Seguey qui l’avait troublée, dominée, conquise? Elle avait senti
cette attraction sans se l’expliquer. Tout de suite, elle avait été
blessée dans sa confiance en elle-même et dans son orgueil. L’idée
de sa supériorité vis-à-vis de Paule, établie depuis l’enfance, lui
paraissait indiscutable. Aussi l’attitude de Seguey la remplissait-elle
de colère et d’humiliation! C’était pour cela qu’elle l’avait à la fois
évité, cherché, pendant son séjour à Belle-Rive, avec les brusqueries
et les maladresses d’une nature qui n’admettait pas qu’on lui résistât.
Ce secret qu’elle avait cru si bien comprimer, elle ne se doutait pas
que sa sœur l’avait deviné.
Quand elle revoyait Seguey, avec son air indifférent, son sourire fin,
un peu ironique, un sentiment de honte la bouleversait. Mais elle se
défendait, en fille énergique, décidée à se sauver elle-même de cette
souffrance:
«Non, se disait-elle, je ne serai pas malheureuse. Je m’occuperai, je
m’amuserai.»
Les larmes qui montaient à ses grands yeux clairs, elle les refoula.
Posément, elle arrangea ses cheveux et les rattacha sur la nuque avec
une petite épingle d’écaille. Chaque mouvement de tête déplaçait sur
son chapeau de longues aigrettes douces et légères. Quand elle eut
fini, elle se détourna pour ne plus voir son regard brillant.
Ah! comme elle haïssait la tristesse et qu’il lui tardait de ne plus
souffrir!
Un instant encore, elle revit Seguey avec Paule, absorbé, songeur, dans
la grande allée. Quand elle était venue au-devant d’eux, de Gisèle qui
les précédait, il avait levé sur elle des yeux étonnés. Peut-être son
agitation lui avait-elle paru extraordinaire! Elle s’en voulait de
n’avoir pas su mieux dissimuler; mais elle venait d’apprendre qu’il
allait partir: une sorte de révolte lui faisait perdre toute prudence.
Maintenant encore, à se rappeler ces jours si récents, elle le
détestait. Quand bien même il aurait compris, que lui importait? Elle
saurait lui montrer qu’il s’était trompé.
A l’étage au-dessous, toutes les fenêtres étaient ouvertes. Frédéric,
en tablier bleu, brossait sur le palier des fauteuils de soie
capitonnée. Mme Lafaurie, la tête casquée de ses beaux cheveux, lançait
des ordres d’une voix forte et autoritaire. Quand elle aperçut sa fille
prête à sortir, elle s’arrêta net.
--Tu sors! Où vas-tu? Aujourd’hui, tu aurais bien pu m’aider un peu. Ta
sœur, où est-elle?
Odette regardait avec dégoût à droite et à gauche:
--Oh! cette poussière, Frédéric, attendez un peu. Vous savez bien,
maman, que je ne ferais rien...
<tb>
--Ce n’est pas fini, pensa Gisèle Saint-Estèphe, quand elle eut
rencontré Seguey avec Paule. Mais il faut que ce soit bientôt terminé.
A Belle-Rive, le soir où M. Lafaurie s’efforçait de capter Gérard,
elle avait jugé d’un coup d’œil la situation. L’idée d’envoyer Seguey
à la Martinique lui semblait plaisante. Pourquoi pas en Chine?
Décidément, entre les affaires des hommes et celles des femmes, il y
avait un monde. Il ne lui venait même pas à l’esprit qu’un tel projet
fût pris au sérieux. Son père, avec ses belles manières flatteuses,
ne comprenait donc pas qu’il perdait son temps; et aussi Seguey qui
l’avait écouté attentivement... et encore Odette. La jeune femme,
tapie dans son coin, l’esprit aiguisé par tous ces manèges, avait le
sentiment qu’elle seule voyait juste et triompherait.
Ce n’était pas qu’elle voulût travailler pour son propre compte.
Vis-à-vis de Seguey, elle gardait un fond de dépit plutôt bienveillant.
M. Peyragay, tout à l’heure encore, n’avait-il pas fait le geste de
l’homme qui met bas les armes pour lui dire qu’elle n’avait jamais été
plus jolie. C’était d’ailleurs ce qu’elle sentait. Cette impression
délicieuse mêlée à sa vie la disposait à l’indulgence: puisque sa sœur
aimait Seguey, elle l’épouserait, et elle était sûre maintenant que de
légers indices ne la trompaient pas.
