Pendant la Révolution, l'Alsace, qui avait formé deux départements, le

Haut-Rhin et le Bas-Rhin, se signala par son dévouement à la France.

Elle tressaillit la première aux accents de la _Marseillaise_, composée

en 1792 à Strasbourg par Rouget de l'Isle, à la prière du maire

Dietrich. Elle vit plusieurs de ses fils, Kléber, Kellermann, Rapp,

Lefebvre, s'illustrer au service de la patrie. Elle connut comme eux

l'ivresse des gloires impériales.

Après la chute de Napoléon, les patriotes allemands s'agitèrent

violemment pour obtenir des Congrès de Paris et de Vienne que l'Alsace

fût retirée à la France. L'un d'eux, le poète Moritz Arndt, déjà connu

par sa haine contre les Welches, fit une brochure intitulée: «_Le Rhin,

fleuve allemand et non pas frontière allemande._» Ces prétentions

excitèrent la colère des Alsaciens.

Les négociateurs des Traités de 1815 nous enlevèrent la région

cisrhénane, mais n'osèrent toucher ni à l'Alsace ni à la Lorraine. Ces

provinces étaient trop profondément françaises pour que leur

confiscation pût passer sans provoquer des émeutes ni déchaîner la

guerre. Elles restèrent donc attachées à la France jusqu'en 1870.

Leur amour pour notre pays grandit encore au cours du XIXe siècle.

Elles lui devaient la paix, le bonheur, la richesse, une douce et

brillante civilisation. Alors que l'Allemagne forçait tous ses sujets à

parler allemand, Charles X félicitait les Alsaciens de leur fidélité à

leur vieux dialecte et à leurs coutumes.

En 1848, l'Alsace célébra solennellement le second centenaire de sa

réunion à la France. Le maire de Strasbourg, Édouard Kratz, qui avait

pris l'initiative de ces fêtes, disait dans une circulaire: «Nous

n'avons plus besoin de faire, une profession de foi solennelle et

publique de notre inviolable attachement à la France... La France ne

doute pas de nous, elle a foi dans l'Alsace. Mais si l'Allemagne se

berce encore d'illusions chimériques, si elle croit trouver dans la

persistance de la langue allemande au sein de nos campagnes un signe de

sympathie irrésistible et d'attraction vers elle, qu'elle se détrompe!

L'Alsace est aussi française que la Belgique, la Flandre et le pays des

Basques, et elle veut le rester.»

L'Allemagne ne voulut pas entendre. En 1861, le botaniste Kirschleger,

professeur à la Faculté de médecine de Strasbourg, assistait à Spire à

un congrès de naturalistes. Les Allemands, avec le tact qui les

distingue, lui parlèrent en termes tels du retour de l'Alsace à la

Confédération germanique qu'il ne put s'empêcher de leur répondre avec

vivacité: «Vous devriez au moins nous demander notre sentiment. Or nous

voulons rester Français.»

[Note 1: LAMBERTY, _Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIIe

siècle, t. V.--Cité par DONTENVILLE dans _Après la guerre_, p. 40.]

[Note 2: ROD. REUSS, _Histoire d'Alsace_, p. 141.]

#VII#

#LA PREMIÈRE RECONQUÊTE

DE LA LORRAINE#

_La Lorraine est à nous._

Quand une terre d'un seul tenant a des limites bien définies, elle ne

présente pas de difficultés de frontières, ou du moins la question en

est facilement résolue par le droit ou par la force. C'est le cas de

l'Alsace qui, nettement limitée par un grand fleuve et une chaîne de

montagnes, est revenue d'un seul bloc à la France au XVIIe siècle.

Au contraire une plaine qui n'a ni fleuves, ni montagnes, ni mer pour

l'encercler, ouverte à tous les vents du ciel et de la politique, peut

devenir l'enjeu de sanglantes compétitions, et la question de ses

frontières est souvent un imbroglio diplomatique épineux. C'est le cas

de la Lorraine dont la limite a singulièrement varié et dont la surface

a été maintes fois morcelée. La France ne l'a reconquise que

successivement: le Barrois occidental ou mouvant sous Philippe-le-Bel;

les Trois-Évêchés sous Henri II; le Duché sous Louis XV. Elle y a mis du

temps, mais elle n'a cessé d'y tendre patiemment, inlassablement, à

travers toutes les complications politiques.

Il le fallait bien, car la Lorraine est à nous par cent titres divers,

par sa position géographique sur nos frontières, par une possession de

vingt siècles antérieure à celle de l'Allemagne qui n'en compte pas dix,

par son génie, clair et lumineux comme un paysage de Claude Lorrain, par

son cœur, ses aspirations et sa langue. Elle n'a d'ailleurs eu avec

l'Empire que le lien artificiel et extérieur de l'hommage féodal, car

elle a su pratiquement s'en rendre indépendante dans sa vie intérieure.

Elle est à nous par Jeanne d'Arc qui fut, comme nous le verrons, à la

fois lorraine et française. Elle est à nous parce que, si l'Allemagne

nous l'a enlevée au Xe siècle, nous n'avons cessé de la réclamer et

elle n'a cessé de jeter vers la France un regard de tendresse filiale.

Elle est chose de France, chose vivante et bien-aimée et elle crie vers

nous: _res clamat domino_.

Un coup d'œil sur son histoire va nous montrer nos droits historiques et

les invincibles et éternelles attractions qui devaient un jour la jeter

de nouveau dans les bras de la France.

* * * * *

_La Lotharingie._

La Lorraine est le nom modernisé de l'ancienne Lotharingie ou royaume de

Lothaire. Cet immense royaume s'étendait entre le Rhin d'une part et

l'Escaut et la Meuse d'autre part. Il enclavait la Hollande, la

Belgique, les provinces cisrhénanes, la Lorraine actuelle, l'Alsace et

même la Bourgogne, la Franche-Comté et la Suisse. Peu à peu, en perdant

ses provinces périphériques, il s'est réduit à un noyau central qui est

la Lorraine actuelle.

Ces terres avaient, pendant des siècles, jusqu'en 843, fait partie du

domaine celtique, gallo-romain et franc sous un autre nom, celui

d'Austrasie. Et voilà, nous le répétons, un droit historique

incontestable.

La Lotharingie ne s'est détachée de la France qu'après une suite

d'oscillations qui la portaient tantôt de notre côté, tantôt du côté de

l'Allemagne: on la voit successivement neutre sous les deux Lothaire,

franque sous Charles le Chauve, germanique sous Arnoulf, franque sous

Charles le Simple et enfin germanique pour longtemps sous Henri

l'Oiseleur en 923.

En 954, Otton le Grand fait du royaume de Belgique un duché et le donne

à son frère Brunon, archevêque de Cologne. Celui-ci divise le duché en

deux en 959: la Basse-Lotharingie ou Lotharingie ripuaire ou Lothier,

comprenant la Flandre, le Brabant, Liége, la Hollande, Cologne; et la

Haute-Lotharingie ou Lotharingie mosellane.

La Basse-Lotharingie s'est transformée en Belgique et son histoire ne

nous regarde pas. La Haute-Lotharingie au contraire est devenue la

Lorraine actuelle. Après diverses vicissitudes, elle est donnée en 1048

par l'empereur à Gérard d'Alsace, souche de la famille ducale de

Lorraine.

Pendant des siècles elle relève de l'Empire, mais sa dépendance est plus

nominale que réelle. Il est difficile de dire si elle est plus

française qu'allemande. Française, elle l'est de cœur et de langue; mais

elle est allemande par l'hommage féodal. Ses ducs sont pratiquement

indépendants, si bien qu'ils s'allient avec qui ils veulent.

De bonne heure les Trois-Évêchés lorrains de Metz, Toul et Verdun sont

reconnus indépendants sous le gouvernement de leurs évêques; ils sont

souvent en guerre, celui de Metz surtout, avec les ducs de Lorraine. Un

de ceux-ci, Mathieu Ier, fait de Nancy sa capitale en 1150.

* * * * *

_Le duché de Bar._

Le duché de Bar était aussi lorrain, mais fut longtemps indépendant du

duché de Lorraine. À l'origine, lorsque Brunon, archevêque de Cologne,

divisa la Lotharingie, il en céda la partie mosellane à son neveu

Frédéric Ier, comte de Bar, qui devint ainsi le premier duc de

Lorraine. Sous Philippe le Bel, Henri III, comte de Bar, ayant aidé son

beau-père, Édouard Ier, roi d'Angleterre, fut vaincu, fait prisonnier

et dut, pour sa rançon, faire hommage au roi de France de la partie du

Barrois située sur la rive gauche de la Meuse, qui s'appela depuis lors

Barrois royal ou mouvant et resta attaché à la couronne. Ce fut le

premier pas fait par la France dans la voie de la reconquête.

En 1354, le comté de Bar fut érigé en duché en faveur de Robert, comte

de Bar. Les trois premiers fils de Robert étant morts sans postérité en

1415, à la bataille d'Azincourt où ils combattaient pour la France, le

quatrième, Louis, cardinal de Bar, céda ses droits à son neveu René

d'Anjou qui épousa Isabelle, fille unique et héritière de Charles II de

Lorraine.

Le Barrois réuni ainsi à la Lorraine en fut bientôt séparé, mais pour

peu de temps, car René II, comte de Vaudémont et duc de Bar, ayant

épousé Yolande d'Anjou, fille de René Ier et héritière de Lorraine,

le porta de nouveau et définitivement dans la maison ducale dont il a

depuis suivi les destinées.

* * * * *

_Politique des ducs de Lorraine._

Les ducs de Lorraine prouvèrent souvent leur amour pour la France.

Thibaut II aide Philippe le Bel à la bataille de Mons-en-Puelle en 1304.

Ferri IV meurt en combattant pour nous à la bataille de Cassel en 1328

et Raoul à celle de Crécy en 1346. Jean Ier nous défend en 1356 à la

bataille de Poitiers, où il est fait prisonnier.

Charles II, au contraire, se jette avec fougue dans le parti

anglo-bourguignon et lutte avec acharnement contre la France. C'est avec

lui que Jeanne d'Arc a une entrevue qui n'aboutit à rien. N'ayant pas de

fils, il marie sa fille Isabelle à René d'Anjou: voici dans quelles

circonstances.

Le dernier duc de Bar venait de mourir avec ses deux frères en 1415 en

combattant pour la France à la sanglante journée d'Azincourt. Le Barrois

revint à son oncle, le cardinal Louis de Bar, évêque de Châlons. Mais

celui-ci le céda à son petit-neveu René d'Anjou qui n'avait que dix ans.

L'année suivante, il faisait épouser au jeune duc la fille et

l'héritière de Charles II, réunissant ainsi sur la même tête les

couronnes de Bar et de Lorraine. Lui-même il échangeait la même année

l'évêché de Châlons pour celui de Verdun.

Comme Charles II avait pris parti pour l'Angleterre, René d'Anjou, son

gendre, fut, pendant quelques années, obligé de marcher avec lui contre

la France. Mais en 1429, émerveillé des exploits de Jeanne d'Arc et

d'ailleurs sollicité par ses sympathies de famille, car il était par sa

sœur le beau-frère du roi de France Charles VII, il abandonna la cause

anglo-bourguignonne et vint se ranger le 3 août auprès de la Pucelle.

Ainsi donc si la Lorraine s'était tournée avec son vieux duc contre la

France, elle nous revenait avec son jeune successeur René d'Anjou:

c'était là une de ces vicissitudes qu'amenait fatalement le régime des

mariages et des apanages féodaux. Ce fut le grand vice de la féodalité

de briser au profit des grandes maisons l'unité nationale. Le XVe

siècle en présente le plus lamentable exemple dans la défection de la

Bourgogne qui eut pour répercussion pendant quelque temps celle de la

Lorraine. Il n'en faut pas accuser le patriotisme des populations que

l'on ne consultait pas, et qui étaient d'autant plus facilement

entraînées dans les querelles de leurs princes qu'elles ne croyaient pas

combattre contre la France, mais contre une dynastie. C'était bien ainsi

que les ducs de Bourgogne et même, chose curieuse mais certaine, les

rois anglais eux-mêmes présentaient leur cause; ils se prétendaient bons

Français et, de fait, ils avaient tous du sang capétien dans les veines.

La faute en est donc aux institutions, au régime des apanages en

particulier. Et c'est le grand service que nos rois ont rendu à la

nation d'avoir combattu et aboli ce régime. Ils n'y avaient aucun

mérite, dira-t-on, car ils luttaient pour eux-mêmes, pour la grandeur de

leur maison. Soit, si l'on veut, mais c'est justement en quoi éclate le

bienfait de la royauté chrétienne. C'était bien la maison de France,

puisque sa grandeur coïncidait adéquatement avec la grandeur de la

France et dépendait par-dessus tout de l'unité nationale.

Mais si la Lorraine nous a manqué dans la personne de Louis II, elle a

bien compensé cette défaillance dans la personne de Jeanne d'Arc. Jeanne

était-elle donc lorraine? N'était-elle pas française? Elle était l'un et

l'autre.

* * * * *

_Jeanne d'Arc lorraine et française._

Mais, d'autre part, Jeanne était tout aussi incontestablement française,

non seulement de cœur et d'esprit, non seulement par sa finesse, sa

verve et sa vivacité gauloise, mais encore par son sang et sa

nationalité. Le Barrois relevait par moitié de l'Empire et de la France;

de l'Empire pour la rive droite de la Meuse, de la France pour la rive

gauche; de l'Empire pour Commercy et Pont-à-Mousson, de la France pour

Bar-le-Duc, Saint-Mihiel et surtout, nous verrons pourquoi, Vaucouleurs.

Cette partie occidentale du duché s'appelait, depuis Philippe le Bel, le

Barrois royal ou mouvant, parce qu'elle était dans la mouvance ou sous

la suzeraineté de nos rois[1].

