_M. l'abbé Coubé publie un exposé des droits historiques de la France
sur la rive gauche du Rhin. C'est bien, c'est excellent. Les patriotes
le remercient. Il faut que de tous les côtés l'union sacrée se fasse
pour éclairer les esprits sur une nécessité de salut public. À quelque
parti que nous appartenions, nous devons nous mettre d'accord sur la
précaution à prendre contre les Allemands, afin que nos fils et
petits-fils recueillent le fruit de ce formidable effort.
Une fois encore, les Allemands viennent de jouer la partie, à leur
heure. Ils voulaient l'empire du monde. Avec quelle brutalité! Nos
provinces éprouvent le poids de leurs lourdes bottes. Nous avons eu la
chance d'avoir un bon chef et des soldats unanimes dans leur résolution.
Nous ne pouvons plus être battus. Mais il faut maintenant appliquer la
règle suprême de la vie pratique et maintenir jusqu'à son plein effet
notre énergie de victoire.
L'âme d'une action, c'est d'être menée jusqu'au bout. S'il est permis
d'éclairer sa pensée en prenant des exemples et des analogies dans un
ordre bien différent, je rappellerai ce que disait M. Marcellin
Berthelot: «Terminer, rédiger, publier.» Il enseignait par ces trois
mots que l'œuvre intellectuelle n'existe que lorsqu'elle est publiée et
que l'on n'est sûr de sa pensée que lorsqu'on l'a rédigée.
Il ne faut pas que cette guerre formidable laisse inachevée l'œuvre
sublime de nos soldats. Par-dessus tous les partis, d'un haut point de
vue de nationalisme français, dès maintenant, doivent se concerter tous
ceux qui veulent assurer la sécurité de nos frontières et remplir les
destinées de la France éternelle.
Nos soldats acceptent de mourir pour le salut de la France (chacun la
définissant un peu à sa manière), et pour rien autre. Ils ne se
sacrifient pas à des combinaisons de conquête politique. Ils veulent
sauver la France et désarmer l'Allemagne. Cette nécessité est la seule
qui s'impose à tous nos esprits.
Nous n'allons pas perdre notre temps à discuter les arguments de
l'Allemagne, qui prétend avoir des droits sur l'Alsace-Lorraine parce
que cette région serait peuplée de races plus ou moins parentes des
Germains, et qui réclame au même titre la Hollande, la Belgique, la
Suisse, la Franche-Comté, la Champagne, la Bourgogne, etc... Nous ne
discuterons pas davantage la prétention germanique de posséder la loi
sur laquelle l'humanité entière doit se régler.
Il ne peut plus être question, au long de la charmante Moselle et sur la
rive gauche du Rhin, d'aucune souveraineté de Bavière, ni de Prusse,
d'aucune pensée pangermaniste. Nous voulons la paix du monde, la
sécurité pour nos fils et pour nos petits-fils.
D'ailleurs, nos enfants seront aisément aimés, sur cette rive gauche.
Nos pères y étaient hautement estimés. Ces beaux territoires, soustraits
à la brutalité prussienne, ne tarderont guère à fournir, sous la
discipline française, d'excellents éléments graves, patients, loyaux,
qui s'équilibreront très bien dans notre nation. Je me rappelle, parmi
les jours les plus heureux de ma vie, ceux que j'ai passés à errer en
bicyclette, en bateau, à pied, de Metz à Coblence, parmi ces forêts, ces
montagnes romanesques, ces petits villages tout pleins de souvenirs de
la Révolution et du Premier Empire. Je n'étais pas en Allemagne, mais
sur des territoires que mettrait au point un seul rayon du soleil de
France.
Le Rhin est un vieux dieu loyal. Quand il aura reçu des instructions, il
montera très bien la garde pour notre compte et fera une barrière
excellente à la Germanie. Vous verrez, nous nous assoirons comme des
maîtres amicaux sur la rive du fleuve, et nous ranimerons ce que la
Prusse a dénaturé et dégradé, mais qui était bien beau. Nous libérerons
le génie de l'Allemagne qu'ont aimé follement nos pères._
_Un délire pangermanique empoisonne à cette heure les peuplades
d'outre-Rhin. Pourtant leurs États particuliers demeurent en général
solides et aimés, en même temps que le Prussien envahisseur est
sourdement détesté. Guérissons des malades. Évitons à ces Allemands de
vivre plus longtemps dans cette unité qui a surexcité en eux le plus
effroyable esprit de domination. C'est un digne rôle pour des vainqueurs
généreux. Et puis, trêve de plaisanterie, ceux qui se sacrifient à cette
heure avec une terrible énergie pour le salut de la patrie se
désespéreraient si leur holocauste devait être rendu inutile. Ils ne
veulent pas avoir été dupés. C'est le salut de la France et la paix du
monde, sans pitié pour l'Allemagne, qu'exigent les mères en deuil, les
soldats et le génie politique._
_M. l'abbé Coubé doit être remercié de mettre dans la discussion
publique le fruit de ses études et de sa méditation._
_Maurice BARRÈS._
* * * * *
ALSACE, LORRAINE
ET FRANCE RHÉNANE
I
#INTRODUCTION#
_La montagne de Sainte-Odile._
Par un beau jour ensoleillé du mois de juillet 1908, je me trouvais sur
la montagne de Sainte-Odile et, de ce magnifique belvédère, je
contemplais l'immense plaine alsacienne qui s'étend à ses pieds à perte
de vue. Il était midi, lorsque, soudain, de tous les clochers, de toutes
les houblonnières, de tous les bois de sapins, de tous les pieux
villages blottis dans la verdure, j'entendis monter la voix des cloches,
égrenant joyeusement les notes de l'Angélus. Et je me dis: «Quand donc
l'Angélus de la délivrance sonnera-t-il pour l'Alsace? Quand donc l'Ange
lui annoncera-t-il que le Sauveur est venu?»
Il est venu aujourd'hui le Sauveur. Il est apparu, le drapeau tricolore
à la main, sur la crête des Vosges. Il est descendu dans la plaine, un
peu trop vite peut-être tout d'abord, au mois d'août 1914. Que
voulez-vous? Il était emporté par son cœur qui ne mesure jamais le
danger. Lorsqu'on apprit que nos soldats avaient arraché les
poteaux-frontières, qu'ils s'avançaient vers le Rhin, que leur drapeau
avait flotté sur Mulhouse, une explosion de joie souleva toute la
France. Elle dut bientôt, il est vrai, s'avouer qu'on ne vient pas à
bout en quelques jours, à coups d'enthousiasme, d'une organisation
militaire minutieusement préparée pendant quarante-quatre ans. Mais
l'espérance et la certitude de la victoire, loin d'avoir diminué, n'ont
cessé de croître depuis un an.
Le Sauveur est là, attendant son heure, l'heure de l'Angélus libérateur.
Il a dit aux habitants de Thann: «_Notre retour est définitif. Vous êtes
français pour toujours. Je suis la France, vous êtes l'Alsace. Je vous
apporte le baiser de la France!_» Et les vieux Alsaciens pleuraient en
entendant Joffre parler ainsi, en voyant le drapeau français claquer sur
leur mairie et leur église, comme au temps de leur enfance.
L'Alsace et la Lorraine nous sont restées tendrement attachées. La
cigogne n'a cessé de maudire le vautour prussien, paré des plumes de
l'aigle, et elle a hâte d'entendre de nouveau son ami Chantecler jeter
le nom de France du haut des clochers. Le vieux maréchal Fabert nous
fait signe à Metz, Ney à Sarrelouis, Kellermann et Kléber à Strasbourg,
Rapp à Colmar, Lefebvre à Rouffach. La Lorraine est toujours la patrie
de Jeanne d'Arc et toujours française comme elle. L'Alsace est toujours
la terre que Michelet appelait dans une phrase douce et caressante:
«Alsace, petite France, plus France que la France!» La patrie de sainte
Odile nous est restée fidèle, comme ses grands oiseaux blancs le sont à
leurs nids broussailleux.
Du haut de sa montagne, entourée des hauts sapins qui se dressent à ses
pieds comme des cierges embaumés, sainte Odile bénit nos soldats; car
elle est bien Française la petite sainte Odile! De son vivant elle
repoussait la main gantée de fer des princes allemands qui la voulaient
épouser, comme l'Alsace repousse aujourd'hui la main gantée de sang du
Kaiser. Et Jeanne d'Arc accourt vers elle avec nos drapeaux, et elles
tombent dans les bras l'une de l'autre, en se disant: «Jeanne et Odile,
France, Alsace et Lorraine, restons unies pour toujours!»
C'est bien entendu! Lorsque sonnera l'heure solennelle de la paix, le
premier droit comme le premier devoir de la France victorieuse sera de
reprendre les deux chères provinces qui lui furent arrachées par un rapt
odieux. Mais là ne devront pas s'arrêter ses revendications.
* * * * *
_Les provinces cisrhénanes._
On trouve en descendant le Rhin, sur la rive gauche du grand fleuve,
trois belles provinces, la Bavière rhénane, la Hesse rhénane, la Prusse
rhénane. Or, ces provinces nous reviennent en vertu d'un droit
historique certain.
D'abord, elles nous ont longtemps appartenu aux époques celtique,
gallo-romaine, mérovingienne et carolingienne. Germanique à la surface,
leur population, surtout dans les campagnes, est au fond gauloise d'âme
et de sang. Elle ne ressemble pas à celle de l'autre côté du Rhin.
«_Loin des villes_, dit le commandant Espérandieu dans sa remarquable
brochure sur _le Rhin français_, _le type qu'on rencontre communément
est celui des agriculteurs de l'Alsace et de la Lorraine_. Les grandes
agglomérations, où le flot des immigrants s'est porté de préférence,
sont plus allemandes; cependant, sauf à Cologne peut-être, dont la
population a augmenté de façon prodigieuse en moins de cent ans, un
Français n'éprouve nulle part la sensation d'être dépaysé[1].»
Au IXe et au Xe siècle, ces provinces nous ont été enlevées par une
grande injustice diplomatique, mais elles ont gardé l'indélébile
empreinte celtique. Les laisser à l'Allemagne serait consacrer une
injustice et perpétuer une usurpation: usurpation, c'est le mot dont se
servait Richelieu en parlant de la création du royaume de Lotharingie
qui nous ravit pour la première fois la rive gauche du Rhin.
Sans remonter à Clovis et à Charlemagne, nous retrouvons dans notre
histoire des titres plus récents que nous étudierons plus loin.
Rappelons ici seulement que ce pays s'est donné à nous et s'est glorifié
d'être français de 1795 à 1815. Il formait quatre départements, la
Sarre, le Mont-Tonnerre, le Rhin-et-Moselle et la Roer. Sarrelouis, la
ville de Louis XIV et la patrie de Ney, Trèves, la plus latine des cités
du Nord dans les premiers siècles, Mayence, Coblentz, Cologne,
Aix-la-Chapelle, anciens _castella_ gallo-romains, toutes ces villes
s'étaient reprises à nous aimer et elles arboraient fièrement nos
couleurs, comme une parure. Elles nous aimeront encore, si tant est
qu'elles nous aient oubliés, quand elles auront réappris à nous
connaître, et nous verrons plus loin que l'amitié sera vite renouée,
quand aura disparu la crainte de la schlague allemande et que la douceur
de la civilisation française aura de nouveau enchanté leurs yeux et
leurs cœurs.
Ces riches contrées ont d'ailleurs une importance capitale au point de
vue militaire; elles sont nécessaires à notre défense nationale. Ce
serait une suprême imprudence, une folie de les abandonner à l'ennemi,
quand l'occasion propice s'offre à nous de les lui reprendre.
Foin des doctrines antimilitaristes qui ne cessent de nous crier: Pas
d'annexion! Eh oui! il ne faut pas s'annexer le bien d'autrui, mais on
peut, mais on doit s'annexer son propre bien, quand on en a été
dépouillé par un vol odieux. Loin d'être une violence, c'est la
réparation d'une injustice.
La France doit donc reprendre ainsi au moins la plus grande partie de
la région cisrhénane, par exemple jusqu'à la ligne de l'Eifel, au nord
de la Moselle. Elle pourrait offrir à la Belgique la partie située au
delà de cette ligne et qui comprend Aix-la-Chapelle et Cologne. Mais si
la Belgique, pour des raisons que je discuterai plus loin, n'en voulait
pas, ce serait à la France d'y établir sa domination absolue ou du moins
son protectorat. À aucun titre, l'Allemagne ne doit garder la moindre
parcelle de territoire ou de puissance sur la rive gauche du Rhin.
[Note 1: _Le Rhin français_, Paris, Attinger: fr. 60.]
* * * * *
_L'irrédentisme français_.
Il existe en Italie un parti des Irrédentistes. Ce sont les patriotes
qui luttent pour la reconquête des terres italiennes, telles que Trieste
et Trente, qui ne sont pas encore rachetées ou délivrées du joug de
l'étranger: _irredente_. Sans doute ce mouvement est allé trop loin et a
même été dirigé contre la France au temps de la défunte Triplice, alors
que quelques agités parlaient de reprendre Nice à la France. Mais, en
soi, il est naturel et légitime, car il est fondé sur le principe des
nationalités bien compris.
Une nation a le droit de revendiquer un pays où elle retrouve ses
frères, sa race, ses mœurs et où l'appellent une frontière naturelle, un
droit historique découlant d'une possession antérieure, enfin et surtout
le vœu des habitants.
Eh bien, il doit y avoir un irrédentisme français, appliqué à la rive
gauche du Rhin, parce que cette rive est pour nous un patrimoine sacré.