Entre Odette et elle, il n’y avait jamais eu beaucoup d’affection
ni d’intimité. Gisèle appartenait à une autre génération. Elle ne
comprenait pas les goûts nouveaux des jeunes filles, leurs allures
franches, cette passion des sports qui changeait jusqu’à l’atmosphère
de la vie mondaine. «Ce n’est pas de mon temps», disait-elle, avec
la coquetterie de ses vingt-huit ans brillants et épanouis. Cette
agitation physique lui semblait fatigante et sèche, opposée à ce qui
fait le charme de la femme, son attrait changeant, son caprice. Il
fallait avoir bien peu de fantaisie pour passer des heures à courir
après une balle. Le football était une horreur. Les jeunes gens qui
se bousculaient à des jeux pareils s’endormaient à table. Si cela
continuait, ce ne serait plus la peine de savoir s’habiller, de savoir
causer... Odette, toujours pressée, était pour elle presque une
étrangère. Mais, ce soir-là, mise en éveil par la découverte qu’elle
venait de faire, Gisèle se sentait, vis-à-vis de sa sœur, curieuse,
amicale et pleine d’entrain.
Comment n’avait-elle pas remarqué plus tôt qu’Odette était avec Seguey
contrainte et sérieuse? Quand il approchait, sa physionomie perdait sa
vivacité et elle évitait de le regarder.
«Comme elle est jeune, pensait Gisèle, devant ce visage franc et ouvert
sur lequel les impressions étaient si visibles. A son âge, nous savions
mieux cacher notre jeu. Et elle fait précisément tout ce qu’il ne faut
pas. Ces petites ne comprennent rien.»
Il y avait dans cette affaire sentimentale un plaisir d’intrigue,
de combinaisons, qui l’eût animée en toute circonstance; mais sa
jouissance était plus complexe et un goût de revanche y était mêlé.
Dans l’attitude de Gérard vis-à-vis de Paule, elle avait discerné des
hésitations, cet air des gens qui se demandent s’ils sont amoureux.
Tout était d’ailleurs au rebours du bon sens dans cette aventure.
Seguey ne pouvait manquer de comprendre qu’il n’est pas pour un homme
de plus grande faute qu’un sot mariage. Agréable, fin, mais appauvri,
il devait avant tout chercher la fortune. Quant à Paule, elle la
jugeait en femme du monde. Une jeune fille qui menait une vie de
sauvage, seule, à la campagne, n’était en rien intéressante. Il entrait
dans son antipathie beaucoup de dédain, de l’amour-propre, et ce goût
de prendre qui est pour certaines jolies femmes tout le plaisir de
vivre.
Combien il serait agréable de réussir, elle le sentit plus vivement
encore le soir où elle rencontra les deux jeunes gens. C’était le
lendemain du jour où elle était rentrée à Bordeaux. A les voir
ensemble, elle éprouva un froissement vif. Vraiment, il était de son
devoir d’occuper Seguey plus utilement. Les femmes veulent toujours
que l’homme qui les intéresse soit un peu leur œuvre; elles ont des
exigences de protectrice et de conseillère, une de leurs plus vives
satisfactions est de pouvoir dire: «Vous voyez bien... Comme j’avais
raison!» Gisèle pensa que si Seguey venait la voir, entre cinq et six,
tout s’arrangerait.
Le soir de cette rencontre, Gisèle qui habitait le troisième étage de
l’hôtel dînait chez sa mère. M. Lafaurie, le dos légèrement voûté,
était entré dans la salle à manger d’un air mécontent. Tout de suite,
il avait cherché des yeux le couvert d’Odette:
--Où est-elle?... Voilà deux soirs qu’elle dîne hors de la maison. Je
ne supporterai pas que cela continue.
M. Lafaurie, qui avait dans le monde une réputation d’amabilité, était
dans la vie quotidienne un père irritable. Pour sa seconde fille, il
se montrait extrêmement jaloux, susceptible, et accusait sa femme de
contrecarrer son autorité. En réalité, les défenses qu’il accumulait ne
servaient à rien. Mme Lafaurie, tout en blâmant les nouvelles habitudes
de liberté et d’indépendance, laissait Odette faire à sa volonté. Elle
récriminait beaucoup et n’empêchait rien. M. Lafaurie, d’ailleurs, ne
disait guère autre chose qu’elle; mais ses propres observations, dans
la bouche de son mari, la révoltaient comme une injustice. Quand il
commençait, elle prenait une attitude de mère outragée:
--Qu’est-ce que tu me reproches? Tu ne veux pourtant pas que je
l’empêche de s’amuser? Elle serait la seule.
