réunis autour d’une femme ayant naturellement beaucoup à dire. Gérard,
tout à fait détendu, se sentait presque de la maison...
Pendant ce temps, à l’étage au-dessous, Mme Lafaurie disait à son mari
d’une voix impétueuse:
--Je t’assure que c’est impossible!
M. Lafaurie, qui devait assister le soir à un dîner officiel donné à
l’Hôtel de Ville, mettait sa cravate. Il renversait un peu la tête, en
face d’une glace, pour voir le nœud immaculé par-dessous sa barbe. Lui
aussi, la veille au soir, avait eu un mouvement de réprobation quand
Gisèle lui avait insinué l’idée audacieuse de donner sa fille à Seguey;
à la réflexion, cette pensée ne lui paraissait plus si déraisonnable.
Ce n’était pas la première fois qu’une scène éclatait entre eux au
sujet d’un projet de mariage. Mme Lafaurie, comme presque toutes les
femmes, cherchait pour Odette un parti brillant, de la fortune, cet
ensemble de conditions sur lequel le monde ne transige pas. Mais son
mari, pour sa seconde fille, ne voulait pas d’un Saint-Estèphe: une
préoccupation pour lui dominait les autres, celle de sa Maison.
Il entendit sa femme qui disait:
--Tu ne penses pas à sa sœur. Lui-même, quoiqu’il soit ruiné, croira
nous faire un grand honneur. D’ailleurs, à Belle-Rive, il n’était
occupé que de cette petite Dupouy qui n’est pourtant ni belle, ni
riche. Odette aurait bien peu d’amour-propre...
M. Lafaurie ne discutant pas davantage, elle pensa l’avoir convaincu.
Mais, quand il fut sur le point de partir, son chapeau de soie luisant
à la main, il dit seulement:
--Je l’inviterai à dîner demain.
V
Le lendemain, en s’habillant, dans sa chambre tendue de camaïeux qui
communiquait avec le salon, Seguey regardait la rade par-dessus les
tilleuls rouilleux que les premières gelées avaient éclaircis. Le
grand paysage du port baignait dans le ciel comme dans une opale.
Des chariots passaient, des voitures chargées de malles; sur le quai
poisseux, un double courant s’établissait, montant vers la gare et en
descendant; les carrioles des maraîchers roulaient sur le pont. C’était
l’heure où des filles échevelées, en bas roses et violets, traînant
leurs savates, versent le vin blanc aux charretiers qui entrent dans
les cabarets, leur fouet sur l’épaule.
Seguey passa dans son cabinet de toilette, noua une cravate sombre
sur un col souple, ouvrit une armoire et la referma. Le soleil levé
derrière le coteau montait lentement au-dessus du fleuve. Virginie,
coiffée de son turban orange à grands carreaux bruns, versait une
carafe d’eau sur les jardinières de géraniums et de pétunias. Le
plateau du déjeuner était posé sur une petite table. Elle tambourina
sur la porte.
--Voilà, dit Seguey en apparaissant, rasé, rafraîchi, mais les yeux
profondément enfoncés et l’air fatigué.
Tout en trempant le pain grillé dans sa tasse de thé, il jeta les
yeux sur le carnet fripé où elle inscrivait ses dépenses; un bout de
crayon y était attaché par une ficelle. Familière, elle s’asseyait à
côté de Gérard, les mains croisées sur son tablier; le contentement
épanouissait sa bonne figure marron, joyeuse et soumise, sur laquelle
saillaient les grosses prunelles roulant comme des boules dans un globe
jaune; les larges narines se relevaient à la manière d’un énorme accent
circonflexe. Son dévouement était celui du chien de la maison, toujours
prêt à lécher la main de son maître, même s’il est injuste ou de
mauvaise humeur. Le rire plissait toute la face, secouait aux oreilles
les grands anneaux d’or et élargissait la bouche lippue sur la gaieté
des grosses dents blanches.
Gérard ferma le petit carnet:
--Aujourd’hui, je pense que Mme de Pontet viendra déjeuner. Ce n’est
pas sûr, mais tu mettras son couvert.
Virginie emporta le plateau en combinant dans sa tête laineuse un plat
de volaille au kari auquel elle mélangeait toujours un peu de safran.