Elle nous a appartenu pendant plus de mille ans, avant d'être accaparée
par la Germanie. Elle est enchaînée aujourd'hui; nous devons briser ses
fers. Lorsque le Syndic de Chambéry présenta, en 1792, les clefs de sa
ville au général de Montesquiou, il lui dit: «_Nous ne sommes pas un
peuple conquis, nous sommes un peuple délivré_.» Voilà ce que devront
nous dire bientôt tous les habitants de la rive gauche du Rhin.
Charles VII était un irrédentiste, quand il disait, en 1444: «_Le
royaume de France a été, depuis beaucoup d'années, dépouillé de ses
limites naturelles qui allaient jusqu'au Rhin; il est temps d'y rétablir
sa souveraineté.»
Turenne était un irrédentiste, lorsqu'il disait au chevalier de la Fare,
en 1674: «_Il ne faut pas qu'il y ait un homme de guerre au repos en
France tant qu'il y aura un Allemand en Alsace_.»
Lazare Carnot était un irrédentiste, quand il écrivait: «_Les limites
anciennes et naturelles de la France sont le Rhin, les Alpes et les
Pyrénées_.»
Danton était un irrédentiste, quand il s'écriait à la Convention, le 31
janvier 1793: «_Les limites de la France sont marquées par la Nature.
Nous les atteindrons à leurs quatre points: à l'Océan, aux bords du
Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées_.»
Merlin de Douai était un irrédentiste, quand il disait à la même
tribune, le 24 septembre 1795: «_Certes, ce n'est pas pour rentrer
honteusement dans nos anciennes limites que les armées républicaines
vont aujourd'hui, avec tant d'audace et de bravoure, chercher et
anéantir au delà de ce fleuve redoutable_ (le Rhin) _les derniers
ennemis de la liberté_.»
Cette phrase de Merlin s'applique avec une précision émouvante à notre
temps. Si nos soldats luttent et meurent depuis un an avec tant
d'héroïsme, c'est pour que la France soit à jamais délivrée du péril
teuton. Or la possession des provinces cisrhénanes est indispensable
pour cela: c'est la condition absolue de notre sécurité à l'avenir. Ce
serait tromper et trahir le sang de nos morts que de ne pas aller
jusqu'au bout de nos droits.
Napoléon était un irrédentiste, lorsqu'il écrivait cette phrase
magnifique, où l'on retrouve la netteté, la majesté et la profondeur
d'une pensée de Bossuet: «_La France reprendra tôt ou tard... ses
limites naturelles, celles du Rhin, qui sont un décret de Dieu, comme
les Alpes et les Pyrénées_.»
Victor Hugo était un irrédentiste, le jour où il disait: «_Il faut
rendre à la France ce que Dieu lui a donné, la rive gauche du Rhin_.»
Oui, le Rhin nous attend. Nos drapeaux devront bientôt flotter
joyeusement sur ses rives, de Bâle jusqu'à Cologne. La voix du sang
français qu'il a bu, les ossements de nos pères qui dorment dans sa
longue vallée, notre passé, notre avenir, le décret de Dieu nous y
appellent. Les Allemands aiment à chanter la _Wacht am Rhein_: c'est à
la France maintenant de chanter et surtout de monter, face à l'Est, la
«garde du Rhin».
* * * * *
_Le nom de «France rhénane»._
Supposons un instant le problème résolu de la manière la plus complète.
Les drapeaux français flottent à Trèves, à Mayence, à Coblentz, à
Cologne, à Aix-la-Chapelle. Une question préalable se pose. Comment
appellerons-nous le pays qui s'étend au nord de l'Alsace et de la
Lorraine?
Il ne peut plus être question des dénominations actuelles, puisqu'elles
ne répondent plus à la réalité. Ces terres n'appartenant plus à la
Bavière, à la Hesse et à la Prusse, ne peuvent plus s'appeler Bavière,
Hesse ou Prusse rhénanes.
Nous avons rappelé plus haut que cette contrée, réunie à la France de
1795 à 1815, formait les départements de la Sarre, du Mont-Tonnerre, du
Rhin-et-Moselle et de la Roer. On voudra sans doute revenir à cette
ancienne division administrative et ressusciter ces noms: ce sera
logique et patriotique. Mais pour la commodité et la nécessité du
langage, il faudra en plus un vocable général, un nom précis et distinct
englobant ces quatre départements.
Je propose de les appeler _la France rhénane_. Ce vocable s'inspire du
même principe que les vocables allemands usités jusqu'ici, mais en
tenant compte des conditions nouvelles où se trouveront ces provinces.
Par le mot «rhénane», il désignera, comme toujours, leur position
géographique; par le mot «France», il exprimera leur attribution
politique actuelle, en même temps que leur vraie et ancienne
nationalité. En effet les autochtones de la rive gauche n'ont jamais été
ni bavarois, ni hessois, ni prussiens; ils sont de vieille souche
gauloise, et leur race n'a pas été noyée sous le flot des immigrés, quel
qu'ait été le nombre de ces tard-venus depuis un demi-siècle.
Nous aurons ainsi trois belles provinces aux noms clairs, sonores,
populaires, aussi doux à nos oreilles qu'à nos cœurs: l'Alsace, la
Lorraine et la France rhénane; trois provinces qui monteront la garde
sur le Rhin.
J'avais aussi songé à un autre nom, celui d'_Austrasie_. C'était celui
qui, à l'époque mérovingienne, désignait la France de l'Est et la région
rhénane en particulier: il aurait l'avantage d'affirmer notre vieux
droit historique. Lorsque Henri II fit, en 1552, la campagne rhénane où
il reprit Metz, Toul et Verdun, son intention était de reconquérir non
seulement l'Alsace et la Lorraine, mais les autres provinces
cisrhénanes. Ce projet, nous le verrons, fut très populaire en France.
Or le nom que l'on se proposait de donner à la région conquise était
justement celui d'Austrasie.
Cependant ce nom aurait peut-être des inconvénients: les savants
pourraient lui reprocher de restreindre à une portion de son territoire
l'antique Austrasie qui était plus vaste; le public le trouverait sans
doute trop archaïque, trop mérovingien, pas assez populaire. Aussi je ne
le suggère que pour mémoire.
Également pour mémoire, je signale l'appellation de _France ripuaire_,
qui serait très justifiée historiquement, car il s'agit de la contrée
qu'habitaient les _Francs Ripuaires_ ou riverains du Rhin: mais ce nom
paraîtrait sans doute aussi un peu archaïque.
Je ne tiens d'ailleurs pas plus que de raison à celui de France rhénane:
et j'applaudirai à toute autre dénomination plus juste que l'on pourra
proposer.
Quoi qu'il en soit des noms, et bien qu'ils aient leur importance,
l'essentiel est que la France enlève la rive gauche du Rhin à
l'Allemagne et qu'elle y établisse son influence. Nous allons voir
qu'elle y a un intérêt vital et un droit incontestable.
#II#
#NOTRE INTÉRÊT NATIONAL#
_Intérêt d'ordre militaire._
La France a besoin pour la défense de son territoire de commander toute
la rive gauche du Rhin, soit par elle-même, soit par des alliés dont
elle soit très sûre. La possession de l'Alsace et de la Lorraine est
évidemment la mesure la plus urgente et la plus essentielle; mais elle
ne suffit pas. Les autres provinces cisrhénanes ne doivent pas être
laissées à l'Allemagne, car elles lui fournissent un tremplin d'où elle
peut s'élancer facilement sur la France, par-dessus la Belgique et le
Luxembourg, l'Alsace et la Lorraine. En violant ces contrées, elle est
immédiatement en Franche-Comté, en Bourgogne, en Champagne ou dans le
Nord, et, de là, elle peut gagner Paris en quelques jours.
Maîtres de Paris, les ennemis peuvent, soit par les moyens de
communication que donne sa centralité, soit par la menace de le saccager
ou de le détruire, écraser la France ou la forcer à capituler.
Et alors même qu'ils n'arriveraient pas à prendre la capitale, ils
occuperaient, comme en 1870, comme en 1914, un grand nombre de
départements et recommenceraient les horreurs que nous connaissons.
Si, au contraire, nous sommes les maîtres de toute la rive gauche, de
toutes ses forteresses, de tous les passages du fleuve, et, à plus forte
raison, si nous empêchons, comme nous l'indiquerons plus loin,
l'Allemagne de se fortifier sur la rive droite, il lui sera impossible
de pénétrer, ou du moins de pénétrer bien avant, sur notre territoire et
nous ne reverrons plus jamais les atrocités que les barbares ont si
souvent commises chez nous dans les siècles passés.
On compte une trentaine de ces invasions dévastatrices sans parler des
violations moins importantes de notre territoire. Depuis le commencement
de la grande Révolution nous en avons eu six. Il s'agit de fermer pour
toujours nos portes à ces cambrioleurs assassins.
Or, la guerre actuelle nous fournit, par la victoire que nous avons le
droit d'escompter, une occasion merveilleuse de mettre fin à cette
insécurité de nos frontières, de crever une fois pour toutes le nuage de
sang qui déferle toujours vers nous du fond des Allemagnes.
Maurice Barrès a dit très justement dans l'_Écho de Paris_ du 10 janvier
1915: «C'est la vingt-neuvième fois que les gens d'outre-Rhin viennent
dévaster notre pays. C'est la quatrième fois depuis un siècle. Ils
reviendront chaque fois qu'ils le pourront. Il faut que nous combattions
pour qu'une pareille chose devienne impossible dans notre existence et
dans l'existence de nos enfants et petits-enfants. Il s'agit de chasser
les Allemands, de briser leur unité et de prendre nos sûretés sur le
Rhin.»
C'est aussi l'opinion de M. J. Dontenville, professeur agrégé
d'histoire: «Nos frontières (de l'Est) sont dangereusement défectueuses,
ouvertes toutes grandes à l'ennemi, beaucoup trop rapprochées de Paris,
tête et cœur de la France. Nous éprouvons le besoin irréductible de les
rectifier, de les fermer, de les tracer loin de la capitale. Depuis
quelque cent ans, guère plus, l'invasion allemande, accompagnée des
pires horreurs, a débordé six fois sur notre malheureuse patrie, en
1792, 1793, 1814, 1815, 1870, 1914. Pourquoi? Parce que nous sommes hors
d'état de protéger nos marches trop vulnérables du Nord-Est. Nous ne
possédons pas nos limites normales, établies par la nature elle-même. Au
contraire, l'ennemi tient les clefs de notre maison où il pénètre ainsi
de prime abord. Une grande bataille par nous perdue, et voilà les armées
qui, sans obstacle, foncent sur Paris. Situation vraiment douloureuse et
effroyable! Ne sommes-nous pas irréprochables de tout point, si, pour la
changer, nous utilisons l'occasion propice?
«Avec le vicomte de Bonald, nous jugeons que sans le Rhin» la France
n'est pas _finie_ et ne saurait être _stable_. Comme Vauban l'affirmait
à Louis XIV, il faut, par une configuration régulière, rendre à
l'avenir notre _pré carré_[1].»
M. Savarit écrit: «La capitale, trop rapprochée d'une frontière faible,
reste à la merci «des convoitises éternelles des Germains», à la merci
d'un coup de main audacieux et brutal paralysant sa légitime défense,
comme celui que nous venons de voir échouer...
«L'ennemi qui tient Paris, s'il est assez féroce pour le piller et même
le détruire--et l'on connaît la fureur teutonique!--tient la France à sa
merci. Le monde même est intéressé, à cause des admirables monuments de
Paris, de ses incomparables collections d'art et d'histoire, de toutes
ses beautés qui sont le patrimoine commun de l'humanité, à la sécurité
de la Grand'Ville.
«Or, cette sécurité ne peut être garantie, surtout du côté des Barbares,
que par une frontière suffisamment éloignée, une frontière naturellement
forte se prêtant à des travaux de défense efficaces[2].»
[Note 1: _Après la guerre. Les Allemagnes, la France, la Belgique et
la Hollande_, par J. DONTENVILLE, page 31.--Floury, éditeur, Paris, I,
boulevard des Capucines: fr. 60.]
[Note 2: _La Frontière du Rhin_, par C.-M. SAVARIT, p. 32.--Floury,
éditeur.]
* * * * *
_Intérêt d'ordre économique._
Il nous est impossible de ne pas tenir compte de l'accroissement de
prospérité matérielle qui découlerait de notre mainmise sur ces
opulentes contrées.
L'arrondissement de Briey possède une immense réserve de minerais
phosphoreux de fer. Mais c'est vers 1880 seulement que la science a
découvert le moyen de les utiliser pour la fabrication de l'acier. Les
Allemands regrettèrent alors amèrement de n'avoir pas annexé dix ans
plus tôt cette prodigieuse richesse, et l'on sait avec quelle activité
fiévreuse ils l'exploitent depuis le commencement de la guerre; ils y
ont fait, dit-on, des travaux gigantesques, des tunnels, des voies
ferrées qui ont apporté à nos mines une plus-value considérable.
En 1912, l'Allemagne produisait vingt-sept millions de tonnes de minerai
de fer dont vingt provenaient de la Lorraine annexée. Elle en demandait
en outre onze millions à l'étranger. Or, ces onze millions sont à peu
près le produit annuel du bassin de Briey. Donc, en s'emparant de ce
bassin, comme elle y est fermement résolue, si elle est victorieuse,
elle trouverait chez elle les trente-huit à quarante millions de fer
dont elle a besoin pour sa formidable consommation.
La même année, la France produisait dix-neuf millions de fer, dont
quatorze provenaient de la Meurthe-et-Moselle. En reprenant aux
Allemands la partie de la Lorraine qu'ils lui ont volée, elle augmentera
sa production de vingt millions, ce qui fera d'elle une des premières
puissances métallurgiques du monde, sinon la première de toutes. Par là
même, avantage non moins précieux, elle appauvrira singulièrement sa
rivale.
