de la loge. La musique l’entraînait dans ce monde de poésie où la
douleur n’est plus qu’une forme divine de la beauté. Il avait entendu
déjà cette voix de femme, un peu sourde et riche; jamais elle n’avait
éveillé en lui cet écho poignant, Orphée redemandait maintenant
Eurydice aux dieux. Avec lui, par les sonorités flexibles de dix
violons, par le jaillissement du hautbois solitaire et pur comme un
chant de source, l’orchestre redisait l’arrachement de l’homme à la
femme aimée, les allées et venues de l’âme gémissante en quête d’une
ombre. Mais quand s’éleva, fluette et acide, la voix de l’Amour, quand
chancela, sous le premier rayon de la joie, la face errante inondée
peu à peu d’un sentiment inexprimable, Seguey eut l’impression que lui
aussi était entraîné au delà des choses possibles.
Les applaudissements avaient éclaté, crépitants et nourris dans les
hautes régions du théâtre où se pressent les étudiants pauvres,
réservés dans le bas où la meilleure société croirait déchoir en
manifestant. La salle, de nouveau rutilante et illuminée, s’emplissait
d’une rumeur immense. Les visages se cherchaient, se reconnaissaient.
De chaque côté de la scène, où elles formaient des taches mêlées
de noir et de blanc, se vidaient les loges réservées aux cercles.
Maxime Le Vigean, debout, en smoking, adossé à un des beaux fûts d’or
cannelés, appliquait ses lorgnettes sur son masque gras; un vieil
abonné entamait par-dessus la balustrade de l’orchestre sa conversation
quotidienne avec un flûtiste; au cinquième rang des fauteuils, à
côté d’une dame luisante de chaleur, dont la tête reposait sur deux
bourrelets, Louis d’Eysines cherchait avec indécision à saluer Gisèle.
M. Lafaurie venait d’arriver. Le petit salon, attenant à la loge, était
rempli de visiteurs qui avaient appris dans la journée la nouvelle des
fiançailles; les jeunes filles se frayaient un passage jusqu’à Odette,
triomphante, qui absorbait les félicitations par tous les pores de
son âme vide. Gérard, brusquement tombé de son rêve, l’air attentif,
subissait les présentations.
Au fond de la loge, Mme Lafaurie, le ton haussé, abondait en éloges
sur le fiancé. Maintenant que le mariage était décidé, elle prenait
le parti de se faire honneur de Seguey comme de tout ce qui était sa
propriété.
Dans le couloir, M. Butlow interrogeait M. Le Vigean:
--Est-il vrai que ce jeune homme entre dans la maison?
On disait déjà que M. Lafaurie, préoccupé de se choisir un successeur,
avait mis ce projet à l’étude depuis des années. Lui-même, debout, très
entouré, l’air mystérieux et satisfait, goûtait la sensation d’un très
grand succès personnel. Il jugeait bien, lui, que la vieille dynastie
rivale, à peine entrée dans son rayonnement, verrait son lustre se
ranimer. Gisèle avait compris cela du premier coup d’œil. Mais c’était
sa fille. Quant aux autres histoires de femmes, il savait le peu
qu’elles comptent... Sa volonté dédaigneuse les balayait dans une ombre
où personne n’oserait plus aller les chercher.
La sonnerie qui annonçait le second acte fit refluer vers la salle la
foule désœuvrée, richement coloriée de toilettes claires, qui s’était
répandue dans le foyer et parmi les avenues bordées de colonnes qui
ennoblissent le bel étage du Grand-Théâtre. Les loges regarnies,
où scintillaient les feux des bijoux, étaient fouillées comme des
devantures par la curiosité des yeux fureteurs. Seguey prit une
lorgnette qui traînait sur un tabouret. Les marques de considération
venaient de réchauffer sa vanité. Toutes ces femmes parées comme
des idoles, ces hommes si complètement satisfaits d’eux-mêmes le
recevraient désormais sur le plan de l’égalité. Lui aussi posséderait
ces réalités de la fortune qui font régner; il serait délivré de
l’angoisse du lendemain, des expédients; il ne connaîtrait plus
l’embarras de vivre pauvre au milieu des riches, avec tout ce que ce
rôle comporte de difficultés dans une société où le classement est
avant tout utilitaire. Ce serait son tour d’être recherché, non plus
pour ces seules qualités d’esprit qui pèsent dans les balances du
monde le poids d’une paille, mais parce que beaucoup auraient intérêt
à être vus dans son entourage. Le mot que Paule lui avait dit sur les
amitiés véritables, qui ne cherchent en nous que nous-mêmes, était
étouffé comme l’aspiration la plus chimérique par le crescendo enivrant
d’autres sensations.