Seguey écrivit un moment avant de sortir. Une serviette de cuir
placée dans le tiroir de sa table contenait des papiers relatifs à la
succession de ses parents et aux affaires de sa sœur. Il l’ouvrit, en
retira des notes, et s’absorba dans des calculs.
Puis il chercha un brouillon de lettre, plusieurs fois repris et
abandonné, qui commençait par ces mots: Ma chère Paule... Il le relut
lentement, ratura des lignes entières et enfin l’écarta d’un geste de
lassitude.
Il resta un moment encore, les coudes sur la table, comme s’il eût fixé
son regard sur une image qui lui était extrêmement pénible: on eût
dit que toute la lâcheté de la vie lui apparaissait et que ses yeux
s’éteignaient en la mesurant. Puis il se leva, agité, comme s’il eût
cherché en marchant à se fuir lui-même. Bien des fois, depuis quelques
jours, cette expression de fatigue morale avait creusé sur son visage
un masque tragique. Il semblait voir une chose à la fois redoutée
et souhaitée s’approcher de lui. Son regard parcourut le port, les
paquebots amarrés au quai, et un feu trouble baigna ses prunelles
grises.
Il descendit et fit les cent pas sur le trottoir. Chaque matin, il
allait ainsi à la rencontre du facteur, un homme alerte et jovial, au
teint échauffé, content de distribuer sous forme de lettres la pâture
impatiemment attendue des joies et des peines. Des femmes en peignoir,
soulevant un rideau, le guettaient à tous les étages. Seguey jeta sur
les enveloppes qui portaient son nom un coup d’œil rapide; le facteur
passé, il respira, une légère rougeur au visage, avec la sensation d’un
répit gagné.
Sur le quai, il salua successivement un courtier et un grand négociant
en grains qu’il rencontrait presque tous les jours. Il marchait vite,
pressé par ce désir d’agitation qui tourmente les tempéraments nerveux
aux heures de crise. Le trottoir était grouillant de vie populaire.
Une brume jaune pesait ce matin sur les toits d’ardoise, lustrés et
sombres, d’un bleu d’hirondelle; la petite gondole qui va et vient
d’une rive à l’autre, pareille, de loin, à une mouche verte, gonflait
son panache de coton blanc; les navires se dressaient comme des îles
sur la grande courbe d’eau limoneuse. Devant tout cela, il voyait
double... Des deux hommes qu’il portait en lui, il fallait que l’un fût
sacrifié.
Il regardait machinalement les devantures qui lui donnaient la
sensation de défiler à côté de lui. Dans leurs boutiques, les
sandaliers, manches retroussées, tapaient les semelles de corde sur
leur établi; des charretiers en pantalon rapiécé et veste de toile,
essuyant leur moustache du revers de la main, sortaient des cabarets
d’un pas incertain; un groupe, attablé, mangeait des sardines bleues
figées dans du sel; d’autres puisaient dans des cornets de gros papier
jaune, et jetaient derrière eux sur le trottoir des débris de crabes.
Il y avait cercle, au coin du quai et d’un grand cours, autour de la
grosse marchande assise entre ses deux corbeilles rondes, les hanches
écroulées sur un escabeau. Tout cela lui apparaissait comme à travers
un brouillard de fièvre.
A midi, en rentrant chez lui, il trouva Virginie consternée et le salon
vide. Anna de Pontet n’avait pas paru. Cette absence, sans qu’il pût
s’expliquer pourquoi, le troubla comme ces moments d’attente angoissée
qui précèdent une catastrophe.
Après le déjeuner, il s’étendit sur le lit d’acajou en forme de barque,
doucement soutenu par les cols de cygne. Que de fois, à cette même
place, il avait joui de sa solitude, dans ce petit salon tapissé de
livres, de gravures, et où son âme respirait si bien. Il demeurait
immobile, un bras replié sous sa tête, laissant s’éteindre une
cigarette presque consumée. La pensée qui avait le matin assombri ses
traits, se reflétait de nouveau dans son regard morne.
Une petite pendule de voyage encadrée de cuir, posée sur sa table,
marquait une heure moins le quart. Il la regarda... Sa physionomie
changeait peu à peu, déformée par des sensations qui devaient être
presque intolérables. Des images passaient lentement en lui comme des
taches claires sur un écran sombre... un sourire, une expression de
bonté merveilleuse qui un jour l’avait ébloui.