Le Barrois mouvant était contigu à la Champagne et dans la mouvance

immédiate des comtes de Champagne: c'est même par cette province qu'il

ressortissait à la France. On trouve à la bibliothèque de Troyes une

carte dressée en 1785 par l'ingénieur Courtalon et annexée à son

_Histoire des Comtes de Champagne_, restée inédite. On y voit une

division de la Champagne, appelée Champagne-Lorraine; c'est, d'après

l'explication de l'auteur, la partie de la Lorraine dont les comtes de

Champagne étaient les suzerains[2].

J'ai dit que la région de Vaucouleurs appartenait à la France à un titre

particulier. C'est qu'en effet elle avait été cédée en 1342 par le sire

Ancel de Joinville à Philippe de Valois en échange de Méry-sur-Seine. On

ne voit pas figurer Domremy et Greux parmi les dépendances de la

châtellenie dans l'acte de cession, mais il y a des raisons de croire

que ces villages en faisaient partie[3].

Il est du moins certain qu'ils appartenaient en 1429 au roi de France,

car celui-ci, à la demande de Jeanne, les exempta à jamais de tout

impôt; or, il est clair qu'il n'aurait pu agir ainsi si ces lieux

avaient été soumis au duc de Bar.

Dans le procès de Rouen, le promoteur d'Estivet écrivit ces paroles qui

furent soumises à la Pucelle et reconnues exactes par elle: «_Jeanne est

née à Domremy-sur-Meuse, au diocèse de Toul, dans le bailliage de

Chaumont, dans la prévôté de Monteclère et d'Andelot._» Or, Chaumont,

Monteclère et Andelot faisaient partie du comté de Champagne et le

gouvernement anglo-français y avait établi ses fonctionnaires après le

traité de Troyes. Si Jeanne avait été sujette du duc de Bar, elle aurait

relevé de la prévôté barroise de Gondrecourt.

Aussi les contemporains attribuaient à la Libératrice la nationalité

française. Le _Mystère du Siège d'Orléans_ lui met ces paroles sur les

lèvres:

Quant est de l'ostel de mon père,

Il est en pays barrois,

Honneste et loyal françois[4].

Jeanne est donc bien, à la suite de son père, barroise ou lorraine et

champenoise ou française. Il faut bien comprendre que cette dualité de

nationalité était non seulement possible mais fréquente à une époque où,

par le jeu du droit féodal, les sujets appartenaient au lieu où ils

étaient nés et au pays dont ce lieu était le fief.

On pourrait se demander si, au cas où Jeanne fût née en plein duché de

Lorraine, par exemple à Nancy, elle serait encore française. Il faut

répondre affirmativement, nous semble-t-il. Elle aurait encore été

française par la langue, par la race, par l'appel du sang, par les

profondes empreintes d'une terre restée celtique et franque, après comme

avant le traité de Verdun.

Cependant elle l'aurait été moins qu'elle ne l'est par le fait de sa

naissance sur la rive gauche de la Meuse. En fixant son berceau sur la

limite des deux pays, dans le voisinage de Vaucouleurs, où, cinq fois

depuis Robert le Pieux et saint Henri jusqu'à Philippe le Bel et Albert

d'Autriche, les souverains de France et d'Allemagne se sont donné

rendez-vous, Dieu a voulu, semble-t-il, faire d'elle le trait d'union de

la France et de la Lorraine.

Le comte de Pange, qui soutient énergiquement la nationalité lorraine de

la Pucelle dans son ouvrage sur _le Pays de Jeanne d'Arc_, a écrit à M.

Hanotaux: «_j affirme que la bonne lorraine est, par la volonté divine,

le précurseur nécessaire de l'œuvre de Richelieu. Elle est l'affirmation

miraculeuse du droit divin de la couronne de France sur le peuple

français de Lorraine._» Sur quoi M. Hanotaux ajoute judicieusement: «Sur

ces bases l'accord est établi entre les deux systèmes[5].»

[Note 1: AYROLES, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. II, p. 64.]

[Note 2: AYROLES, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. II, p. 247.]

[Note 3: «Domremy et Greux étaient du Barrois, sous la mouvance de

France, frontière de Champagne et de Lorraine, assez près et au-dessus

de Vaucouleurs, petite ville sur la même frontière qui est de domination

française.» (LENGLET DU FRESNOY, _Histoire de Jeanne d'Arc_, t. II, p.

2.)]

[Note 4: _Jeanne d'Arc_, par G. HANOTAUX, p. 4. Hachette, Paris.--M.

Hanotaux affirme, comme le P. Ayroles, la nationalité française de la

Pucelle, mais il reconnaît, avec Langlet du Fresnoy, que Domremy était

du Barrois, et, avec le _Mystère du Siège d'Orléans_, que Jeanne «venue

est de terre lointaine,--de Barrois, pays de Lorraine». Seulement le

fait d'être du Barrois n'excluait pas la nationalité française (p.4 et

79).]

[Note 5: _Jeanne d'Arc_, par G. HANOTAUX, p. 80.]

* * * * *

_La France reprend les Trois-Évêchés._

René II, duc de Lorraine (1473-1508), accentua encore la politique

française de René Ier. Il combattit avec Louis XI contre Charles le

Téméraire, et c'est sous les murs de sa capitale, Nancy, que mourut le

grand-duc d'Occident en 1477.

Antoine le Bon (1508-1543), son fils, accompagna Louis XII et François

Ier dans leurs expéditions d'Italie, se distingua à Agnadel et à

Marignan, et tailla en pièces à Saverne (1525) une armée d'anabaptistes

allemands qui menaçait ses États.

Charles III (1543-1608) se montra, lui aussi, bon français. Il fut élevé

à la cour de France. Il s'y trouvait en 1552 et n'avait que neuf ans

lorsque Henri II fit la conquête de Metz, Toul et Verdun, non pas au

détriment du jeune duc, son pupille et son futur gendre, car, depuis

longtemps, les Trois-Évêchés étaient séparés du duché, mais au détriment

de l'Empire allemand auquel ils devaient allégeance.

Les trois villes avaient jadis été gauloises, mais étaient tombées au

Xe siècle, sous Henri l'Oiseleur, au pouvoir de l'Allemagne. Elles

avaient profité des troubles du moyen âge pour se rendre à peu près

indépendantes sous le gouvernement de leurs évêques et de leur noblesse:

elles ne devaient que l'hommage à l'Empire.

D'autre part, elles avaient souvent montré des sympathies à la France.

Un évêque de Toul, Thomas de Bourlémont, qui mourut en 1353, était si

dévoué à notre pays qu'il avait voulu faire passer sa principauté sous

la suzeraineté du roi. C'était prématuré.

Mais, deux siècles plus tard, Henri II, comme nous l'avons vu, s'empara

des Trois-Évêchés. Charles-Quint fut très affecté de cette perte,

surtout de celle de Metz, plus proche du Rhin et qui devait être plus

inféodée à l'Allemagne. Aussi vint-il avec une armée de 60.000 hommes et

son meilleur général, le duc d'Albe, mettre le siège devant la ville le

8 septembre 1552.

Mais François de Guise, le plus grand homme de guerre de son temps, s'y

était enfermé avec l'élite de la noblesse française. Il s'immortalisa

par une savante résistance, si bien que Charles-Quint, dont l'armée

était décimée par la maladie et le froid, et dont tous les stratagèmes

avaient été déjoués par son adversaire, dut se résigner à la retraite le

1er janvier 1553.

À partir de ce jour, les trois villes ne cessèrent d'être françaises

jusqu'en 1871 où l'une d'elles retomba sous le joug allemand. Metz, qui

avait jusque-là résisté à tous les assauts et qu'on avait surnommée

_Metz la Pucelle_, fut violée par les Prussiens en 1871.

* * * * *

_La France recouvre le duché._

Le duc Charles III épousa Claude de France, fille de Henri II et de

Catherine de Médicis. Beau-frère des trois derniers Valois et cousin du

duc Henri de Guise, lequel était un cadet de la maison de Lorraine, il

entra dans la Ligue après l'assassinat de son parent. Il en fut un des

chefs et ne se réconcilia qu'en 1593 avec Henri IV.

Charles IV (1624-1675) se prononça au contraire contre la France pendant

la guerre de Trente Ans; il en fut puni par l'occupation de ses États,

où il ne rentra qu'après s'être réconcilié avec Louis XIV en 1649. Mais,

en 1662, il vendit ses droits au roi moyennant une rente de 200.000

écus.

Charles V, son neveu (1675-1690), prit bien le titre de duc de Lorraine,

mais il ne fut qu'un duc _in partibus_, car Louis XIV dont il était

l'ennemi acharné ne lui permit pas de rentrer dans ses États.

Léopold (1690-1729) rentra en possession du duché à la paix de Ryswick

en 1697.

François III (1729-1737), qui avait épousé Marie-Thérèse en 1736,

renonça en 1737 à ses États pour devenir grand-duc de Toscane, et, un

peu plus tard, empereur d'Autriche sous le nom de François Ier. Il

fut père de Marie-Antoinette, reine de France.

La maison de Lorraine renonçait pour toujours à son duché et fondait par

ce mariage la maison de Habsbourg-Lorraine qui règne aujourd'hui sur

l'Autriche, dans la personne du triste François-Joseph.

Le duché fut donné à Stanislas Leczinski, ex-roi de Pologne, avec clause

de réversibilité sur la France à la mort de ce prince qui régna de 1737

à 1766.

En 1766, le duché revint donc sans coup férir à la France. Uni au

Barrois qu'il avait englobé depuis longtemps, aux Trois-Évêchés conquis

en 1522, au Luxembourg français cédé par l'Espagne au traité des

Pyrénées en 1651, au pays de la Sarre cédé par l'Empire au traité

d'Utrecht en 1713, au duché de Bouillon enlevé par Louis XIV à l'évêque

de Liége, il forma un grand gouvernement.

Après des siècles de politique patiente et habile, l'irrédentisme

français triomphait: l'usurpation signalée par Richelieu était réparée;

la Lorraine était de nouveau française; elle devait le rester, ainsi que

l'Alsace, jusqu'en 1871.

#VIII#

#LA PREMIÈRE RECONQUÊTE

DE LA FRANCE RHÉNANE#

_La monarchie et les provinces cisrhénanes._

Tout en recouvrant l'Alsace et la Lorraine, la monarchie ne perdait pas

de vue les droits de la France sur les terres cisrhénanes situées au

nord de la Lauter. Ces terres avaient jadis fait partie de notre

patrimoine, mais, séparées de nous par la Belgique, elles nous étaient

devenues plus étrangères que l'Alsace et la Lorraine dont nous n'avons

jamais perdu le contact. Néanmoins notre droit persistait et jamais les

rois de France n'en avaient admis la prescription. Dans l'expédition où

il reprit les villes lorraines de Metz, Toul et Verdun et poussa une

pointe en Alsace, Henri II songeait au cours inférieur du Rhin et l'on

disait autour de lui qu'il allait relever _le royaume d'Austrasie_.

Louis XIV avait les mêmes vues. En 1685, à la mort de Charles, dernier

Électeur palatin de la branche de Simmern, il réclama au nom de sa

belle-sœur Élisabeth-Charlotte d'Orléans, sœur unique du défunt, la

partie du Palatinat située au nord de l'Alsace: il envoya même une armée

qui l'occupa quelque temps. Mais la Ligue d'Augsbourg amena une

diversion en élargissant le théâtre de la guerre. La paix de Ryswick

lui laissa l'Alsace, mais sans lui donner le Palatinat.

De leur côté, les habitants de ces provinces n'oubliaient pas leurs

origines gauloises. On les appelait et ils s'appelaient eux-mêmes «_les

Allemands de France_». Allemands, ils l'étaient par la langue et par le

droit de suzeraineté que l'Empire s'était arrogé sur eux depuis Otton

Ier. Ce droit constituait d'ailleurs un lien assez lâche, si bien que

ce pays pouvait être considéré comme une agglomération de petites

républiques presque indépendantes. Mais s'ils étaient nominalement

d'Empire, ils étaient encore plus de France par le sang, par le

souvenir, par le cœur. C'étaient eux qui fournissaient presque

entièrement les effectifs des «_régiments allemands_» au service de la

France.

Des relations cordiales s'étaient nouées depuis longtemps entre le

cabinet de Versailles et les villes d'Aix-la-Chapelle, de Cologne, de

Mayence et de Trèves. Les Électeurs ecclésiastiques de ces trois

dernières villes recevaient de nous des subsides et s'appuyaient sur

nous pour sauvegarder leur indépendance vis-à-vis de l'Empire: en

retour, ils nous rendaient d'appréciables services. En temps de guerre,

ils nous avaient souvent autorisés à occuper presque tout leur

territoire, à y créer des magasins, à y recruter de nombreux soldats, à

garnir de nos troupes leurs villes et leurs forteresses. C'était une

sorte de protectorat discret, et nous avions là une clientèle politique

qui nous mettait à l'abri des agressions subites d'outre-Rhin. Un

électeur de Trèves avait donné sa voix à François Ier, quand celui-ci

disputait l'Empire à Charles-Quint.

Ces liens se resserrèrent de plus en plus au XVIIIe siècle. En 1787,

Gérard de Rayneval écrivait dans un rapport au Ministre des Affaires

Étrangères: «_L'Électeur de Mayence se conduit très bien à l'égard de la

France. L'électeur de Trèves voudrait être Français... L'électeur de

Deux-Ponts est attaché à la France par sentiment, par intérêt et par

reconnaissance... Le prince-évêque de Liége est attaché à la France._»

Telle était la situation de la rive gauche du Rhin par rapport à la

France dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. L'Europe qui la

connaissait ne niait pas nos droits; Frédéric II, roi de Prusse, les

reconnaissait formellement: «_Il serait à désirer_, disait-il, _que le

Rhin pût continuer à faire la lisière de la monarchie française._»

* * * * *

_La politique de la Convention._

La Révolution continua sur ce point l'œuvre de la monarchie. Elle fut

irrédentiste. Elle estima qu'elle devait, non pas précisément conquérir,

mais racheter ou délivrer du joug allemand les populations rhénanes.