L’orchestre pouvait bien maintenant évoquer tumultueusement les
tourments de l’enfer et Orphée exhaler _le Chant de l’amour_. Tout
ce prélude, saccadé, strident, opposé à la douceur de la plainte
en larmes, échouait sur son cœur où les parties divines s’étaient
refermées. «Laissez-vous toucher par mes pleurs», chantait la jeune
femme en tunique blanche, penchée sur sa lyre, dans le rougeoiement des
feux de Bengale. Mais, tout cela, c’était le mirage de l’art, l’appel
des sirènes que personne n’a jamais revues au jour cru des réalités.
Dans la vie qu’il faut vivre, les barrières ne s’écartaient pas, aucune
prière à la beauté parfaite n’était exaucée. Orphée s’enfonçant
dans le sentier crépusculaire, s’éloignait à jamais des hommes: la
pathétique et poignante histoire se déroulait au pays des ombres.
--C’est très bien, n’est-ce pas, fit Odette, comme s’élevait devant la
forme blanche étreignant sa lyre ce miraculeux chant de bienvenue qui
semble porté par des souffles d’aube.
Il s’était rapproché d’elle et regardait la scène par-dessus son
épaule nue. Elle avait ce port de tête impérieux que le bonheur lui
avait donné. Sa taille était élargie par une toilette d’un rose
vif--la nuance à la mode cette année pour les jeunes filles--sur
laquelle se détachait une grosse rose d’un éclat banal. Une heure
auparavant, à reconnaître dans la salle dix robes semblables, il lui
avait été désagréable de constater que sa fiancée n’avait pas d’autre
goût que celui de sa couturière. Maintenant, cette impression aussi
était effacée. Et cependant que le chœur subjugué laissait s’éteindre
le chant de triomphe: _Il est vainqueur, il est vainqueur_, une
substitution se faisait en lui qui l’inondait dans toute sa chair des
secrètes délices de sa victoire.
A l’entr’acte, il aperçut au premier rang des places populaires, dans
cette courbe haute que l’on appelle «le paradis», le visage jaune et
barbu de Jules Carignan. Son orgueil satisfait lui suggéra un bon
mouvement. Pourquoi ne commencerait-il pas d’être généreux?
Mme Lafaurie, consultée, accueillit comme une marque d’empressement
le désir qu’il exprima d’avoir un portrait d’Odette. Mais le nom du
peintre la déçut. Elle en eût préféré un autre, auquel cette manière
qu’on nomme «léchée», une touche un peu molle et la longue pratique de
ce qui plaît au monde avaient assuré des succès durables. Avec lui, il
n’y aurait pas eu de déceptions à craindre et la ressemblance eût été
parfaite. Odette, le visage brillant de satisfaction, se mit du côté de
son fiancé. Seguey comprit qu’elle avait pour son goût une admiration
qui se ferait volontiers aveugle et passive. Il trancha tout de suite,
en faveur de Carignan, un débat qui pouvait reprendre le lendemain dans
des conditions plus défavorables:
--Voulez-vous, demanda-t-il à Odette, que j’aille le chercher?
Elle le laissa faire, avec une expression de contrariété, et bien que
la proposition lui parût un peu singulière.
Carignan, qui respirait un air moins lourd en haut d’un petit escalier,
eut un mouvement de joie violente. Mais il refusa avec une sorte
d’effroi d’aller dans la loge. Seguey, constatant qu’il était venu
au théâtre avec son veston de travail, une chemise molle et de gros
souliers à lacets, n’eut garde d’insister.
Carignan voulut cependant descendre avec lui. La musique d’_Orphée_
l’avait enivré. Il y avait respiré une atmosphère de terreur sacrée, en
même temps que son esprit s’emplissait de formes et de visions:
--Avez-vous remarqué, dit-il à Seguey, en prenant son bras, combien les
mouvements de cette femme sont évocateurs. Elle passe, elle marche et
l’on voit des dieux. Mais tous ces gens ne comprennent rien.
