La porte de la cuisine était ouverte et une seule fenêtre éclairée.

Elle prit une petite lampe qui brûlait dans le vestibule. Il y avait

sur la table de sa chambre une boîte à gants bouleversée et sur le lit

un corsage qu’elle avait jeté avant de partir. Il lui semblait qu’elle

revenait après une très longue absence; elle n’avait plus la notion du

temps; il lui était aussi impossible de rentrer dans sa vie ancienne

que d’étouffer dans tout son être ce besoin d’aimer et d’être aimée.

Son cœur continuait de battre dans un autre cœur.

Elle n’avait jamais imaginé la minute obscure et poignante qu’elle

venait de vivre: tout était surprise pour elle dans le mouvement

irrésistible qui, un instant, l’avait enlacée. Combien elle avait dû

douter pour éprouver tant d’étonnement, une si enivrante sensation

d’orgueil! Et elle allait d’un meuble à l’autre, égarée et désorientée,

oubliant d’enlever son chapeau.

Toute la soirée elle se réfugia dans un souvenir.

D’autres femmes, peut-être, désiraient la fortune, des colliers de

perles; mais elle, dans son petit monde, chez tous les êtres mêlés à

sa vie, n’avait jamais cherché qu’un cœur qui l’aimât. Il y avait en

elle comme un grand amas de tendresse que les jours avaient entassé.

Que Seguey fût ruiné, peut-être tourmenté de soucis tragiques, ce

n’était qu’une raison d’aimer davantage. En un instant, avec une sorte

de violence, il avait serré autour de ses mains un nœud de tendresse

qui la ravissait; et elle se taisait, le regard ébloui par les joies

si proches de la fiancée et de l’épouse, comme devant une lumière trop

vive dont elle pouvait à peine supporter l’éclat.

Il lui avait dit: «Je vous écrirai...» Cette lettre, sans doute, lui

apporterait ce qu’il avait tant tardé à lui dire. Désormais, elle

ne serait plus tourmentée, troublée; elle vivrait sous son regard

comme la campagne sous le soleil, avec le même frisson de bonheur, et

cette sécurité inconsciente qui abonde dans la lumière et dans la

chaleur. Elle avait été si souvent froissée et déçue! Le mariage ne lui

apparaissait pas comme une dangereuse et grave aventure, mais comme une

large sérénité.

Le lendemain, il tombait une petite pluie grise. Le facteur se fit

beaucoup attendre. A onze heures seulement, elle entendit le grelot

de sa bicyclette. Il ne lui remit que des journaux et des lettres

insignifiantes. Elle imagina que Seguey viendrait peut-être dans

l’après-midi et changea de robe, se recoiffa, avec une hâte un peu

fiévreuse. L’après-midi passa, puis une autre journée encore. Elle

attendait, frissonnante, se démontrant sans cesse qu’il avait pu

être empêché d’écrire et qu’il lui était impossible de venir par ce

mauvais temps; mais un instinct grandissait en elle qui la remplissait

d’effroi et de honte; quoi qu’elle essayât de se représenter, elle

savait maintenant qu’il ne viendrait pas, qu’il avait peur de la revoir

et qu’un vent de défaite soufflait sur sa vie. Par moments, il lui

semblait même qu’il la haïssait. Ah! qu’elle aurait voulu le revoir!

Elle était tellement tourmentée par le désir de s’expliquer, de se

justifier. Maintenant, plus encore que d’amour, elle avait besoin de

respect. Il y avait eu en elle un idéal immaculé que les derniers

événements avaient piétiné. Elle découvrait que cet idéal était sa

force, sa sécurité; si elle pardonnait à Seguey son geste violent--et

quelle femme ne pardonne pas ces choses-là à celui qu’elle aime--elle

était sans pitié pour sa propre erreur.

Chez ceux qui l’entouraient, elle croyait découvrir aussi de

l’hostilité. Il était bien vrai qu’Octave la dévisageait avec

insolence; Crochard, quand elle le croisait sur la route, la regardait

d’un air de triomphe. Une rancune s’amassait en elle contre tous les

siens, qui n’avaient pas su la défendre, la protéger...