Quand la pendule sonna une heure, il se leva, ouvrit la fenêtre et
demeura quelques minutes dans la corbeille ajourée du balcon de fer:
là-bas, sur la droite, au delà de la passerelle où roulait un train,
les clochers pointaient sur la ligne douce des coteaux. Tout son être,
penché comme sur un visage, semblait implorer un pardon secret.
A ce moment même, abaissant ses yeux, il aperçut Paule qui débouchait
du pont et suivait la rampe inclinée au-dessus du fleuve. C’était bien
sa démarche parfaitement noble, sa tête pensive sous un léger voile.
Il quitta le balcon et continua de la regarder. Un instant elle
s’arrêta devant la balustrade de pierre, les yeux sur la rade. Il eut
le pressentiment qu’une émotion la retenait là, le désir peut-être de
se retourner. Une flamme de tendresse passa dans ses veines.
Brusquement, il entra dans sa chambre, chercha son chapeau, puis le
posa d’un air indécis: quelque chose d’inexprimable le clouait là, le
sentiment qu’il ne pouvait commettre que plus de mal encore.
Quand il se rapprocha du balcon, la terrasse inclinée lui parut
étrangement vide. Un homme, la figure cachée sous son bras, dormait
sur un banc, des enfants couraient. Il se pencha pour chercher sur la
chaussée, dans le mouvement des voitures, un point noir lointain. Mais
il ne vit rien.
<tb>
Gisèle Saint-Estèphe entra chez sa sœur un moment avant le dîner.
Odette était assise sous la cage rose d’un abat-jour pendu au plafond.
Elle était encore en costume de ville; une fourrure jetée sur ses
épaules enveloppait sa gorge d’une pénombre douce. Elle semblait
engourdie et triste, ses grands bras croisés sur sa taille.
La jeune femme, au contraire, paraissait contente. Elle s’assit sur
un petit pouf et ouvrit sur un corsage émeraude sa longue jaquette de
couleur sombre; à travers sa voilette, ses beaux yeux brillaient:
--Comment t’habilles-tu ce soir? demanda-t-elle en souriant.
L’atmosphère de la chambre avait la teinte des roses de Bengale.
C’était Odette qui avait choisi l’année précédente les cretonnes
claires sur lesquelles se détachaient de grandes fleurs et de grands
oiseaux. Le lit bas et blanc était adossé à une tenture; blanche aussi
l’armoire sans angles, doucement renflée de chaque côté et treillissée
d’or. Il y avait sur les petits meubles ces bibelots informes et
mièvres qu’une jeune fille riche ne peut manquer de recevoir comme
cadeaux de fête et d’anniversaire. Mme Saint-Estèphe négligea de leur
jeter son coup d’œil moqueur:
--Je suis rentrée de bonne heure pour causer un peu avec toi, dit-elle
à Odette en tirant ses gants. Tu sais qui nous avons à dîner ce soir?
Odette cita deux ou trois noms. Sa mère lui avait parlé d’un jeune
Anglais, de passage à Bordeaux, et que patronnait une famille de grands
négociants:
--Je ne sais pas, dit-elle, s’il parle français. Il est descendu chez
les Butlow qui ont été reçus chez lui à Londres et le promènent en
automobile. Aujourd’hui, ils ont dû aller en Médoc...
--Odette, interrompit sa sœur, d’une voix insinuante, tu sais bien que
ce n’est pas de lui que je veux parler...
Une rougeur se répandit sur le visage de la jeune fille. Pourquoi
Gisèle prenait-elle plaisir à la tourmenter? Elle se demandait aussi
ce que signifiait ce dîner. Il lui semblait singulier que sa mère eût
consenti à recevoir alors qu’elle venait seulement de revenir en ville
et que la maison était encore désorganisée. Et pourquoi Seguey avait-il
été invité? Depuis le matin, elle s’efforçait de composer son visage et
ses attitudes; mais, maintenant, elle avait l’impression que son secret
lui échappait...
Brusquement, elle couvrit son visage de ses deux mains:
--Laisse-moi, dit-elle. Tu sais bien qu’il ne m’aime pas. Moi non plus,
je ne tiens pas à lui. Si tu crois le contraire, c’est pour me blesser;
personne ici ne me comprend...