Il eût volontiers traité de philistins les Bordelais, qui avaient
mesuré à la grande artiste les acclamations. Seguey, cette fois,
n’était pas disposé à entrer dans ces sentiments. Carignan avait tort
de mépriser sans la connaître une société où le goût de la musique est
indiscutable et traditionnel. Quelque chose le choquait ce soir dans
son amertume; il y voyait l’humeur agressive d’un intransigeant qui ne
veut pas accepter tels qu’ils sont la vie et les hommes.
Ils marchèrent quelques instants dans le foyer doré et illuminé.
Carignan, levant la tête, montra le plafond de Bouguereau:
--Voilà ce qu’_ils_ aiment!
La sonnerie retentissait. Seguey, qui avait conscience de s’attarder,
éprouvait vis-à-vis de tant d’âpreté une irritation grandissante:
--Cette société que vous méprisez, vous la recherchez cependant.
Pourquoi élargir le fossé entre vous et elle? Combien d’artistes
s’asphyxient pour avoir voulu vivre entre eux dans un monde fermé à la
vie réelle! Vos préjugés, tout autant que ceux de cette caste, sont
impénétrables; vous avez des grandeurs qui ne sont pas les siennes,
un ordre de valeurs qu’elle se refuse à reconnaître. Mais n’a-t-elle
pas le droit d’avoir son orgueil comme vous aussi avez le vôtre? Elle
est dans le pays l’élément solide, fortement fixé, qui trouve en
lui-même ses satisfactions, regarde de haut les aventures et se passe
de curiosités. Tout ce qui s’agite hors de ses limites l’intéresse peu.
Mais combien de milieux se heurtent ainsi et vous-même n’avez pas le
droit...
Quand il le laissa, Carignan remonta lentement le petit escalier. Il
avait l’impression d’une amitié déjà finie, qui n’avait jeté qu’une
lueur furtive et sombrait sans qu’il sût pourquoi. Seguey, qu’il aurait
cru tout près de lui, était au fond comme les autres. La nostalgie
du monde qui était le sien agitait en Carignan des nerfs douloureux.
Qu’attendait-il pour tout quitter ici et le retrouver? Il lui fallait
respirer encore, et dût-il retomber dans sa misère d’artiste, cette
atmosphère de liberté dont s’était nourri son être ombrageux. Il
saurait bien, par la seule force du travail, avoir sa victoire; lui
aussi régnerait, non par l’argent, mais par cette autorité de l’art qui
conquiert lentement les yeux et les cœurs.
Seguey, rentré dans la loge, se sentit encore plus mécontent de
lui-même que de Carignan. Cet essai de générosité n’aboutissait qu’à
une sottise: mieux valait pour lui rester maintenant dans le cadre
qu’il avait choisi, sans se jeter imprudemment à droite et à gauche,
parmi des gens qui mettaient leur orgueil à voir les choses comme elles
ne sont pas. Que leur folie roulât n’importe où, c’était leur affaire;
sa dépense de compassion n’avait vraiment pas sa raison d’être.
L’orchestre essayait vainement de l’entraîner encore vers
l’enchantement des pays divins. Il lui tardait maintenant d’échapper à
cette musique imprégnée de nostalgies, de rêves trop grands. Ce n’était
pas au milieu des ombres voilées qu’il devait vivre. Les supplications
d’Eurydice, implorant son époux de se retourner, lui paraissaient
interminables.
Pourtant, quand éclata le fameux air: _J’ai perdu mon Eurydice_, son
âme eut soudain l’impression d’être arrêtée au-dessus du vide. Il
disait, ce cri impuissant, qu’il n’est pour le cœur qu’un être au
monde et que le supplice de l’avoir perdu est inapaisable: le sanglot
d’Orphée atteignait au pathétique d’une fureur sacrée.
Seguey, le front dans sa main, s’isolait pour lui résister. L’écho
immortel se propageait dans toute sa chair, réveillant un monde de
douleur qui l’épouvantait. Mais tout cela, c’était la beauté de l’Art,
dont le triomphe dure à peine une heure, dans des régions imaginaires
d’où l’âme tombe avec le rideau.
Tout était fini, en effet, les acteurs saluaient dans le brouhaha du
départ.
Dans le couloir, comme l’ouvreuse remuait fébrilement les chapeaux et
les pardessus, Seguey entendit chuchoter le nom de sa sœur. Il jeta
derrière lui un coup d’œil rapide. Un officier, qui parlait dans un
groupe, le dévisagea. Ce fut brusque comme un éclair. Il se redressa...
