
anxieuse, le front dans ses mains et le corps agité d’un tremblement
convulsif, semblant attendre que ce fatal nuage se déchirât et lui
montrât son bien-aimé sain et sauf, la tête haute et l’épée à la main.
Mais le nuage ne se déchira point, le soleil disparut et la nuit jeta
ses premières brumes sur les montagnes;--et à mesure que les ténèbres
grandirent, l’éclair des mousquets brilla et les illumina de son fauve
reflet;--et chacun de ces éclairs parut à la princesse chasser la balle
qui trouerait la poitrine de don Paëz.
Mais enfin éclairs et bruit s’éteignirent graduellement; le nuage, un
moment converti en volcan, reprit son aspect terne et blafard; et la
princesse sentit une sueur mortelle inonder son front et le glacer...
Le combat avait cessé.--Don Paëz vivait-il?
Soudain, aux dernières et mourantes clartés du crépuscule, un cavalier
parut à l’horizon et se dirigea vers le castel.
Il était seul, et à sa vue la princesse tressaillit...
Était-ce lui?
Elle le suivit du regard dans sa course rapide; elle trouva, tant son
anxiété était grande, que le cheval qui le portait était fourbu; les dix
minutes qui s’écoulèrent avant qu’il vînt heurter les grilles du castel
furent pour elle autant d’angoisses et d’agonie; et quand enfin le
cheval fut arrêté tout fumant, quand, au travers des ténèbres
croissantes, il lui fut impossible de distinguer le visage de ce
cavalier,--folle, éperdue, elle s’écria:
--Don Paëz? don Paëz?... est-ce toi?
A ce nom, le cavalier leva la tête, et elle poussa un de ces cris
d’ivresse que nulle voix, nulle plume ne rediront jamais et dans lequel
se fondirent en une joie immense les sombres et navrantes douleurs, les
angoisses déchirantes qui avaient courbé le front et torturé le cœur
de cette femme!
La gitana se précipita à la rencontre de don Paëz; et tandis qu’elle
bondissait avec la légèreté d’une biche effarouchée à travers les
escaliers et les corridors, elle oubliait une à une toutes ses tortures
et les froids dédains de don Paëz, et la dureté de ce cœur d’acier
qui ne s’était ému ni à ses larmes ni à son désespoir.
Foulant sans pitié sous ses pieds délicats les fleurs et les arbustes
entassés dans les corridors, coudoyant les serviteurs qui
s’échelonnaient, étonnés, sur son passage, elle arriva ainsi jusque dans
la petite cour où don Paëz venait de mettre pied à terre et de jeter la
bride aux mains des varlets.
En voyant accourir vers lui cette femme à qui la passion donnait une
beauté sublime, ce démon vêtu de satin et couvert de pierreries dont le
regard le brûlait et le fascinait, à la voix duquel il tremblait
involontairement, don Paëz chancela et pâlit.
--Encore elle! murmura-t-il tout bas.
Elle ne l’entendit point, et ne prit garde ni à son émotion ni à sa
pâleur,--mais elle l’enlaça de ses bras de neige et lui dit:
--Vous vivez, don Paëz! les balles espagnoles ont donc passé sur votre
tête et sifflé à vos oreilles sans vous atteindre? Vous êtes sain et
sauf, ingrat!
Et elle le regardait avec enthousiasme, s’assurant qu’aucune goutte de
sang autre que le sang ennemi ne maculait son pourpoint;--et elle avait
peine à se contraindre et à se souvenir qu’elle était femme et princesse
pour ne le point étreindre dans ses bras et sur son cœur.