Les socialistes qui se réclament des principes de la Révolution sont

donc en opposition avec les grands ancêtres quand ils s'écrient: «_Pas

d'annexion!_» Danton, lui, voulait l'annexion et le criait du haut de

la tribune. Lazare Carnot, Sieyès, Cambacérès, Dubois-Crancé voulaient

l'annexion. Merlin de Douai fit un éloquent discours pour la demander.

Toute la Convention la vota. Elle aurait certainement condamné comme

traîtres à la patrie ceux qui auraient tenu les propos des

internationalistes de nos jours.

La monarchie avait bien préparé les voies par sa politique habile et

bienveillante à l'égard des électorats. La France était déjà aimée

depuis longtemps des populations cisrhénanes. Elle leur apparut à

l'aurore de la Révolution avec une nouvelle auréole, comme le champion

des idées de liberté et de fraternité qui grisaient alors toutes les

têtes. L'heure était venue de répondre aux aspirations de tout un

peuple.

Les circonstances étaient favorables à la fin de 1792. Nous étions en

guerre avec la Prusse et l'Autriche. Kellermann et Dumouriez venaient de

battre les Prussiens de Brunswick à Valmy (20 septembre). Dumouriez

avait gagné (15 novembre) sur les Autrichiens la victoire de Jemmapes

qui lui avait livré la Belgique.

La Belgique jusqu'alors sous le joug de l'Autriche n'aimait pas cette

puissance. Elle s'était vue dépouillée de ses franchises et de ses

privilèges par le maniaque Joseph II. À la fin de 1789, elle se révolta;

elle se proclamait libre en janvier 1790 et se constituait en république

des _États Belgiques Unis_. Mais bientôt elle retombait sous le pouvoir

de ses anciens maîtres.

La République française aurait pu, en 1792, profiter des sentiments de

ce pays pour le délivrer du joug autrichien. Les grandes villes,

Bruxelles, Gand, Anvers, faisaient des vœux pour nous. Elles nous

appelaient, non comme des maîtres, mais comme des libérateurs. Elles

nous demandaient la délivrance, suivie d'une étroite alliance. Étant

donné le tempérament politique de la Belgique, son amour de la liberté,

sa juste fierté, il y avait tout avantage à l'aider, mais il était

dangereux de la vouloir soumettre.

La Convention crut pouvoir aller jusque-là, jusqu'à l'annexion: ce fut

une violence, que les Belges ne lui ont pas encore pardonnée, comme on

le voit dans leurs Histoires. Elle aggrava encore sa faute en inaugurant

dans ces religieuses provinces le régime de pillages et d'exécutions

sanglantes de la Terreur.

D'ailleurs la conquête de la Belgique n'alla pas sans difficultés.

Dumouriez avait d'abord occupé le pays en un mois, à la grande joie des

habitants, après la bataille de Jemmapes. Mais il fut vaincu à Neerwinde

en 1793 par les Autrichiens du prince de Cobourg et dut se retirer. Le

26 juin 1794, Cobourg était battu à Fleurus par Jourdan; la France

s'empara de nouveau de la Belgique et l'annexa par la loi du 1er

octobre 1795.

Au commencement de 1794, Pichegru avait conquis la Hollande. En 1795, le

Luxembourg succomba à son tour. Ces trois pays, Belgique, Hollande,

Luxembourg, furent divisés en dix-sept départements et firent partie

intégrante de la République française et de l'Empire jusqu'aux traités

de 1815.

La Convention, mise en goût par ses premiers succès, se jetait ainsi

dans la voie des agrandissements. Dès le 27 novembre 1792, Grégoire

avait déclaré dans un rapport que, si la République s'abstenait de

conquêtes proprement dites, elle n'entendait pas s'interdire les

annexions qui lui seraient librement demandées, chaque peuple étant

souverain et maître de faire de sa souveraineté l'usage que bon lui

semblait.

Cette théorie est juste à la condition d'être appliquée loyalement, mais

elle est dangereuse, car un gouvernement ambitieux peut toujours

prétendre qu'en annexant un pays où il entretient des intelligences il

est appelé par le vœu des habitants, et c'est, semble-t-il, ce qui

arriva dans la conquête par la France de la Belgique et de la Hollande.

Quoi qu'il en soit de ces pays à qui des siècles d'existence nationale

avaient créé un droit à l'indépendance, la prétention de la France sur

les provinces rhénanes était légitime, et la Convention ne fit que

poursuivre à l'égard de ce pays la politique de la Royauté.

À la séance du 31 janvier 1793, Danton s'écriait: «_Les limites de la

France sont marquées par la nature_. Nous les atteindrons à leurs quatre

points, à l'Océan, aux bords du Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées.»

On lit dans les instructions envoyées par le Comité de Salut public à

son agent Grouvelle, en date du 15 janvier 1795: «_Les frontières de la

République doivent être portées au Rhin. Ce fleuve, l'ancienne limite

des Gaules, peut seul garantir la paix entre la France et l'Allemagne.»

C'était aussi l'opinion de Lazare Carnot: «_Les limites anciennes et

naturelles de la France_ sont le Rhin, les Alpes et les Pyrénées.»

Cambacérès disait lui aussi en parlant des mêmes frontières: «Nous

tracerons d'une main sûre _les limites naturelles de la République_.»

Il faut remarquer ce mot de «_limites naturelles_» qui revient

constamment sur les lèvres de tous nos hommes d'État, particulièrement à

cette époque. C'était le mot d'ordre de la Convention.

* * * * *

_L'annexion de la rive gauche_.

Les armées françaises entrèrent en campagne à la fin de septembre 1792.

La ville de Trèves fut brillamment enlevée. Custine envahissant le

Palatinat battit les Autrichiens à Spire et s'empara de la ville. Le

1er octobre, il prenait Worms. Le 2 octobre, il entrait à Mayence qui

acclamait nos soldats et il y plantait l'arbre de la liberté. Le 13

novembre 1792, un Mayençais, Georges Forster, disait au club de cette

ville: «Le Rhin, un grand fleuve navigable, est _la frontière

naturelle_ d'une grande République qui ne désire pas faire de conquêtes,

qui n'accepte que les pays qui s'unissent librement à elle, et qui a le

droit de demander, pour la guerre que lui ont insolemment déclarée ses

ennemis, une juste indemnité! Le Rhin, si l'on s'en remet à l'équité,

doit rester la frontière de la France.»

Le 22, un détachement de l'armée de Custine passait le Rhin et entrait à

Francfort. Cette nouvelle jeta l'épouvante dans tous les cercles

d'Allemagne.

Néanmoins l'ennemi se ressaisit. Une armée de Prussiens, de Hessois et

d'Autrichiens investit Mayence en avril 1793. Bientôt le roi de Prusse,

Frédéric-Guillaume, vint presser les travaux du siège. La ville fut

héroïquement défendue, mais, faute de vivres, dut capituler à la fin de

juillet. Vainement Kléber en 1795 et Jourdan en 1796 tentèrent-ils de

reprendre Mayence. Jourdan, trahi par Pichegru, dur se retirer avec

pertes devant les Autrichiens. Ce ne fut qu'après le traité de

Campo-Formio que les Français rentrèrent à Mayence le 30 décembre 1797:

ils devaient l'occuper jusqu'en 1814.

Cologne accueillit nos troupes avec enthousiasme le 6 octobre 1794, et

planta sur la place du Marché un arbre de la liberté.

Mais déjà une loi du 30 mars 1793 avait organisé les provinces rhénanes

en les divisant en quatre départements.

La Sarre, comprenant le bassin de cette rivière et une grande partie de

l'Électorat de Trèves, avait Trèves pour chef-lieu, et Birkenfeld, Prum

et Sarrebruck pour villes principales: 173.000 habitants.

Le Mont-Tonnerre comprenait l'électorat de Mayence, le Palatinat, les

évêchés de Worms et de Spire, le duché des Deux-Ponts. Chef-lieu:

Mayence; villes principales: Deux-Ponts, Bingen, Kaiserslautern,

Germersheim, Spire et Worms: 342.000 habitants.

Le Rhin-et-Moselle comprenait une partie du Palatinat et des Électorats

de Trèves et de Cologne. Chef-lieu: Coblentz; villes principales: Bonn,

Simmern, Kreuznach, Saint-Goar: 255.000 habitants.

La Roer comprenait les provinces de Clèves, Gueldre, Juliers,

Aix-la-Chapelle et Cologne. Chef-lieu: Aix-la-Chapelle; villes

principales: Clèves, Gueldre, Montjoie, Cologne, Juliers, Créfeld:

617.000 habitants.

À la tête de chaque département était un préfet, placé lui-même sous

l'autorité d'un «commissaire du gouvernement dans les pays entre Meuse

et Rhin et Rhin et Moselle».

Néanmoins l'instabilité de la conquète que l'ennemi disputa âprement en

1794 et 1795 ne permettait pas d'accorder aux habitants le même statut

politique qu'aux autres Français. On attendait que l'autorité de nos

armes fût suffisamment établie pour que l'on n'eût plus à craindre un

retour offensif de l'Autriche.

C'est ce qui arriva au traité de Bâle (4 avril 1795), conclu entre la

Prusse et la France. Barthélemy, l'agent de la République, avait pour

mandat de maintenir nos droits aux «_limites naturelles_». Notons

toujours ce mot qui exprime bien la perpétuelle et inlassable tendance

de la France. Mais la situation européenne n'étant pas encore

équilibrée, il fut stipulé que la République retirerait ses troupes de

la rive droite du Rhin, ce qui était la sagesse même, et qu'elle

continuerait à occuper la rive gauche jusqu'à la paix générale avec

l'Empire Germanique, où le sort des provinces rhénanes serait

définitivement réglé.

Le droit de la France était ainsi réservé. La Convention ne le perdit

pas de vue. Le 24 septembre suivant, Merlin de Douai l'affirmait une

fois de plus en demandant à l'Assemblée de préparer diplomatiquement

l'annexion. Voici ses paroles patriotiques:

«_Il n'est personne parmi nous qui ne tienne invariablement à cette

grande vérité, souvent proclamée à cette tribune et toujours couverte de

l'approbation la plus générale, que l'affermissement de la République et

le repos de l'Europe sont essentiellement attachés au reculement de

notre territoire jusqu'au Rhin; et certes, ce n'est pas pour rentrer

honteusement dans nos anciennes limites que les armées républicaines

vont aujourd'hui, avec tant d'audace et de bravoure, chercher et

anéantir au delà de ce fleuve redoutable les derniers ennemis de notre

liberté._

«Mais nous respectons les traités et, puisque, par ceux que nous avons

conclus avec la Prusse et la Hesse, le règlement définitif du sort des

pays qui longent la rive gauche du Rhin est renvoyé à l'époque de la

pacification générale, ce n'est point par des actes de législation,

c'est uniquement par des actes de diplomatie, amenés par nos victoires

et nécessités par l'épuisement de nos ennemis, que _nous devons nous

assurer la conservation de cette barrière formidable._»

Après les succès de Bonaparte en Italie, le traité de Campo-Formio,

signé le 17 octobre 1797, confirma en les amplifiant les cessions faites

à la République par le traité de Bâle. Il donnait enfin à la France les

fameuses «limites naturelles» qu'elle réclamait depuis tant de siècles

et pour lesquelles elle venait de combattre héroïquement depuis cinq

ans.

* * * * *

_Les pétitions de 1797._

C'est alors que les populations ripuaires songèrent à demander à la

République tous les droits dont jouissaient les autres départements.

Elles réclamaient leur complète incorporation à la France. Un vaste

pétitionnement s'organisa, sous la direction du commissaire du

gouvernement Rudler, à la fin de l'année 1797[1].

Les chefs de famille furent invités à se prononcer sur la nationalité de

leur choix. Aucune pression ne fut exercée sur eux. Aucun de ceux qui

refusèrent de signer ne fut inquiété. Il y en eut des milliers.

Cependant l'immense majorité opta pour la France.

La pétition de Mayence porte 4.000 signatures dont chacune répond à _un

feu_. Étant donné que la ville n'avait guère que 25.000 habitants, et en

supposant, ce qui n'est pas exagéré, que le feu comptait en moyenne

quatre ou cinq personnes, le père, la mère et deux ou trois enfants, il

apparaît que le nombre des abstentions dut être bien faible, ou même à

peu près nul.

Le canton de Worstadt donne 1.886 signatures et 354 abstentions. Celui

de Niderolm, 2.157 signatures et 193 abstentions. Celui d'Amweiler,

2.171 signatures et 138 abstentions. La ville de Spire, 426 signatures

et 313 abstentions, mais toutes les communes de ce canton se prononcent

à l'unanimité pour la France.

Les sentiments exprimés dans ces requêtes sont ardemment patriotiques.

Les signataires font valoir les droits historiques qui les rattachent à

la France.

Ceux du canton des Deux-Ponts s'expriment ainsi:

«_Issus des mêmes ancêtres_, imbus des mêmes principes, parce que ce

sont les principes de la raison et de la justice, nous sommes dignes

d'être rangés sous les mêmes lois que les Français.»