Mais pour que cette immense réserve de fer nous donne tout le rendement
que nous sommes en droit d'en attendre, il nous faudrait avoir sur place
une quantité suffisante de charbon. Or, nous ne l'avions pas en Lorraine
française et nous étions obligés de faire venir le combustible de loin à
grands frais.
Heureusement, il y a, à peu de distance, dans la Lorraine annexée, un
bassin houiller d'une énorme puissance qui semble placé là tout exprès
pour continuer et compléter notre bassin métallurgique. C'est la vallée
de la Sarre, qui nous a appartenu, et que nous devons d'autant plus
revendiquer que sa richesse jadis ignorée nous apparaît aujourd'hui
aussi inépuisable qu'indispensable à notre industrie. Le bassin de
Sarrebruck ajouté à celui de Briey décuplera la puissance métallurgique
de la France.
L'Allemagne produisait en 1912 cent soixante-dix-sept millions de tonnes
de houille, dont seize millions provenaient du bassin de la Sarre. La
France n'en trouvait dans ses mines que quarante et un millions dont
vingt-huit dans le Nord et le Pas-de-Calais. Son déficit, qu'elle
comblait par une coûteuse importation, était d'environ seize millions,
c'est-à-dire l'équivalent de la production du bassin de Sarrebruck, d'où
il suit que, en reprenant ce bassin qui lui a été volé, elle trouverait
chez elle tout ce qui lui est nécessaire et ne serait plus tributaire de
l'étranger.
Douloureuse fatalité! Depuis un an, nos ennemis occupent et exploitent
nos deux sources les plus abondantes de fer et de houille, le bassin de
Briey et les mines du Nord et du Pas-de-Calais. Ils nous ont ainsi
privés du plus formidable instrument de guerre! Au jour des règlements,
il faudra tenir compte non seulement de la valeur matérielle de ces
richesses minérales, mais encore et surtout de la valeur militaire
qu'elles auraient eue pour nous pendant les hostilités[1].
Ajoutons un fait d'une grande importance et d'une savoureuse
opportunité: c'est que la majeure partie des gisements houillers de la
Sarre est la propriété privée de la couronne royale de Prusse et que, en
se les appropriant, la France, sans léser les intérêts particuliers,
fera seulement payer à la malfaisante dynastie des Hohenzollern une
modeste partie de la rançon de son pays.
Si, de plus, nous annexons la province de Cologne et si le régime
douanier de l'Allemagne est renversé à notre profit, nous pourrons faire
venir par des voies ferrées la houille de la vallée de la Ruhr et de la
région westphalienne, encore plus abondante que celle de la vallée de la
Sarre.
La Prusse rhénane au-dessus de l'Eifel est une contrée très peuplée et
très riche où le commerce et l'industrie ont pris depuis un siècle un
incroyable essor.
En Alsace, on a découvert entre Cernay et Mulhouse, dans la forêt de
Nonnenbruck, des gisements de potasse qui, d'après les calculs du
spécialiste Foerster, pourraient fournir 300 millions de potasse pure et
vaudraient au moins soixante milliards. L'exploitation en est à peine
commencée. La concession en a été achetée à l'État par de puissantes
sociétés financières de Berlin. Pour ne pas léser les droits des
particuliers, on pourrait forcer le gouvernement allemand, à titre
d'indemnité de guerre, de rembourser l'argent qu'il a perçu de cette
opération, et cette richesse fabuleuse reviendrait alors naturellement à
la France.
Mais il est une autre richesse plus précieuse encore: c'est une
population de sept à huit millions d'habitants qui s'ajouterait fort
avantageusement à la nôtre et augmenterait sérieusement notre puissance
militaire. Il y a là pour nous un intérêt vital.
La morale, la religion et le patriotisme gémissent également du fléau de
la dépopulation qui sévit de plus en plus en France. Il faut espérer que
la conscience publique, douloureusement éclairée par la guerre,
comprendra qu'il faut absolument enrayer ce mal, et que les berceaux
s'épanouiront bientôt, drus et joyeux, sur nos tombes sanglantes. Mais,
en attendant, ce sera pour nous un immense avantage de pouvoir tirer
chaque année quelques corps d'armée de cette riche pépinière de
guerriers, de cette rive gauche du Rhin, qui en a tant fourni à la
France sous l'Empire, sous la Révolution et, même avant son annexion,
sous la Monarchie.
[Note 1: Consulter l'intéressant article: _L'Allemagne et le fer_,
de M. Fernand Engerand, député du Calvados. _Correspondant_ du 25 mars
1915.]
#III#
#NOTRE DROIT HISTORIQUE#
_L'intérêt corrobore le droit._
Quelques Français trop scrupuleux pourraient faire cette objection:
«Est-ce que les avantages matériels et même la nécessité de la défense
nationale que vous invoquez nous autorisent à occuper les terres de nos
voisins? Nous reprochons justement à de Moltke d'avoir dit: «Il est vrai
que l'Alsace et la Lorraine appartiennent à la France, mais, comme nous
en avons besoin, nous avons le droit de les prendre.» Or n'est-ce pas le
même raisonnement que nous appliquons aux provinces rhénanes? N'est-ce
pas la même désinvolture dans la même injustice?»
C'est entendu, l'intérêt ne remplace pas le droit et ne le crée pas,
mais, quand il s'y ajoute, il le corrobore. Or, c'est bien notre cas.
Nous ne devons pas prendre le bien d'autrui; mais la question est
précisément, et avant tout, de savoir à qui appartiennent les marches du
Rhin, abstraction faite de l'avantage que leur possession peut assurer à
l'occupant. Or, comme nous le verrons plus loin, elles ont été gauloises
environ deux mille ans avant d'être germaniques.
L'Allemagne ne les a accaparées qu'au Xe siècle après Jésus-Christ, en
vertu d'une diplomatie légale, mais arbitraire, d'un droit féodal
abusif, qui partageait les nations comme un patrimoine entre les membres
d'une même famille régnante, sans tenir compte des sympathies et des
affinités électives des populations.
On pourrait dire aussi, sans tomber dans des subtilités de casuistique,
qu'un peuple a le droit de vivre et par conséquent de prendre contre ses
voisins toutes les mesures de défense que leur perfidie et leur
brutalité rendent nécessaires. S'ils en souffrent, ils ne doivent s'en
prendre qu'à eux-mêmes. Par conséquent, alors même que la rive gauche du
Rhin, ce qui n'est pas, appartiendrait historiquement à l'Allemagne,
celle-ci aurait _perdu_ son droit de propriété, par l'usage criminel
qu'elle en a fait depuis un demi-siècle; nous aurions le droit de la lui
enlever à titre de châtiment pour le passé et de précaution pour
l'avenir.
Cela soit dit pour marquer la différence qui existe entre notre thèse et
le raisonnement d'apache du maréchal de Moltke. Mais nous n'avons même
pas besoin de recourir à ce droit de représailles: nous en avons un
autre plus ancien et plus direct, c'est le droit historique.
* * * * *
_Valeur du droit historique_
Les Allemands font sonner très haut ce qu'ils appellent leur droit
historique. Ils revendiquent toute terre où ont passé leurs pères.
C'est ainsi qu'ils prétendent accaparer notre Bourgogne, notre
Aquitaine, notre Normandie, sous prétexte que ces provinces ont été
jadis habitées par des peuples d'origine germanique, les Burgondes, les
Wisigoths et les Normands. L'empreinte de leur pied sur un sol est pour
eux ineffaçable, sacrée, et constitue un droit de propriété.
Or, ce droit historique provenant de l'occupation pure et simple est
plus que contestable en lui-même. Il est nul s'il provient d'une
invasion criminelle et si cette tare d'origine n'a pas été effacée par
la prescription, car il n'est alors que le droit du plus fort. Pour
qu'il soit légitime, il faut qu'il soit doublé d'un droit moral
déterminé par les circonstances, par exemple le droit du premier
occupant ou une cession à l'amiable par celui-ci; il faut aussi que,
dans une large mesure, il tienne compte du vœu des habitants. Nous
verrons que, sur ce terrain des volontés et des cœurs, l'avantage est
encore de notre côté. Mais le terrain du fait historique brutal, choisi
par nos adversaires, ne nous est pas moins favorable.
Il est vrai que les Allemands ont occupé environ pendant sept cents ans
l'Alsace et la Lorraine et pendant neuf cents ans le reste de la rive
gauche du Rhin. Mais nous pouvons leur opposer une possession historique
bien plus longue et bien plus ancienne, une possession que nous
pourrions même appeler préhistorique, car elle se perd dans la nuit des
temps.
M. René Henry disait dans une conférence publiée par _la Revue du Foyer_
(1er juin 1912): «Peu m'importent les droits historiques;--_(c'est
aller trop loin)_--sur chaque parcelle de l'Europe, miroir où se
reflètent des puissances qui passent, se sont succédé bien des droits de
cette sorte. Mais pour ceux qui croient à de pareils droits _(il faut en
effet y croire)_ ce sont sans doute, comme en matière hypothécaire, les
plus anciens qui l'emportent: nous avons les premières hypothèques.»
Les siècles germaniques n'ont pas effacé les siècles gaulois. Ils ont
une tare originelle; ils commencent par un attentat à notre droit, et,
contre le droit d'un peuple qui n'a cessé de protester, il n'y a pas de
prescription, suivant le vieil adage romain: _Quod subreptum erit, ejus
rei aeterna auctoritas esto!_
C'est justement ce que va nous démontrer l'étude des vicissitudes
politiques par où ont passé ces provinces rhénanes si ardemment
convoitées de part et d'autre.
* * * * *
_Le Rhin «décret de Dieu» (Napoléon)_.
Mais auparavant il est juste de remarquer que ce droit historique
lui-même s'appuie sur un droit plus haut, qui découle de la nature des
choses, de la configuration géographique des territoires, de la
situation et de la direction du Rhin, dont le caractère, j'allais dire
la fonction, de frontière crève les yeux.
Napoléon a écrit: «_Les frontières des États sont des chaînes de
montagnes ou de grands fleuves ou d'arides et grands déserts. La France
est ainsi défendue par le Rhin, l'Italie par la chaîne des Alpes,
l'Égypte par les déserts de la Libye, de la Nubie et de l'Arabie_.»
Ces frontières naturelles sont des faits transcendants qui dominent la
volonté et les conventions humaines et contre lesquels se brise la
politique, quand elle ose les braver. Les limites peuvent être violées
pendant quelque temps, mais elles se vengent, semble-t-il, par les
conflits que leur violation fait naître.
Ce fleuve superbe qui coule du sud au nord entre les terres germaniques
et les terres gauloises est une ligne providentiellement tracée, un
fossé creusé pour nous séparer de l'Allemagne, de la même manière que la
chaîne des Pyrénées nous sépare de l'Espagne.
Jadis la France a possédé en Espagne la Navarre, tandis que l'Espagne
possédait en France la Cerdagne et le Roussillon. C'était une double
anomalie, un désordre. Le bon sens politique de la France et de
l'Espagne a fini par régulariser cette situation. Tout ce qui est en
deçà des Pyrénées est français; tout ce qui est au delà est espagnol.
Les Pyrénées sont le rempart crénelé de neige et de glace qui sépare les
deux pays.
Le bon sens exige qu'une démarcation analogue et tout aussi nette existe
entre la France et l'Allemagne, et elle ne peut être que la ligne
argentée du Rhin. C'est indiqué par la nature, par l'auteur de la
nature, par le grand architecte des continents et des nationalités.
Cette fonction du Rhin est si évidente qu'elle a été en réalité la règle
incontestée de la politique internationale de l'Occident depuis les
temps préhistoriques des Ibères, des Ligures et des vieux Celtes jusqu'à
la fin de l'ère carolingienne. À cette époque seulement, l'ambition de
l'Allemagne parvint à faire main basse sur la rive occidentale du
fleuve. Et voilà près d'un millénaire que cette ambition a tout brouillé
et a détruit l'antique et belle harmonie de la carte géographique de
l'Europe.
Mais le bon sens politique, comme la conscience de notre droit
historique, n'a cessé d'inspirer tous nos hommes d'État depuis dix
siècles. Nous rapporterons plus loin leurs revendications. Napoléon les
a toutes résumées dans cette phrase lapidaire admirable, que nous avons
citée plus haut, où il déclare que «_la limite du Rhin est un décret de
Dieu, comme les Alpes et les Pyrénées_».
Si les Allemands ne veulent pas admettre ce décret de Dieu, ce dictamen
du bon sens, ce verdict de la justice, c'est notre droit et notre devoir
de les y soumettre par la force. Leur présence sur la rive celtique du
Rhin est un fait anormal, excentrique, une incongruité, une intrusion,
une insulte à l'histoire, au droit, à la raison, un défi perpétuel, une
menace et un outrage à la France.
Edgar Quinet signalait ce caractère provocateur de l'occupation
germanique des provinces cisrhénanes lorsqu'il adressait aux Allemands
en 1840 ces paroles éloquentes et douloureuses:
«Vous ne savez que trop bien que notre frontière est non pas affaiblie,
mais enlevée, et quelle énorme blessure vous nous avez faite tous
ensemble, depuis la Meuse jusqu'aux lignes de Wissembourg! Par là notre
flanc est ouvert...
«_Considérez un moment combien la possession de la rive gauche du Rhin
a, de votre part, un caractère hostile pour nous. En occupant ce bord
vous ne pouvez vous empêcher de paraître menacer, car vous avez le pied
sur notre seuil. Vous êtes chez nous. Vous pourriez pénétrer jusqu'à
notre foyer sans rencontrer un seul obstacle, tant le piège a été bien
ourdi!_
«Au contraire, lorsque cette rive est à nous, notre position n'est
encore que défensive. Nous ne sommes pas debout à votre porte. Le fleuve
reste entre nous, et il est si vrai que ces provinces n'entrent pas
naturellement et nécessairement dans votre organisation nouvelle que
vous n'avez su comment les y rattacher. Quel lien trouvez-vous entre
Sarrebourg et Berlin, entre Landau et Munich?...
