Elle souffrait horriblement, accablée, le cœur en détresse, mais

avec l’idée que tout à l’heure elle pourrait partir. Dans la rue,

toute honte bue, elle respirerait. Depuis six mois, épouvantée par

ce cauchemar des questions d’argent, elle s’était abaissée à tant de

démarches. Maintenant, pour quelque temps au moins, ce serait fini.

Elle murmura:

--Alors, tu veux... tu veux encore!

Il se leva, agité par la colère, et revint s’asseoir devant sa table:

--Si c’était la dernière fois... A présent, fais attention, je ne

pourrai plus, tu nous as ruinés.

Après un silence:

--Et pourquoi, pourquoi?

Il s’était promis de se dominer, mais les reproches amassés en lui

étaient plus forts que sa volonté, l’injustice qui le dépouillait était

trop criante. D’une voix sourde et pourtant violente, il rappela tout...

Elle avait mis sur son visage ses mains amaigries. Son corps tremblait.

C’était bien l’heure terrible qu’elle avait prévue, et elle essayait

de ne pas l’entendre, de penser à «l’autre». Demain, s’il l’avait

vue insolvable, ses meubles saisis, avec quelle brutalité il l’eût

repoussée! Ces histoires-là lui faisaient horreur.

Gérard aussi la piétinait:

--Nous avons trop souffert par ta faute.

Elle revoyait les premiers temps de cette passion ardente; un début

si doux, un enivrement rapide et total; puis, par de toutes petites

blessures, un envahissement du malheur qui déchirait et emportait tout.

Elle se défendait intérieurement. L’appel avait été trop puissant, elle

n’avait pas pu; l’excès même de sa folie ranimait ses forces. Soudain,

une intonation meurtrie de Gérard la fit tressaillir, quelque chose en

elle venait d’être heurté, l’ancienne tendresse...

--Comme tu me méprises!

Dans ses bras, intimement raccrochée à lui, elle avoua tout: ces

signatures, son mari avait usé de menaces pour les obtenir; si elle

avait résisté, il l’aurait chassée, il avait le droit. Elle aurait

préféré mourir.

Gérard la serrait contre sa poitrine. Pour ce misérable argent,

allait-il aussi la brutaliser? La passion qui l’avait arrachée aux

siens la rejetait ce soir toute en larmes. Il l’avait aimée pourtant,

il l’aimait toujours...

Une onde de tendresse submergea son cœur.

III

Gérard avait dit à Paule:

--Quelquefois, vers une heure, sur la terrasse du Jardin Public...

Mais il pensait qu’elle ne viendrait pas.

Le lendemain, le jour suivant, il parut très intéressé par les

plates-bandes. L’étroite esplanade était presque vide. Un gardien à

moustaches grises, assis dans l’entrée ouverte du Musée colonial,

lisait son journal. C’était l’heure où le jardin est dégarni de petits

enfants; des couples passaient; d’autres se penchaient, chuchotants, le

long des allées, sur des chaises de fer rapprochées.

Un jardinier déplaçait le panache d’eau jailli d’une lance. Au-dessous

de la terrasse, au bord d’une pelouse, un grand massif couleur

d’incendie vous éblouissait. Sa large ceinture brune s’éclairait de

festons verdâtres.

Il pensait:

«Pourquoi lui ai-je demandé de venir? N’avais-je pas assez d’ennuis, de

difficultés? Si je pars, il eût mieux valu...»

Ou bien:

«Dans sa vie si triste, elle aura toujours eu cela. Quand bien même je

ne lui donnerais que de l’amitié, c’est beaucoup pour elle. Après, je

ne sais pas, je ne peux pas savoir. A son âge; on doit oublier...»

Mais sa sœur était comme présente en lui. Il revoyait sa poitrine

creusée, son visage pitoyable et pourtant avide, le déséquilibre de

tout son être:

--Avec les femmes, on n’est jamais sûr!

Il se rassurait en pensant que Paule était tout autre, très

raisonnable. Elle avait été élevée dans des idées de réserve, de

dignité; c’était cela aussi qu’il aimait en elle; avec celle-là, il

serait toujours possible de raisonner et de réfléchir. Une tendresse

de jeune fille n’avait d’ailleurs rien d’une passion de femme, c’était

quelque chose de pur, de presque glacé...

La preuve semblait faite d’ailleurs: elle ne venait pas.