Les habitants du canton de Bingen font allusion à la différence de

caractère qui existe entre la race gauloise de la rive gauche et la race

germanique de la rive droite, et cela est très important:

«Vos guerriers qui ont tant de fois combattu sur nos champs et qui,

revenant de leurs champs de bataille, se sont alternativement reposés

chez nous, vous diront combien ils ont appris à distinguer les habitants

de la rive gauche de ceux des autres pays conquis, qu'étant à l'abri de

toutes trahisons et hostilités, comme au sein de leurs propres familles,

ils pouvaient se livrer au sommeil avec sécurité; que le plus pauvre

d'entre nous partageait d'un grand cœur le dernier morceau de pain avec

eux...»

Les gens du canton de Bechtheim écrivent:

«Déjà nous apercevons que la Mère-Patrie, loin de nous traiter en

ennemis vaincus et de nous tenir plus longtemps sous le joug de la

conquête, s'empresse de nous faire approcher au bonheur de ses enfants

et de bannir pour jamais de notre souvenir les horreurs des pillages,

des évacuations et autres suites de la guerre...»

[Note 1: Ces pétitions sont conservées aux Archives nationales où

elles constituent des dossiers spéciaux de la série F. Le commandant

Espérandieu en a donné de larges extraits dans son intéressante

brochure: _Le Rhin français_ (Paris, Attinger, 2, rue Antoine-Dubois:

fr. 60). Nous lui empruntons les détails qui suivent.]

* * * * *

_La France rhénane de 1795 à 1815._

Comme le disaient les habitants de Bechtheim, la mère-patrie se montrait

généreuse et libérale envers ses nouveaux enfants. Elle les délivrait

des dîmes, des corvées et des autres charges féodales. Elle leur

permettait, comme la monarchie l'avait fait pour l'Alsace, l'usage de

leur dialecte. Elle les attirait à elle par sa bonté, par le charme

irrésistible de sa brillante civilisation.

Napoléon observa la même ligne de conduite. Il trouva dans la population

des bords du Rhin d'excellents soldats qui combattirent vaillamment pour

la France et que sa gloire enthousiasmait. Le souvenir du grand homme

entretint au foyer rhénan la flamme du patriotisme français longtemps

après que le pays fut redevenu allemand, et, jusqu'à la fin du XIXe

siècle, nombreux furent ceux que leur aïeul avait bercés au récit des

guerres de l'Empire. Napoléon aimait ces provinces; comme un jour on lui

parlait d'y interdire l'usage de l'allemand, il s'y opposa en disant:

«_Laissez ces braves gens parler leur langue; ils sabrent en français_.»

Napoléon continua la politique de la Monarchie et de la Révolution sur

la rive gauche du Rhin. Nous avons cité plus haut les paroles mémorables

qu'il a dites sur la nécessité et sur le décret divin de cette frontière

naturelle. Mais son ambition l'emporta trop loin. Il franchit le fleuve

et voulut accaparer la rive droite: il poussa même beaucoup plus avant

et alla se perdre en Russie.

S'il se fût tenu à «notre limite naturelle», l'Europe ne l'eût pas

inquiété. Elle trouvait en effet fort légitime notre occupation du pays

cisrhénan.

Longtemps avant ces événements, Frédéric II, roi de Prusse, avait

reconnu notre droit en disant: «_Il serait à désirer que le Rhin pût

continuer à faire la lisière de la monarchie française_.»

En 1806, à la veille d'Iéna, Frédéric-Guillaume III ne demandait qu'une

chose à Napoléon; c'était de repasser le Rhin dont il ne lui contestait

nullement la rive occidentale.

De même en avril 1812, avant la campagne de Russie, le czar réclamait

encore que «les armées françaises évacuassent la Prusse et se

retirassent derrière le Rhin.»

À la conférence de Francfort, avant la campagne de France, Metternich,

au nom des alliés, offre toujours à la France ses limites naturelles et

il les définit ainsi: «_La France sera renfermée entre le Rhin, les

Alpes et les Pyrénées_.»

* * * * *

_La France rhénane redevient allemande._

Autant la France a raison d'exiger la rive gauche du Rhin, autant elle

aurait tort de prétendre à la possession de la rive droite: cette

possession n'aurait d'autre effet que d'attirer la colère de

l'Allemagne, qui la lui enlèverait bientôt et prétendrait à son tour

franchir le fleuve en sens inverse. Cette ambition fut une des erreurs

de Napoléon. L'Europe la lui fit payer chèrement.

Par les Traités de Vienne et de Paris en 1815 elle enlevait à la France

les provinces cisrhénanes qu'elle partageait entre la Hesse, la Bavière

et la Prusse. On comprend l'avantage fait à la Hesse qui est riveraine

de droite du fleuve, comme aussi la part attribuée à la Bavière qui

avait déjà occupé le Palatinat, mais l'installation de la Prusse

au-dessus de la Moselle était une chose toute nouvelle, un défi

audacieux à la France, et ne reposait que sur le droit du plus fort. La

Prusse n'avait aucune racine dans le pays; elle ne s'y imposa que par la

violence.

Ici encore on voit la différence entre la manière française et la

manière allemande. En 1797 les populations rhénanes s'étaient données

librement à la France. En 1815 elles ne furent pas consultées. Elles

furent arrachées à la patrie qu'elles aimaient et soumises de force au

caporalisme prussien.

#IX#

#L'ALSACE-LORRAINE DE 1870 À 1914#

_Le rapt odieux._

Le traité de Francfort, signé le 20 mai 1871, enlevait à la France

l'Alsace et une partie de la Lorraine. C'était un rapt plus odieux que

celui du Xe siècle que Richelieu avait qualifié d'usurpation, plus

odieux même que celui de 1815 qui nous avait dépouillés de la plaine

rhénane inférieure, parce que les liens qui nous unissaient aux deux

chères provinces étaient devenus avec le temps plus étroits et plus

sacrés.

Cet acte était d'autant plus inexcusable que l'Allemagne allait contre

le principe dont elle s'était souvent réclamée, le principe des

nationalités qui implique celui de la liberté des peuples et le droit

pour ceux-ci de se rattacher à la patrie de leur sang et de leur cœur.

Dans un discours prononcé le 28 mars 1915 à la Ligue de l'Enseignement,

M. Paul Deschanel mettait très bien en lumière la différence qui existe

entre le recouvrement de l'Alsace et de la Lorraine par la France aux

XVIIe et XVIIIe siècles et leur annexion par l'Allemagne en 1871.

«Depuis quarante-quatre ans, la paix entre la France et l'Allemagne

était nécessairement précaire. La faiblesse du traité de Francfort,

c'était la contradiction entre le principe des nationalités invoqué par

le vainqueur jusqu'à sa victoire et les brutalités de la conquête:

c'était l'antagonisme entre un principe sacré, le droit pour les peuples

de disposer d'eux-mêmes, et la monstrueuse prétention de les asservir

par la force. La protestation des Alsaciens-Lorrains, obligés de quitter

l'Assemblée nationale, le 1er mars 1871, et, trois ans après, de

quitter le Reichstag, qui ne leur permettait pas de voter sur leur

incorporation à l'empire (20 février 1874), fit éclater cette

contradiction au grand jour.

Lorsque l'Alsace avait été conquise par la France, au XVIIe siècle,

l'empire germanique n'était pas un corps de nation; lorsque l'Alsace

nous fut ravie par la Prusse, au XIXe siècle, elle était partie

intégrante de la conscience française.

«Quand même un jour la France eût abandonné ceux qui avaient été la

rançon de ses fautes, il n'eût pas dépendu d'elle d'effacer un problème

éternel comme la morale et la justice.»

* * * * *

_Protestation de Mgr Freppel._

Immense fut la consternation de l'Alsace et de la Lorraine lorsqu'elles

furent arrachées à la mère-patrie par le traité de Francfort.

Ayant appris que l'Allemagne exigeait la cession des deux provinces, un

Alsacien de vieille souche, né à Obernai, Mgr Freppel, évêque d'Angers,

exhalait l'angoisse de la terre natale et cherchait à écarter d'elle le

coup fatal, dans une lettre magnifique et poignante adressée le 12

février au vieux Guillaume. Nul n'a mieux exprimé le patriotisme

français de l'Alsace et prédit avec plus de clairvoyance les suites

violentes qu'aurait tôt ou tard la brutalité du ravisseur. C'est un

monument historique qu'on nous permettra de rappeler, malgré sa

longueur.

«SIRE,

«... La guerre a été favorable à vos armes; vous avez eu la plus haute

fortune militaire qui puisse échoir à un souverain, celle de vaincre les

armées de la France. Ne soyez pas surpris d'entendre dire à un ministre

de l'Évangile qu'il vous reste à vous vaincre vous-même. Autant le

succès peut flatter une âme guerrière, autant la modération après la

victoire a de quoi séduire un cœur généreux. L'Écriture Sainte l'a dit:

«Celui qui sait se dominer est supérieur à celui qui prend des villes.»

Dans la vie des peuples, d'ailleurs, la guerre ne saurait être un

accident; c'est à leur procurer une paix durable que doivent tendre les

efforts de ceux qui les gouvernent.

«Il semble résulter de divers documents que la cession de l'Alsace

serait l'une des conditions proposées pour la paix future. Si telle

était votre pensée, Sire, je supplierais Votre Majesté de renoncer à un

projet non moins funeste à l'Allemagne qu'à la France. _Croyez-en un

évêque qui vous le dit devant Dieu et la main sur sa conscience:

l'Alsace ne vous appartiendra jamais. Vous pourrez chercher à la réduire

sous le joug; vous ne la dompterez pas_.

«Ne vous laissez pas induire en erreur par ceux qui voudraient faire

naître dans votre esprit une pareille illusion: j'ai passé en Alsace

vingt-cinq années de ma vie; je suis resté depuis lors en communauté

d'idées et de sentiments avec tous ses enfants; je n'en connais pas un

qui consente à cesser d'être Français. Catholiques ou protestants tous

ont sucé avec le lait de leurs mères l'amour de la France, et cet amour

a été, comme il demeurera, l'une des passions de leur vie.

«Pasteur d'un diocèse où, certes, le patriotisme est ardent, je n'y ai

pas trouvé, je puis le dire à Votre Majesté, un attachement à la

nationalité française plus vif ni plus profond que dans ma province

natale. Le même esprit vivra, soyez-en sûr, dans la génération qui

s'élève comme dans celles qui suivront: rien ne pourra y faire, les

séductions pas plus que les menaces. Car, pour s'en dépouiller, il leur

faudrait oublier, avec leurs devoirs et leurs intérêts, la mémoire et

jusqu'au nom de leurs pères, qui, pendant deux cents ans, ont vécu,

combattu, triomphé et souffert à côté des fils de la France; et ces

choses-là ne s'oublient point; elles sont sacrées comme la pierre du

temple et la tombe de l'ancêtre. Les épreuves de l'heure ne feront que

resserrer les liens scellés une fois de plus par des sacrifices

réciproques.

«_L'union de l'Alsace avec la France n'est pas, en effet, une de ces

alliances factices ou purement conventionnelles qui peuvent se rompre

avec le temps et par le hasard des événements: il y a entre l'une et

l'autre identité complète de tendances, d'aspirations nationales,

d'esprit civil et politique. Que la langue allemande se soit conservée

dans une partie du peuple, peu importe, si, depuis deux siècles, cette

langue ne sait plus exprimer que des sentiments français_.

«Mais qu'importent, encore une fois, des questions qui appartiennent

désormais au domaine de la linguistique et de l'archéologie? Les

Alsaciens, et c'est là le point capital, sont Français de cœur et d'âme;

et, quoi que l'on puisse faire dans l'avenir, les petits-fils des

Kléber, des Kellermann et des Lefebvre n'oublieront jamais le sang qui

coule dans leurs veines. Et dès lors, Sire, j'ose demander à Votre

Majesté de quel profit pourrait être pour l'Allemagne la possession

d'une province sans cesse attirée vers la mère-patrie par ses souvenirs,

par ses affections, par ses espérances et ses vœux?

«Ne serait-ce pas là une cause d'affaiblissement plutôt qu'un élément de

force? Un sujet permanent de troubles et d'inquiétudes au lieu d'une

garantie de paix et de tranquillité? Et la France, Sire, la France qui

peut être vaincue mais non anéantie, acceptera-t-elle dans l'avenir une

situation qu'on la forcerait de subir aujourd'hui? Pour elle, céder

l'Alsace équivaut au sacrifice d'une mère à laquelle on arrache l'enfant

qui ne veut pas se séparer d'elle. Ce sacrifice l'Assemblée nationale le

fera ou ne le fera pas! Mais ce qu'elle ne pourra pas faire malgré son

bon vouloir et sa sincérité, c'est de détruire dans l'âme des Alsaciens

leur attachement à la mère-patrie; ce qu'elle ne fera jamais, c'est de

fermer une plaie qui restera saignante au cœur de la France.

«Votre Majesté a trop de pénétration d'esprit pour ne pas voir, avec

toute l'Europe, qu'un pareil démembrement ouvrirait la voie à des

revendications perpétuelles.

«Au lieu d'opérer un rapprochement qui est dans les vœux de tous, on ne

ferait qu'allumer entre deux grands peuples des haines irréconciliables.

Il est impossible de se le dissimuler, une si grave atteinte portée à

l'intégrité du territoire français laisserait dans les cœurs des

ferments de colère qui éclateraient tôt ou tard et ramèneraient la

guerre avec toutes ses horreurs. Quelle triste perspective pour les deux

pays! Serions-nous donc condamnés à revoir la guerre de Trente Ans à une

époque où les progrès de la civilisation et la multiplicité des

relations industrielles et commerciales semblaient avoir rendu

impossible à jamais le retour de ces luttes fratricides? Et qui donc

voudrait assumer devant Dieu et devant les hommes la responsabilité d'un

pareil souvenir?