Saint-Estèphe, conciliant, citait toutes les jeunes filles de leurs
relations qui jouaient aussi au tennis, allaient au théâtre, montaient
à cheval beaucoup plus qu’Odette. C’étaient, disait-il, les nouveaux
usages. Il ne fallait pourtant rien exagérer.
Le dîner à peine fini, ces messieurs sortirent. Gisèle s’inquiétait peu
de savoir où Saint-Estèphe passait la soirée. Quant à Mme Lafaurie,
tout en continuant de gronder un peu, elle était contente que son mari
eût l’habitude d’aller au cercle. Jusqu’à dix heures au moins, on était
tranquille.
La mère et la fille s’installèrent en tête-à-tête dans un petit salon
réservé à la vie intime. Un plateau lumineux suspendu au plafond
diffusait une lumière douce. Mme Lafaurie se plaignit qu’elle n’y
voyait pas, éteignit le plafonnier, puis le ralluma. La jeune femme à
demi étendue sur un canapé lui conseillait de rester tranquille:
--Vous ne savez pas ce que vous voulez. J’aime beaucoup cet éclairage.
C’est très reposant...
--Mais on ne peut rien faire. Comment veux-tu que je travaille?
Une lampe de Chine, coiffée d’un abat-jour rose voilé de dentelle, noya
de lumière le salon vert d’eau. Mme Lafaurie s’assit enfin près d’une
bonne table de style Louis-Philippe, repoussa des journaux pliés, les
derniers numéros de _l’Illustration_, et ouvrit une boîte à ouvrage
en vannerie ronde nouée d’un ruban. La bergère qu’elle affectionnait
était recouverte d’un velours côtelé qui avait la nuance des très vieux
vins. Quand elle eut assuré ses grosses lunettes d’écaille sur son
nez busqué et pris son tricot, ses mains commencèrent à s’agiter. Un
médaillon ovale entouré de perles fermait son corsage de blonde noire.
Elle parut soudain vieillie, fatiguée, avec des ombres creusant son
masque blafard, sa corpulence de quinquagénaire en robe de soie un peu
craquante, et les pelotons roulant dans son tablier.
Gisèle ouvrit une petite boîte de cigarettes, en choisit une, l’alluma
soigneusement et se renversa dans la courbe du canapé. Elle fumait
lentement, avec des gestes paresseux de son beau bras nu. Quand sa main
s’approchait de ses lèvres, ses bagues brillaient.
--Je ne comprends pas, déclara Mme Lafaurie, quel plaisir tu trouves à
fumer. Je ne peux pas m’y habituer. Autrefois, une jeune femme n’aurait
pas osé! On eût été bien étonné.
Gisèle, dans son nuage de fumée légère, ne semblait entendre que très
vaguement ces observations. Sa mère ne remarqua pas son expression qui
était à cet instant singulière et presque cruelle. Elle ne répondait
que sur un ton de condescendance:
--Moi, vous savez, rien ne m’étonne.
Elle avait une tunique claire en crêpe de Chine. Sa jupe noire, un
peu remontée, découvrait ses bas de soie gris et ses pieds charmants
chaussés de satin. Habituellement, lorsque sa mère récriminait, elle
montrait plus d’impatience. Mais, ce soir, ses yeux pleins de feu
semblaient sourire à d’autres pensées.
A dix heures et demie, Saint-Estèphe rentra et referma soigneusement la
porte. Il avait l’air pressé et mystérieux de quelqu’un qui a marché
vite pour apporter une nouvelle:
--Vous ne savez pas, commença-t-il...
Frédéric se montrait pour servir le thé. Il s’interrompit.
Le domestique avançait une petite table sur laquelle étaient disposées,
autour d’un grand samovar d’argent, des tasses de porcelaine
transparente à petits bouquets.
Gisèle se leva:
--Je vous sers du thé?
--Non, un peu de tilleul, si vous voulez bien.
Il souffrait de l’estomac et reprochait à sa femme de ne pas y faire
attention. Son visage se rembrunit. C’était une contrariété pour lui de
n’avoir pas dit tout de suite ce qu’il voulait dire.
Tout en attendant que le domestique se retirât--et il semblait prendre
plaisir à prolonger son manège autour de la table--Saint-Estèphe
regardait sa femme à la dérobée. Valait-il la peine qu’il eût quitté si
tôt une réunion extrêmement joyeuse pour être accueilli de cette façon?