«_Si, pour obtenir votre amitié, il s'agit de laisser éternellement à
vos princes, à vos rois absolus, le pied sur notre gorge et de leur
abandonner pour jamais dans Landau, dans Luxembourg, dans Mayence, les
clefs de Paris, je suis d'avis, d'une part, que ce n'est pas l'intérêt
de votre peuple, de l'autre, que notre devoir est de nous y opposer
jusqu'à notre dernier souffle..._»
* * * * *
_Droit et intérêt._
Il y a deux mobiles qui doivent faire agir une nation, son droit et son
intérêt. Ils lui indiquent clairement son devoir. Notre droit, nous
allons le voir, nous appelle à la rive rhénane où dorment nos aïeux:
notre intérêt réclame la frontière qui pourra seule défendre nos
descendants.
Si nous ne voulons pas être à la merci d'un coup de main allemand, nous
devons nous appuyer solidement au Rhin, occuper la vallée de la Sarre et
celle de la Moselle, Trèves, dont la Porte Noire nous appelle,
Sarrelouis, Landau, Spire, Worms, Mayence, Coblentz, Bonn, Cologne. Ces
places, qui furent pour nous une menace, deviendront notre sécurité.
Pour compléter notre défense, il faudra aussi imposer à l'ennemi la
destruction de toutes ses forteresses à une portée de canon sur la rive
droite du fleuve, Istein, Vieux-Brisach, Kehl, Rastadt, Ehrenbreitstein,
Deutz, et lui interdire d'en élever de nouvelles.
Voilà ce que demande l'intérêt de la France et de l'Europe. Si notre
victoire n'est pas complétée par ces mesures de sûreté, elle sera
manchote et, peut-être, hélas! sans tête et sans bras, comme la victoire
de Samothrace!
* * * * *
_Le vœu des populations._
Le vœu des populations demandant leur réunion à une nation voisine
est-il une condition nécessaire et une condition suffisante pour
permettre à cette nation de les annexer? Beaucoup d'auteurs estiment
qu'il est à la fois l'un et l'autre, c'est-à-dire que d'abord on n'y
peut contrevenir sans injustice et qu'ensuite il peut remplacer tous les
autres droits.
Il semble bien que le consentement d'un peuple soit nécessaire pour que
l'on puisse disposer de lui, quand il s'agit d'un peuple majeur et
raisonnable, car si l'on prend par exemple une tribu ou même une nation
sauvage, malfaisante, qui n'use de sa force que pour razzier la contrée
d'alentour, il parait juste de la museler, de la soumettre à une
autorité qui saura la contenir, la mater, jusqu'à ce qu'elle soit
assagie, et cela dans l'intérêt même de cette tribu ou nation aussi bien
que de ses voisins. Elle est par le fait assimilée à un mineur qui n'a
pas encore la plénitude de ses droits et qui a besoin d'un tuteur pour
gérer ses intérêts et sa fortune.
En dehors de ce cas exceptionnel, il semble bien que l'annexion d'un
peuple malgré lui est injuste et nulle de plein droit. Un célèbre
jurisconsulte allemand, le professeur Bluntschli, de Heidelberg, écrit
dans son _Droit international codifié_: «Pour qu'une cession de
territoire soit valable, il faut la reconnaissance par les personnes
habitant le territoire cédé et y jouissant de leurs droits politiques.
Les populations ne sont pas une chose sans droit et sans volonté, dont
on se transmet la propriété.»
C'est le grand argument que les députés du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la
Meurthe et de la Moselle firent valoir le 17 février 1871 dans la
sublime protestation que M. Keller lut en leur nom devant l'Assemblée
nationale de Bordeaux: «Tous unanimes, les citoyens demeurés dans leurs
foyers comme les soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant,
les autres en combattant, signifient à l'Allemagne et au monde
l'immuable volonté de l'Alsace et de la Lorraine de rester françaises.»
Ils ajoutaient que la France elle-même n'avait pas le droit de céder ces
provinces et que, si elle les cédait, l'acte en serait radicalement nul.
Nous citerons plus loin cette admirable page tout entière.
C'est aussi le langage que Fustel de Coulanges tenait dans sa réponse à
l'historien Mommsen, selon qui l'Alsace appartenait à l'Allemagne par la
race comme par la langue. «La France, disait Fustel, n'a qu'un seul
motif pour vouloir conserver l'Alsace, c'est que l'Alsace a vaillamment
montré qu'elle voulait rester avec la France. Nous ne combattons pas
pour la contraindre, nous combattons pour vous empêcher de la
contraindre... On a sommé Strasbourg de se rendre, et vous savez
comment il a répondu. Comme les premiers chrétiens confessaient leur
foi, Strasbourg, par le martyre, a confessé qu'il était français.»
Fustel de Coulanges allait trop loin en disant que _le seul motif_
qu'avait la France de conserver ses provinces était la volonté de
celles-ci. C'est le motif du cœur, le plus puissant peut-être, mais il y
en a d'autres.
S'il en est ainsi, si un peuple ne peut être annexé sans son
consentement, il s'ensuit, semble-t-il, qu'il peut se donner à qui il
lui plaît et par conséquent que sa libre volonté est aussi une condition
suffisante pour qu'un État puisse l'annexer.
Quoi qu'il en soit de la théorie, il est certain que si un peuple, outre
les droits historiques qu'il a sur une terre, en vertu d'une occupation
antérieure indiscutée et en vertu de la configuration géographique de
cette terre, est encore appelé par ses habitants, son droit de l'occuper
est clair comme le soleil et que personne ne la lui peut disputer sans
crime. Or, c'est ainsi que l'Alsace-Lorraine est à nous; toute cette
étude va le démontrer.
Il n'en est pas de même, il est vrai, du moins au même degré, des
provinces cisrhénanes inférieures. Mais cela tient à un siècle de
germanisation intensive qui a nécessairement aveuglé les esprits.
Cependant nous verrons qu'il reste là-bas bien des semences françaises,
enfouies sous terre, toujours vivantes, simplement endormies par un long
hiver et qui lèveront bientôt sous l'haleine printanière des vents de
France; que la population de la Sarre et du Mont-Tonnerre n'éprouvera
nullement à nous voir revenir la douleur que l'Alsace-Lorraine ressentit
à nous voir partir; et qu'enfin, après un loyal essai de civilisation
française, elle bénira bientôt son retour à la maison de famille de ses
pères: ce n'est donc pas lui faire violence que d'escompter dès
maintenant cette volonté future.
* * * * *
_Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!_
Comparé aux grands fleuves de l'Amérique méridionale le Rhin est fort
modeste, mais c'est un des plus puissants et des plus riches cours d'eau
de l'Europe. Sorti des glaciers éternels de la Suisse, il traverse le
lac de Constance, tombe de vingt mètres de haut à Schaffhouse, longe la
plaine d'Alsace, se fraye une trouée héroïque de Mayence à Coblentz
entre le Taunus et le Hunsrück, mire dans ses eaux les tours crénelées
des vieux burgs et voit mûrir les jolis vignobles de vins blancs sur les
coteaux du Rheingau.
Très fiers de lui, les Allemands revendiquent le monopole de ses deux
rives. Mais c'est un vol manifeste. Par le vœu des populations, par la
voix des souvenirs, le vieux Rhin nous appelle. Si nos hommes d'État
l'ont de tout temps revendiqué, c'est parce qu'il est à nous par sa rive
gauche; c'est parce que, pendant des siècles, les chevaux des Gaulois
et des Francs se sont abreuvés à ses flots et ont piaffé sur ses bords;
c'est parce que Turenne et Condé, Napoléon et ses maréchaux l'ont
franchi; c'est parce que nos barques pavoisées, fleuries, triomphales
ont fendu bien souvent ses eaux vertes de Strasbourg à Cologne.
On se rappelle avec quelle verve éblouissante Musset a rappelé ces
souvenirs aux Allemands trop portés à les oublier. Ce qui est moins
connu c'est l'impression que ses vers firent sur l'esprit de Henri
Heine: on y voit l'aveu de l'amour que nous garde le pays rhénan.
Le pangermaniste Becker venait de lancer dans son pays une poésie sur le
_Rhin allemand_, pour lequel il revendiquait l'essence germanique, la
_Deutschheit_ de Fichte. On chantait partout après lui:
Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le
demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides.
Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe
verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.
Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps
que les cœurs s'abreuveront de son vin de feu;
Aussi longtemps que les rocs s'élèveront au milieu de
son courant; aussi longtemps que les hautes cathédrales
se reflèteront dans son miroir.
Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps
que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes
filles élancées.
Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, jusqu'à ce
que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans
ses vagues.
Alfred de Musset, piqué au vif, fit à cette provocation la cinglante
réponse que l'on sait:
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!
Il a tenu dans notre verre.
Un couplet qu'on s'en va chantant
Efface-t-il la trace altière
Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang?
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!
Son sein porte une plaie ouverte,
Du jour où Condé triomphant
A déchiré sa robe verte.
Où le père a passé, passera bien l'enfant.
Dans les trois couplets suivants, le poète rappelait les exploits encore
récents de Napoléon sur le Rhin et il finissait par cette superbe
menace:
Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand!
Que vos cathédrales gothiques
S'y reflètent modestement;
Mais craignez que vos airs bachiques
Ne réveillent nos morts de leur repos sanglant!
Toute l'Allemagne avait chanté les vers de Becker: toute la France
chanta ceux de Musset. Henri Heine goûta fort la réplique de notre poète
et l'on sait qu'il était dur pour ses compatriotes. Trois ans plus tard,
il retournait en Allemagne; au passage du Rhin, la vue du vieux fleuve
lui inspira ces strophes:
Lorsque j'arrivai au pont du Rhin, tout près de la ligne
du port, je vis couler à la lueur de la lune le grand
fleuve.
«Salut, vénérable Rhin! Comment as-tu vécu depuis?
J'ai pensé plus d'une fois à toi avec désir et avec
regret!»
C'est ainsi que je parlai, et j'entendis dans les profondeurs
du fleuve des sons étranges et gémissants: c'était
comme la toux sèche d'un vieillard, comme une voix à la
fois grognarde et plaintive.
«Sois le bienvenu, mon enfant! Cela me fait plaisir que
tu ne m'aies pas oublié! Voilà treize ans que je ne t'ai pas
vu. Pour moi, depuis ce temps, j'ai eu bien des désagréments!
«À Biberich, j'ai avalé des pierres; vraiment ce n'est
pas trop friand. Mais pourtant les vers de Nicolas Becker
me pèsent encore plus sur l'estomac!
«Il m'a chanté comme si j'étais encore une vierge pure,
qui ne s'est pas laissé dérober la couronne virginale!
«Quand j'entends cette sotte chanson, je m'arracherais
bien ma barbe blanche et vraiment je serais tenté de me
noyer dans mes propres flots!
«Les Français le savent bien que je ne suis pas une
vierge! Ils ont si souvent mêlé à mes flots leurs eaux
victorieuses!
«Quelle sotte chanson! Et quel sot rimeur que ce
Nicolas Becker avec son Rhin libre! Il m'a affiché de honteuse
façon. Il m'a même, d'une certaine manière, compromis
politiquement.
«Car quand un jour les Français reviendront, il me
faudra rougir de honte devant eux, _moi qui, tant de fois,
pour leur retour, ai prié le ciel avec des larmes!_
«Je les ai toujours tant aimés, ces gentils petits Français!
Chantent-ils, dansent-ils encore comme autrefois?
Portent-ils encore des pantalons blancs?
«Je serais heureux de les revoir! Mais j'ai peur de leur
persiflage à cause de cette maudite chanson, j'ai peur de
la raillerie et du blâme qu'ils m'infligeront.
«Alfred de Musset, ce méchant garnement, viendra
peut-être à leur tête en tambour et me tambourinera aux
oreilles toutes ses mauvaises plaisanteries!»
Telle fut la plainte du vieux fleuve, du père Rhénus.
Il ne pouvait en prendre son parti. Je lui dis mainte parole
consolante pour lui rendre le calme...
Ce vieux père Rhénus! Quand je vous disais qu'il nous aime! C'est un
contemporain des Celtes et des Francs Saliens; il a vu passer le grand
Biturige Ambigat, et Clovis, et Charlemagne à la barbe fleurie comme la
sienne; il est même leur aîné. Mais comme il s'intéresse à leurs
petits-enfants! Comme il s'attendrit à leur souvenir! Comme il prie pour
leur retour! Vous voyez bien qu'il est de la famille. Allons, c'est
entendu, vieux père, nous irons te consoler, te porter nous-mêmes de nos
nouvelles et te tambouriner notre _Wacht am Rhein!_
* * * * *
_Le Rheingelüst, «le désir du Rhin»_.
Dans les vieilles légendes, il y a des gouffres qui attirent les
voyageurs. Le Rhin a ce pouvoir mystérieux. Mais il n'apparaît pas comme
un gouffre de mort; c'est la vie et la richesse qu'il charrie.
Les Allemands ont subi sa fascination à laquelle ils ont donné un nom:
le Rheingelüst, le désir ou la convoitise du Rhin. Nous l'avons
éprouvée, nous aussi, mais quelle différence entre leur sentiment et le
nôtre!
Le Rhin recèle un trésor dans ses flots. Mal gardé par les Ondines,
enlevé par un monstre, puis par le vieux dieu Wotan, son or a servi à
forger l'anneau du Nibelung, anneau maudit qui chasse l'amour des cœurs
qui le possèdent et qui en sont possédés.