Une fois seulement, elle avait été à Bordeaux. Sur le quai de

Bourgogne, elle crut sentir, par une de ces divinations du cœur qui ne

trompent guère, le regard de Seguey attaché à elle; mais elle avait

passé solitaire, marchant dans un rêve, avec le sentiment que sa

dignité au moins devait lui rester.

Le lendemain, qui était un samedi, Mlle Dumont arriva aux Tilleuls

dans l’après-midi. Paule éprouvait le désir violent de s’accrocher

à quelqu’un et de s’étourdir. Elle ne pouvait plus supporter de se

trouver seule. Toutes deux s’installèrent près du feu, avec leur

ouvrage, de chaque côté d’une petite table. Paule regardait la vieille

demoiselle; elle n’avait jamais remarqué ces yeux paisibles, ces

bandeaux blancs; une vie irréprochable était inscrite sur cette figure,

dans cette bienveillance qui avait traversé le monde sans y voir le

mal, et elle l’écoutait raconter tranquillement de petites nouvelles de

société: une de ses élèves allait se marier... Mme Lafaurie avait donné

un grand dîner.

Paule tressaillit comme si Mlle Dumont allait toucher en elle un point

douloureux:

--Gérard Seguey y était sans doute?

--Naturellement, déclara très innocemment la vieille demoiselle qui

était informée de tout. On prétend qu’il va beaucoup ces temps-ci chez

les Lafaurie et qu’il aurait l’intention d’épouser Odette.

<tb>

Le lendemain, un peu avant quatre heures, Paule se dirigeait vers le

Pavé des Chartrons. La place des Quinconces et les quais étaient noirs

de ces promeneurs du dimanche qui vont en famille à travers les rues,

achetant aux petits marchands des ballons de toutes les couleurs tenus

par un fil, des sucres d’orge, des pains au lait, et des arachides

grillées. Un grand calme régnait pourtant sur le port, à cause du

travail arrêté, des grues immobiles. La vie ralentie couvrait les

chaussées à la manière d’une eau presque étale.

L’après-midi était ensoleillé. Paule marchait, le cœur battant, dans

un état de vaillance et de décision qui tendait ses forces. Il lui

était impossible de s’adresser à Seguey et elle était trop fière pour

lui demander jamais des explications. Mais Mme Lafaurie recevait le

dimanche; elle s’était dit que rien ne l’empêcherait d’être accueillie,

à Bordeaux comme à Belle-Rive, bien qu’aucune invitation ne lui eût été

adressée.

En réalité, sa simple logique faisait fausse route, et il y avait

là une nuance qui lui échappait. Elle ne savait pas que certaines

relations de voisinage ne sont admises qu’à la campagne, et qu’elles

ne sauraient être transplantées, à Bordeaux surtout, où chaque milieu

se défend par une intermittente faculté d’oubli. Il en est de ces

relations comme de toutes celles que l’on peut faire fortuitement, au

collège, aux eaux, sur les plages, et dont chacun sait qu’elles ne

comptent pas.

Mais ce sont des choses au milieu desquelles s’égarent les natures

simples. Paule ignorait de même qu’une jeune fille isolée est partout

reçue d’un air méfiant, parce que sa situation n’a de place dans aucune

catégorie. Elle ne savait même pas, l’ignorante, ce que représente

sur le «Pavé» l’alignement des hôtels discrets et corrects. Une

aristocratie s’y est constituée, issue du Danemark, de Hambourg et

de l’Angleterre, qui a acquis peu à peu son droit de cité, constitué

un code, et dans laquelle il lui eût été presque aussi impossible de

pénétrer qu’à un chrétien d’entrer dans la Mecque. Elle ne savait pas

ce qu’est le Bordeaux véritable, entrepôt des Antilles, de l’Amérique

du Sud et du Sénégal, marché des arachides et du caoutchouc, cité des

grands vins, dont la suzeraineté commerciale s’étend à travers les

mers. Ses mœurs véritables lui étaient aussi étrangères que celles

de la Chine, parce que cette science des valeurs sociales, cette

hiérarchie sans galons, sans grades, ne s’apprend dans aucun manuel.

Le monde lui apparaissait comme une réunion de personnes aimables et

polies, où, à vrai dire, elle respirait mal, mais sans soupçonner que

son cœur viendrait s’y briser.

