qui la conduisait au centre de Bordeaux. La pluie avait cessé, et les
tentes déroulées au-dessus des trottoirs abritaient les devantures
d’un chaud soleil d’arrière-saison. Les quais avaient leur physionomie
coutumière, et les boutiques des cordiers, des marchands de voiles,
pavoisées de bouées et de surouëts jaunes, répandaient une pénétrante
odeur de goudron. A un arrêt, une bande de Brésiliens, débarqués de la
veille, envahirent la plate-forme du tramway. Une des jeunes femmes,
brune de visage, balafrée de sourcils immenses, jacassait sous un
chapeau de jaconas blanc; avec sa robe de satin et ses fausses perles,
au milieu d’hommes qui ressemblaient à des toréadors en voyage, on eût
dit un oiseau des îles.
Paule descendit et marcha très vite sans rien regarder. Elle longea
une des façades du Grand-Théâtre. La masse noble et magnifique, aux
travées égales, haussée sur son socle, élevait au-dessus du port son
rayonnement de beauté paisible. La fourmilière humaine, étalée à
ses pieds, se répandait dans les grands cours, s’agglomérait sur la
terrasse d’un café et envahissait l’entrée ouverte des beaux magasins.
Cette animation paraissait à Paule aussi étrangère que si elle eût
appartenu à un autre monde. Que tout dans une ville lui semblait aride,
dénué de sens, et combien l’appréhension de rencontrer celui qu’elle ne
voulait plus revoir lui était pénible!
Dans une rue sordide où elle s’engagea, entre un petit bar et la
devanture d’un brocanteur, elle aperçut ce qu’elle cherchait: une
agence de vente et de location. Elle en avait souvent vu le nom dans
les annonces des journaux locaux. De loin, elle s’en était fait une
idée vague et favorable; maintenant, devant l’entrée peinte en couleur
jaune et ouverte sur un vestibule assez misérable, une répugnance
l’envahissait. Cette maison lépreuse et louche lui paraissait un
mauvais lieu. Elle hésitait à y pénétrer.
Elle entra pourtant. Quelques personnes, d’une tenue assez négligée,
lisaient de petites affiches manuscrites fixées sur les murs: d’un
côté, les appartements à louer; de l’autre, les maisons et les terres à
vendre. Son cœur se serra à la pensée que le nom de son vieux domaine
serait cloué là, sur ce plâtre sale, comme au pilori.
Un petit homme rondelet, au poil gris, faussement affable et souriant
vint au devant d’elle.
--C’est à M. Nèche que je veux parler.
--Mon fils sera à vous dans quelques instants.
Il désignait, d’une main courte chargée de bagues, un petit salon
séparé du vestibule par une boiserie. On entendit quelques éclats de
voix, puis la porte s’ouvrit devant un laitier en blouse bleue, dont
la carriole était arrêtée le long du trottoir. Un grand garçon brun,
basané, le nez fortement accusé et la barbe noire, parut derrière lui:
une figure de Judas dont un peintre aurait pu tirer d’assez beaux
effets. Il fit signe à Paule que c’était son tour.
Elle s’expliqua en quelques phrases, avec des contractions de la gorge
qui hachaient ses mots. Il s’était assis en face d’elle, de l’autre
côté d’un bureau crasseux chargé de papiers. Un papillon de gaz
grésillait sur eux.
Dès qu’elle s’arrêta, il l’étourdit d’un flot de paroles. Il parla de
ventes qu’il avait faites: un château historique, le mois précédent,
avec un mobilier que les antiquaires de Paris s’étaient disputé.
Elle l’interrompit:
--Mais je ne veux pas vendre mes meubles.
Il énuméra alors les moyens de publicité dont il disposait. Il
employait la réclame sous toutes les formes: affiches et journaux.
Puis, rapidement, il interrogea... La situation? Le nombre d’hectares?
Près de Bordeaux, il serait aisé de faire un lotissement. Sa pensée
dépeçait déjà toute la terre. Pour ce qui était du prix, il passa très
vite.
Enfin, résumant:
--Vous allez d’abord me donner une option.
Elle l’écoutait, inquiète, ne comprenant pas, ses yeux largement cernés
d’ombres bleues. Il dut s’expliquer: par cette option, elle s’engageait
à ne vendre que par son intermédiaire, aux conditions qu’ils allaient
fixer. Il ouvrit le tiroir du bureau et prit une feuille.