«L'histoire enseigne que les paix durables sont celles qui profitent au

vainqueur sans exaspérer le vaincu. Si Votre Majesté ne cède pas à

l'idée de vouloir séparer de la France une province qui ne veut être

allemande à aucun prix, elle peut assurer la paix pour longtemps. Car,

dans ce cas, nous n'hésitons pas à le dire, il n'y aurait aucun motif

pour la France de reprendre les armes: son passé lui permet d'avouer

sans honte qu'elle a été surprise; et ce qu'elle a pu faire depuis

quatre mois, au milieu d'une désorganisation sans pareille, montre assez

de quoi elle serait capable avec une meilleure direction de ses forces.

Mais, Votre Majesté l'avouera sans peine, la raison et l'intérêt

commandent de ne pas infliger à l'amour-propre national des blessures

incurables.

«Ce sera notre devoir à nous, ministres de l'Évangile, d'apaiser les

ressentiments qui n'auraient plus de raison d'être; mais, en exigeant

que la France se mutile de ses propres mains, vous nous rendriez, Sire,

la tâche impossible; tous nos efforts échoueraient contre le poids d'une

humiliation intolérable, lors même que la foi et le patriotisme ne nous

feraient pas une obligation de conseiller au pays la mort plutôt que le

déshonneur.

«Sire, les événements vous ont fait une situation telle qu'un mot de

votre part peut décider pour l'avenir la question de la paix ou de la

guerre en Europe. Ce mot, je le demande à Votre Majesté, comme Alsacien,

pour mes compatriotes qui tiennent à la patrie française par le fond de

leur cœur. Je vous le demande pour la France et pour l'Allemagne,

également lasses de s'entre-tuer sans profit ni pour l'une ni pour

l'autre; j'ose enfin vous le demander au nom de Dieu, dont la volonté ne

saurait être que les nations, faites pour s'entr'aider dans

l'accomplissement de leurs destinées, se poursuivent de leurs haines

réciproques et s'épuisent dans leurs luttes sanglantes. Or, laissez-moi,

en terminant, le répéter avec tout homme qui sait réfléchir: _la France

laissée intacte, c'est la paix assurée pour de longues années; la France

mutilée, c'est la guerre dans l'avenir, quoi que l'on en dise et quoi

que l'on fasse_. Entre ces deux alternatives, Votre Majesté, justement

préoccupée des intérêts de l'Allemagne, ne saurait hésiter un instant.

«C'est dans cet espoir que j'ai l'honneur d'être, Sire, de Votre

Majesté, le très humble serviteur.

«CHARLES-ÉMILE FREPPEL, «_Évêque d'Angers_.» Angers, 12 février 1871.

Le vaillant prélat resta toujours fidèle à sa petite patrie. Il ordonna

par son testament que son cœur serait porté à Obernai, quand l'Alsace

serait redevenue française. Voilà bien la tendre délicatesse de l'âme

alsacienne! Ce cœur mort, qui attend depuis vingt-quatre ans l'heure de

la délivrance, tressaillira bientôt au bruit de notre victoire et fera

une douce et triomphale rentrée dans son cher village. Quelle joie pour

lui et quelle joie là-bas quand il passera à travers les houblons et

les sapins qu'il aimait, parmi ses compatriotes qui sont toujours fiers

de lui et lui ont élevé un monument. Tout est plein de son souvenir à

Obernai; tout parle de lui et de la France, comme j'ai pu le constater

en y passant en 1908.

Je me rappelais un mot qu'il m'avait dit dans ma jeunesse. C'était en

1873; j'avais eu l'honneur de composer et de lire devant lui à Angers

une adresse où je louais son zèle pour la religion et la patrie. Il la

prit de ma main et, lui que nous appelions en souriant _le fougueux

prélat_, me dit cette parole dont je ne fus pas peu fier: «_J'aime cela,

mon ami, ça sent la poudre!_» Cher et noble évêque, grand Alsacien,

grand Français, toute votre vie se résume en ces trois cris: Vive Dieu!

Vive l'Alsace! Vive la France!

* * * * *

_Protestation des députés Alsaciens-Lorrains_.

Un autre illustre Alsacien, Émile Keller, député du Haut-Rhin, fit

entendre, au nom de ses collègues et de toute la population des deux

provinces, une protestation solennelle qui restera à la fois comme un

témoignage de la douleur patriotique de l'Alsace-Lorraine et comme un

monument du droit public. C'était le 17 février 1871. Il s'agissait pour

l'Assemblée Nationale de Bordeaux de ratifier ou de rejeter les

premières ouvertures de la paix, c'est-à-dire de décider si la France

voulait ou non continuer la guerre.

Une partie de l'Assemblée, voyant dans les conditions imposées par

l'Allemagne un sacrifice trop dur et un attentat à l'honneur de la

France, voulait, malgré l'affaiblissement du pays, reprendre les armes.

C'était l'avis des députés des deux provinces menacées. Ils ne voulaient

à aucun prix que leur petite patrie fût séparée de la grande. Ils

affirmaient que la France n'avait pas le droit d'y consentir et que son

consentement était à l'avance frappé de nullité. Aussi l'émotion de

l'Assemblée était intense, lorsque M. Keller, élu le premier sur la

liste du Haut-Rhin par 68.864 voix, et encore revêtu de son uniforme

d'officier, monta à la tribune pour lire la protestation de ses

collègues d'Alsace et de Lorraine, parmi lesquels se trouvait Léon

Gambetta, élu sur les quatre listes du Haut-Rhin, du Bas-Rhin, de la

Meurthe et de la Moselle. Grave et sombre, au milieu d'un silence

solennel, de temps en temps interrompu par des marques de douloureuse

sympathie, Emile Keller lut cette déclaration[1]:

«I.--L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées.

«Associées depuis plus de deux siècles à la France dans la bonne comme

dans la mauvaise fortune, ces deux provinces, sans cesse exposées aux

coups de l'ennemi, se sont constamment sacrifiées pour la grandeur

nationale; elles ont scellé de leur sang l'indissoluble pacte qui les

rattache à l'unité française. Mises aujourd'hui en question par les

prétentions étrangères, elles affirment à travers les obstacles et tous

les dangers, sous le joug même de l'envahisseur, leur inébranlable

fidélité.

«Tous unanimes, les citoyens demeurés dans leurs foyers comme les

soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant, les autres en

combattant, signifient à l'Allemagne et au monde l'immuable volonté de

l'Alsace et de la Lorraine de rester françaises. _(Bravo! bravo! à

gauche et dans plusieurs autres parties de la salle.)_

«II.--La France ne peut consentir ni signer la cession de la Lorraine et

de l'Alsace. _(Très bien!)_ Elle ne peut pas, sans mettre en péril la

continuité de son existence nationale, porter elle-même un coup mortel à

sa propre unité en abandonnant ceux qui ont conquis, par deux cents ans

de dévouement patriotique, le droit d'être défendus par le pays tout

entier contre les entreprises de la Force victorieuse.

«Une Assemblée, même issue du suffrage universel, ne pourrait invoquer

sa souveraineté, pour couvrir ou ratifier les exigences destructives de

l'unité nationale. _(Approbations à gauche.)_ Elle s'arrogerait un droit

qui n'appartient même pas au peuple réuni dans ses comices. _(Même

mouvement.)_

«Un pareil excès de pouvoir, qui aurait pour effet de mutiler la Mère

commune, dénoncerait aux justes sévérités de l'histoire ceux qui s'en

rendraient coupables.

«La France peut subir les coups de la Force, elle ne peut sanctionner

ses arrêts. _(Applaudissements.)_

«III.--L'Europe ne peut permettre ni ratifier l'abandon de l'Alsace et

de la Lorraine.

«Gardiennes des règles de la justice et du droit des gens, les nations

civilisées ne sauraient rester plus longtemps insensibles au sort de

leurs voisines, sous peine d'être à leur tour victimes des attentats

qu'elles auraient tolérés. L'Europe moderne ne peut laisser saisir un

peuple comme un vil troupeau; elle ne peut rester sourde aux

protestations répétées des populations menacées; elle doit à sa propre

conservation d'interdire de pareils abus de la Force. Elle sait

d'ailleurs que l'unité de la France est aujourd'hui, comme dans le

passé, une garantie de l'ordre général du monde, une barrière contre

l'esprit de conquête et d'invasion.

«La paix, faite au prix d'une cession de territoire, ne serait qu'une

trêve ruineuse et non une paix définitive. Elle serait pour tous une

cause d'agitation intestine, une provocation légitime et permanente à la

guerre. Et quant à nous, Alsaciens et Lorrains, nous serions prêts à

recommencer la guerre aujourd'hui, demain, à toute heure, à tout

instant. _(Très bien! sur plusieurs bancs.)_

«En résumé, l'Alsace et la Lorraine protestent hautement contre toute

cession. La France ne peut la consentir; l'Europe ne peut la

sanctionner.

«_En foi de quoi nous prenons nos concitoyens de France, les

gouvernements et les peuples du monde entier à témoin que nous tenons

d'avance pour nuls et non avenus tous actes et traités, votes ou

plébiscite, qui consentiraient abandon en faveur de l'Étranger de tout

ou partie de nos provinces de l'Alsace et de la Lorraine_. (Bravos

nombreux.)

«_Nous proclamons par les présentes à jamais inviolable le droit des

Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française_

(Très bien!) _et nous jurons tant pour nous que pour nos commettants,

nos enfants et leurs descendants, de le revendiquer éternellement, et

par toutes les voies, envers et contre tous usurpateurs_.» (Bravo!

bravo! Applaudissements répétés sur tous les bancs.)

M. Welschinger, qui assistait à cette séance, raconte qu'il vit couler

des larmes de bien des yeux et que M. Thiers lui-même, qui devait

combattre la continuation de la guerre, pleurait derrière ses lunettes

d'or en montant à la tribune. La résolution suivante fut adoptée:

«L'Assemblée Nationale, accueillant avec la plus vive sympathie la

déclaration de M. Keller et de ses collègues, s'en remet à la sagesse et

au patriotisme de ses négociateurs.»

Il était malheureusement évident que la France ne pouvait poursuivre la

résistance à outrance. Une enquête officielle fit connaître d'une

manière certaine que ses forces militaires, armes, munitions,

approvisionnements étaient dans un état lamentable d'infériorité et de

détresse. Le couteau sous la gorge elle dut dire son _fiat_. Elle le

prononça le 1er mars à l'Assemblée de Bordeaux.

Vainement M. Keller jeta-t-il un dernier cri, un cri sublime de

protestation, qui fit tressaillir tous ses auditeurs. «... On vous dit

qu'on cède à perpétuité l'Alsace. Je vous déclare que l'Alsace restera

française. Au fond du cœur, vous-mêmes le pensez. _(Oui! oui!)_ Oui,

vous pensez que l'Alsace est française. Vous voulez la reconquérir le

plus tôt possible. Vous voulez qu'elle redevienne française et je défie

qui que ce soit de dire le contraire... Avant de quitter cette enceinte,

j'ai tenu à protester, comme Alsacien et comme Français, contre un

traité qui est à la fois une injustice, un mensonge et un déshonneur; et

si l'Assemblée devait le ratifier, j'en appelle à Dieu, vengeur des

causes justes; j'en appelle à la postérité qui nous jugera les uns et

les autres; j'en appelle à tous les peuples qui ne peuvent pas

indéfiniment se laisser vendre comme un vil bétail; j'en appelle enfin à

l'épée des gens de cœur qui, le plus tôt possible, déchireront ce

détestable traité!» _(Applaudissements répétés.)_

De son côté, M. Jules Grosjean, troisième élu du Bas-Rhin et ancien

préfet de ce département, montait à la tribune pour s'unir à la

protestation de M. Keller et adresser non pas le dernier adieu, mais le

suprême au revoir, des deux provinces martyres à la mère-patrie.

«_Livrés, au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force,

à la domination de l'Étranger, nous avons un dernier devoir à remplir_.

«_Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose

de nous sans notre consentement_. (Très bien! Très bien!)

«La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à

chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous

dictera.

«Au moment de quitter cette enceinte où notre dignité ne nous permet

plus de siéger, et malgré l'amertume de notre douleur, la pensée suprême

que nous trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de reconnaissance

pour ceux qui, pendant six mois, n'ont pas cessé de nous défendre et

d'inaltérable attachement à la patrie dont nous sommes violemment

arrachés. (_Vive émotion et applaudissements unanimes_.)

«Nous vous suivrons de nos vœux et nous attendrons avec une confiance

entière dans l'avenir que la France régénérée reprenne le cours de sa

grande destinée.

«_Nos frères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille

commune, conserveront à la France absente de leurs foyers une affection

filiale jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place_.» (Nouveaux

applaudissements.)

Trois ans plus tard, en 1874, une nouvelle protestation eut lieu, non

plus en France, mais en plein Reichstag, lorsque les quinze députés des

provinces annexées y furent admis. M. Teutsch, député de Saverne et

ancien député du Bas-Rhin à l'Assemblée de Bordeaux, fut leur

porte-parole, en lisant cette proposition:

«Plaise au Reichstag décider: que les populations d'Alsace-Lorraine,

incorporées sans leur consentement à l'empire d'Allemagne par le traité

de Francfort, seront appelées à se prononcer d'une manière spéciale sur

cette incorporation.»

L'orateur citait ensuite l'opinion de Bluntschli sur la nullité des

annexions contraires au vœu des habitants, opinion que nous avons

rapportée plus haut, puis il ajoutait: «Vous le voyez, Messieurs, nous

ne trouvons dans les enseignements de la morale et de la justice rien,

absolument rien, qui puisse faire pardonner notre annexion à l'empire.

Notre raison se trouve en cela d'accord avec notre cœur.»

Il était naturel qu'une Chambre allemande repoussât un appel à des

populations qui auraient voté leur retour à la France: elle aurait pu du

moins, en rejetant la proposition, rendre hommage au sentiment d'honneur

et à la douleur qui l'avaient inspirée. Or elle couvrit de cris et de

sifflets la voix de l'orateur. Taut de bassesse dans la haine

déshonorerait une tribu sauvage.