Depuis quelque temps, elle était maussade, agacée. Lui, au contraire,
qui avait une infidélité à se reprocher, exagérait l’empressement.
Si elle se doutait de quelque chose, pensait-il, ce serait terrible!
Devant cette idée, il se sentait pusillanime comme un enfant, prêt
à toutes les protestations, à tous les mensonges. En réalité, cette
liaison avec une modiste en renom--celle-là même qui faisait à Gisèle
de charmants chapeaux--ne l’amusait guère. Cette femme avait des
manières vulgaires qui lui déplaisaient; mais, dans le monde où il
fréquentait, n’était-il pas presque de règle que tout homme marié eût
une maîtresse? Il ne comprenait pas comment l’opinion exigeait de
lui cette chose ennuyeuse, qui contrariait ses goûts de prudence, de
tranquillité; néanmoins le souci de ne pas manquer à «ce qui se fait»
l’empêchait de mener jusqu’au bout son raisonnement.
--Non, elle ne sait rien, pensa-t-il en regardant la jeune femme verser
tranquillement du thé dans sa tasse; et l’intérêt de la nouvelle qu’il
apportait le gonfla de nouveau du sentiment de son importance.
Mme Lafaurie, tirée de son assoupissement, tenait Frédéric comme au
port d’armes en face d’elle. Presque chaque soir, elle entamait ainsi
un interrogatoire et lui donnait en cinq minutes trois ou quatre ordres
contradictoires.
--Que nous disiez-vous? demanda-t-elle enfin à son gendre.
Et elle s’installa confortablement, avec une sensation de bien-être.
C’était un bon moment pour elle que celui où elle s’apprêtait à
dévorer quelque nouvelle. La mine de Saint-Estèphe mettait en appétit
sa curiosité de dame presque mûre, barricadée de vertus bourgeoises
mais qui éprouvait vaguement devant le scandale le mouvement de l’ogre
flairant la chair fraîche.
La physionomie de Saint-Estèphe s’éclaira de satisfaction. Il s’assit
à côté de sa belle-mère, remuant son tilleul avec une petite cuiller,
ses maigres jambes croisées par-dessous la table. Gisèle eut soudain
l’intuition qu’il allait parler de Seguey.
--Videau m’a appris ce soir de bien tristes choses, commença-t-il
sur le ton affligé d’un homme du monde qui déplore des événements
contraires aux bienséances élémentaires. Vous savez ce que l’on dit du
capitaine Galet, et que Mme de Pontet serait du dernier bien avec lui
depuis des années...
Il regardait alternativement sa belle-mère pétrifiée par l’attention et
sa femme qui mangeait un petit gâteau:
--Le capitaine, qui est en garnison à Libourne, venait la voir chaque
semaine. Elle-même le rejoignait le samedi et restait deux jours.
C’était soi-disant pour des affaires, mais le monde avait son opinion
faite et ses voyages à Bordeaux étaient remarqués. Il y a vraiment des
femmes qui ne redoutent rien. On s’étonne que sa belle-mère, qui est
une personne de grand mérite, n’ait pas essayé de la retenir. Cependant
le capitaine se serait lassé. Certains disent que la dame aurait des
dettes, et qu’il a eu peur...
Sa voix se faisait de plus en plus basse et chuchotante, comme s’il eût
craint que quelqu’un écoutât derrière la porte:
--Le capitaine, qui voulait rompre, a obtenu de permuter. Il part
pour Nancy. On raconte que cette malheureuse l’a relancé jusque chez
lui, et qu’il lui a refusé sa porte. C’est vraiment une créature sans
dignité.
--Quelle horreur, déclara énergiquement Mme Lafaurie qui avait le
mépris du monde militaire. Cette petite femme n’a jamais été de mon
goût. J’espère bien que son frère ne la verra plus.
--Vous-même, interrogea Saint-Estèphe, tourné vers sa femme, ne
pensez-vous pas qu’il serait convenable de lui faire comprendre que
nous ne pouvons plus la recevoir?
--Oh! dit Gisèle, je ne pense pas qu’elle vienne. Vous savez bien
qu’elle ne s’occupe pas beaucoup de nous. Il faut croire qu’une grande
passion est très absorbante.