Elle eut l’impression que les événements se précipitaient avec trop de
rapidité. Au moment d’être emportée par eux, elle tenta de se ressaisir:
--Vous pourriez préparer ce papier. Je reviendrai...
Il lui mettait la plume dans la main:
--Cela n’a aucune importance; un simple arrangement entre vous et moi.
Son ton s’était fait autoritaire. Elle regarda vers la porte fermée,
voulut se lever et ne bougea pas. Une volonté supérieure à la sienne
l’étranglait déjà.
De sa longue main brune et nerveuse, aux doigts agités, il lui montrait
la place de la signature:
--Là... sur la droite.
Brusquement, elle se mit debout. Du fond d’elle-même une attitude de
résistance venait de monter, qui ne modifiait pas encore sa résolution,
mais transformait progressivement ses yeux, son visage, en durcissait
la pâleur douloureuse et l’expression de grande fatigue. Toute sa
personne semblait opposer un refus formel:
--J’aime mieux réfléchir.
Il redevint instantanément déférent et souple:
--C’est donc moi qui irai chez vous. Je vous apporterai le papier tout
prêt.
Elle fit un mouvement vers la porte, angoissée et désespérée, craignant
de voir s’introduire dans ses affaires cet homme inconnu dont elle
devinait maintenant qu’il pouvait être redoutable. Cette inquiétude
lui paraissait si horrible qu’elle aurait voulu trouver tout de suite
un moyen certain de s’en délivrer. Lui, au contraire, appuyé à la
boiserie, affectait de croire qu’un engagement la liait déjà:
--Il faudra d’abord penser aux annonces. Dans le pays, je mettrai de
grands tableaux peints sur le bord des routes.
--Je vous ai dit, répétait-elle, que je ne suis pas encore décidée.
Pendant le retour, Paule vit une fois de plus la vie et les choses
sous un jour nouveau. Elle s’était accoudée à la fenêtre ouverte
du compartiment, regardant passer l’armée noire des vignes, les
propriétés qui lui étaient familières depuis si longtemps. Les grandes
usines aussi défilaient, avec leurs tuyaux démesurés, qui semblent
les colonnes des temps modernes dressées dans le ciel. De l’autre
côté du fleuve, derrière une exquise maison du dix-huitième siècle,
se profilait la silhouette d’un hall immense. Partout la puissance
de l’argent, énorme, écrasante. Les souvenirs, l’âme anéantis! En
serait-il de même chez elle?
Elle ne comprenait plus quels événements l’avaient entraînée. Le regret
lui venait, puisqu’elle voulait vendre, de ne pas s’être plutôt confiée
à quelqu’un de sa famille ou à son notaire. Une pudeur l’avait retenue:
il lui avait paru plus facile de s’adresser à des étrangers.
Elle était revenue par un train de l’après-midi et traversa le village
à la nuit tombante. Il lui semblait porter sur son front ce qu’elle
venait de faire, et que tous lisaient sur son visage qu’elle mettrait
en vente sa vieille demeure. Le maréchal-ferrant, maigre et noir, les
manches de son gilet de flanelle relevées, frappait sur du fer. Il la
salua. Plusieurs hommes, qui le regardaient travailler, tournèrent les
yeux vers elle, et aussi l’apprenti qui faisait marcher le soufflet,
et l’ouvrier qui remettait un fer à un cheval gris. C’était une grande
forge aux murs noirs de suie, éclairée par une vaste porte toujours
ouverte sur la route et vers laquelle descendaient les attelages de la
contrée. Le maréchal y menait la belle vie de l’ouvrier de village dont
tous ont besoin, et qui tape de ses fortes mains pendant que discute
à côté de lui le groupe patient de ceux qui attendent. Que dirait-on
d’elle, autour du brasier de l’enclume, dès que la nouvelle de la vente
serait répandue? Elle enviait cet homme, au visage brûlé par les éclats
du fer et les étincelles, qui besognait ainsi chez lui et y resterait;
elle enviait les femmes assises sur des bancs, entre les boutiques,
qui la saluaient aussi au passage. Comme la vie semblait facile pour
tous ces gens-là! Quand elle aurait quitté le pays, déracinée, ils
continueraient le train quotidien. Rien ici ne serait changé.