Un instant après, à côté de sa fiancée blonde, enveloppée d’une cape de
soie, Seguey descendait l’escalier presque royal du Grand-Théâtre avec
cet air indéfinissable que donne la possession d’une fortune acquise.
VIII
L’automne était venu, avec une tempête de vent qui soufflait de
l’ouest, entraînant de grandes nappes grises, des vols égarés d’oiseaux
de mer, et soulevant en lames courtes la rivière couleur de plomb sur
laquelle blanchissaient des crêtes d’écume.
Paule avait entendu pendant deux jours le vent gémir autour de la
maison. Les ondées collaient dans la boue du jardin et sur les prairies
les feuilles rousses arrachées aux arbres; les ornières s’emplissaient
d’eau. L’humidité ruisselait sur les murs et coulait le long des
boiseries; la porte du salon avait gonflé et ne fermait plus; des
tuiles volaient et une gouttière élargissait sur le plafond de la
cuisine une tache grise en forme d’île.
Les écoulages étaient terminés. L’une après l’autre, chaque grosse
cuve avait été percée; Michel Saubat, appliqué et précautionneux, en
tablier de toile, les manches de sa chemise relevées découvrant un
bout de gilet de flanelle et ses bras velus, avait appliqué tout en
bas, à l’endroit de la bonde, un gros robinet de cuivre. Il l’avait
enfoncé avec un maillet. Les autres vignerons, qui formaient un cercle,
regardaient perler sous ses coups quelques gouttes sombres; puis le
vin avait jailli comme une fusée rouge; son jet puissant, gros comme
le bras, rebondissait dans le douil sonore; les mains avidement s’y
étaient plongées, remuant les verres dans la nappe noire qui montait en
se couvrant d’une écume rose. Pichard, tremblotant, avait regardé le
vin nouveau au grand jour, à l’ombre, puis y avait pieusement trempé
ses moustaches.
Tout cela était fini, et les barriques roulées dans le chai; les unes
blanches, fleurant le bois neuf, seulement rougies de quelques traînées
vineuses autour de la bonde; d’autres vieilles et de couleur grise,
tapissées de mousse aux extrémités, avec des ligatures de jonc refaites
et d’un jaune paille sur les cercles de châtaignier. La récolte avait
été médiocre, la sécheresse ayant bu avant les vendanges la moitié
du jus dans les grappes, mais le vin était plein de feu et d’un haut
degré. Les paysans avaient convenu qu’il était encore chaud, ni doux
ni «vert», et que ce serait une grande année pour la qualité. Les
courtiers, moins enthousiastes, parlaient de la mévente, des affaires
difficiles, et des prix qui seraient sans doute assez bas.
Quand Louis Talet était venu pour goûter le vin, Paule l’avait reçu
simplement; ils avaient causé de la récolte, mais leur conversation
était hésitante, comme si chacun gardait une pensée qui primait les
autres. Il parlait sérieusement, en homme qui connaissait la terre
et le vin, et prenait souci des difficultés; en l’écoutant, elle
comprenait la justesse de ses remarques, et la vie où elle devait se
débattre seule lui apparaissait encore plus incertaine et plus désolée.
Il citait des propriétaires qui s’étaient ruinés:
--Cette culture de la vigne, elle est pour nous, Girondins, une passion
innée. Chaque année, nous nous attachons aux mêmes espérances, pour
aboutir presque toujours aux mêmes déceptions. L’intérêt est toujours
nouveau, les péripéties continuelles, et cette récolte que nous couvons
de notre regard, que nous défendons, a un attrait qui l’emporte sur
toute sagesse. Ces émotions sont notre vie, et aucun découragement ne
nous en éloigne. Peut-être ce sentiment vient-il de très loin, de tous
les nôtres qui ont fait ce que nous faisons, lutté sur ce sol, aimé
cette aventure de chaque printemps et de chaque été que tant de gens ne
soupçonnent pas. Seulement, avec les temps nouveaux, cela devient plus
périlleux encore... Les gens pratiques ont eu raison de vendre pendant
la guerre.
Avant de partir, il avait hésité longuement, et d’une voix plus basse:
--Il y a longtemps que je veux vous dire une chose... Je sais qu’une
démarche a été faite auprès de vous et d’une manière qui vous a déplu.