Tout en montant le grand escalier fraîchement repeint, au tapis épais,

elle avait seulement l’impression que son sort allait se décider. Elle

pensait à Seguey qu’elle allait revoir. Pourtant, quand un domestique

l’accueillit sur un grand palier, meublé d’une commode ventrue et

de chaises anciennes, elle sentit avec angoisse la fausseté de sa

situation. Que venait-elle faire dans cette maison et était-ce sous les

yeux d’Odette qu’elle allait mettre Gérard en demeure de se décider?

N’y avait-il pas là une démarche qui pouvait paraître vulgaire, et dans

quelle position cruelle ne se trouveraient-ils pas tous les trois?

Le grand salon était plein de monde. Elle eut la sensation que son

entrée causait de l’étonnement. Les messieurs qui se tenaient debout

reculèrent comme si personne ne la connaissait. Des mots bourdonnaient

à ses oreilles: «Nous ne vous attendions pas», disait Mme Saint-Estèphe

sur un ton indéfinissable. Odette, avec une brusque rougeur qui colora

son visage jusqu’à la nuque, lui tendit rapidement la main.

Devant Mme Lafaurie, elle s’arrêta, attendant qu’une conversation

engagée entre plusieurs dames lui permit de la saluer. Ainsi isolée,

le visage calme, elle avait un charme singulier de distinction et de

gravité. Seguey, qui la vit à cette minute, ne devait jamais l’oublier.

Il avait réprimé d’abord un mouvement violent de surprise et

d’irritation. Comment était-elle venue ici? Voulait-elle le poursuivre,

faire un éclat? Mais devant son air de dignité qui lui faisait comme

une solitude au milieu du monde, il eut honte de ces sentiments. Les

préoccupations de ces derniers jours l’avaient amincie. Elle lui parut

plus grande, transfigurée par une beauté pathétique qui montait de

l’âme.

Il sentait bien qu’elle était venue parce qu’elle savait. Était-ce un

dernier effort qu’elle avait tenté, ou sa présence signifiait-elle

une acceptation des faits accomplis? A cet instant, il vit qu’elle

l’apercevait dans le groupe des jeunes gens et allait vers lui; leurs

mains se touchèrent comme s’ils eussent été l’un pour l’autre des

étrangers.

--Lui avez-vous dit la nouvelle? demanda Mme Saint-Estèphe qui

approchait toute scintillante dans une robe bruissante de perles de

jais. Mais un mouvement se produisit vers la salle à manger dont les

portes venaient d’être ouvertes. Une fois encore, Paule vit tout

proche ce visage qui avait pour elle reflété l’amour. Elle le regarda

profondément. L’expression en était si humble et si suppliante qu’elle

eut honte pour lui et détourna lentement les yeux.

Dans la salle à manger, une bande de jeunes filles commençaient à

servir le thé; elles portaient des robes de taffetas aux nuances vives,

qui ressortaient parmi les toilettes sombres des jeunes femmes presque

toutes habillées de noir. L’une d’elles, très belle, gainée de velours,

son grand chapeau ombragé d’une plume, avait une bouche relevée sur

des dents d’un éclat laiteux. Un groupe l’entourait. Maxime Le Vigean,

luisant, trop nourri, le cou cramoisi dans son faux col, lui parlait

très haut; autour de lui se tenaient d’autres jeunes gens dont la

principale occupation était de manger du foie gras truffé dans les

restaurants.

Paule était restée debout et remuait d’un geste machinal le thé dans

sa tasse. La nouvelle dont avait parlé Mme Saint-Estèphe, et qui

n’était sans doute pas officielle encore, elle la connaissait. Seguey

était au fond de la salle à manger à côté d’Odette. Chaque fois qu’elle

se tournait vers lui, ses yeux clairs brillaient. L’éclat du succès

était répandu sur toute sa personne. Elle portait cette robe verte qui

s’harmonisait avec son teint; ses cheveux blonds formaient sur ses

joues de grosses coquilles, et un bracelet s’enroulait autour de son

bras. Sa coiffure était exactement celle qui figurait à toutes les

pages des journaux de modes, de même que les trois volants de sa robe

s’étalaient sur les derniers catalogues des grands couturiers. Mais le

sourire qui entr’ouvrait sa large bouche, un peu tombante, la montrait

grisée de joie orgueilleuse.