Elle ne connaissait ceux qui vivaient là que pour les avoir croisés
sur la route, ou pour échanger avec eux quelques paroles de loin en
loin. Maintenant, elle regrettait de s’être tenue ainsi à l’écart. Ce
village qu’elle avait traversé si souvent, avec une âme indifférente,
était _son village_, le seul en France, le seul au monde, où elle fût
connue et considérée. Toutes les petites maisons rangées prenaient
soudain pour elle une figure particulière: celle du peintre, éclatante
de blancheur, avec un mince jardin ordonné derrière une grille de fer
qui bordait la route; le «Café de l’Avenir», où s’entre-choquaient à la
fin du jour les boules de billard, et qu’annonçaient devant la porte
des fusains taillés dans des caisses vertes. Sa tristesse se déchirait
au contact de toutes les choses, lui découvrant dans les racines mêmes
de ses sentiments des profondeurs d’affection qu’elle n’avait jamais
soupçonnées.
Elle avait salué dix personnes, mais elle s’arrêta devant la maison de
Mme Rose. La marchande, mal peignée, le col dégrafé, tout en savonnant
sur une vieille table de bois, parlait à ses poules. Quand elle vit
Paule, elle fit tomber la mousse de ses mains rougies et s’appuya à la
balustrade vermoulue qui bordait la route:
--Non, dit-elle, il ne va pas mieux,--et elle indiquait d’un geste la
chambre de son fils, au premier étage,--je lui ai apporté un nouveau
remède.
La petite cour en terre battue était encombrée de fumier et de
détritus; quelques canards groupés piétinaient la boue; mais cette
maison, ces pauvres murs étaient le royaume d’un grand amour!
Mme Rose, qui avait été chercher la fiole, reparut derrière un lambeau
de toile à sac qui cachait l’entrée. Le nom du remède avait paru dans
un journal, après tant d’autres qu’elle énuméra, tout en brassant dans
son petit chai un amoncellement de boîtes étiquetées et de flacons
vides. Elle semblait s’enivrer de joie en les remuant.
Puis, brusquement:
--Je sais bien, dit-elle, qu’il est perdu, mais je le fais durer. C’est
toujours deux ans que j’ai gagnés.
Quand Paule rentra, le couchant était par-delà le fleuve orangé et
mauve. Elle pensait à la prodigalité du pauvre qui ne calcule pas, ne
mesure rien et n’a même pas besoin d’espoir pour jeter jusqu’au dernier
sou.
Des reproches s’éveillaient en elle:
«Ne pouvais-je donc pas la défendre, pensa-t-elle, en regardant sa
grande maison blanche?»
<tb>
Le lendemain matin, qui était un dimanche, il faisait encore nuit quand
Paule monta sur le coteau pour entendre à sept heures la messe de
l’hospice.
Depuis que les feuilles étaient tombées, les grands bâtiments
apparaissaient mieux au-dessus du village, avec leur flèche monastique,
et cette horloge incrustée dans la façade comme un œil énorme qui
dirigeait d’en haut la vie du pays. L’ordre qui régnait dans le jardin
balayé la veille, l’électricité allumée dans la cuisine et dans les
dortoirs, le piétinement de quelques vieux déjà habillés, tout parlait
d’une vie régulière et organisée.
Dans le chœur, une franciscaine en voile noir et robe de bure, la
taille plate dans sa cordelière, ôtait un pot de fleurs posé sur les
marches; puis elle monta vers l’autel, prépara le livre, et alluma
entre les bouquets rouges la flamme menue de quatre grands cierges.
Paule était restée tout au fond, dissimulée dans l’ombre de la
tribune. Par une petite porte, ménagée à droite de l’autel, les vieux
arrivaient: les uns par couples, se soutenant, traînant une jambe
inerte ou tâtant le sol de leur bâton; ils rejoignaient chacun leur
chaise, certains avec d’immenses efforts. Les hommes formaient un carré
à gauche, hétéroclites, dépareillés: un grand infirme, maigre et tondu,
qui avait des mouvements de tête convulsifs, laissait pendre depuis
dix ans un bras paralysé dans la même jaquette noire de la charité.
Un vieux ménage, Philémon et Baucis, traversa l’allée; l’homme, ayant
assis sa compagne au milieu d’un rang, revint prendre sa place de
l’autre côté, les genoux raides dans un pantalon en accordéon.