Voilà bien l'image de la concupiscence, du _Rheingelüst_, des Allemands.
Ils n'ont cherché qu'à s'enrichir en se répandant sur les bords du
fleuve. Ils nous ont volé la part du trésor qui nous revenait, à nous
les riverains des siècles passés. Ils en ont chassé l'amour, car jamais
les reîtres n'ont su se faire aimer des Ondines.
Nous avons aimé le Rhin nous aussi, et c'était notre droit. D'ailleurs
nous n'allons jamais nulle part sans être précédés par ce noble
fourrier, le droit. Nos pères le mettaient en tête de leurs entreprises.
Notre Charlemagne était «le droit empereur» et notre saint Louis «le roi
droiturier». Avec le droit, c'est aussi l'amour qui nous attire au Rhin.
Les âmes qu'il nourrit nous appellent comme les Ondines de la légende.
La rive gauche nous crie: «Je suis à vous; je vous ai été fiancée avant
l'arrivée des barbares; je vous ai donné mon anneau d'or. Je l'ai vu,
l'anneau béni, au doigt de Clovis, de Charlemagne, de Henri II, de Louis
XIV et de Napoléon. On vous l'a brisé, on vous en a enlevé les morceaux
en 1815 et en 1870; mais j'ai assez de _Rheingold_ pour en forger un
nouveau, plus splendide que l'ancien. Il est déjà fait, je vous le garde
et je le mettrai au doigt du premier petit soldat bleu qui passera le
pont de Strasbourg.»
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand! Et nous l'aurons encore. Et vos
monstres et votre dieu Wotan ne nous voleront plus son anneau!
#IV#
#LA RIVE GAUCHE JUSQU'AU Xe SIÈCLE#
_Période celtique._
Longtemps avant d'appartenir aux Gaulois, notre pays a été l'habitat des
Ibères, puis des Ligures. Les Ibères remontent, semble-t-il, aux âges
préhistoriques, à plus de trois mille ans avant Jésus-Christ. Les
Ligures sont venus en Gaule vers l'an 1200 ou 1500. Mais aucune de ces
deux races n'a péri; elles ont mêlé leur sang entre elles, puis à celui
des Celtes qui les ont dominées environ sept à huit siècles avant notre
ère. Il est parfaitement certain que nous sommes les descendants et les
héritiers de ces trois peuples. Or, ils possédaient toute la rive gauche
du Rhin, alors que la Germanie n'existait pas encore.
Quant à la race celtique elle-même, avant de passer le Rhin elle avait
campé fort longtemps dans l'Europe centrale, en Allemagne. C'est de là
qu'elle se répandit sur la plus grande partie de l'Occident.
«La puissance des Celtes, dit M. Bloch, arriva à son apogée dans le
courant du IVe siècle avant Jésus-Christ. Leur domination s'étendait
alors sur les Iles Britanniques, sur la moitié de l'Espagne, sur la
France, moins le bassin du Rhône, sur le centre de l'Europe,
c'est-à-dire sur l'Allemagne, moins le nord de ce pays et la Suisse, sur
l'Italie septentrionale, sur les Alpes Orientales et sur toute la région
du Moyen et du Bas Danube. Les villes de _Lugidunum_ (Liegnitz) dans la
Sibérie, de _Noviodunum_ (Isakscha) en Roumanie, de _Carrodunum_ en
Russie, sur le Bas-Dniester, marquaient à l'Est l'extrême frontière de
cet empire colossal[1].»
Rien n'égale la grandeur de la race celtique dans l'antiquité. Comme une
immense nébuleuse elle s'épanche partout hors de son noyau central. En
dehors de la Germanie, où elle s'est d'abord formée, et de la Gaule, où
elle s'est ensuite condensée, elle forme une Gaule cisalpine dans la
vallée du Pô, une Gaule celtibérique dans la vallée de l'Ebre, une Gaule
britannique, une Gaule balkanique, une Galatie ou Gallo-Grèce jusque
dans l'Asie. Et que voilà bien un vieux titre dont nous pourrions nous
prévaloir pour revendiquer notre part dans le partage de l'Anatolie, si
nous n'en avions de plus récents! «Bien des grandes villes européennes,
dit le savant Camille Jullian, de l'Institut, doivent leur origine aux
Celtes: Cracovie en Pologne, Vienne en Autriche, Coïmbre en Portugal,
York en Angleterre, Milan en Italie ont des noms qui viennent du
gaulois: ce sont des fondations d'hommes de notre pays et de notre
race[2].»
Les Germains étaient alors humblement soumis aux Celtes. «Cette
subordination, dit M. Bloch, se traduit d'une manière frappante dans
leur langue. On a démêlé en effet dans la langue germanique certains
emprunts faits au vocabulaire celtique. Ils se réduisent à un assez
petit nombre de mots, mais qui ont tous rapport à la politique et à la
guerre, les plus propres par conséquent à démontrer la suprématie du
peuple qui les avait imposés[3].»
À cette époque, nos pères n'occupaient pas seulement la rive gauche,
mais encore toute la rive droite du Rhin et les contrées adjacentes très
loin à la ronde. Le Rhin fut donc pendant des siècles un fleuve
entièrement celtique. «Le nom du Rhin, _Renos_, est un nom celtique que
les Celtes ont transporté en Italie, en France, en Irlande. En Italie,
ils l'ont donné à la petite rivière du _Reno_, voisine de la ville
qu'ils ont appelée _Bononia_ (Bologne). En France, ils l'ont appliqué à
un affluent de droite de la Loire, le Reins, _Renus_; en Irlande, il a
pris un sens plus général et a désigné la mer[4].»
Les Celtes, vers le 1er siècle avant Jésus-Christ, abandonnèrent la
rive droite qui devint germanique, mais ils restèrent sur la rive
gauche. La population de cette rive s'est chargée au cours des siècles
d'éléments étrangers, mais elle est restée au fond substantiellement la
même, c'est-à-dire celtique.
[Note 1: _Histoire de France_ de E. LAVISSE, t. Ier, vol. II, p.
26, par M. BLOCH.]
[Note 2: _Gallia_, par Camille JULLIAN, p. 12. Paris, Hachette.]
[Note 3: _Histoire de France_ de LAVISSE, t. Ier, vol. II, p. 24,
par M. BLOCH.]
[Note 4: _Ibidem_, p. 23.]
* * * * *
_Période gallo-romaine._
Lorsque César eut conquis la Gaule, celle-ci adopta rapidement la
civilisation romaine. Elle ne fut jamais l'esclave de Rome, mais son
associée. Ses fils eurent accès aux plus hautes dignités de l'Empire et
deux d'entre eux, Tetricus et Avitus, ceignirent même la couronne
impériale. Les empereurs résidèrent bientôt habituellement en Gaule, à
Arles, à Vienne, à Lyon, à Lutèce, à Trèves. C'est de là que plusieurs
d'entre eux gouvernèrent le monde.
La terre gallo-romaine, naturellement riche et couverte de monuments
artistiques superbes, exerçait de plus en plus une attraction sur les
Germains moins fortunés. Mais les légions romaines ou gallo-romaines,
parmi lesquelles se distingua à l'origine la fameuse légion de
l'_Alouette_, fondée par César, montaient la garde sur le Rhin. Sous les
ordres de Drusus et de Germanicus, elles refoulèrent si bien les
Barbares qu'ils ne purent jamais s'établir sur la rive occidentale.
Le Rhin resta donc toujours la limite de la Gaule romaine, comme de la
Gaule celtique. Il en était ainsi au temps de Vercingétorix. César
écrit: «_La Gaule s'étend du Rhin aux Pyrénées et des Alpes à l'Océan._»
M. Gustave Hervé a écrit que «Jules César donnait, il y a deux mille
ans, le Rhin comme limite _à vue de nez_ à la vieille Gaule». Ce mot
étonne de la part d'un professeur français, qui doit savoir que César a
parcouru pendant dix ans la Gaule dans tous les sens, des bords du Rhin
à la Bretagne, qu'il a traité avec toutes ses tribus, qu'il en notait
minutieusement les caractères et la politique. Son témoignage est donc
absolument irréfragable. Il concorde d'ailleurs avec celui des
historiens et géographes grecs et latins des premiers siècles, Strabon,
Tacite, Ptolémée, Polybe, Plutarque, Cyprien, Josèphe et Pline, qui
donnent tous le Rhin comme frontière orientale à la Gaule. Tacite nous
dit: «_La Germanie est séparée de la Gaule par le Rhin._»
On comprend mieux une pareille critique de part des Allemands. Ils sont
dans leur rôle en diminuant les droits et la grandeur de notre pays.
Voici un exemple curieux de cet acharnement qu'ils mettent à nous
dépouiller de nos gloires. Il a été raconté avec esprit par M. Maurice
Barrès dans l'_Écho de Paris_.
César et Strabon disent formellement que le territoire des
Médiomatriques, habitants de Metz, s'étendait jusqu'au Rhin. C'est
d'ailleurs _à priori_ très vraisemblable. Un peuple gaulois, maître de
Metz, pouvait facilement par le col de Saverne descendre jusqu'à
Strasbourg et devait tenir à s'appuyer au grand fleuve, véhicule de
richesse. Le nom de Médiomatriques contient le radical Matra ou Motra,
où l'on reconnaît la Moter ou Moder, principale rivière de la
Basse-Alsace. D'ailleurs, personne jusqu'ici n'avait contesté la
véracité et l'authenticité du témoignage de Strabon et de César. Il est
accepté sans objection par Ernest Desjardins dans sa _Géographie de la
Gaule Romaine_.
Mais il a déplu aux savants allemands que le pays messin et alsacien ait
été gaulois. Ils ont donc décrété que le texte de César était interpolé
et celui de Strabon de seconde main, copié chez un auteur alexandrin,
Timagène, qui vivait à Rome au temps d'Auguste et ne connaissait la
Gaule que par ouï-dire. Ils se sont d'ailleurs bien gardés d'apporter
une preuve sérieuse de ces deux assertions, dont la précision a un air
scientifique destiné à en imposer aux admirateurs de la Kultur.
Néanmoins, comme tout ce que rêve un Allemand est vérité sacro-sainte,
le géographe Kiepert, dans la dernière édition de son _Atlas antiquus_
(1914), a placé la limite des Médiomatriques aux Basses-Vosges. De la
sorte, tout ce qui est au delà est baptisé germanique, germanique
l'Alsace, germanique toute la rive gauche. Le tour est joué. Cela
s'appelle en allemand de la science, mais en bon français c'est de la
malhonnêteté.
Les auteurs du IVe et du Ve siècle nous montrent une vie gallo-romaine
intense sur toute cette rive gauche du Rhin. Les villes ont des noms
latins ou même de vieux noms celtiques; Aix-la-Chapelle c'est _Aquæ_;
Cologne, _Colonia Agrippina_; Coblentz, _Confluentes_, le confluent de
la Moselle et du Rhin; Mayence, _Moguntia_, la ville de Drusus; Worms,
_Borbetomagus_; Spire, _Noviomagus_ des Gaulois, et _Colonia Nemeta_ des
Romains; Trèves, _Colonia Augusta Trevirorum_; Metz, _Divodurum_;
Strasbourg, _Argentoratum_. Les nombreux noms en _gau_, _spey_, _mag_,
_wall_ ou _fall_ indiquent une origine celtique. Le _Druidenberg_, la
montagne des Druides, nous révèle la présence d'un collège de prêtres
gaulois. Les musées de Mayence, de Trèves, de Cologne, regorgent
d'antiquités celtiques et gallo-romaines.
La plus grande, la plus riche des villes cisrhénanes était Trèves. Sa
situation sur la Moselle, par où elle commandait le cours moyen du Rhin,
lui donnait une extrême importance pour la défense de la Gaule. Aussi
l'Empire en avait fait au IVe siècle la capitale militaire de la Gaule,
le boulevard de l'Occident contre les invasions germaniques. Les légions
s'élançaient de là sur tous les points menacés par les Barbares.
«_C'était_, a dit éloquemment M. Maurice Barrès, _la proue latine que
battaient les flots du Nord._» Le poète Ausone, qui a chanté en un poème
lyrique les charmes de la Moselle, considère Trèves comme la première
ville des Gaules. «C'est elle, dit-il, qui nourrit, habille et arme les
peuples de l'Empire.»
Sa gigantesque Porte Noire, son palais impérial, ses thermes, ses
arènes, ses mausolées témoignent encore de sa splendeur passée.
«Trèves, nous dit M. Camille Jullian, est aujourd'hui encore par ses
ruines une ville toute romaine: c'est la seule cité du Nord qui
ressemble à Nîmes et à Arles: elle mérite le surnom qu'on a pu lui
donner quelque-fois d'Arles du Nord... À voir toutes ces ruines encore
superbes, on sent le suprême effort du monde romain à la porte de la
barbarie. Pendant tout le IVe siècle la vie militaire de l'Occident
et les espérances de la Gaule et de l'Italie ont tenu dans ces murs[1].»
[Note 1: _Gallia_, par Camille JULLIAN, p. 297.]
* * * * *
_Invasions et infiltrations germaniques._
La possession de la rive gauche du Rhin et même du reste de la Gaule a
été âprement disputée à nos pères par les Germains. Mais ceux-ci n'ont
jamais réussi à s'y installer en maîtres pendant cette période
gallo-romaine.
Ils y venaient tantôt en dévastateurs, comme des trombes renversant tout
sur leur passage, tantôt en paisibles immigrants qui s'établissaient
dans le pays d'accord avec les indigènes.