--Oh! déclara Mme Saint-Estèphe, le mariage n’est pas du tout ce que tu
crois. Je suis sûre, moi, qu’il t’épousera.
Elle avait envie de lui dire:
--Tu n’as plus qu’à te laisser faire.
Une discussion s’engagea qui fut assez vive. Odette répétait à travers
ses larmes que Seguey ne la trouvait pas intelligente: si elle était
bête, on pouvait au moins la laisser tranquille. Les femmes ne confiant
jamais le fond de leurs pensées, elle ne dit pas qu’elle était jalouse
de Paule. Gisèle ne donnait pas au facteur sentimental une grande
importance:
--Si tu ne l’épouses pas, continua-t-elle, il végétera. Ce sera un
homme fini, un homme à la côte. Tu ne voudrais pourtant pas le laisser
partir pour la Martinique.
Et, changeant de ton:
--Cette petite Dupouy était une erreur. Il l’a vu lui-même. D’ailleurs,
quand quelqu’un vous plaît, il faut savoir lutter, se jeter en travers
des événements. Pour une femme, c’est le seul match qui vaille la
peine. Et maintenant, montre-moi tes robes...
<tb>
Mme Lafaurie recevait d’une manière un peu pompeuse. Elle avait été
jeune dans un milieu où une maîtresse de maison n’improvisait rien,
mais donnait au contraire une sorte de bouffissure à tous les détails.
La vieille société bordelaise avait sur ce sujet un fond de principes
extrêmement solide.
Gisèle, invitant des amis au dernier moment, téléphonait d’abord à la
fleuriste pour avoir des roses. C’était le genre des jeunes femmes
qui ne veulent décidément rien prendre au sérieux. Les nouvelles
générations bouleversaient l’existence avec cette idée que l’on ne
doit vivre que pour son plaisir; mais les dames qui approchaient de la
cinquantaine tenaient bon encore. Mme Lafaurie, héritière d’aïeules
intransigeantes et plantureuses, considérait comme une charge de donner
des dîners cossus, confortables, avec de grands vins, des foies gras,
et un de ces entremets qui font la gloire d’une cuisinière. La sienne
était une personnalité avec laquelle il fallait compter. Bien des
maîtresses de maison la lui enviaient depuis le jour où M. Klipcher, un
des arbitres de la ville, avait dit sur une certaine purée de bécasses
un mot que toute la société avait répété.
M. Lafaurie, lui, aimait à réunir autour de sa table quelques vieux
amis, bien choisis, qui savaient apprécier les vins. Mais il invitait
volontiers les étrangers, surtout les Anglais de passage et les
Hollandais, ayant le souci d’entretenir des relations très étendues qui
lui étaient utiles. Ce soir-là, Charly Hudson, un jeune Anglais frais
et rasé, haut de deux mètres, dont le père expédiait du charbon dans
toute la France, venait dans la maison pour la première fois.
A sept heures et demie, Seguey n’était pas encore arrivé. La lumière
inondait le grand salon crème. Mme Lafaurie, en velours noir, essayait
de tirer quelques paroles du jeune Hudson, écarlate, qui répondait par
des gloussements d’approbation. M. Butlow, de la maison Schamming et
Butlow, lui donnait en anglais des explications. C’était un petit homme
court et couperosé, qui portait des faux cols trop étroits et élevait
dans ses prairies du Médoc d’assez beaux chevaux. Sa femme, longue,
maigre, d’une distinction ennuyeuse, avait sur ses lèvres pincées
un pâle sourire. Elle s’occupait d’œuvres protestantes. Ses amis la
redoutaient, à cause du tribut qu’elle prélevait régulièrement sous
forme de souscriptions et de billets de loterie.
La conversation languissait. Un nouvel arrivant, en redingote et
cravate grise, le sourcil froncé sur son monocle, glaça tout le monde.
C’était M. Lafay, un administrateur de la Banque de Bordeaux, que
M. Lafaurie avait invité par égard pour M. Butlow. Gisèle, toute
scintillante, dans une robe noire brodée d’argent, laissait pendre avec
ennui ses manches de gaze.
Seguey, précédé d’un domestique en habit noir, rencontra Odette
dans l’antichambre. Il s’arrêta pour la saluer. Elle remarqua qu’il
s’inclinait profondément et que quelque chose entre eux paraissait
changé.