«L’aime-t-il, se demanda Paule?» Elle le regarda aussi avec un

détachement d’elle-même qui était une sorte d’inconscience. Auprès de

la grande jeune fille, il paraissait petit, d’une finesse nerveuse. Sa

physionomie était soucieuse, avec une expression de politesse un peu

forcée. Où étaient ce feu dans le regard, cette supplication passionnée

qu’elle avait vus sur ce visage et qui exerçaient sur elle un pouvoir

terrible? Ici, il paraissait plus semblable aux autres. L’homme qui

s’était rapidement penché sur elle avait disparu. Celui qui se tenait

à côté d’Odette, avec tant de tact, n’était pas le même. Leurs deux

visages se détachaient sur le fond mouvant de la vie mondaine, et elle

eut l’impression que ce milieu où on affectait de ne point la connaître

le lui reprenait avec une force qu’elle avait toujours pressentie, et

qui avait, dès les premiers jours, oppressé son cœur.

Plusieurs personnes autour d’elle allaient et venaient. Elle posa sa

tasse sur une desserte. Les sensations qu’elle éprouvait brouillaient

maintenant la vue distincte de toutes ces choses; elle sentait bien

qu’elle devait partir, mais un sentiment plus fort qu’elle la retenait

à son supplice.

Dans le flot qui la ramenait vers le salon, Maxime Le Vigean, qu’elle

avait vu à Belle-Rive, passa près d’elle sans la saluer. Cette

grossièreté fit monter le sang à son visage, en même temps que se

répandait en elle une impression de secours divin; parmi tous ces gens

dont l’ensemble paraissait parfaitement poli et bien élevé, et où elle

était seule, elle sentit affluer un sentiment de pardon qui débordait

tout. Que lui importait ce que l’on pensait, ce qu’on pouvait dire? Une

beauté supérieure était dans son cœur qui l’enivrait comme un autre

amour.

Dans le salon, Seguey s’approcha d’elle. Sous le léger voile qui

recouvrait son chapeau et retombait sur ses épaules, son visage avait

un recueillement indéfinissable.

Elle eut un sourire qui parut comme un rayon de soleil dans un soir de

neige. Un instant, il essaya de ressaisir les mots que depuis une heure

il avait cherchés, et qui ne pouvaient être ceux qu’il aurait voulus.

--Vous savez, murmura-t-il--et il s’interrompit--vous savez qu’il y a

des choses plus fortes que nous.

Il s’arrêta encore, fit un geste de lassitude comme si ces choses ne

pouvaient être dites, maintenant ni jamais, la regarda d’une manière

inexprimable et disparut dans un groupe qui se déplaçait.

A côté de Paule, une jeune femme en robe de taffetas sombre, brodée de

soie grise, blâmait le mariage d’une de ses amies:

--Je lui ai dit ce que j’en pensais, mais elle prétend qu’on est bien

partout avec celui qu’on aime.

Il y eut une rumeur de rires dans laquelle la voix se perdit.

Paule se disposait à partir sans prendre congé, quand elle vit M.

Peyragay entrant, sa barbe étalée, saluant à droite et à gauche. Les

visages exprimèrent le plaisir que tous avaient à le rencontrer. A

peine eut-il aperçu Paule qu’il lui adressa un geste bienveillant; ses

salutations faites, il se retourna, d’un mouvement vaste, et alla vers

elle:

--Justement, lui dit-il, je parlais de vous. Un jeune homme, que

je viens de rencontrer dans le vestibule, m’a demandé si je vous

connaissais.

Paule leva les yeux. Derrière les épaules du vieil avocat, Louis

Talet se tenait debout et la saluait. Elle eut l’impression qu’il ne

s’attendait pas à la rencontrer et que sa présence lui causait une joie

mélangée de crainte. Il lui apparut qu’elle aussi pouvait, si elle le

voulait, faire souffrir Seguey; mais cette vanité misérable passa comme

un éclair et sombra en elle.

Ils échangèrent quelques paroles. La pensée que Gérard lui prêterait

une intention de revanche la paralysait. Elle eût voulu partir tout

de suite. Devant ce grand garçon fortement constitué, un peu lourd et

digne, elle avait le sentiment d’être, elle aussi, toute puissante;

mais un frisson de désespoir s’élevait en elle:

--Il faut que je parte, dit-elle doucement, comme avec pitié.