Il faut bien distinguer entre ces dernières infiltrations pacifiques et
les invasions à main armée. Les invasions ne créent aucun droit aux
envahisseurs; au contraire, elles fournissent aux envahis un motif de
résistance et de représailles. Quant aux infiltrations, nous verrons
qu'elles se retournaient spontanément contre la Germanie et que la Gaule
n'eut pas à s'en plaindre.
_Les invasions germaniques._--Déjà, au second siècle avant Jésus-Christ,
les Cimbres et les Teutons avaient ravagé l'Occident et particulièrement
la Gaule. Ils furent vaincus par Marius, les Cimbres à Verceil dans le
Piémont en l'an 101, et les Teutons près d'Aix-en-Provence en l'an 102.
Ils commirent beaucoup de dégâts, mais le Rhin resta gaulois après leur
disparition.
En l'an 60 avant Jésus-Christ, deux peuples gaulois étaient en guerre.
Les Séquanes (Franche-Comté), écrasés par les Éduens (Bourgogne),
appellent à leur secours Arioviste, chef germain. Celui-ci accourt avec
une cohue d'aventuriers, Suèves, Marcomans, Triboches, etc. Mais après
avoir délivré les Séquanes, il s'installe dans leur pays et refuse de
partir. César accourt à son tour, et refoule Arioviste et sa horde dans
la Haute-Alsace (en 58). Cet événement fut l'origine de la conquête de
la Gaule par les Romains.
Au temps d'Auguste, les Barbares recommencent à inquiéter le front
romain. L'empereur résolut de réprimer leurs incursions et de conquérir
la Germanie comme César avait conquis la Gaule. Il en chargea son fils
adoptif Tibère et le frère de celui-ci, Drusus, qui poussèrent des
pointes victorieuses au delà du Rhin. Drusus fit de Mayence une colonie
et une citadelle importante, la vigie gallo-romaine du Rhin. Les
Germains furent soumis. Une de leurs tribus, celle des Ubiens, montra
même bientôt son loyalisme envers Rome, en élevant un autel à Auguste
dans sa cité située sur l'emplacement de la future ville de Cologne.
Rome défendait bien la rive gauche du Rhin et faisait quelques conquêtes
sur la rive droite, mais ne réussissait pas à soumettre l'immensité
germanique, dont les tribus vaincues relevaient la tête sitôt après le
passage des légions. La nation des Marcomans, fortement établie dans les
monts de Bohême et commandée par son roi Marbod, bravait Tibère retenu
par les révoltes de la Pannonie et de la Dalmatie.
En l'an 9 après Jésus-Christ, un chef chérusque, Hermann, en latin
Arminius, qui servait dans l'armée romaine, attira perfidement Varus
dans un guet-apens et fit massacrer ses légions dans la forêt de
Teutberg. Les Allemands ont fait de ce traître leur héros national. On
ne s'imagine pas à quel point il est populaire parmi eux et avec quel
enthousiasme leurs poètes l'ont chanté. N'est-il pas doublement leur
modèle et par ses mœurs et par son esprit? Par ses mœurs d'abord:
n'a-t-il pas le premier mis en honneur l'_avant-guerre_, en vivant chez
les Romains pour les étudier et les mieux trahir? Par son esprit
ensuite: il incarne à leurs yeux la haine de Rome et le triomphe du
germanisme sur le monde latin. Non seulement ils ne rougissent pas de sa
félonie, mais ils en sont fiers. L'espionnage, la trahison, les
embûches, tout est légitime et saint, dès qu'il s'agit d'écraser
l'éternelle ennemie, la race latine qui a commis le crime d'éclipser si
longtemps la race tudesque. Tout vrai Germain est un fils et un disciple
d'Arminius. Tout vrai Germain, depuis cet espion jusqu'à Henri IV,
Frédéric Barberousse et Frédéric II, jusqu'à Luther, jusqu'à Guillaume
II, est l'ennemi de Rome. Tout vrai Germain peut répéter la parole que
le Vandale Genséric disait à ses familiers: «_J'entends souvent une voix
qui me dit tout bas d'aller détruire Rome._»
Comparez les deux héros nationaux de la Gaule et de la Germanie dans
leur lutte contre Rome. Vercingétorix est un héros noble, chevaleresque.
Arminius est un vil bandit. L'un annonce Roland et l'autre Ganelon.
Le désastre de Teutberg fut un coup douloureux pour Auguste. Il chargea
Tibère, en l'an 11, puis Germanicus, fils de Drusus, en l'an 13, de le
venger. Germanicus mena une brillante campagne jusqu'à l'Elbe. Mais
Tibère devenu empereur en l'an 14, et jaloux sans doute de ses succès,
lui retira, en l'an 16, son commandement.
On peut se demander ce qui serait arrivé si Tibère avait continué la
politique d'Auguste et si Rome avait subjugué la Germanie après la
Gaule. La face du monde en eût été changée. Peut-être les Germains,
civilisés comme nos pères, seraient-ils aujourd'hui plus fiers qu'eux de
leur latinité et le monde ignorerait-il cette chose odieuse, le
pangermanisme.
Mais Rome avait compris qu'elle devait renoncer aux projets de conquête
d'Auguste et se contenter d'une puissante défensive. Elle fortifia la
ligne du Rhin inférieur jusqu'à Mayence. La cité des Ubiens s'agrandit
et s'appela _Colonia Agrippina_ (Cologne) en l'an 50, en l'honneur
d'Agrippine, fille de Germanicus. Vespasien, Domitien, Trajan élevèrent
contre la Germanie le _Limes Romanus_, le seuil romain. C'était une
longue muraille ou plutôt une levée de terre de cinq mètres de hauteur
et de huit cents kilomètres de longueur, défendue de quinze en quinze
kilomètres par des fortins, _castella_, qui allait de Coblentz sur le
Rhin au Danube. Le _Limes_ n'aurait pu arrêter une forte invasion, mais
il permettait aux Romains de surveiller l'ennemi et constituait en même
temps une limite douanière. Avec la ligne du Rhin inférieur qu'il
continuait, il protégeait suffisamment la Gaule et l'Italie contre la
barbarie teutonne. Mais on voit que la rive gauche restait toujours
parfaitement gallo-romaine.
En l'an 70, Civilis, chef de la peuplade des Bataves, entraîna ses
compatriotes, quelques autres tribus germaniques et même les Gaulois
Lingons et Trévires dans une révolte contre Rome. La prêtresse Velléda
enflammait leur ardeur et leur haine contre l'Empire. Des légions
romaines furent encore massacrées. Mais le reste de la Gaule demeura
fidèle et la tentative germanique fut étouffée dans le sang.
En 275, une invasion mit tout à feu et à sang dans la Gaule. Soixante
villes opulentes où s'élevaient les plus splendides monuments furent
détruites. Mais, comme toujours, les malfaiteurs disparurent et la rive
gauche resta désolée, mais toujours libre et gauloise.
En 406, nouveaux et plus grands désastres. Tandis que les Wisigoths
pénètrent et s'arrêtent quelque temps en Italie pour venir s'établir en
412 dans le midi de la Gaule, les Burgondes, les Suèves, les Alains, les
Vandales passent le Rhin et commettent les plus épouvantables excès.
Saint Jérôme s'écrie en gémissant que la Gaule est devenue germanique.
Les Vandales, descendus de la Prusse actuelle entre l'Oder et la
Vistule, se distinguent parmi tous les Barbares par leur barbarie, comme
les Prussiens de nos jours parmi les autres Allemands. La horde se
promène pendant plus d'un siècle à travers l'Occident, couvre de ruines
l'Italie, l'Espagne et l'Afrique du Nord, jusqu'au jour où ses débris
sont exterminés par Bélisaire.
Mais si les Vandales sont morts, le vandalisme leur a survécu. Les
Germains ont soigneusement recueilli cet héritage de leurs frères.
C'était le germanisme du Ve siècle. Celui du XXe siècle est encore
pire. Guillaume II a dépassé son ancêtre Genséric!
En 450, Attila se précipite sur la Gaule. Il traîne derrière lui, outre
ses Huns qui sont d'origine tartare, d'innombrables guerriers de race
germanique qu'il a raccolés sur toutes les routes de l'Europe centrale,
et dont la férocité n'est pas moindre que celle de leurs alliés. Mais il
est vaincu à la célèbre journée des champs catalauniques, en 451, par
les Gallo-romains d'Aétius, les Francs de Mérovée et les Wisigoths de
Théodoric. La rive gauche saigne toujours, mais elle est restée
gauloise.
_Les infiltrations germaniques._--On vient de voir parmi les vainqueurs
d'Attila deux peuples d'origine germanique, les Francs et les Wisigoths.
Ils avaient pénétré en Gaule, eux aussi, l'épée à la main, mais leur
invasion, celle des Francs surtout, n'avait pas eu le caractère de
barbarie qui signalait d'ordinaire celles de leur race.
Depuis longtemps déjà certaines tribus d'outre-Rhin s'établissaient
pacifiquement sur un territoire que la population gauloise leur
abandonnait. Incorporées à la nation adoptive, elles étaient bientôt
assimilées par elle et épousaient ses intérêts.
Cette faculté assimilatrice de la Gaule et la faculté correspondante
qu'ont les Germains de se dégermaniser, quand ils entrent en contact
avec la race latine, sont deux facteurs extrêmement importants dont il
faut tenir compte dans nos relations passées et futures avec
l'Allemagne. Elles sont peut-être appelées à aplanir bien des
difficultés dans les règlements de compte qui suivront cette guerre.
Après le désastre d'Arioviste, César avait permis à quelques milliers de
guerriers, de la tribu des Triboques ou Triboches,--un nom
prédestiné!--de s'installer près de Strasbourg. Les Eburons, qui
habitaient sur la Basse-Meuse--le pays actuel de Liége et de
Maëstricht--étaient également d'origine germanique. Bien accueillis par
la Gaule, ils adoptèrent sa langue et son esprit: sincèrement
naturalisés, ils firent preuve de loyalisme. Les Eburons étaient les
clients de la puissante nation des Trévires; ils prirent des noms
gaulois; leur prince Ambiorix fut un des plus vaillants champions de la
liberté de la Gaule.
Le plus illustre exemple de cette assimilation fut la fusion des Francs
et des Gaulois au Ve et au VIe siècle. Les Francs, en se faisant
chrétiens, en se mêlant à la race celtique, se dégermanisèrent, se
latinisèrent, se civilisèrent avec une étonnante rapidité, puis, par une
volte-face hardie, se retournèrent contre leurs anciens frères et mirent
fin à leurs brigandages en les battant sous Clovis, à Tolbiac (496). À
partir de ce jour, la barrière du Rhin fut fermée pour des siècles à la
Barbarie: _Gallia Germanis clausa_, comme dira un jour Louis XIV.
* * * * *
_Période franque._
Les Francs ont contraint les Alamans à rentrer dans leurs Allemagnes. La
rive gauche est purifiée de la souillure germanique. Elle reste gauloise
tout en devenant franque. Clovis la visite, il remonte le cours du
fleuve jusqu'en Alsace; il y édifie des églises et des abbayes. Ses
descendants, notamment Clotaire et Dagobert, suivent ses traces. On
retrouve çà et là les ruines ou les souvenirs des monuments qu'ils y
élevèrent. Il faut croire que ces souvenirs restèrent longtemps bien
vivants, car, dix siècles plus tard, comme nous le verrons bientôt, lors
de l'expédition de Henri II sur le Rhin, le maréchal de Vieilleville les
rappelait avec une mélancolique fierté et y voyait le fondement de nos
droits historiques.
C'est alors que la France se divise en France de l'Est ou Austrasie et
France de l'Ouest ou Neustrie. L'Austrasie comprend la France meusienne,
mosellane et rhénane. Sa capitale est d'abord Reims, puis Metz. Elle
comprend, outre la Hollande et la Belgique, toute la rive gauche du
Rhin, c'est-à-dire la région que nous devons reprendre aujourd'hui: de
là l'idée que nous avons suggérée plus haut, mais sous toutes réserves,
de redonner le nom d'Austrasie à cette région.
Les rois d'Austrasie étendent leur pouvoir bien au delà du Rhin; ils
vont fréquemment châtier les Barbares de la Bavière et de la Saxe. Ils
détestent l'Allemagne; ils sont donc bien francs et non teutons, quoi
qu'en disent les Teutons de nos jours.
Sous la dynastie carolingienne la rive gauche est de plus en plus
franque. Charlemagne, roi des Francs, empereur des Romains et conquérant
des Allemagnes, n'est pas germain, bien que les Allemands le
revendiquent. Il appartient comme Clovis à la race franque qui est
depuis longtemps dégermanisée; sa famille est originaire de la Belgique,
mais la Belgique est essentiellement gallo-franque. Il a une résidence à
Aix-la-Chapelle, mais c'est un poste d'où il surveille la Barbarie
germanique et d'où il peut s'élancer pour la réprimer. Son vrai peuple,
c'est le peuple franc de Neustrie et d'Austrasie, sur la fidélité et
l'amour duquel il se repose, tandis qu'il doit toujours batailler et
sévir contre la tumultuaire patrie de Witikind. Celle-ci n'est pour lui
qu'un pays de conquête, une sorte de colonie où il est obligé de porter
le fer et le feu pendant près d'un demi-siècle.
#V#
#L'USURPATION GERMANIQUE#
_La Rive gauche devient germanique._
Au traité de Verdun en 843, l'empire de Charlemagne est divisé entre les
trois fils de Louis le Débonnaire. Charles le Chauve a la France, Louis
le Germanique l'Allemagne, tandis que Lothaire, outre le titre
d'empereur, l'Italie et une partie de la Germanie entre Rhin et Weser,
obtient un royaume intermédiaire qui s'étend du Nord au Sud entre le
Rhin, l'Escaut et la Meuse et comprend en plus la Bourgogne et la
Provence.
