Le soir, dans sa chambre, près de son lit drapé de grands rideaux

blancs, elle resta assise longtemps avec le sentiment que la vie

l’emportait vers ce qui devait être. La flamme qui avait enveloppé

son cœur paraissait morte. Le mystère dans lequel Seguey s’enfonçait

n’était pas encore bien éclairci. Elle comprenait qu’elle ne savait pas

tout, qu’elle ne saurait jamais! Ce qui s’était trouvé en face d’elle,

c’était tout un ensemble de choses contre lequel elle ne pouvait rien;

les conditions de leur vie s’étaient dressées pour les séparer et son

cœur avait vainement crié un droit illusoire. La réalité, sourde et

aveugle, s’était établie dans un domaine aux portes duquel son pouvoir

de femme avait succombé.

Avait-il souffert? L’avait-il vraiment regrettée? Quel souvenir

gardait-il d’elle? Elle acceptait maintenant cette ignorance même,

cette ombre qu’aucun autre rayon sans doute ne percerait plus. Seguey,

riche, heureux, était entré dans un monde brillant où elle le voyait

disparaître comme un étranger. Seul demeurait le regret poignant qu’il

n’eût pas été ce que son cœur avait réclamé, ce que peut-être, en dépit

de toutes les forces du monde, il aurait pu être.

Un esprit de soumission la pénétrait d’une paix indéfinissable. Sa

vie véritable, elle ne l’avait pas encore commencée. La longue lutte

qu’elle avait soutenue contre les hommes et contre elle-même s’achevait

dans une bienfaisante impression d’attente. La pire chose eût été de

s’abandonner, sans appui et déracinée, sur cette vie qui emporte si

vite dans des remous qu’on n’avait pas vus. Ici, elle restait dans sa

maison, en contact avec son passé, le cœur nourri par ses racines,

rattachée à ce que les siens avaient voulu, aimé, commencé.

Celui qui allait venir lui apporterait un esprit calme et raisonnable,

ce qui fait la vie forte et sûre. Tout ce que lui avait dit M.

Peyragay, elle le savait depuis longtemps, la trace en était marquée

dans ces parties obscures de l’être où s’amassent bien avant que nous

en ayons conscience nos idées et nos sentiments. Oui, tout cela,

elle l’avait vu dans ses yeux patients, respectueux, sincères, qui

l’enveloppaient déjà de sécurité. Elle éprouvait maintenant le désir de

cette vie à deux, où elle serait soutenue, aidée.

Quelques mois plus tôt, elle avait dédaigné ces perspectives

paisibles. Un autre rêve s’offrait à elle. Celui-là avait le charme,

l’attrait de l’inconnu, les couleurs infiniment douces de la tendresse

et de la pitié. La vie avait déchiré ce tissu brillant et impalpable,

écrasé les fleurs. Ce qu’elle voyait dans son avenir, c’était le foyer

pour lequel il faut être deux, et cette dignité de la femme qui est

pour le cœur un premier repos.

Elle resta encore un moment, la tête appuyée. Une petite lampe

dessinait autour d’elle un étroit cercle lumineux.

Longuement, comme pour un adieu, elle appuya sa bouche sur sa main à la

place qu’un soir il avait baisée.

Le Casin, juillet 1921-janvier 1922.

FIN

PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8, RUE GARANCIÈRE.--29040.

* * * * *

EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE

ROMANS

Jean BALDE

La Vigne et la Maison.

Maurice BARRÈS

de l’Académie française

La Colline inspirée.

Du Sang, de la Volupté et de la Mort.

Le Jardin de Bérénice.

Amori et Dolori sacrum.

Colette Baudoche.

Henry BORDEAUX

de l’Académie française

La Résurrection de la chair.

La Chair et l’Esprit.

La Maison morte.

Le Fantôme de la rue Michel-Ange.

Paul BOURGET

de l’Académie française

Un Drame dans le monde.

Le Démon de midi. _2 vol._

Le Disciple.--Un Divorce.

L’Emigré.--L’Étape _2 vol._

Mensonges.--Némésis.

Le Sens de la mort.--Lazarine.

Gaston CHÉRAU

Valentine Pacquault. _2 vol._

Th. DOSTOÏEVSKY

Le Crime et le Châtiment.

Les Frères Karamazov.--L’Idiot. _2 vol._

Souvenirs de la Maison des Morts.

Les Possédés. _2 vol._

Jean DUFOURT

Sur la route de lumière.--Marielle.

Grâce ou la chatte sauvage.

André DUMAS

*Ma petite Yvette, _roman_.

Eugène FROMENTIN

Dominique.

J.-K. HUYSMANS

La Cathédrale.--Là-bas.--L’Oblat.

Les Foules de Lourdes.--En route.

Edmond JALOUX

Le reste est silence.

Francis JAMMES

Le Livre de saint Joseph.

I. De l’âge divin à l’âge ingrat.

II. L’Amour, les Muses et la Chasse.

Henri LAVEDAN

Irène Olette.--Gaudias. _2 vol._

Maurice LE GLAY

Le Chat aux oreilles percées. _Roman marocain._

Charles LE GOFFIC

L’Abbesse de Guérande.

L’Illustre Bobinet.

LÉVIS MIREPOIX

Le Seigneur inconnu.

Pierre LHANDE

Les Mouettes.--Lhuis.

Les Mémoires d’un écureuil.

André LICHTENBERGER

Le Cœur est le même.--Biche.

Juste Lobel, Alsacien.

Ernest PÉROCHON

Nêne. (_Prix Goncourt 1920._)

Les Creux-de-Maisons.

Le Chemin de plaine.

La Parcelle 32.

PRAVIEUX

*Le Vicaire et le Romancier, _roman_.

Elissa RHAÏS

Les Juifs.--Saâda la Marocaine.

La Fille des Pachas.

Isabelle SANDY

L’Heure folle.

Yvonne SCHULTZ

Les Nuits de fer.

J. et J. THARAUD

La Randonnée de Samba Diouf.

La Tragédie de Ravaillac.

Vᵗᵉ E.-M. DE VOGÜÉ

Jean dAgrève.--Le Maître de la mer.

Les Morts qui parlent.

PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, 8 RUE GARANCIÈRE.--29940-11-18.

La vigne et la maison: roman · 第 17 / 17 段