[Note 1: Nous l'empruntons à la brochure de M. Henri WELSCHINGER:

_La protestation de l'Alsace-Lorraine_, Paris, Berger-Levrault, 1914.]

* * * * *

_La fidélité de l'Alsace-Lorraine_.

Toute autre puissance aurait cherché à guérir la blessure de

l'Alsace-Lorraine à force de douceur et de délicatesse. La Prusse ne

réussit qu'à l'envenimer par sa brutalité. La conquête des cœurs lui est

à jamais interdite. Au rebours de la France elle n'a jamais aimé, ni par

suite su se faire aimer. Lorsque le gros Asmus, épris de Colette,

étalait devant elle ses grâces d'ours mal léché, la petite Messine se

détournait de lui en pensant à la France.

Je le sais, on a dit qu'elle n'a pas toujours été insensible aux soupirs

d'Asmus, que petit à petit la violence de l'Allemagne lui devenait

douce. C'est une calomnie, et M. l'abbé Wetterlé, dans sa conférence du

27 janvier 1915, a démontré que les faits allégués n'étaient que des

apparences et que le cœur de l'Alsace nous était toujours resté fidèle.

Qu'il y ait eu quelques renégats, comme Zorn de Bulach, c'était

inévitable, mais leur nombre est si insignifiant que la chose n'a aucune

importance.

Sur une population de 1.800.000 habitants, il y avait ces dernières

années en Alsace-Lorraine 300.000 immigrés allemands qui, naturellement,

détestaient la France, mais qui, évidemment, ne comptent pas dans

l'estimation des sympathies véritablement alsaciennes et lorraines.

Mais comme ils faisaient sonner très haut leur verbe et leurs bottes, on

a été tenté d'attribuer leurs propos et leurs sentiments aux vieux

Alsaciens et Lorrains.

Ceux-ci, par contre, se taisaient le plus souvent. Ils étaient traqués,

espionnés, châtiés pour le crime de désaffection allemande, regardé

comme un crime de trahison. Il leur fallait vivre cependant et, par

amour pour l'Alsace et pour la France elle-même, garder leur race,

s'attacher à la terre natale pour la rendre un jour à la mère-patrie.

Des protestations violentes, des révoltes de leur part auraient pu

amener une guerre prématurée entre la France et l'Allemagne, guerre dont

l'issue était fort douteuse et dont leur patriotisme français lui-même

leur défendait d'assumer la responsabilité. M. Wetterlé a fait valoir

cet argument avec autant de force que de sagacité:

«Si l'Alsace-Lorraine était martyrisée pour sa fidélité à un passé

glorieux, elle ne souhaitait nullement qu'à cause d'elle les horreurs

d'une grande guerre fussent déchaînées sur l'Europe. Elle affirmait sa

volonté de rester elle-même, mais, plutôt que de provoquer d'abominables

hécatombes, elle se serait résignée à souffrir encore davantage. Elle

aimait trop sincèrement la France pour l'exposer aux ruines et aux

deuils d'un conflit dont l'issue lui paraissait douteuse. Patiemment,

elle attendait donc la revanche du droit violé; mais elle ne prétendait

nullement devancer l'heure de la justice[1].»

Néanmoins, sous cette surface de résignation, il était facile à

l'observateur de constater la persévérance de l'amitié française et la

sourde fermentation de la haine contre l'Allemagne. Les Alsaciens se

délectaient à feuilleter les albums de Hansi et de Zislin où ils

retrouvaient leur âme tendre et ironiste, où ils voyaient étalés dans

leur platitude et leur hideur les ridicules du professeur Knatschke et

les vices des Teutons en général.

M. René Sudre a raconté, dans le _Matin_, une visite qu'il fit à

Mulhouse en mai 1914. Il revenait du Congrès socialiste international de

Colmar où les Allemands avaient soigneusement écarté la question

d'Alsace-Lorraine et où les autres, des Français égarés dans cette

galère, n'avaient osé la soulever, et il se demandait si le pays n'avait

pas, lui aussi, oublié. Or, il arrivait à Mulhouse un jour de fête: il

vit passer un interminable défilé de sociétés de gymnastique, de

musique, de cyclisme, mais c'était l'allure et la cadence françaises et

nullement le pas de l'oie. D'innombrables bannières frémissaient au

vent, mais pas une n'avait les couleurs germaniques ni l'aigle impérial:

par contre, de toutes les poches sortaient de jolis mouchoirs

tricolores, joyeux et provocants; et, en tête d'un orphéon, un brave

homme narquois portait un énorme bouquet de bluets, de marguerites et

de coquelicots, qu'un policier en casque à pointe avait le bon esprit de

ne pas regarder. À certains jours, malgré le désir de rester dans les

bornes de la prudence, le sentiment national français éclatait avec une

telle véhémence que l'Allemagne entière en frémissait de dépit et

d'inquiétude.

«On le vit bien, dit l'abbé Wetterlé, aux cérémonies de Noisseville et

de Wissembourg, quand, la Lorraine d'abord, l'Alsace ensuite, élevèrent

de splendides monuments aux soldats morts pour la patrie. Jamais on

n'avait vu chez nous pareil concours de peuple, jamais un recueillement

aussi solennel, jamais une affirmation aussi émouvante du culte du

souvenir. Quand, à Wissembourg (octobre 1909), tomba le voile qui

recouvrait l'imposante statue de la _Gloire_ et que la fanfare sonna la

_Marseillaise_, une émotion intense s'empara de tous les assistants. Les

jeunes gens, après un moment de surprise, entonnèrent bravement l'hymne

national français, tandis que des yeux brouillés de mes voisins, de

vieux parlementaires, tombaient de grosses larmes. Ah! ce refrain chanté

avec tant de confiance par la jeunesse, ces larmes silencieuses qui

sillonnaient les joues des anciens, n'était-ce pas là toute

l'Alsace-Lorraine avec ses impérissables regrets, mais aussi avec ses

généreux espoirs[2]?»

Parfois, c'était l'arrogance allemande qui servait la cause française

mieux que toutes les propagandes. L'incident de Saverne, les brutalités

insolentes de von Forstner, traitant de _wackes_ les habitants, la

violence de la police sévissant contre des inoffensifs ou contre des

hommes vénérables, couvraient l'Allemagne de ridicule et exaltaient

l'indignation contre elle en même temps que l'amour de la France dans

les cœurs alsaciens-lorrains.

La rumeur populaire trouva même parfois un solennel écho jusque dans

l'enceinte du Reichstag. En 1896, le député alsacien Jacques Preiss

s'écriait: «Cette paix de cimetière, qui plane sur le pays, dit que

l'Alsace est satisfaite. Mais ce n'est là qu'une apparence: le cœur

garde sa douleur et son espérance.»

La patrie de Kléber et de Kellermann était donc bien toujours «la petite

France» de Michelet, «plus France que la France». Elle vivait de

souvenir et d'espérance obstinément, inlassablement. Mais ce que nous

venons de dire de l'Alsace s'applique aussi à la Lorraine. On a dit que

ces deux provinces sont deux boulets attachés aux pieds du

pangermanisme, et que, comme rien ne ressemble tant à un boulet qu'un

autre boulet, il suffit de regarder l'une pour connaître l'autre. La

Lorraine est donc aussi française que l'Alsace. Mais voici un trait

délicieux qui montre que les Allemands sont bien édifiés à cet égard. Je

l'emprunte à un article de Maurice Barrès.

«Un matin, dans la gare de Maubeuge, occupée par les Allemands, arriva

un train sanitaire. On en descendit les blessés et entre autres un

malheureux soldat de la garde prussienne. Demi-mort, à quoi bon le

traîner plus loin? Sa civière fut déposée dans une cour.

«Passe un major français, un de ceux qu'après la prise de la ville les

Allemands ont gardés pour les aider auprès des malades. Le moribond voit

ce Français, parvient à lui faire signe de s'approcher et fiévreusement

embrasse le pantalon rouge. Un sous-officier boche qui passait haussa

les épaules et dit: «_C'est un Messin!_»

Sous la trame transparente d'un roman Maurice Barrès nous a donné une

belle tranche d'histoire messine, dans _Colette Baudoche_. Les humbles

femmes qu'il met en scène, polies et mesurées à la française jusque dans

les élans de leur patriotisme, jettent en souriant leurs fléchettes sur

la baudruche du pédantisme prussien, mais comme on sent bien partout

l'impérissable amour qui brûle dans leur cœur pour la France! Sous la

mousse légère de leurs ironies, quel flot puissant de passion

irrédentiste qui s'épanchera un jour de leur cœur dans le cœur de leurs

fils! Le geste de Colette repoussant Asmus est bien, comme le dit la

dernière ligne du livre, «_un geste qui nous appelle_».

[Note 1: _La Pensée française en Alsace-Lorraine_, par M. l'abbé

WETTERLÉ, p. 35, Paris, Plon-Nourrit.]

[Note 2: _La Pensée française en Alsace-Lorraine_, par M. l'abbé

WETTERLÉ, p. 41. Paris, Plon-Nourrit.]

#X#

#LA RECONQUÊTE DÉFINITIVE

DE L'ALSACE-LORRAINE#

_La joie de la réunion_.

Et voici que la France a répondu à ce geste. Un an, un an déjà, au

moment où nous écrivons ces lignes, s'est écoulé depuis qu'elle a mis la

main à son épée rédemptrice! Mais les libérateurs ne la déposeront pas

jusqu'à ce qu'ils aient bouté les barbares «hors de toute France»!

Hors de toute France! C'est le mot charmant de Jeanne d'Arc! Hors de

toute France, c'est hors de l'Alsace, hors de la Lorraine, hors de

toutes les jolies provinces rhénanes qui s'échelonnent de Strasbourg à

la mer du Nord. Les barbares au delà du Rhin, sur la rive droite du

Rhin! Voilà leur place!

Oui, bientôt, ils auront cessé d'asphyxier de leur haleine physique et

morale notre rive gauche, et nous en serons délivrés pour toujours. Metz

retrouvera sa virginité; ce n'est plus elle seulement, mais

l'Alsace-Lorraine, qui s'appellera Pucelle, et qui n'aura plus à

craindre l'étreinte du reître sanglant.

* * * * *

_Le statut politique de l'Alsace-Lorraine_.

_Pas de neutralisation!_ Il faut réunir purement et simplement les deux

vieilles provinces celtiques. On a émis l'idée baroque d'en faire une

sorte d'État-tampon entre la France et l'Allemagne, État dont

l'indépendance et la neutralité seraient garanties par les grandes

puissances.

C'est là une proposition intolérable. Ce serait une injustice flagrante,

la violation des droits les plus certains et de la France et de l'Alsace

qui réclament toutes deux une union absolue. Ce serait la séparation;

or, on ne peut séparer ainsi une fille et une mère ni supposer sans leur

faire injure qu'elles y puissent consentir.

Ce serait la conception dangereuse et absurde jadis réalisée par la

constitution du royaume de Lotharingie, royaume instable qui devait

nécessairement pencher vers la France ou l'Allemagne et qui en effet ne

dura pas. Après de douloureuses oscillations, il tomba du côté de

l'Allemagne.

Il en serait à plus forte raison de même de nos jours, car nous sommes

payés pour savoir quel cas l'Allemagne fait de la neutralité de ses

voisins. Elle chercherait à la première occasion à accaparer

l'Alsace-Lorraine et ce serait de nouveau la guerre. Ce serait donc une

suprême imprudence, une insanité criminelle de ne pas reprendre ces

provinces qui ont besoin de nous comme nous avons besoin d'elles.

_Pas de referendum non plus!_

Arguant de ce principe excellent qu'il faut tenir compte de la volonté

des populations dans le règlement de leur sort, le congrès socialiste

international de Londres (février 1915) a proposé de faire voter les

Alsaciens-Lorrains sur le statut politique et la nationalité qu'ils

préfèrent, de leur offrir le choix entre la France et l'Allemagne.

Ce referendum est inutile et injurieux pour les intéressés.

Il y a longtemps que leur choix est fait. Il y en a 300.000 parmi eux

qui voteraient évidemment pour l'Allemagne; ce sont les immigrés

allemands. Mais, en vérité, ce serait par trop fort de permettre aux

oppresseurs de décider du sort des opprimés! Il faudrait alors

logiquement inviter Guillaume lui-même, qui possède des châteaux en

Alsace, à venir déposer son bulletin de vote et à déclarer si, comme

Alsacien, il opte pour la France ou pour l'Allemagne! On ne saurait

s'attarder une minute à une idée aussi saugrenue. Les immigrés qui ne

seraient pas contents d'appartenir à la France n'ont qu'à repasser

précipitamment le Rhin, avec leurs frusques que l'on visitera à la

douane, de peur qu'il ne s'y trouve quelques-unes de nos pendules.

Les autres, au nombre d'un million et demi, soupirent depuis un

demi-siècle après leur véritable patrie, et nous leur ferions l'injure

de douter de leurs sentiments en leur demandant de les exprimer de

nouveau par un vote! Mais ils les ont exprimés mille et mille fois

depuis 1870 en bravant la schlague! Mille et mille fois ils ont gémi de

la tyrannie des Allemands et nous leur proposerions de s'y soumettre

bénévolement après les en avoir délivrés au prix de quels sacrifices! En

vérité ce serait se moquer des larmes de l'Alsace et du sang de nos

soldats!

Ce serait exactement comme si, après avoir chassé les barbares des

départements qu'ils occupent actuellement, nous demandions aux habitants

de Lille, de Cambrai, de Saint-Quentin et de Mézières d'opter entre la

France et l'Allemagne dont ils ont connu la douceur et les charmes

depuis un an! On ne demande pas à des fils de choisir entre leur mère et

une marâtre! On ne met pas en délibération un droit clair comme le jour!