Une religieuse essoufflée et courte, le menton écrasé sur sa guimpe
blanche, tenait par le bras une jeune fille aveugle, les paupières
baissées, qui marchait comme un automate. Devant l’harmonium, sur une
chaise haute, cette frêle créature coiffée d’un petit chapeau plat
domina le troupeau rangé des pauvresses. Les vieilles femmes qui ont
sur le front des croûtes séniles, les idiotes à la face boursouflée qui
poussent des gloussements incompréhensibles, les misères décentes,
en capote et en mantelet, toutes ces épaves repêchées, ces débris,
ces paquets de hardes, formaient au pied du Seigneur ce ramassis de
douleurs que lui seul rassemble. Dans les luttes de la vie, où l’argent
est à la fois le maître et l’enjeu, tous ceux-là étaient des vaincus.
Les religieuses qui arrivaient une à une, attachant leur grand manteau
noir, venaient par derrière s’agenouiller sur deux rangs de chaises.
Paule les regardait passer. Elle était frappée par l’expression
tranquille de ces visages où se reflétait le calme intérieur. Malgré
leur vie si dure, ces franciscaines paraissaient reposées, heureuses:
les plus vieilles même gardaient un air de jeunesse, cette fraîcheur
des yeux, du sourire, qui mêle aux vies pures une lumière ingénue
d’enfance. Ces femmes, pauvres entre les plus pauvres, n’attendant que
de la Providence le pain quotidien, et toujours confiantes, toujours
accueillantes, ne voyaient jamais sombrer leur barque. La sécurité
de leur vie était dans l’amour qui ne trompe pas, se distribue sans
s’épuiser, et renouvelle pour toutes les bouches qu’il faut nourrir
l’éternel miracle de la charité.
Paule, pour la première fois depuis son chagrin, sentait son cœur se
desserrer, se mettre à l’aise. Parmi ces pauvres, elle se retrouvait
au milieu des siens, ranimée par une parenté profonde, un unisson
mystérieux avec ceux qui souffrent. Derrière eux, au pied de cet autel,
elle pouvait librement découvrir son âme, et ce que le monde eût
méprisé, ses désillusions et ses larmes, prenait une valeur infinie
d’amour.
«Je n’ai pas su aimer, se disait-elle en les regardant, je n’ai pas
assez fait pour eux!» Si elle avait toujours échoué, n’était-ce pas
que quelque chose avait dans le fond manqué à son cœur, la prière
peut-être, la soumission à la vie telle qu’il faut la vivre?
Le vieux prêtre qui disait la messe ayant commencé de lire l’Évangile,
l’assistance se leva, puis s’installa pour l’écouter. Il ôta
maladroitement la chasuble de ses épaules, traversa la chapelle précédé
d’un enfant de chœur et monta dans la chaire, où il apparut sous la
colombe en plâtre moulée au revers de l’abat-voix.
C’était un vieux pauvre homme, qui avait de longs cheveux ivoire, et
un visage de paysan qui semblait taillé dans du bois bis. Il prêchait
à l’ancienne mode, familièrement, parlant des malades, des fêtes de la
semaine et donnant des explications:
--Mes frères, dit-il, pour vous qui êtes tous de braves gens, c’est si
facile d’aller au ciel.
La tête courbée, ses mains rouges sur le rebord de la chaire blanche,
il avait l’air d’un ancien berger qui connaît la route. Tout était
simple. A ceux qui réclamaient des miracles mêmes, Jésus-Christ n’avait
jamais demandé qu’un acte de foi...
«Non, pensa Paule, je ne peux pas m’en aller d’ici.»
Elle ne comprenait pas bien ce qui se passait en elle, mais ces gens
qui l’entouraient, ces pauvres, ces humbles, lui paraissaient des amis
sans lesquels elle ne pourrait vivre. C’était au milieu d’eux qu’elle
était née, qu’elle avait grandi. Cette paroisse de France était sa
famille. Tout ce qu’elle avait aimé l’enveloppait d’un charme puissant
et indestructible.
Quand le vieux prêtre, tournant sa face tannée par l’âge, traça dans
l’air un signe de croix, elle sentit que cette bénédiction traversant
les murs s’étendait jusqu’à son domaine.
Pendant le retour, elle pensait au vieux Pichard, à son petit cheval,
à la grande jument noire qui, depuis vingt ans, labourait ses terres.
Ses reins étaient maintenant creusés, ses boulets enflaient. Il ne lui
fallait plus que de petits travaux. Un rêve inné rejaillissait, ce
rêve du bonheur régnant autour d’elle. Elle aurait voulu revenir en
arrière, recommencer...
<tb>
--Nèche, déclara M. Peyragay, en frappant la table de sa main
grasse, mais c’est une canaille! Vous avez vraiment eu une idée bien
extraordinaire!