Saint-Estèphe, gêné, se demandait s’il n’était pas visé par quelque
allusion. Certaines phrases de sa femme le déconcertaient. Sa
belle-mère, au contraire, fortement établie dans ses opinions,
n’attendait pas d’autres informations pour prendre parti; tout à
fait réveillée maintenant, son tricot repris, elle sautait selon son
habitude d’une idée à l’autre:
--Les enfants sont bien à plaindre. Ce qu’elle aura de mieux à faire,
c’est de rester à la campagne. Tout cela, c’est pour de l’argent. Sa
pauvre mère aurait bien souffert...
--Qu’est-ce qu’il y a? dit M. Lafaurie qui venait d’entrer.
Sa fille lui offrit une tasse de thé qu’il but sans s’asseoir appuyé à
la cheminée. Lui aussi connaissait l’histoire, mais se donna l’air de
ne rien savoir:
--Odette n’est pas rentrée? demanda-t-il.
Mme Lafaurie lui jeta un regard de blâme, plia son ouvrage et quitta
la pièce majestueusement. Gisèle, les coudes posés sur ses genoux,
paraissait pensive. Son mari, qui avait sommeil, s’excusa de se
retirer.
Quand il fut parti, M. Lafaurie s’assit, calmé, et elle lui tendit la
petite boîte à cigarettes: il y avait entre eux une affinité de père à
fille, profonde, immédiate, plus pénétrante que les paroles.
--Odette, lui dit-elle, après un silence, je voulais justement vous
parler d’elle....
<tb>
Mme Saint-Estèphe s’était composé, dans son appartement du troisième
étage, un petit coin moderne avec des meubles achetés rue du
Faubourg-Saint-Honoré, des tentures violet évêque et des coussins de
toutes les couleurs. Cette initiative n’avait pas été sans préoccuper
Saint-Estèphe qui craignait que sa femme fût critiquée. La plus
haute société bordelaise, celle qui a ses hôtels dans le voisinage
du Jardin Public, n’admettait que le Louis XVI, les meubles anciens.
Quant à la bourgeoisie de vieille souche, qui a moins de brillant
et d’automobiles, elle se contentait de vivre confortablement, avec
sérieux et dignité, dans son acajou et dans ses peluches, renouvelant
de loin en loin quelque bon tapis ou faisant recouvrir ses canapés
d’étoffe pompadour. Gisèle Saint-Estèphe, avec ses coussins et les
petites pattes de ses fauteuils, fit beaucoup parler et choqua grand
nombre de ces personnes dont il est convenu de dire qu’elles ont
«beaucoup de goût»; mais les mêmes dames qui avaient déclaré tout cela
affreux, et peut-être pas très comme il faut, trouvèrent en rentrant
chez elles leurs meubles plus éteints et éprouvèrent un déplaisir
qu’elles ne s’expliquaient pas.
Les messieurs, très favorables au contraire, disaient à Gisèle que ce
petit coin lui allait bien. Quand on entrait, il y avait toujours des
revues sur la table, un grand étui plein de cigarettes et un je ne
sais quoi d’intime et d’amical qui vous accueillait. Le divan gardait
quelque chose de ses repos de jeune femme, et aussi les coussins
jetés, le livre oublié qui restait ouvert.
Entre cinq et six heures, le plateau du thé était posé sur une table
basse. Des amis entraient et sortaient, des jeunes gens apportaient des
fleurs. Un éclairage spécial avait été ménagé sur un petit vase.
--... Moi, déclarait Gisèle quand Seguey entra, j’aime beaucoup le
jaune serin.
Elle élevait sur son poing un petit abat-jour en forme de cloche, la
bouche rieuse, les cheveux tirés découvrant son front. Sa souple robe
noire s’enroulait sur ses jambes minces. Deux jeunes gens, assis à
l’autre bout du divan, comparaient des morceaux d’étoffe.
Elle tendit la main à Seguey comme s’il eût été un des habitués de ce
petit coin.
Lorsque la portière s’était soulevée et qu’elle l’avait vu paraître, un
peu pâle, habillé avec ce soin où il excellait, elle avait compris ce
que signifiait sa présence. La veille, elle lui avait envoyé un de ces
billets que les femmes savent écrire et qui laissent beaucoup entendre
en ne disant rien. Toute la journée, elle avait pensé qu’il viendrait,
le soir même ou le lendemain, à une heure qu’il essaierait de retarder
mais qui devait sonner infailliblement; elle sentait, elle, que
l’attrait de leur fortune, de leur situation l’amènerait là, à défaut
d’autres sentiments, et que ses essais d’indépendance viendraient
sombrer au pied de son divan, sur cette peau d’ours blanc dans laquelle
se perdaient ses petits souliers de satin.