--Suis-je en retard? lui demanda-t-il.
Il ne l’avait pas revue depuis son départ de Belle-Rive. Elle portait
une robe verte très éclatante. Dans le salon, quand elle entra, les
yeux exprimèrent une admiration dont il fut flatté:
«Quel dommage, pensa-t-il, qu’elle ait les mains lourdes.»
Instinctivement, quand il l’avait vue, il s’était composé une attitude;
maintenant encore, il avait l’impression que les convenances lui
suggéraient certains sentiments: somme toute, elle était jolie, d’une
beauté un peu trop physique et comme vide de pensées, mais son teint
avait le rose nacré des coquillages.
«C’est du moins une jeune fille énergique et droite», pensa-t-il un
moment après, comme s’il avait eu à la défendre contre lui-même.
A l’instant où Mme Lafaurie regardait la pendule avec inquiétude, un
dernier convive arriva. C’était un de ses cousins, Auguste Montbadon,
bibliophile et collectionneur, qui avait le défaut de se faire
attendre. Ses amis déploraient son inexactitude et aussi qu’il dépensât
plus que de raison pour enrichir sa bibliothèque. Quand il vit Seguey,
un sourire éclaira son visage rond.
Le dîner fut servi cérémonieusement, avec le luxe habituel de linge
damassé et d’argenterie. Un sauternes couleur de soleil accompagna
les grosses huîtres vertes; après le filet aux champignons, le verre
voisin se remplit d’un _Château-Laroze_. M. Butlow, déjà repu et
congestionné, le compara avec _La Mission_; il parla aussi d’une
excellente bouteille qu’il avait fait boire à des Hollandais.
La conversation continuait de languir un peu, M. Lafay aborda la
question des changes:
--Les Américains, déclara-t-il, vont recevoir nos vins légers; si la
chose n’est pas encore faite, elle le sera demain.
Il se rengorgea et regarda autour de lui pour mesurer l’effet de cette
nouvelle.
M. Lafaurie paraissait sceptique:
--La question reste bien discutée.
Discrètement, avec des sourires, des sous-entendus, il parla d’un débit
de tempérance ouvert à Bordeaux: le premier soir, l’homme de confiance
qu’on y avait mis était ivre-mort. Montesquieu, ajouta-t-il, plantait
de la vigne, c’était lui qui restait dans la vérité.
Il s’interrompit pour conjurer Mme Butlow de reprendre un peu de filet.
Butlow, circonspect depuis la guerre, n’osa pas dire que les Allemands
du moins buvaient bien; mais il parla des caves du Nord qui avaient
besoin d’être regarnies.
Montbadon, le bibliophile, rappela que le grand-duc Constantin de
Russie, frère du tsar, passant à Bordeaux, acheta vingt-quatre mille
francs un tonneau d’_Yquem_.
--Oh! manifesta le jeune Anglais dont les mâchoires avaient travaillé
jusque-là silencieusement, vous avez dit vingt-quatre mille francs!
Sa phrase se termina par un gloussement de stupéfaction.
Mme Lafaurie surveillait l’entrée de Frédéric qui apportait un plat
de bécasses. Une longue rôtie, sur laquelle les entrailles étaient
écrasées, fut placée devant son mari qui se réservait d’y ajouter
lui-même divers ingrédients. La rôtie de bécasses nécessitait une sorte
de rite. Il récapitulait: beaucoup de beurre, un peu de muscade, un
jus de citron, du poivre, du sel, une goutte de cognac...
Tous les convives suivaient des yeux les évolutions de son couteau qui
triturait sur le pain détrempé une crème de couleur brune. La rôtie,
renvoyée à la cuisine, pour passer sur le gril, reparut trois minutes
après et fut goûtée avec attention:
--Très bonne... Excellente... un peu plus de cognac peut-être...
--Cette année, confiait Butlow à Gisèle, je vais engraisser des
ortolans.
Montbadon plaignait Saint-Estèphe qui buvait de la camomille et
émiettait du pain grillé:
--Les médecins sont de grands coupables.
M. Lafaurie, souriant, félicité, le visage un peu coloré, détourna la
conversation. Le directeur du Grand-Théâtre avait engagé un nouveau
ténor qui débuterait dans _les Huguenots_.