Il avait reçu Paule dans son salon recouvert de housses où un grand feu
de vignes était allumé pour l’après-midi. Chaque dimanche, après son
déjeuner, il venait à la campagne pour donner des ordres. Les gens du
pays en profitaient pour le consulter sur leurs affaires. Il n’était
pas de semaine où l’on ne vit, dans son allée, des paysans méditatifs
faisant les cent pas. Il les recevait cordialement, leur tendait la
main, et distribuait des conseils qui avaient l’avantage de ne rien
coûter. «C’est un bien brave homme, un homme populaire», disait-on
de lui. Les plus républicains, quand ils avaient besoin de ses bons
offices, oubliaient momentanément ses opinions réactionnaires.
Quand Paule était arrivée chez lui, elle avait croisé sur le perron un
petit propriétaire en casquette noire qui était venu avec son fusil. M.
Peyragay avait paru particulièrement réjoui de la recevoir. Il semblait
s’être emparé de cette occasion de la voir seule comme d’une aubaine.
La satisfaction pétillait sur son vieux visage au grand front ridé, qui
rappelait par sa majesté un prophète chargé d’ans du puits de Moïse.
Paule avait pensé que M. Peyragay pourrait seul débrouiller ses soucis,
la conseiller utilement, et surtout intervenir entre Nèche et elle pour
que le projet d’option fût abandonné. Tout ce qu’il lui apprenait de
cet homme augmentait ses craintes:
--Au Palais, disait-il d’un ton d’autorité, nous le connaissons bien.
C’est un garçon qui aurait vendu dix fois son père s’il avait valu
quelque chose.
Il s’étendit, énumérant les canailleries du personnage dont il avait eu
connaissance, et les entremêlant d’anecdotes divertissantes; puis il
releva la tête et regarda Paule avec insistance:
--Surtout, ne faites pas la sottise de le recevoir. Voulez-vous que
j’aille chez lui de votre part pour tout terminer? S’il voit que je
suis dans vos affaires, je vous réponds qu’il ne viendra pas. Nous
avons déjà réglé des comptes, et j’en sais un peu plus long qu’il ne le
voudrait...
Elle le remerciait avec humilité, comprenant que lui seul pouvait la
tirer de ce mauvais pas, sentant aussi que cette aide fortuite ne
pouvait désormais suffire.
Elle voulait partir, mais il la retint, se tourna vers le feu, et
présenta à la flamme ses larges chaussures. Dans son grand fauteuil,
réchauffé par la belle flambée chantonnante, il avait l’air heureux, à
l’aise, plein d’une sagesse qu’il voulait répandre. Elle, au contraire,
penchée, le visage pâli et vieilli sous son bonnet de laine noire,
paraissait jeter sur la vie un regard désabusé.
Lui, cependant, se rapprochait peu à peu du but:
--Quand je vous ai vue l’autre jour chez les Lafaurie, j’ai pensé que
vous deviez avoir des ennuis. Vous aviez l’air triste. Une jeune fille
n’est pas faite pour vivre seule. Cela paraît banal de le dire, mais
il y a des vérités vieilles comme le monde qu’on ne comprend que peu à
peu, avec l’expérience. Chacun rencontre ses difficultés. Quand on a
mon âge, et qu’on a vu au fond de beaucoup de choses, il est impossible
de ne pas penser que la plupart des gens font leur vie eux-mêmes,
bonne ou mauvaise. Les malheurs ne sont souvent que des événements
mal interprétés. Les femmes surtout se laissent tromper par leurs
impressions. Les hommes, en général, sont plus raisonnables. Ainsi,
voyez Gérard Seguey....
Elle releva lentement ses paupières sur ses grands yeux graves. Mais
il continuait résolument, d’un ton parfaitement simple et naturel:
--Je ne dis pas qu’Odette Lafaurie soit la femme qu’en dehors de toutes
considérations sociales il aurait choisie; mais la fortune s’est
offerte à lui, à un moment de sa vie particulièrement difficile, et il
ne l’a pas laissée passer. Sa situation eût été d’une certaine manière
inacceptable et désespérée. C’est un sensible que ce Seguey. Il avait
été déjà froissé et heurté. Il manquait d’argent. Avec ce mariage, ce
qu’il ressaisit, c’est ce qui compte le plus au monde, la considération
et la dignité; isolé, il n’aurait pas pu se tirer d’affaire. Vous avez
su sans doute l’histoire de sa sœur?