Maintenant elle le regardait, elle lui souriait, avec des attitudes
où quelque chose de son père affleurait sans cesse. Elle semblait
lui dire: «Vous voyez comme c’était facile», et avec elle, dans
son atmosphère, Seguey sentait se dissiper les impressions presque
intolérables qui se pressaient en lui un instant avant, comme il
montait avec un peu d’oppression le grand escalier. Il avait redouté
une explication, un étalage de paroles dont sa pensée accablée se
détournerait. Mais, à peine introduit, dans la lumière violette de
ce petit salon, ses appréhensions s’étaient effacées: il ne trouvait
que la réunion de chaque soir, autour des tasses de thé d’une femme
agréable, qui savait rendre attrayantes toutes les choses mêlées à son
petit monde. Un des jeunes gens la contemplait avec des yeux extasiés.
Elle les présenta: «Louis Castéra... Daniel d’Eysines. Mais vous les
connaissez. Tous mes amis doivent se connaître!»
Et elle lui demanda son opinion sur l’abat-jour.
Seguey cligna des yeux comme un peintre en face d’un tableau dont il ne
sait que dire et approuva le jaune serin.
La jeune femme jouait avec des chapelets d’olives sombres qui
glissaient sur un fil de soie:
--Je pourrais y suspendre quelques petits pruneaux.
Puis elle écarta l’abat-jour qui alla rouler sur le divan comme une
petite cage renversée dont l’oiseau a fui. Elle se leva, versa du thé
dans de minuscules tasses de Chine, s’assit de nouveau, se leva encore.
--Elle est charmante, pensa Seguey, qui vit deux roses grenat sur la
cheminée et regretta de ne pas lui avoir envoyé des fleurs.
Le premier feu de l’année, entre deux chenets coiffés de boules de
cuivre, consumait doucement une grosse bûche doublée de braises;
quelques mottes incandescentes se recouvraient lentement de cendres; il
y avait dans l’atmosphère un peu lourde et chaude des odeurs de thé, de
pain grillé, et une impression d’intimité qui faisait oublier la vie du
dehors.
En un moment, Gisèle avait fourni à chacun des jeunes gens un sujet de
conversation, parlé d’un livre, d’un concert qui se préparait, mais
en conservant à toutes ces choses leur caractère qui était pour elle
d’embellir la vie.
Un des jeunes gens parlait beaucoup. C’était Louis d’Eysines qui avait
des cheveux très noirs sur un masque de Japonais. Il était connu à
Bordeaux pour ses singularités d’esprit: avant même d’avoir passé
son baccalauréat, il lisait Claudel, et méprisait les vieux opéras.
L’autre, Louis Castéra, demeurait à l’extrémité du divan et ne disait
rien; c’était un petit brun, mince, aux yeux bleu-tendre, l’air réservé
et délicat: il n’avait ni la vigueur ni l’allure ferme des «sportsmen».
Un garçon qui aimait à rester tranquille, qui savait des vers. Mme
Saint-Estèphe lui avait révélé ces choses qui n’ont l’air de rien, et
qui sont tout pour certaines natures, le charme d’une étoffe moderne,
d’un appartement, d’une fleur dans un vase. Il l’admirait, comme
on admire une fois dans sa vie, quand on a vingt ans, des rêveries
flottantes, et un goût de la femme qui ne sait encore comment se fixer.
Seguey fut frappé par le caractère poétique de cette figure: quand on
lui parlait, ses yeux s’éclairaient un peu lentement...
--Madame, dit Gérard en posant sa tasse sur la petite table, il paraît
que vous allez avoir une bien belle robe, une robe japonaise...
Et il parla de Carignan. Mme Saint-Estèphe trouvait qu’il avait l’air
un peu farouche:
--Je ne sais pas s’il réussira.
Elle disait cela comme si elle pensait:
«Le pauvre garçon! Je lui ai demandé ce croquis de robe pour le
distraire, pour lui faire une politesse. Cela ne m’intéressait pas
beaucoup...»
Elle fixait sur Seguey ses beaux grands yeux sombres:
--Sa peinture, vous croyez vraiment que c’est bien? Moi, je ne sais
pas.
Et avec gaieté:
--Ces jeunes gens qui arrivent de Paris croient que nous n’avons jamais
rien vu. Si, ils nous méprisent. Mon portrait, croyez-vous que ce
serait très cher? Mais je suis sûre qu’il m’enlaidirait.
Seguey sourit:
--Les peintres ne pensent jamais à cela.