Ce droit, notre droit comme celui de nos frères, Maurice Barrès l'a

exprimé en novembre 1914, en ces quelques lignes simples et limpides

comme un axiome de géométrie:

«L'Allemagne en nous déclarant la guerre a déchiré le traité de

Francfort et supprimé toutes ses conséquences. Donc nous sommes ramenés

à quarante-quatre ans en arrière. L'Alsace-Lorraine est un pays français

qui vient d'être momentanément occupé par l'ennemi. Il faut la

considérer comme les autres parties de la France que les Allemands

occupent depuis quatre mois.»

D'ailleurs, nous avons eu la satisfaction d'entendre le gouvernement de

la République affirmer énergiquement cette thèse qui est celle du bon

sens, de la justice et du patriotisme.

Le 18 février 1915, M. Viviani, président du Conseil, interpellé sur le

vote réclamé par le Congrès socialiste de Londres, déclarait, aux

applaudissements de la Chambre, que «la question n'a pas lieu d'être

posée, puisque les provinces qui nous ont été arrachées par la force

devront nous être rendues, non par l'effet d'une conquête, mais par

l'effet d'une restitution».

M. Poincaré avait déjà dit, le 7 décembre 1914, que la France voulait

«une paix garantie par la réparation intégrale des droits violés et

prémunie contre les attentats futurs». Cette phrase dit tout: la justice

pour le passé, la sécurité pour l'avenir, voilà nos deux raisons de

reprendre l'Alsace et la Lorraine.

Dans le discours qu'il a prononcé le 14 juillet 1915 lors de la

translation des cendres de Rouget de l'Isle aux Invalides, le Président

de la République affirmait de nouveau le devoir qu'a la France de

refaire l'intégrité de son territoire. Or, cette intégrité suppose la

reprise non seulement de Lille et de Mézières, mais de Metz et de

Strasbourg. M. Poincaré signalait aussi éloquemment le danger qu'il y

aurait pour nous à nous contenter d'une «paix boiteuse, essoufflée»,

qui n'irait pas jusqu'à la satisfaction complète de nos droits. Voici

ces bonnes et fortes paroles:

«_Mais, puisqu'on nous a contraints à tirer l'épée, nous n'avons pas le

droit, Messieurs, de la remettre au fourreau, avant le jour où nous

aurons vengé nos morts et où la victoire commune des alliés nous

permettra de réparer nos ruines, de refaire la France intégrale et de

nous prémunir efficacement contre le retour périodique des

provocations_.

«_De quoi demain serait-il fait s'il était possible qu'une paix boiteuse

vînt jamais s'asseoir, essoufflée, sur les décombres de nos villes

détruites? Un nouveau traité draconien serait aussitôt imposé à notre

lassitude et nous tomberions, pour toujours, dans la vassalité

politique, morale et économique de nos ennemis. Industriels,

cultivateurs, ouvriers français seraient à la merci de rivaux

triomphants et la France humiliée s'affaisserait dans le découragement

et dans le mépris d'elle-même_.

«_Qui donc pourrait s'attarder un instant à de telles visions? Qui donc

oserait faire cette injure au bon sens public et à la clairvoyance

nationale? Il n'est pas un seul de nos soldats, il n'est pas un seul

citoyen, il n'est pas une seule femme de France qui ne comprenne

clairement que tout l'avenir de notre race, et non seulement son

honneur, mais son existence même, sont suspendus aux lourdes minutes de

cette guerre inexorable. Nous avons la volonté de vaincre, nous avons la

certitude de vaincre. Nous avons confiance en notre force et en celle de

nos alliés comme nous avons confiance en notre droit_.

«_Non, non, que nos ennemis ne s'y trompent pas! Ce n'est pas pour

signer une paix précaire, trève inquiète et fugitive entre une guerre

écourtée et une guerre plus terrible, ce n'est pas pour rester exposée

demain à de nouvelles attaques et à des périls mortels que la France

s'est levée tout entière, frémissante, aux mâles accents de la_

Marseillaise.

«_Ce n'est pas pour préparer l'abdication du pays que toutes les

générations rapprochées ont formé une armée de héros, que tant d'actions

d'éclat sont, tous les jours, accomplies, que tant de familles portent

des deuils glorieux et font stoïquement à la Patrie le sacrifice de

leurs plus chères affections. Ce n'est pas pour vivre dans l'abaissement

et pour mourir bientôt dans les remords que le peuple français a déjà

contenu la formidable ruée de l'Allemagne, qu'il a rejeté de la Marne

sur l'Yser l'aile droite de l'ennemi maîtrisé, qu'il a réalisé, depuis

près d'un an, tant de prodiges de grandeur et de beauté_.»

Voilà, éloquemment exprimé, notre devoir: venger nos morts, réparer nos

ruines, refaire la France intégrale, nous prémunir efficacement contre

le retour périodique des provocations! Mais la France serait-elle

intégrale sans l'Alsace-Lorraine, et serait-elle en sécurité s'il

restait un seul canon allemand sur la rive gauche du Rhin?

* * * * *

_Le statut religieux de l'Alsace-Lorraine_.

J'aborde ici une question délicate qui s'agite au plus intime des âmes

alsaciennes et lorraines, dans le tréfonds de leur conscience. Les

populations riveraines du Rhin et de la Moselle ont des traditions

religieuses auxquelles elles sont profondément attachées. Ce serait pour

elles une croix très dure, si elles perdaient, en venant à nous, la

liberté d'y conformer leur conduite. Rien n'est plus angoissant pour des

âmes libres que de sentir un antagonisme s'élever entre leur patriotisme

et leur foi. S'il pouvait y avoir chez nos frères une hésitation à se

rattacher à la France, elle viendrait de cette crainte.

M. Franck-Chauveau, ancien vice-président du Sénat, a traité cette

question dans ces paroles d'une largeur de vues et d'une franchise

courageuses:

«Sans doute, si les populations rhénanes deviennent nôtres, nous devrons

apporter dans nos rapports avec elles une sagesse et un doigté auxquels

beaucoup de politiciens ne sont pas habitués. On prétend qu'un certain

nombre de nos parlementaires s'inquiètent des sentiments religieux de

cette population, et qu'ils y trouveraient une objection contre

l'annexion des pays rhénans. En effet, ces pays sont catholiques, et le

Centre, au Reichstag, est composé surtout des représentants des

provinces rhénanes. On raconte même qu'un de nos députés

radicaux-socialistes, parlant des Alsaciens-Lorrains, témoignait une

certaine appréhension et posait cette incroyable question: «Mais comment

voteront-ils?»

«Nous avons peine à le croire. Si, après les épreuves que nous

traversons, après l'union autour du drapeau, après l'exaltation unanime

des âmes dans le sacrifice, après l'aspiration de tous vers un objet

idéal sublime, les luttes religieuses devaient renaître, si les

persécutions contre tel ou tel groupe de Français devaient continuer, ce

serait triste et ce serait grave.

«Mais si l'on prétendait appliquer ces procédés à nos frères

d'Alsace-Lorraine, ou aux pays que nous considérons comme une partie

essentielle de la défense nationale, si des esprits étroits voulaient y

porter atteinte à la liberté religieuse, si l'on se refusait à

comprendre la situation, à substituer à la politique de division et de

coterie une politique de tolérance et d'union qui seule peut rattacher

ces populations à la patrie française, ce serait vraiment à désespérer

de notre pays. Et la France, qui s'est montrée si admirable devant

l'agresseur, n'a pas mérité qu'on lui fasse cette injure. Non; elle ne

persécutera pas une partie de ses enfants, elle ne sacrifiera pas à des

intérêts étroits et sectaires les larges vues du patriotisme, elle

appliquera à ses fils reconquis, comme à ses enfants d'adoption, la

seule politique qui puisse les rattacher définitivement à la patrie.»

Au début de la guerre, dans un des premiers villages où l'autorité

militaire installa une école française, l'instituteur, un brave sergent,

au moment de commencer la classe, voyant les élèves rester debout, les

pria de s'asseoir. Mais les enfants hésitaient, visiblement embarrassés.

Étonné, il leur en demanda la raison. Ils répondirent: «_C'est pour la

prière, Monsieur!_» Le jeune maître qui avait de la présence d'esprit et

du tact reprit: «C'est bien, mes enfants, mais, en France, ce n'est pas

le professeur qui fait la prière. Allons, quel est celui de vous qui va

la dire?»

Évidemment, l'omission de cet acte religieux eût choqué ces petites

âmes. Voilà, me semble-t-il, l'image de l'impression que produirait

l'hostilité contre les croyances du pays.

Les Allemands ont eu l'habileté de respecter, de favoriser même ces

croyances. Ils ont laissé subsister le Concordat français de 1801. Le

parlement de Strasbourg a même, par plusieurs lois successives,

généreusement élevé le traitement des ministres des différents cultes,

en le portant à 2.625 francs pour les succursalistes, à 4.000 pour les

rabbins, à 5.500 pour les pasteurs dont les charges sont plus lourdes.

La loi Falloux, modifiée par des ordonnances en 1873, est toujours en

vigueur. L'enseignement a gardé son caractère confessionnel dans les

écoles primaires, sauf dans quatre communes, dans les lycées et les

collèges et dans les écoles normales d'instituteurs.

Enfin les congrégations religieuses établies dans le pays y sont

légalement autorisées.

Cette situation religieuse est totalement différente de celle de la

France. Il serait souverainement imprudent et injuste, de la part du

gouvernement, de la bouleverser. C'est l'opinion d'un grand nombre

d'anticléricaux en deçà et au delà des Vosges. Il y a cependant là une

vraie difficulté et elle ne semble pas pouvoir être solutionnée

autrement que par une entente avec le Saint-Siège.

L'Alsace-Lorraine compte sur la bonne volonté, l'habileté et la loyauté

de nos hommes d'État. Elle a heureusement une garantie. Ce sont les

paroles qu'ont prononcées les deux hommes les plus qualifiés pour parler

en l'occurrence au nom de notre pays.

Le général Joffre a dit aux habitants de Thann:

«_La France apporte, avec les libertés qu'elle a toujours respectées, le

respect de vos libertés à vous, des libertés alsaciennes, de vos

traditions, de vos convictions, de vos mœurs_.»

Et M. Poincaré a confirmé cette promesse en ces termes:

«_La France, tout en respectant les traditions et les libertés des

provinces qui lui ont été arrachées par la force, leur rendra leur place

au foyer de la patrie._»

Ces paroles sont définitives: elles ont la valeur d'une parole

d'honneur, d'un engagement officiel. Elles sont, comme le disait l'abbé

Collin, la charte de l'Alsace-Lorraine. La France n'oubliera pas «_le

pacte de Thann_».

#XI#

#LA RECONQUÊTE DÉFINITIVE

DE LA FRANCE RHÉNANE#

_La rive gauche réfractaire à la germanisation._

Après le rapt de 1815, l'Allemagne, de nouveau maîtresse des belles

provinces ripuaires, s'efforça de leur faire oublier la France. Mais

elle procéda comme toujours _manu militari_, avec sa violence et sa

lourdeur habituelles. Elle interdit la langue française que l'on

commençait à parler, surtout dans les villes. Elle détruisit les

monuments de nos gloires. Mais tous ses efforts échouèrent.

Le prussien Schmettau avait dit en 1709 qu'il faudrait «une chaîne de

deux cents ans» pour asservir l'Alsace à l'Allemagne et lui faire

oublier notre pays. On pourrait en dire à peu près autant de la région

voisine qu'habite une race également celtique. Le souvenir français y

est demeuré toujours vivant. Quelques faits vont le prouver.

En 1865, la Hesse voulut célébrer le cinquantenaire de l'annexion des

terres qu'elle avait acquises au Traité de Vienne. Mais le Conseil

municipal de Mayence refusa à une forte majorité de s'associer à cette

manifestation. Les enfants de ceux qui avaient lutté en 1793 contre la

Prusse et contre la Hesse avaient gardé la nostalgie de la France et,

comme les captifs antiques, ils suspendaient leurs lyres aux branches

des arbres sur les rives du fleuve profané, pour ne pas chanter en

l'honneur de leurs conquérants.

Cette affection que nous gardait la rive gauche dut être plus vive et

plus profonde qu'on ne l'imagine. Mais un mot de Guillaume Ier nous

en révèle la persistance. Il hésitait en 1871 à annexer

l'Alsace-Lorraine et la raison qu'il en donnait, c'était l'exemple de la

province voisine. «_Jamais,_ disait-il, _nous n'en viendrons à bout.

Rappelez-vous le mal que nous avons eu à germaniser les Rhénans_.» Vers

la fin de sa vie, répondant à des conseillers qui s'impatientaient de

l'esprit réfractaire de l'Alsace-Lorraine, il disait encore:

«_Les Français n'ont occupé la province rhénane que vingt ans à peine

et, après soixante-dix ans, leurs traces n'y sont pas effacées_.»

Il paraît que les vieux habitants disent encore qu'ils vont «en Prusse»

pour signifier qu'ils passent sur la rive droite du fleuve. Sa rive

gauche est donc toujours pour eux la France!

Il faut croire que Bismarck avait conscience de la faillite de la

germanisation dans les provinces rhénanes, car à la veille de Sadowa,

alors qu'il méditait son coup de force contre l'Autriche et ne craignait

que l'opposition de la France, il aurait volontiers, pour gagner la

neutralité de Napoléon, abandonné la rive gauche du Rhin. Il confia un

soir au général italien Govone: «Je suis beaucoup moins Allemand que

Prussien, et je n'aurais aucune difficulté à souscrire la cession à la

France de tout le pays compris entre le Rhin et la Moselle, le

Palatinat, Oldenbourg (enclave de Birkenfeld) et une partie de la

province prussienne.» Dans une conversation avec un autre diplomate, il

parlait même de nous céder toute la rive gauche... Il est probable

qu'après le coup de Sadowa, mis en appétit par la victoire, il ne pensa

plus à nous céder la région cisrhénane et qu'il y pensa encore moins

après 1870.