--Ah! s’écria Gisèle, toujours ce beau ciel de la Touraine!
Mme Butlow parut choquée. Dans cette ville, où des concerts classiques
réunissent toute la société, on revenait toujours entendre _la Juive_,
_le Prophète_ et _les Huguenots_. C’était le fonds du répertoire. Les
artistes continuaient d’être jugés aux mêmes grands morceaux.
--Non, disait Odette à Seguey, je n’aime pas beaucoup la musique.
Le chant peut-être... Mais les acteurs sont souvent si laids et si
ridicules...
Il lui cita quelques noms: Debussy... Ravel... C’était pour elle une
langue étrangère. Peut-être préférait-il qu’elle ne comprît pas. A quoi
bon? Il garderait du moins, fermé et intact, son monde intérieur.
Soudain, pendant ce dîner, il avait eu la sensation que sa destinée
était fixée. Il ne savait pas à quel moment sa résolution avait été
prise; mais pouvons-nous jamais remonter jusqu’aux plus profondes
racines de nos décisions? Le moment où il hésitait encore semblait déjà
loin: la vie l’avait si bien emporté qu’il ne distinguait plus le point
de départ.
Il voyait, lui, le sens réel de la scène qui se jouait là, autour de
cette table couverte de fruits, sous des paroles insignifiantes. Ce
Butlow, rogue et trop nourri, croyait être le personnage important de
cette réunion; M. Lafay, qui semblait regretter chaque parole qu’il
lui adressait, le considérait d’un air protecteur. Ni l’un ni l’autre
ne se doutaient qu’ils devraient bientôt changer de ton. Ce n’était
pas la première fois qu’il se sentait ainsi mesuré, classé... Chaque
coup d’œil tombé sur lui décuplait le désir de revanche que réveillait
toujours dans son sang le contact du monde. Une trépidation rapide
passa dans ses nerfs: la partie se jouait et il ne souffrirait pas
de ne la point gagner. Le souvenir de Paule, gênant et obscur, était
relégué ce soir hors de la vraie vie.
Après le dîner, dans le salon, il se sentit harassé comme s’il avait
longtemps marché. Quel chemin avait-il donc parcouru sans que son corps
changeât de place? Le regard de Gisèle posé sur lui semblait lui dire:
«Mais allez donc! Qu’attendez-vous?»
Odette était assise un peu à l’écart, ses bras nus très blancs dans les
volants de sa robe verte. Son visage avait une expression passive, un
peu animale; dans ses grands yeux vides, il crut voir une intelligence
engourdie. Et il cherchait les mots qu’il fallait, respectueux, pas
trop intimes; avec elle, il valait mieux que ce fût banal.
Sa vue intérieure s’obscurcit un instant comme se ferment les yeux
de l’homme qui se jette à l’eau: ce fut une déchirante sensation
d’angoisse. Puis il se leva, traversa le salon, et alla s’asseoir à
côté d’Odette...
VI
«Ne revenez pas, je vous écrirai», avait dit Seguey à Paule, d’une
voix rapide et sourde qui l’avait frappée. C’était dans l’obscurité,
sur le bord du fleuve. Au même instant, elle avait senti sa bouche à
travers son gant, et ce grand saisissement dont elle était restée comme
foudroyée.
Dans le train, elle avait fermé les yeux. Une chétive lumière agonisait
avec des sursauts dans une cuvette de verre fixée au plafond; les
vêtements pressés dégageaient une odeur de laine mouillée. Son visage
gardait une impression de brûlure et tout son être défaillait d’une
joie étrange et inapaisable.
Octave l’attendait à la gare. Dans la petite voiture, enveloppée d’un
grand manteau, elle regardait les étoiles suspendues dans un ciel noir
et froid comme un ciel d’hiver. Le grand garçon grommelait à son côté
des paroles qu’elle entendait mal. Ce n’était pas la première fois que
la voiture venue la chercher à un autre train stationnait pendant deux
heures devant la gare: la colère grondait chez ses gens à cause du
souper retardé, du cheval qu’il fallait encore dételer, soigner. Elle
passait vite, les oreilles bourdonnantes. Mais, ce soir-là, elle se
sentait soulevée au-dessus des choses quotidiennes, dans l’isolement
farouche de l’amour.