Ce royaume, sorte d'État-tampon entre la France et l'Allemagne, coïncide
à peu près avec l'ancienne Austrasie; mais en 855, lorsque Lothaire
Ier abdique, la partie septentrionale, qui s'étend du lac Léman à la
mer du Nord, échoit à son fils Lothaire II, et prend de lui le nom de
Lotharingie d'où est dérivé celui de Lorraine.
La rive gauche est ainsi détachée de la Gaule pour la première fois,
mais elle n'est pas rattachée à l'Allemagne: elle est neutre.
Et elle reste neutre de 843 à 869, à la mort de Lothaire II, pendant
vingt-six ans. Elle fait alors en grande partie retour à la France pour
dix ans, de 869 à 879, sous le sceptre de Charles le Chauve.
En 879 elle devient pour la première fois allemande sous le roi de
Germanie Arnoulf et le reste trente-deux ans. En 911 elle redevient
française sous Charles le Simple pendant douze ans, jusqu'en 923 où elle
est définitivement et pour des siècles incorporée à l'Allemagne.
Pour résumer, la rive gauche du Rhin, ibérique et ligurique pendant des
siècles, est gauloise, gallo-romaine, puis gallo-franque, environ mille
ans avant le Christ et près de mille ans après lui. Voilà pour nous,
fils des Ibères, des Ligures, des Gaulois, des Latins et des Francs, un
droit historique, une possession bi-millénaire qui fait pâlir tous les
titres de l'Allemagne.
L'Allemagne n'avait aucun droit à mettre la main sur cette région. Elle
sortait de chez elle. Elle prenait un bien qui nous appartenait de temps
immémorial. C'était une usurpation, comme le dira un jour Richelieu, un
rapt politique. À qui en revenait la faute? À la cupidité des souverains
allemands trop bien servie par les institutions du temps.
Le partage que les Carolingiens se firent à plusieurs reprises de
l'immense empire paternel était arbitraire, inspiré par leur ambition
personnelle. Ils ne tenaient compte que des avantages qu'ils retiraient
de l'héritage sans se demander si cet héritage n'avait pas des droits:
il en avait cependant, car ce n'était pas une terre morte, mais un
peuple vivant ou plutôt un monde de peuples.
Le nombre des parts et, par suite, la condition et le groupement des
peuples dépendaient d'une circonstance fortuite, du nombre des
héritiers. Si, au lieu d'être trois, les fils de Louis le Débonnaire
avaient été deux au traité de Verdun, l'un aurait eu l'Allemagne et
l'autre la France, et la rive gauche fût restée française au lieu de
former le royaume hybride de Lotharingie: s'ils avaient été dix, on
aurait créé dix royaumes pour les apanager. Du droit des populations, de
leurs vœux, de leurs affinités ethniques et morales, il n'était pas
question.
* * * * *
_Protestations de la France._
On ne voit pas dans les chroniques que l'attribution de leur pays à la
Germanie ait soulevé des protestations parmi les peuples cisrhénans.
Mais ce silence n'est pas surprenant; les intéressés n'étaient pas
consultés; ils avaient l'habitude de se résigner, n'ayant aucun moyen de
faire triompher leur droit, et, s'ils avaient crié, leur cri fût demeuré
sans écho.
Cependant la mainmise de l'Allemagne sur notre domaine était si
irrégulière que, à défaut du menu peuple sacrifié, les rois de France et
nos hommes d'État ne cessèrent de protester au cours des siècles
jusqu'au jour où ils finirent par obtenir plus ou moins complètement
justice.
Cette conscience que nos pères avaient de leurs droits est la cause
qui, pendant un siècle environ, fit, comme nous l'avons vu, osciller la
possession de la Lotharingie entre les rois de France et ceux
d'Allemagne. À la mort de Lothaire II, décédé sans enfants en 869, les
seigneurs et prélats du royaume appelèrent non pas Louis le Germanique,
mais Charles le Chauve que l'archevêque de Reims, Hincmar, alla sacrer
roi de Lotharingie à Metz.
Il en fut encore de même en 911: les grands de ce royaume élurent le roi
de France, Charles le Simple, qui sut faire respecter par Conrad et
Henri l'Oiseleur ses droits sur l'Alsace et la Lorraine.
Lorsque la conquête du pays contesté eut été consommée au profit des
souverains de la Germanie et alors même qu'elle semblait devoir être
éternelle, sa légitimité paraissait douteuse à des Allemands eux-mêmes.
Au XIIe siècle, Otton de Freissingen, évêque de Bavière, petit-fils et
neveu d'empereurs, écrivant la vie de Frédéric Barberousse, dit
incidemment que, «_le Rhin franchi, on se trouve passé d'Allemagne en
Gaule_»; il regarde même comme gauloises, non seulement les villes
d'Alsace, mais Spire et Mayence.
En 1299, Philippe le Bel a une entrevue à Vaucouleurs avec l'empereur
Albert d'Autriche. À cette nouvelle, toute la France tressaille,
persuadée qu'une pareille rencontre ne peut avoir pour objet que la
rétrocession de nos antiques possessions rhénanes. Guillaume de Nangis
écrit: «On dit qu'il fut convenu alors que le royaume de France, dont
l'extrême frontière était marquée par le cours de la Meuse, reculerait
jusqu'au Rhin.»
En 1208, Philippe-Auguste revendique Metz et une partie de la Lorraine.
S'il ne réussit pas à les reconquérir, il a, du moins, la gloire de
battre les Allemands à Bouvines.
Charles VII, à peine délivré des Anglais, songe à bouter les Allemands
eux aussi hors du royaume, c'est-à-dire à reprendre non seulement
l'Alsace et la Lorraine mais encore toute la rive gauche du Rhin. Voici
les importantes paroles qu'il prononçait en 1444: «_Le royaume de France
a été depuis beaucoup d'années dépouillé de ses limites naturelles qui
allaient jusqu'au Rhin; il est temps d'y rétablir sa souveraineté._»
Il passa immédiatement des paroles aux actes, en concertant avec son
fils, le futur Louis XI, une action vigoureuse sur le Rhin. Le Dauphin
pénétra dans la Haute-Alsace par Belfort, à la tête de 20.000
Écorcheurs, soudards à qui la cessation de la guerre avec l'Angleterre
créait de redoutables loisirs et dont il fallait débarrasser le royaume.
Il voulut s'emparer de la ville de Bâle, et, à la fin d'août 1444,
infligea aux Suisses la sanglante défaite de Saint-Jacques. Les
ambassadeurs impériaux étant venus lui faire des remontrances le 2
septembre, il leur dit qu'il avait pris les armes «pour recouvrer
certaines terres, soumises anciennement à la couronne de France, qui
s'étaient soustraites, volontairement et frauduleusement, à l'obéissance
de cette couronne». Puis il fit prendre à ses troupes leurs quartiers
d'hiver en Alsace, où elles se livrèrent à de terribles excès.
De son côté, le roi en personne s'empara, le 4 septembre, d'Épinal. Mais
il ne put entrer dans Metz qui lui ferma ses portes. Les ambassadeurs de
la cité ayant été reçus en audience royale, le conseiller Jean Rabateau
leur dit: «_Le roi prouvera suffisamment, si besoin est, par les
chroniques et par l'histoire, que les Messins ont été, de tout temps,
sujets du roi, de ses prédécesseurs et du royaume_.» Charles se contenta
d'affirmer ainsi ses droits, mais renonça pour le moment à les faire
triompher en face de la résistance énergique des Messins. L'année
suivante il conquit Toul et Verdun.
Cette double expédition n'eut pas de suites immédiates. Mais elle posa
la question, elle affirma les droits de la couronne, elle orienta la
politique française vers «les limites naturelles». Elle impressionna les
esprits en Alsace et commença à les tourner vers la France au grand
dépit des germanisants. L'humaniste Wimpheling, de Schlestadt,
(1450-1528), s'emporte dans sa _Germanie_ contre «ceux qui, par
ignorance, se laissent aller à croire aux droits antiques des Valois sur
la rive gauche du Rhin et qui préfèrent la France au Saint-Empire
germanique_». Il y avait donc dès cette époque un parti français en
Alsace. Il aurait été beaucoup plus fort, si le roi et le dauphin
avaient su réprimer la barbarie des Écorcheurs.
* * * * *
_La campagne de Henri II._
Charles VII avait échoué devant Metz. Sa conquête de Toul et de Verdun
avait été éphémère. Henri II recommença la même tentative en 1522 et fut
plus heureux. Il reprit les trois grandes villes lorraines. Ce fut le
premier pas de la France dans la voie de la reconquête. Mais cette
campagne a un intérêt plus général, car elle manifeste les visées de la
monarchie sur les provinces voisines elles-mêmes et sa résolution de les
reprendre coûte que coûte.
Dans un lit de justice tenu à Paris au mois de février, Henri II avait
annoncé qu'il allait faire la guerre à l'Allemagne: dans un manifeste
contre Charles-Quint, il faisait revivre les anciens droits de la France
contre sa rivale héréditaire. Cette nouvelle excita d'ardentes
espérances et un immense enthousiasme dans le pays. On ne parlait que
d'aller démembrer l'Empire et de reconstituer l'antique royaume
d'«Austrasie». L'idée de reprendre le Rhin exaltait toutes les têtes,
tous les cœurs, et rien ne prouve mieux combien grand était le
patriotisme antigermanique.
Le maréchal de Vieilleville nous dit: «_Toute la jeunesse se dérobait
de père et de mère pour se faire enrôler; les boutiques demeuraient
vides d'artisans, tant était grande l'ardeur, en toutes qualités de
gens, de faire ce voyage et de voir la rivière du Rhin!_»
Rabelais écrivait alors le prologue du IIIe livre de _Pantagruel_. Il
se laisse gagner à l'enthousiasme général: «Par tout ce très noble
royaume de France... un chascun aujour'huy part à la fortification de
sa patrie et la défendre; part au repoulsement des ennemis et les
offendre; le tout en police tant belle, en ordonnance si mirifique et à
profit tant évident pour l'avenir, car _désormais sera France
superbement bornée et seront Français en repos assurés... _»
Le 10 avril, en même temps que le connétable de Montmorency prend Metz,
le roi reçoit les clefs de Toul. De là, il se rend à Nancy, puis, par le
col de Saverne, il descend dans la plaine de l'Alsace. Le maréchal de
Vieilleville qui faisait partie de l'expédition raconte que, arrivé sur
une crête des Vosges, il resta ébloui du spectacle qui s'offrait à son
regard:
«Tant que la vue se peut étendre, dit-il dans ses _Mémoires_, on
découvrait une belle et fort grande plaine qui dure près de six grandes
lieues de pays, peuplée de gros et grands villages, riches et opulents,
de bois, rivières, ruisseaux, prairies et autres lieux de profits.»
À son retour le roi s'empara de Verdun en juillet. Cette expédition,
commencée sous les meilleurs auspices, ne réussit qu'à prendre les
Trois-Evêchés, mais échoua tristement en Alsace et dans les provinces
rhénanes: les maladresses des chefs et les violences des soldats en
furent la cause. Nos troupes furent bien reçues à Wissembourg, mais
repoussées ou mal accueillies partout ailleurs, à Strasbourg, à Spire,
à Haguenau.
Cet échec laissa d'amers regrets au cœur de la France. Le maréchal de
Vieilleville rappelle avec tristesse que la rive gauche du Rhin nous
revient et qu'elle est pleine de souvenirs de la munificence française:
«Toutes les églises, cathédrales et grosses abbayes, écrit-il, sont
bâties et fondées de nos rois, comme aussi les tours et anciens châteaux
et la plupart des murs et enceintes des meilleures villes. Même un seul
roi, nommé Dagobert, a fondé douze beaux monastères sur la rivière du
Rhin et établi Strasbourg en évêché, imitant en cette dévotion le roi
Clotaire son père, qui en avait fondé trois ou quatre et érigé Trèves en
archevêché.» On voit que nos pères connaissaient et savaient invoquer le
droit historique.
D'après Sully et d'Aubigné, Henri IV avait formé un «grand dessein»,
celui d'anéantir la maison de Habsbourg et de reconstituer la chrétienté
sur un nouveau plan. Il y a lieu de croire que Sully, qui avait de
l'imagination, a embelli ou exagéré le projet du Roi, mais ce projet a
existé. Or, il comportait l'émiettement de l'Allemagne et la reprise des
terres françaises perdues au Xe siècle. Mais d'autre part, et c'est en
quoi éclate le bon sens du Béarnais, il n'impliquait pas d'annexion sur
la rive droite du Rhin. Déjà Henri IV avait préparé une puissante armée,
appuyée par les meilleures finances de son temps, et il allait partir
pour Clèves, quand le poignard de Ravaillac l'arrêta.
#VI#
#LA PREMIÈRE RECONQUÊTE
DE L'ALSACE#
_Les visées de Richelieu sur le Rhin._
Les temps approchaient où la France, devenue plus forte, allait enfin
réaliser son rêve séculaire, la reconquête des terres cisrhénanes. Mais
elle devait procéder par étapes et reprendre successivement l'Alsace, la
Lorraine et la province du Rhin inférieur.
Richelieu affirme énergiquement les droits de la France sur la rive
gauche du Rhin: «_La suzeraineté du duché de Lorraine_, disait-il,
_n'appartient à l'Empereur que par une antique usurpation sur la
couronne de France._»
Il a écrit dans son Testament politique: «_J'ai voulu rendre à la Gaule
les limites que la nature lui a destinées, identifier la Gaule avec la
France et, partout où fut l'ancienne Gaule, y restituer la nouvelle._»
Après la reprise du duché de Bar sur Charles de Lorraine, un conseiller
du roi écrivait:
«Nos ancêtres ne devaient point souffrir, du moins parmi les Français,
que les terres de l'ancien royaume de Lorraine qui bornent la France
fussent appelées «Terres de l'Empire», à cause du préjudice qu'elle en
recevait. Il n'y a point de doute que cette dénomination a ôté de la
mémoire des peuples que ces terres aient été usurpées sur la France.