Je ne vous demande pas de me répondre. Vous me répondrez quand vous
voudrez. Ce que je veux que vous sachiez, c’est que je n’avais chargé
personne de parler pour moi. Il y a eu un malentendu. Mon père s’est
entremis sans me consulter; jamais je n’aurais permis qu’on agît ainsi.
Il avait tourné vers elle un regard anxieux:
--Dites-moi seulement que vous ne m’en voulez pas. Je comprends
tellement que c’était blessant...
Il était très grand, large d’épaules, rouge de visage, avec des cheveux
blonds, un menton carré et des yeux clairs qui disaient la droiture
profonde et l’honnêteté; ses manières étaient modestes, ses paroles
lentes, et il devait avoir cette timidité des forts qui sont, dans
l’amour, patients, tenaces et silencieux. Avec lui, elle ne se sentait
pas transportée dans un monde de bonheur, mais quelque chose en elle
s’apaisait et se rassurait.
Un matin, il était revenu, par un brouillard si épais que toute la
campagne en était ouatée, et qu’on ne pouvait découvrir ni le fleuve ni
les coteaux. Il avait laissé devant le chai son automobile et essuyé
longuement sur le paillasson du vestibule ses fortes chaussures.
L’affaire dont il voulait l’entretenir n’était qu’un prétexte, c’était
pour la revoir qu’il était venu: tout ce qu’il disait couvrait mal un
désir qu’il ne savait comment exprimer.
Il paraissait connaître les difficultés de sa vie:
--Je crois que vous êtes trop compatissante. Le commandement est
difficile à une femme. Les gens autour de vous doivent en profiter;
être bon, à leur avis, c’est être faible, tout accorder, fermer les
yeux sur les abus, sur les négligences.
Il hésitait, cherchant du regard dans le salon quelque chose qui pût le
secourir, puis avait pris le parti de dire:
--Il me semble que je suis le seul qui vous connaisse.
Mais elle était restée muette, découragée, et si triste, si désarmée,
qu’il avait rougi extraordinairement et n’avait rien ajouté.
Pendant la tempête, tandis que gémissaient les grandes rafales, elle
sentit l’accablement d’être seule et faible. Le poids de sa défaite la
courbait comme une vieillesse soudaine et prématurée. Tous ceux qu’elle
aurait tant voulu aimer lui étaient hostiles; celui pour lequel elle
aurait donné sa vie l’avait trompée et abandonnée. Elle voulait croire
qu’il pouvait avoir des excuses; mais le pardon même laissait en elle
une sécheresse terrible qui fanait son cœur, en figeait les sources de
vie et les espérances.
Le troisième jour, le vent tourna au nord et le matin couvrit les prés
d’une gelée brillante. Vers le soir, la température devint tiède et
une pluie impalpable brouilla le grand paysage presque entièrement
dépouillé de feuilles.
Paule, enveloppée dans son manteau, entra un moment dans le potager.
C’était un enclos rectangulaire, protégé par un grillage en fil de
fer et bordé d’un côté par des pieds de chasselas et de groseilliers.
Un petit vieillard plié vers le sol, repiquant des choux dans une
plate-bande, parlait tout seul. Il paraissait se quereller avec un
absent. Paule, qui regardait sous un châssis des plants de fraisiers,
ne s’en inquiétait pas. Elle avait de l’estime pour ce journalier qui
venait toute la belle saison travailler chez elle: un petit homme sec
et affairé, toujours sarclant, taillant, émondant, plein de sagesse
paysanne, mais empli aussi de mauvaise humeur, de gronderie, se fâchant
tout rouge, sans qu’on sût pourquoi, comprenant de travers ce qu’on lui
disait, et se justifiant d’une voix coléreuse de torts que personne ne
lui reprochait. Paule finit par élever la voix:
--Voyons, Plantey, qu’est-ce qu’il y a donc?
Il se rapprocha, tenant d’une main le bâton pointu dont il se servait
pour faire des trous:
--Il y a que quelqu’un me traite de «feignant».
Elle cueillait sur un espalier une poire oubliée, rousse, amollie par
la gelée de la nuit dernière. Il gesticulait:
--Feignant... Feignant. Je voudrais bien qu’il le répète. Je lui ferais
voir.
Paule s’efforçait de le calmer:
--Du moment que je ne vous reproche rien, vous n’avez qu’à rester
tranquille. Personne ne commande ici que moi.