Voici encore à cet égard deux anecdotes qui en disent long:

Le colonel Biottot a écrit:

«En 1870, je traversai le Palatinat en prisonnier: à une station du

convoi, je me penche à la portière en murmurant: «Où sommes-nous?» Une

voix me répond du dehors: «Dans le département «_du Mont-Tonnerre!!!_»

C'était un membre de la Croix-Rouge de la région offrant ses services. À

Mayence, accueil sympathique; on regrette manifestement notre défaite,

le grand duc de Hesse-Cassel tout le premier. Il nous fait servir un

repas et nous rend visite: souvenir français, influence persistante de

chevalerie, que n'a pu étouffer la barbarie poméranienne!»

J.-J. Weiss a raconté que, visitant Trèves, en septembre 1871, il fut

pris à partie par un petit homme courbé et cassé qui lui dit sur un ton

de mépris: «Que sont donc devenus les Français pour s'être laissé

battre par les Prussiens?--Mais, lui répliqua l'écrivain, estimez-vous

si peu les Prussiens? Ne l'êtes-vous pas?--_Oui_, dit-il, _sujet

prussien; mais Trévirois et fils de Trévirois. Vous connaissez le

proverbe: Où le Prussien a une fois p..., il ne pousse plus rien! Et

puis, mon père a été soldat du grand Napoléon!_»

* * * * *

_Le don d'assimilation de la France_.

Nous avons vu que, en 1865, les autochtones cisrhénans étaient encore

bien fidèles à la France, puisqu'ils refusaient de fêter le

cinquantenaire de leur annexion à l'Allemagne. Mais les cinquante années

écoulées depuis lors n'ont-elles pas effacé notre souvenir?

Il est certain que la germanisation a dû progresser. Une œuvre,

poursuivie pendant cent ans avec la ténacité que mettent les Allemands à

toutes leurs entreprises ambitieuses, ne peut être tout à fait stérile,

en dépit de leurs maladresses. Il est clair aussi que les circonstances

les ont servis. Le succès prodigieux, obtenu par la Prusse sur

l'Autriche en 1866 et sur la France en 1870, lui a donné un immense

prestige dans le monde entier. Le développement économique de

l'Allemagne, en enrichissant tous les États confédérés dont elle se

compose, les a attachés à sa fortune par le lien de l'intérêt. Il faut

aussi tenir compte de l'immigration qui a recouvert plusieurs contrées

de la rive gauche d'une nuée d'Allemands d'outre-Rhin. Enfin il faut y

ajouter la propagande intellectuelle, littéraire, intense qui

caractérise cette nation. Ces quatre causes, militaire, économique,

ethnique, intellectuelle ont dû agir puissamment au détriment de la

France.

Cependant, bien des indices permettent de croire qu'elle regagnerait

très facilement et très vite le terrain perdu.

Cet espoir se fonde sur deux facultés des races en présence, facultés

contradictoires et complémentaires: c'est la faculté d'assimilation

active de la race latine et la faculté d'assimilation passive de la race

germanique.

La race latine s'assimile très facilement et très vite les races qu'elle

touche, parce qu'elle les prend par l'esprit et par le cœur. Elle les

domine de toute la hauteur de son idéal; elle les séduit par la beauté

et le charme de sa civilisation; elle les attire par l'aménité de son

caractère, par sa bonté et son affection quasi maternelle. Elle les

frappe à son image; elle les latinise. Elle exerce cet empire non

seulement sur ses vaincus, mais sur ses vainqueurs. C'est au fond

l'empire éternel de l'esprit sur la matière, la victoire de l'idée sur

la force.

L'antiquité avait vu cette chose étrange et qui étonnait Horace, la

Grèce, vaincue par Rome, imposer à Rome sa pensée et sa culture:

_Graecia capta ferum victorem cepit..._

C'était la beauté grecque qui domptait la violence romaine. C'était

l'Hélène éternelle qui, après avoir séduit l'Asie et les vieillards de

Troie, séduisait les forts et les sages de l'Italie.

Plus tard, Rome domine la Gaule, mais, comme elle s'est transformée,

comme elle ne représente plus seulement la force matérielle, mais aussi

la force morale et spirituelle, elle s'assimile notre patrie, elle lui

donne sa forme divine; la terre de Vercingétorix se latinise.

Au Ve siècle, la Gaule est envahie et soumise par les Francs. Cette

fois, c'est le phénomène de la Grèce, vaincue et victorieuse de Rome,

qui se renouvelle:

_Gallia capta ferum victorem cepit..._

Les Francs se dégermanisent en se christianisant et la France naît de

là.

La même vertu opère sur les Wisigoths, les Burgondes, les Lombards, les

Normands, qui se dépouillent eux aussi, à l'exemple des Francs, de leur

barbarie ancestrale et se plient facilement à la discipline

intellectuelle et morale de la France. De là sort une race qui n'a plus

rien de la férocité germanique.

C'est un phénomène moral qui rappelle certaine réaction chimique; des

acides violents, corrosifs ou toxiques, unis à un métal, à une base,

perdent leur nocivité et forment un sel neutre, doué de nouvelles et

précieuses propriétés. Ainsi l'acide germanique ou même prussique de

certains peuples, neutralisé par la base celtique ou le franc métal

latin, a donné des races parfaites.

Cette assimilation serait d'autant plus facile sur les populations

ripuaires qu'elles ne sont pas de race gothique ni burgonde, mais de

vieille souche gauloise, sur laquelle s'est greffé le rameau franc. Elle

s'est accomplie avec la plus grande aisance pendant l'occupation

française de 1797 à 1815. Elle aura encore lieu bientôt quand nous

aurons recouvré «nos limites naturelles».

On se rappelle ce que nous avons dit plus haut sur le type ethnique et

physique de la population. En dehors des bourgs-pourris de l'immigration

allemande, elle n'est germanique qu'à fleur de peau, mais gallo-franque

de sang et de cœur. Si les paysans ont oublié les chartes et les

chroniques des temps mérovingiens, ils ont en revanche entendu parler

sous le chaume de Custine, de Kléber et de Napoléon, sous lesquels ont

servi leurs grands-pères. Plus d'un prendrait encore plaisir, comme en

1870, à répondre à l'étranger lui demandant où il est: «_Département du

Mont-Tonnerre!!!_»

Il est dans tout ce pays, suivant l'heureuse expression de M. Charles

Maurras, dans _l'Action Française, «des virtualités de développement

français ultérieur_».

* * * * *

_La Moselle et le Rhin nous désirent._

En 1815, lorsque leur pays fut adjugé à l'Allemagne, beaucoup de Rhénans

s'expatrièrent pour ne pas devenir Teutons. Le descendant de l'un de ces

émigrés de vieille souche rhénane écrivait récemment à Maurice Barrès:

«Mon trisaïeul P.G..., maire de Sarrelouis sous Louis XV, créa dans les

environs de cette ville, ainsi que dans le duché de Nassau-Sarrebruck,

des forges d'acier, des fonderies qui fournirent quantité d'armes et de

munitions aux armées de la République et de l'Empire. Ces établissements

furent annexés à la Prusse en même temps que Sarrelouis et Sarrebruck, à

la suite de la deuxième invasion en 1815. Mon grand-oncle, un ami de

Berryer qui relate le fait dans ses _Mémoires_, ne voulut pas survivre à

la rectification de la frontière et signa son testament: «G..., mort

Français.» Plus tard, mon père, désirant conserver sa nationalité

française, créa de nouvelles usines aux environs de Saint-Avold. Et

celles-ci ayant été à leur tour annexées à l'Allemagne en 1871, nous

sommes venus en Meurthe-et-Moselle...»

«Voilà, ajoute M. Barrès, qui vous donne une idée, n'est-ce pas, de la

vie qu'à travers les générations on nous fait mener dans l'Est, et on

s'expliquera que nous demandions des garanties! Mais, écoutons encore

les renseignements de mon correspondant:

«Ayant conservé, me dit-il, de nombreuses relations avec des familles

restées de l'autre côté de la frontière, et même en Prusse, au delà de

l'ancienne limite de 1815, je crois connaître l'esprit des classes

dirigeantes de ces pays. Ces gens ont conservé non seulement des mœurs

et des goûts français, mais encore des relations fréquentes, voire même

intimes, avec les branches de leurs familles demeurées françaises,

habitant la Lorraine et Paris. Je citerai... Avec le temps, ces

familles, qui ont une influence considérable dans le pays, seraient

certainement ralliées à notre domination.»

«Qu'est-ce que je vous disais! Il n'y a pas, à mon goût, de pays plus

excitants pour l'imagination que la vallée de la Sarre, la divine

Moselle, le grand-duché de Luxembourg, toutes ces terres qui nous

attendent éternellement.»

M. Diehl, professeur à la Sorbonne, membre de l'Institut et Alsacien,

disait récemment à M. Barrès qu'après la reprise de l'Alsace, il irait

volontiers avec Ernest Lavisse et quelques autres de ses collègues

professer à Strasbourg et il demandait à l'académicien s'il ne voudrait

pas se joindre à eux pour aller, lui aussi, porter la bonne parole à nos

frères rachetés. M. Barrès lui fit, dans l'_Écho de Paris_, cette

réponse où éclate son amour ou même sa préférence à quelques égards

pour les rives de la Moselle avec la certitude qu'il a de les voir

bientôt refrancisées.

«Ah, mon cher monsieur Diehl, je ferai tout ce que Strasbourg et Metz

voudront; mais quand je rêve, ou plutôt quand je réfléchis, je me vois

surtout m'allant promener librement à Luxembourg, où j'ai déjà des amis,

et plus loin dans ces belles villes de Trèves, de Coblence et plus bas

encore pour y faire aimer la France, car ces populations auront à

choisir de se rattacher à nous et de partager fraternellement notre

existence, ou bien de garder leurs destinées propres sous la garantie

d'une neutralité perpétuelle.

«Il ne peut plus être question au long de la charmante Moselle et sur la

rive gauche du Rhin d'aucune souveraineté de Bavière, ni de Prusse,

d'aucune pensée pangermaniste. Nous voulons la paix du monde, la

sécurité pour nos fils et pour nos petits-fils.

«D'ailleurs, nos enfants seront aisément aimés, sur cette rive gauche.

Nos pères y étaient hautement estimés. Ces beaux territoires, soustraits

à la brutalité prussienne, ne tarderont guère à fournir, sous la

discipline française, d'excellents éléments graves, patients, loyaux,

qui s'équilibreront très bien dans notre nation. Je me rappelle, parmi

les jours les plus heureux de ma vie, ceux que j'ai passés à errer en

bicyclette, en bateau, à pied, de Metz à Coblence, parmi ces forêts, ces

montagnes romanesques, ces petits villages tout pleins de souvenirs de

la Révolution et du premier Empire.

«Je n'étais pas en Allemagne, mais sur des territoires qu'un seul rayon

de soleil de France mettrait au point. Le Rhin est un vieux dieu loyal.

Quand il aura reçu des instructions, il montera très bien la garde pour

notre compte et fera une barrière excellente à la Germanie. Vous verrez,

nous nous assoirons comme des maîtres amicaux sur la rive du fleuve, et

nous ranimerons ce que la Prusse, «le sale peuple» (n'en déplaise au

professeur maboul de l'Université de Bordeaux), a dénaturé et dégradé,

mais qui était bien beau. Nous libérerons le génie de l'Allemagne qu'ont

aimé follement nos pères.»

Voici un autre rhénan qui exprime le même ardent désir de fêter bientôt

le retour de son pays à la France. Il a écrit à M. Jacques Bainville une

lettre que celui-ci a citée dans l'_Action Française_.

«Oui, insistez sur la nécessité pour notre pays de retrouver au moins la

France de 1814. Dans bien des coins et bien des familles, il est resté

un vivant souvenir des temps passés et ce sera une surprise pour

beaucoup de constater la facilité d'assimilation par nous de ces terres

qui sont encore sous la botte prussienne. Il n'y a pas seulement le

charbon, il n'y a pas seulement la riche industrie de la vallée de la

_Sarre_. Il y a le souvenir, il y a le sang français, les années

dépensées par Vauban, à Sarrelouis, _chez moi_. Il y a Ney, Grenier,

quinze divisionnaires et généraux de brigade donnés à la France par

cette petite ville et ses environs immédiats. L'an dernier (novembre

1913), nous enterrions, avec quelques amis, le dernier de ces braves, le

général Étienne. Il repose dans le cimetière de son village natal:

_Beaumarais_. Est-ce un nom allemand? Et Vaudrevouge et Bourg-Dauphin et

Picard? Sont-ce des noms allemands encore?...

«Tout ce pays est peuplé de descendants des colons de Louis XIV. Ney,

Grenier, Leroy, Donnevert, Beauchamp, Bertinchamp, Cordier, Landry, sont

des noms que vous retrouverez sur toutes les échoppes de Sarrelouis.

«Pensez à ma famille maternelle, les..., les..., qui sont restés sur la

brèche depuis cent ans, alors que toutes les vieilles familles

s'éteignaient peu à peu; nous nous sommes passé le flambeau de

génération en génération, au milieu de quels sacrifices et de quels

déboires! Est-ce pour échouer au port?

«Grand Dieu, non, je l'espère. S'il fallait renoncer à cet espoir, nos

morts sortiraient de leur tombe pour maudire les _petits Français_ qui

les auraient laissés en terre étrangère...»

Alsace, Lorraine et France rhénane Exposé des droits historiques de la France sur toute la rive gauche du Rhin · 第 6 / 7 题