«Maintenant que notre monarque a reconquis plusieurs provinces, villes,
cités et places d'importance de son ancien royaume de Lorraine, il faut
bannir cette appellation de «Terres de l'Empire», lorsqu'il sera
question de désigner celles qui sont entre la Meuse et le Rhin.»
Richelieu est résolu d'aller jusqu'au bout, mais, prudent et avisé, il
ne veut pas compromettre le succès par une attaque brusquée. Il déclare
en 1629, dans un «avis au Roi», qu'«_il faut penser à se fortifier à
Metz et s'avancer jusqu'à Strasbourg, s'il est possible, pour acquérir
une entrée en Allemagne, ce qu'il faut faire avec beaucoup de temps,
grande discrétion et une douce et couverte conduite._»
* * * * *
_L'Alsace offerte à la France._
Mais des événements inattendus amenèrent bien plus vite que Richelieu ne
l'avait espéré le retour de l'Alsace à la France.
En 1632, les Suédois, alliés de la France, avaient occupé l'Alsace,
terre d'Empire, et l'avaient terriblement saccagée. Plusieurs villes,
entre autres Saverne et Haguenau, pour échapper à leur fureur, se
donnèrent à la France. En 1634, les Suédois et les princes confédérés
d'Allemagne, voulant obtenir des secours de Louis XIII, offrirent de
lui remettre l'Alsace en dépôt.
Comprenant sans doute que cette conquête serait précaire et susciterait
de grosses difficultés, Richelieu ne l'accepta pas directement pour la
France, mais en confia provisoirement le gouvernement à notre allié
Bernard de Saxe-Weimar, se réservant de l'annexer en des temps
meilleurs. Bernard eut fort à faire pour défendre l'Alsace contre nos
ennemis: mais, grâce à son activité et au subside annuel de quatre
millions de livres qu'il recevait de Paris, il parvint à consolider son
autorité. Cependant il prenait goût au métier de souverain et commençait
à montrer des velléités d'indépendance qui inquiétaient Richelieu,
lorsqu'il mourut fort opportunément le 18 juillet 1639. Les capitaines
de son armée offrirent de nouveau l'Alsace à la France, qui, cette fois,
ne se fit plus scrupule de l'accepter et de l'occuper (octobre 1639).
* * * * *
_Le traité de Westphalie et l'Alsace._
Mazarin qui succéda à Richelieu en 1642 avait les mêmes vues que lui sur
les provinces rhénanes. «_Il faut_, écrivait-il, _étendre nos frontières
au Rhin de toutes parts._» On voit, par ce mot: de toutes parts, qu'il
ne se contentait pas de l'Alsace.
Pendant les négociations qui aboutirent au traité de Westphalie nos
diplomates, le comte d'Avaux et Abel Servien, réclamèrent énergiquement
l'Alsace. Le 17 septembre 1646, ils étaient arrivés à leurs fins et ils
écrivaient à la régente: «Madame, Brisach et son territoire, les deux
Alsaces et le Sundgau sont accordés... _Votre Majesté aura cette gloire
que, dans un temps de minorité, Elle aura étendu les limites de la
France jusqu'à ses plus anciennes bornes._» Et en effet le traité de
Westphalie, signé le 24 octobre 1648, nous garantissait l'Alsace.
Il est vrai qu'il contenait des clauses obscures et contradictoires.
Dans la pensée de ses ambassadeurs, la France obtenait la province en
toute souveraineté. Mais, dans la pensée de l'Allemagne, il y avait
mille restrictions à son pouvoir: elle ne recevait que les domaines
alsaciens des Habsbourg, c'est-à-dire presque toute la Haute-Alsace et
presque rien en Basse-Alsace. Strasbourg, ville libre jusque-là,
prétendait bien continuer à l'ètre. Les dix villes de la Décapole, parmi
lesquelles étaient Landau, Wissembourg, Haguenau, Colmar, Munster, etc.,
espéraient aussi garder leur indépendance. De là des tiraillements et
des insolences que Louis XIV supporta d'abord patiemment pour ne pas
compromettre une conquête encore mal assise. Mais, en 1673, craignant
des révoltes plus dangereuses, il rasa les murs de Colmar et des autres
cités récalcitrantes.
* * * * *
_La campagne de Turenne._
Le 1er octobre 1674, les Impériaux et les Prussiens passèrent le Rhin
à Strasbourg, grâce à la complicité des habitants. Mais ils se
conduisirent en bandits. Un chroniqueur de Colmar écrivait: «Ils ont
tout emporté, saccagé, fenêtres, portes, chambres, églises, jardins; ils
ont fait du pays un vrai désert.»
Ce que voyant, Louis XIV envoie Turenne en Alsace. Ce grand homme de
guerre, par une des manœuvres les plus hardies et les plus savantes
qu'aient enregistrées les annales militaires, abandonne ostensiblement
Saverne et, tandis que le grand Électeur de Brandebourg, le croyant
rentré en France pour l'hiver, disperse ses troupes par toute l'Alsace,
il se glisse sans bruit derrière le rideau des Vosges à travers les
neiges et les glaces, rentre brusquement en Alsace par la trouée de
Belfort le 28 décembre 1674, prend Mulhouse le 29, bat les
Brandebourgeois à Turkheim le 5 janvier et, dans une marche foudroyante,
refoule les ennemis au delà de Strasbourg et les oblige à repasser le
Rhin.
Ce grand général, que Napoléon admirait tant, était un ardent patriote,
un irrédentiste intransigeant. C'est alors, tandis qu'il cheminait le
long des Vosges, qu'il dit un jour au chevalier de la Fare cette parole
que nous avons déjà citée: «_Il ne faut pas qu'il y ait un homme de
guerre en repos en France tant qu'il y aura un Allemand en Alsace._» Bel
axiome où brille le sens le plus clair de nos droits et de nos intérêts
et que tout Français devrait graver au fond de son cœur.
Le traité de Nimègue consacra en 1678 cette conquête de Turenne en nous
attribuant l'Alsace et en dissipant les ambiguïtés qu'avait laissé
subsister le traité de Westphalie en 1648. Cependant les Allemands
mirent de la mauvaise grâce à s'y soumettre et fomentèrent des
résistances çà et là, notamment à Strasbourg où ils avaient des
intelligences. Louis XIV résolut d'agir en maître. En 1681, Louvois
entra brusquement dans la ville, suivi d'une armée de 35.000 hommes.
Vauban y éleva une imprenable citadelle et une médaille fut frappée qui
portait cette fière légende: «_Gallia Germanis clausa_, la France fermée
aux Allemands.
* * * * *
_La France gagne le cœur de l'Alsace._
La conquête matérielle n'est rien sans la conquête des cœurs. La France
sut gagner en peu de temps l'amour et la reconnaissance de l'Alsace. À
vrai dire, elle avait déjà commencé depuis longtemps au grand dépit des
Allemands. L'un d'eux Jean-Michel Moscherosch, mort en 1669 et qui vécut
longtemps à Strasbourg, se montre gallophobe exaspéré autant que
misanthrope aigri dans ses _Visions de Philandre de Sittewald_ et dans
_À la mode Kerhaus_. Ce qui l'exaspère, c'est de voir le succès qu'ont
les modes, les lettres et les idées de France et la facilité avec
laquelle elle subjugue les esprits et les cœurs des vaincus.
Mais ce fut surtout à partir du jour où elle fut installée en Alsace que
la France se fit aimer des habitants. Elle les traita avec douceur; elle
leur laissa dans une large mesure leurs anciens privilèges. Elle leur
donna des intendants qui avaient pour mot d'ordre de respecter leurs
traditions administratives, judiciaires, scolaires, tout en corrigeant
les abus qui pesaient principalement sur le menu peuple.
C'est ainsi que, à la grande joie des populations, un édit du 1er
septembre 1679 enleva aux petits et grands seigneurs le droit
d'emprisonner, de bannir, de frapper d'amende ou de châtiments corporels
les gens de leur seigneurie, et ils furent soumis, comme les autres, à
la justice ordinaire.
Un des intendants royaux, Jacques de La Grange, nommé en 1674 et qui
remplit ses fonctions pendant un quart de siècle, contribua plus que les
autres, par son tact et son habileté, à _franciser_ le pays sans heurt
et sans violence.
On permettait l'usage de l'allemand non seulement dans la famille, les
écoles, les églises, mais dans les actes administratifs et judiciaires.
Un règlement du Conseil d'État proclama pour le principe en 1685 que le
français serait la langue des tribunaux: mais il fut convenu, par ordre
du gouvernement, que, dans la pratique, la liberté la plus entière
serait laissée à cet égard.
Malgré cette tolérance, ou peut-être à cause même de cette tolérance,
l'Alsace apprit vite le français. L'intendant de La Grange résumait
impartialement la situation, lorsqu'il écrivait en 1698: «La langue
commune de la province est l'allemand; cependant il ne s'y trouve guère
de personnes un peu distinguées qui ne parlent assez le français pour se
faire entendre et tout le monde s'applique à le faire apprendre à ses
enfants, en sorte que cette langue sera bientôt commune à la province.»
Cette prédiction était complètement réalisée au milieu du XVIIIe
siècle. Toute l'Alsace parlait ou entendait le français. M. Rod. Reuss,
protestant et républicain, fait à ce propos cette réflexion: «Ce
résultat peut être regardé comme d'autant plus satisfaisant qu'il a été
obtenu en dehors de toute ingérence officielle sérieuse, et que la
monarchie des Bourbons, de la paix de Westphalie à la Révolution, n'a
jamais songé à entraver l'usage de la langue allemande en Alsace, ni
considéré sa suppression comme nécessaire pour hâter l'assimilation de
la province[1].» On sait que l'Allemagne tiendra plus tard la ligne de
conduite opposée et fera tous ses efforts, sans y réussir, pour
discréditer et étouffer le français.
[Note 1: _Hist. d'Alsace_, par Rod. REUSS, p. 165. Paris,
Boivin,1912.]
* * * * *
_L'Alsace, «brasier d'amour pour la France»._
Par ce gouvernement maternel, la France eut vite gagné les cœurs. En
1709, c'est-à-dire moins de trente ans après l'entrée définitive des
Français à Strasbourg, le baron de Schmettau, ambassadeur du roi de
Prusse Frédéric 1er, présentait à La Haye, aux représentants des
puissances coalisées contre Louis XIV, un mémoire où on lit cet aveu si
honorable pour la France:
«_Il est notoire que les habitants de l'Alsace sont plus Français que
les Parisiens, et que le roi de France est si sûr de leur affection à
son service et à sa gloire, qu'il leur ordonne de se fournir de fusils,
de pistolets, de hallebardes, d'épées, de poudre et de plomb, toutes les
fois que le bruit court que les Allemands ont dessein de passer le Rhin
et qu'ils courent en foule sur les bords du Rhin pour en empêcher ou du
moins disputer le passage à la nation germanique, au péril évident de
leurs propres vies, comme s'ils allaient en triomphe._
«_En sorte que l'Empereur et l'empire doivent être persuadés qu'en
reprenant l'Alsace seule, sans recouvrer la Franche-Comté, ils ne
trouveront qu'un amas de terre morte pour l'auguste maison d'Autriche,
et qui couvera un brasier d'amour pour la France et de fervents désirs
pour le retour de son règne en ce pays, auquel ils donneront toujours
conseil, faveur, aide et secours dans l'occasion._»
Puis l'auteur conclut que l'Autriche doit reprendre la _Franche-Comté_ à
la France et rétablir l'entière indépendance de la _Lorraine_. «_Ce
seront là,_ dit-il, _deux forts caveçons aux Alsaciens, soit qu'on les
laisse au pouvoir du roi de France qu'ils adorent, soit qu'on lui en ôte
les biens et les revenus, car on ne pourra pas lui ôter les cœurs
d'autre manière que par une chaîne de deux cents ans_[1].»
Une chaîne de deux cents ans! Deux cents ans de servitude et de
tyrannie! Voilà donc sur quoi l'Allemagne compte pour enlever les cœurs
à la France. Or il a suffi à celle-ci de trente ans de gouvernement,
avec les souvenirs du passé, pour faire de l'Alsace «_un brasier
d'amour_» à son égard, pour que «_les Alsaciens adorent le roi de
France_», pour qu'ils «courent en foule sur les bords du Rhin en
disputer le passage à la nation germanique». Voilà la différence des
deux méthodes: d'un côté la violence, de l'autre côté l'amour!
En 1710 paraissait à Ratisbonne un ouvrage, la _Topographie d'Alsace_,
dont l'auteur, François d'Ichtersheim, très germanophile, faisait cet
aveu à l'honneur de la France: «Le Conseil souverain existe encore à
Colmar et y fait régner une stricte justice. Ce qu'il faut
particulièrement louer chez les tribunaux français, c'est que les procès
n'y durent pas longtemps,... les frais n'y sont pas considérables et
surtout on n'y regarde aucunement à la situation (sociale) des
plaideurs, et l'on y voit tout aussi souvent le sujet gagner son procès
contre son seigneur, le pauvre contre le riche, le laïque contre un
clerc, le chrétien contre le juif, que _vice versa_[2].»
L'amour de la France ne fit que croître au cours du XVIIIe siècle.
Lorsque Louis XV vint à Strasbourg en 1744, il fut reçu avec une
splendeur et un enthousiasme indescriptibles. Les belles planches
gravées par Weiss nous ont conservé le souvenir de ces fêtes.