Il éclata:
--Le malheur, c’est justement que d’autres sont maîtres. Y a pas
jusqu’à la vieille qui donne ses ordres. Va ici. Fais ça. Porte-moi de
l’eau. Et toujours des rapports, des mots par-dessous. On ne peut pas
dire tout ce qui se passe, mais ce n’est pas beau.
Et montrant du poing, de l’autre côté de la route, une maison bâtie sur
le port:
--Il y en a _un_ là qui vous veut du mal. Il s’en cache pas.
Maintenant, c’est Octave qu’il vous détourne; un garçon qui était
tranquille, poli, comme il faut; le voilà qui se dérange de plus en
plus. On les voit tous les dimanches au café ensemble. Il lui en fait
dire sur la maison... Pourtant, pour ce qui est du travail, il n’est
pas trop commandé ici. Que cela continue, il fera partir tous les gens
qui travaillent chez vous et personne de sérieux ne voudra venir...
Elle refermait le châssis vitré, voulant paraître indifférente, mais
troublée par l’attaque, mécontente aussi. L’idée lui vint qu’il était
jaloux:
--Ce qu’il faudrait, c’est que chacun fit son ouvrage sans regarder les
autres.
Il battait déjà en retraite, des phrases grondeuses entre ses dents.
C’était malheureux tout de même de ne pas pouvoir dire ce que l’on
voyait; et grommelant, secouant de colère mal étouffée sa petite taille
cassée au milieu des reins, il enfonça de nouveau son bâton dans la
plate-bande.
Une heure plus tard, un bruit de voix remplissait la cuisine: Louisa
tirait de l’armoire un litre et des verres et Octave buvait avec les
pêcheurs. Paule, retirée dans sa chambre, effrayée et découragée,
pensait aux avertissements qu’elle avait reçus:
«Vous ne savez pas ce qu’il dit de vous. Des choses qu’on ne peut même
pas répéter... Il faudrait un homme dans la maison pour qu’il se taise,
quelqu’un de sérieux et qui en impose...»
Après tout cela, une lassitude l’envahissait, dans laquelle fondait
le peu d’énergie que les derniers jours lui avaient laissée. Elle
n’avait plus confiance en personne: Louisa, le vieil Augustin, tous lui
paraissaient dangereux, contre elle, animés d’intentions qu’elle ne
savait pas.
La veille, examinant dans le détail son livre de comptes, elle avait
été effrayée devant ses dépenses. Il lui fallait payer tant de choses,
impôts, assurances, gages des domestiques et des journaliers, et
encore ce qu’exige l’entretien des terres, celui des bêtes, l’imprévu
enfin... En regard de tout cela, les quelques affaires qu’elle avait
faites, médiocres ou mauvaises: Pouley, après avoir laissé mouiller le
foin, en avait acheté une part à bas prix; les vaches avaient cassé
dans les prairies une rangée de jeunes peupliers. L’idée qu’elle
pourrait se ruiner se présenta à son esprit. Mais, plus vivement
encore, elle sentit d’autres dangers rôdant autour d’elle; certes, il
était inquiétant de perdre de l’argent, d’en voir fuir chaque jour par
des fissures qui s’ouvraient partout; il y avait pourtant une angoisse
plus grande, celle de la solitude où le cœur bat seul, où l’esprit
s’affole, et dans laquelle vos actes sont soupçonnés, épiés, dénigrés...
Se marier, elle ne pouvait encore s’y résoudre. Elle n’avait qu’un
grand désir de tout laisser et de disparaître. Cette maison, ce domaine
où sa fortune s’engloutissait, elle sentait que leur charge pesant
sur elle était écrasante. Elle ne pourrait plus la porter longtemps.
L’hiver allait venir avec ses jours mouillés, ses boues, ses eaux
jaunes, et la mauvaise volonté de tous la réduirait à rester dedans,
sans oser rien dire, dans la crainte d’aggraver encore une situation
presque intolérable. Mieux valait vendre et se retirer, comme sa mère
voulait le faire, dans un petit appartement où personne ne la viendrait
voir. Ainsi, l’été prochain, elle ne risquerait pas de rencontrer
partout, à l’église, dans le village, Seguey et Odette. Jamais plus
elle ne reviendrait à Belle-Rive. En femme, elle accusait la jeune
fille de lui avoir pris Gérard sans l’aimer, par méchanceté et par
vanité. La tranquillité lui apparaissait comme le refuge après l’orage.
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