--Non, dit-elle, je n’ai rien su...
C’était pour elle un soulagement d’entendre enfin parler des événements
dont elle portait le poids accablant. Dans l’obscurité où elle
étouffait, un rayon de lumière venait de pénétrer. Sans doute, en
effet, les motifs véritables de la conduite de Seguey lui avaient-ils
toujours échappé? Là où elle voyait seulement l’amour, il avait calculé
et examiné, pesé des choses dont elle ne savait rien. Tandis que se
déroulait sur les lèvres de M. Peyragay le récit des égarements d’Anna
de Pontet, elle se repliait sur elle-même, honteuse pour une autre,
pour une femme misérable et humiliée des outrages qu’elle avait subis.
Entre Seguey et elle, il y avait donc eu cela, sans qu’il trouvât la
force de lui en parler? Ainsi s’expliquaient ses regards fiévreux,
ce qu’elle sentait parfois en lui d’âcre et de violent. Elle voulait
bien accepter cette explication du mystère. Mais était-il vrai que
Seguey n’aurait pu refaire sa vie autrement? Elle aurait su, elle, être
pauvre. Pour lui, elle eût tout aimé et tout accepté, oublié le monde.
Était-ce que leur courage n’était pas égal? Elle s’arrêta devant cette
pensée, ne pouvant accepter l’idée qu’il eût été lâche, incapable de
le condamner aujourd’hui comme elle l’avait été au premier moment.
M. Peyragay racontait sur la dernière entrevue d’Anna de Pontet et de
son amant certains détails que personne n’aurait dû connaître, mais
dont tous affirmaient qu’ils les savaient de source certaine.
Paule s’appuyait à un bras du fauteuil, effrayée et désorientée:
--Comment, il l’a chassée, et elle est revenue. Ce n’est pas possible?
Elle se refusait à admettre certaines hontes. La folie qui est au fond
de la passion, elle ne l’avait jamais soupçonnée!
Et il donnait d’autres exemples: des femmes qui avaient divorcé, deux,
trois, quatre fois, et qui encore se laissaient prendre, n’avaient rien
appris, s’appuyant sur l’argument qui leur semblait indiscutable, celui
qui devait tout justifier:
--J’aime... Je l’aime... Je l’ai aimé!
La vie des femmes, c’était donc cela, ou tout au moins ces choses
pouvaient être. Il lui semblait que l’amour en était sali, et que
les images qui s’imprimaient en elle étaient sur son âme autant de
souillures. Elle revoyait Anna de Pontet, dans la salle d’attente de
l’étude, penchée vers son frère. D’autres figures peut-être, entrevues
dans le monde, avec un teint fané, des stigmates mal effacés, cachaient
implacablement d’épouvantables essais de bonheur. Une compassion
inexprimable la soulevait vers d’autres domaines où toute douleur est
purifiée:
«Mon Dieu, n’aurez-vous pas pitié du cœur des femmes?»
M. Peyragay soudain tourna court:
--Quant à vous, mon enfant, il faut vous décider à vous marier. Vous
trouvez sur votre route un homme de mérite. Sachez le reconnaître.
Celui-là vous aime, vous pouvez en être bien sûre.
Quand il avait dit: celui-là _vous aime_, elle s’était un peu reculée,
pour que ce mot qui lui semblait presque maudit ne la touchât pas. Mais
peu à peu un calme inattendu se faisait en elle. Tout ce qu’il lui
disait de Louis Talet, de sa bonté, de sa droiture, elle n’avait pas
la pensée de le contester. Sa douloureuse histoire avec Seguey, son
amour, sa déception, sans doute en avait-il deviné l’essentiel? Sous
ses yeux mêmes, elle avait regretté, souffert, préféré! Cependant il
venait à elle sans orgueil et lui pardonnant. Elle en éprouvait une
reconnaissance qui changeait son cœur.
Le feu s’éteignait, elle se leva:
--Je vous remercie, dit-elle avec une intonation profonde qu’il comprit
immédiatement.
Il voulut la reconduire jusqu’au bord de l’eau. Elle marchait près de
lui, penchée, ses formes jeunes moulées dans une veste en tricot noir.
L’île embrumée se dessinait sur l’eau boueuse dans une ceinture de
roseaux jaunes comme de la paille. Le ciel d’automne était bas et gris.
Les cloches de l’église sonnaient au loin la fin des vêpres. C’était
une de ces journées où la lumière même est couleur de cendre.