Il l’accompagna jusque sur le palier où il la quitta, après l’avoir

saluée respectueusement. Quand il revint dans le vestibule, il

rencontra Seguey qui eut un mouvement nerveux en l’apercevant. Alors

il demanda son chapeau et son pardessus, descendit l’escalier, longea

trois automobiles arrêtées le long du trottoir et disparut dans

l’obscurité.

VII

Il y avait ce vendredi soir au Grand-Théâtre une représentation de gala.

Cette fois, on ne jouait ni _les Huguenots_ ni _la Favorite_: Une

troupe venue de Paris devait chanter _Orphée_. Seguey, qui arrivait

un peu avant huit heures et demie, vit devant le théâtre une file de

voitures. Des groupes montaient précipitamment les longues marches

solennelles qui s’élèvent vers le péristyle de Louis; les jeunes

filles, enveloppées de fourrures claires, des têtes entourées de

dentelle blanche se détachaient parmi les pardessus sombres; on

apercevait des silhouettes lourdes et grotesques et des robes relevées

très haut.

Seguey s’arrêta sous le portique magnifique comme celui d’un temple.

Le jaillissement des hautes colonnes lui reposait l’âme. Depuis la

veille, ses fiançailles étaient officielles, et la journée s’était

passée en visites fastidieuses dont il gardait une courbature. Des

centaines de cartes lancées par la poste répandaient automatiquement,

depuis le matin, la nouvelle que sa fiancée semblait porter inscrite

sur son front. Quelqu’un qui l’aurait connu véritablement aurait vu se

refléter sur son visage un ennui qui n’appartient qu’à certaines âmes,

après une activité stérile qui les a lassées. Ce n’était pas qu’il eût

l’intention de reculer ni de s’évader; mais quelque chose souffrait au

plus intime de lui-même, dans cette partie obscure de l’être où aucun

regard ne descend jamais. Il aurait eu besoin d’être seul, de fermer

les yeux.

La foule envahissait le vestibule illuminé, véritable propylée dorique,

au milieu duquel s’élargit, entre ses deux rampes de pierre, la majesté

du grand escalier. Seguey monta la première volée, comme soulevé par un

mouvement de beauté paisible. Un homme âgé, en habit, qui accompagnait

deux dames surchargées d’étoffes, s’engouffra devant lui dans la porte

hautaine du premier palier. Une animation de fourmilière régnait dans

la pénombre du couloir recourbé sur lequel s’ouvrent les portes des

loges. Seguey chercha une des ouvreuses qui couraient affolées dans le

corridor. Un instant après, il ressortait: les Lafaurie n’étaient pas

encore arrivés.

Il monta vers les grands dégagements bordés de colonnes qui réunissent

au-dessus de l’escalier monumental la salle au foyer. L’harmonie de

ce décor si vaste et si beau exerçait toujours sur lui une influence

d’apaisement. Son âme ne s’était jamais trouvée à l’étroit dans ce

grand peuple de colonnes. Tout y était abondant, noble, d’un goût

élevé. Une foule même y circulait avec aisance. On y sentait cette

présence de l’art qui éveille dans les natures impressionnables des

associations d’idées et d’émotions. Cette grandeur, au seuil du royaume

des sons et des mélodies, agissait comme une admirable préparation.

Combien il découvrait ce soir qu’il avait faim et soif de beauté! Une

part de son âme, durement comprimée et mise à l’étau, tournait vers

elle un regard d’esclave. La liberté, il ne l’aurait plus désormais

que dans ces régions où l’esprit oublie. Mais ici même, dans ces

sortes d’avenues bordées de fûts magnifiques, malgré cette solitude

particulière que l’on éprouve au milieu de l’agitation, tout son être

demeurait meurtri. Il y avait en lui une lutte sourde contre cette

chose qui n’était pas tout à fait vaincue, son remords, un fond de

sentiments confus et intraduisibles.

Il marcha un moment dans le foyer désert. Quand il était seul, et que

des occupations ne l’absorbaient pas, il revoyait Paule, ce geste

grave qu’elle avait eu pour se détourner et ne pas regarder en face

son humiliation. Il se rappelait aussi cette expression si belle

qu’il avait entrevue au seuil du salon. Son visage avait une douceur

ineffable de détachement. C’était la pire souffrance qu’elle lui

pardonnât; par moments, il eût préféré des reproches, de la colère,

cette violence désordonnée qui éclate chez tant de femmes et détruit

l’amour; à d’autres, il aurait voulu se justifier... Quand il l’avait

vue s’en aller, tout enveloppée du calme effrayant qui précède le

désespoir, il avait failli descendre avec elle. Il n’aurait pas dû la

laisser partir de cette façon. Mais, dans le salon même de sa fiancée,

entouré, surveillé, que pouvait-il dire? Que pensait-elle de lui

maintenant? Il savait quelle sincérité animait son âme, et combien elle

avait cherché, souhaité, voulu que la vie prît la forme passionnée de

son idéal. Combien le monde devait lui paraître trompeur et vide, la

foi inutile et les hommes lâches!

C’était un supplice de ne pouvoir lui dire qu’il valait mieux que ce

qu’il avait fait. Mais il ne s’attendait pas à la voir paraître; il

avait été surpris, dominé par les circonstances: il n’était pas prêt.

Maintenant, alors que ses fiançailles étaient annoncées, il y aurait

dans toute explication une ironie cruelle qui lui répugnait.

Pourquoi n’avait-il pas voulu la revoir à temps? Il avait eu peur

de lui-même--peur de ces surprises sentimentales dont les siens

étaient coutumiers et qui avaient été la cause de leur ruine. Il se

représentait ce qui, vraisemblablement, serait arrivé: il aurait cédé

à l’amour. Mais c’était ne point échapper au dénouement d’une vie

médiocre, et il avait fui devant la douleur de l’enlisement, devant

la peur aussi de ne pouvoir l’aimer comme elle l’aimait, de sentir

toujours le dissentiment prêt à se creuser entre son cœur d’homme

ambitieux, avide, et ce cœur royal d’ombre et de bonté. N’y avait-il

pas eu tout un ensemble de circonstances? Sa sœur même, qu’il avait vue

ces jours derniers, misérable, hagarde, traînant la chaîne brisée rivée

à sa chair, lui montrait la passion sous un jour odieux!

Dans la salle, le rideau frémissait comme impatient et l’orchestre

s’installait au bas de la scène. Les violons s’accordaient longuement,

avec des hésitations et des fausses notes. Seguey, revenu dans le

couloir, aperçut Odette. L’ouvreuse la débarrassait de sa longue mante

claire bordée d’hermine. Un instant après, entré derrière elle dans la

loge, saluant les dames, il avait repris sa figure de fiancé.

La grande salle en hémicycle, au-dessus de la courbe bourdonnante

de l’amphithéâtre, tendait le double étage de ses balcons d’or; ils

débordaient de robes claires, d’épaules nues, de chevelures; tout

près du plafond, sur lequel s’étale en tons brillants l’apothéose de

Bordeaux, les cordons humains s’épaississaient, présentant des rangées

compactes de têtes avides.

Dans le bas, mis en valeur par la pénombre empourprée des loges, des

bustes de femmes se détachaient.

Odette, assise au premier rang, sa lorgnette de nacre posée sur le

bourrelet de velours rouge, rendait des saluts. Elle se retourna pour

parler à sa mère qui se plaignait déjà d’étouffer. Seguey avait été

chercher un programme.

Quand il rentra, le rideau se levait sur une forêt.

L’orchestre un peu grêle et tout vibrant de violons répandait dans

la salle assombrie les premières phrases évocatrices de ce grand

drame d’amour et de mort. Au-dessus du chœur des pleureuses qui se

succédaient autour du tombeau, le premier appel s’éleva: Orphée,

prostré, en tunique blanche, le front ceint d’un mince laurier,

exhalait la plainte immortelle:

--Eurydice, répéta lentement la voix déchirante qui s’affaissa sur la

dernière note comme dans la mort même.

--C’est une femme, chuchota Odette, qui n’avait jamais vu _Orphée_.

Mme Lafaurie, braquant ses jumelles, inspectait la scène. L’entrée de

Mme Saint-Estèphe qui se glissa entre les sièges, fit se retourner

plusieurs têtes.

La vigne et la maison: roman · 第 14 / 17 段