Il vivait de dures journées. Ses matinées se passaient chez les

huissiers et chez les avoués, sa main tournait le loquet de portes

gluantes, et, dans tout cela, il respirait un relent de misère, de

malpropreté qui lui répugnait. Les affaires de sa sœur s’étaient

enchevêtrées dans un tissu d’expédients presque inextricable. Devant

les notaires, les gens de loi qui tournaient vers lui des masques

d’Argus, il s’efforçait de paraître calme et indifférent, mais le

mépris qu’il croyait lire sur tous les visages lui était odieux. Son

intervention ne rendrait pas à Anna l’estime du monde. Il retirerait

les billets honteusement souscrits des mains avides qui les retenaient,

mais il ne pouvait faire que sa sœur ne les ait signés, et que ces

mêmes cabinets aux portes rembourrées de crin ne l’eussent vue entrer,

le visage décomposé, avec l’attitude d’une femme aux abois. Elle, si

fine, dont toute la personne n’était que grâce et distinction, elle

avait paru la bête traquée que les chiens achèvent.

Il devinait autour d’elle de douteuses complicités. Un sentiment

d’amertume s’élevait dans son âme contre ceux qui avaient ainsi gâché

sa vie. Sa mère même, entraînée par la violence de ce désespoir, avait

fermé les yeux en se dépouillant. Dans ce désastre de leur fortune,

le règlement définitif ne lui laisserait peut-être pas soixante mille

francs. Que faire alors? Comment entreprendre? Le soir où il l’avait

tenue dans ses bras, palpitante, exténuée, la pitié montée du fond

de sa chair l’avait désarmé. A la réflexion, une colère impuissante

l’irritait contre elle:

«Il faut qu’elle consente à une rupture», se répétait-il. Elle n’a

donc pas d’honneur, pas de sens moral? Elle ne pense pas à ses

enfants? Attendra-t-elle la dernière insulte, la honte d’être rejetée

et abandonnée?» Après tant de sacrifices, il avait le droit de lui

imposer... Puis, tout se fondait dans une sensation de tristesse, dont

il ne parvenait pas à se délivrer; leur situation lui apparaissait

tellement sombre que la seule issue était de partir.

«Il ne t’aime plus, voulait-il lui dire. Pourquoi n’as-tu pas le

courage de faire aujourd’hui ce que tu seras forcée de subir demain?»

Mais elle avait repris vis-à-vis de lui une attitude inquiète et

craintive. Devant cette femme ombrageuse, toujours prête à se dérober,

qui fixait anxieusement ses yeux sur la porte, il sentait l’inutilité

des raisonnements; leurs conversations d’affaires déraillaient sans

cesse, tous les gens qui lui réclamaient de l’argent étaient pour elle

des hommes sans cœur et des malhonnêtes.

Puis elle s’interrompait, le cerveau perdu et comme épuisée:

--Je ne sais plus. C’est trop fort pour moi.

Dans la passion seulement, elle n’était qu’intuitions, ardeur, énergie.

Cette fièvre entraînait Gérard insensiblement. Lui aussi sentait

l’attrait de l’abîme. Chaque jour, il se promettait de ne plus venir

au Jardin Public, mais, quelques instants après une heure, il se

retrouvait marchant de long en large sur la terrasse; il entendait

les tramways passer dans un bruit de ferraille; quelques vieilles gens

étaient assis le long des murs, sur des bancs verts, entre les colonnes

du petit Musée colonial. Il y entrait, parcourait les salles tapissées

de sandales tressées, de chapeaux en forme d’éteignoir, de peaux de

boas qui descendaient depuis la voûte jusqu’au parquet; quelques

flâneurs traînaient leurs semelles autour des vitrines, ébahis devant

le tam-tam, les dents d’éléphant et un masque de féticheur auquel pend

une barbe de paille; les petits oiseaux de Guyane à la gorge couleur

d’étincelle brillaient doucement à travers les vitres.

Le troisième jour, comme il tournait au coin de la terrasse, il vit

Paule qui venait à lui. Elle avait un chapeau recouvert d’un léger

voile qui tombait jusqu’à ses épaules et une veste ouverte sur une

blouse blanche. La clarté de son sourire effaçait toute idée de

mensonge et de rendez-vous équivoque.

Elle approcha, le visage heureux, sans hésitation:

--Je me demandais si je vous verrais... Il y a longtemps que vous êtes

là?

D’autres auraient regardé à droite et à gauche, inquiètes d’être vues,

mais elle était très naturelle et comme au-dessus de tous les soupçons,

avec un air de plaisir et de confiance.

Ils marchaient à côté des plates-bandes qui débordaient de fleurs

mêlées et multicolores, encadrant les gazons d’un jardin français.

Au-dessus s’élevait une figure d’adolescent enlacé à une chimère.

Seguey lui demanda si elle venait souvent à Bordeaux. Dans la fatigue

de la journée, un moment comme celui-là était délicieux.

Une semaine pendant laquelle ils se virent presque tous les jours;

mais Seguey paraissait souvent nerveux et préoccupé. Quand elle

l’apercevait, elle cherchait anxieusement dans ses yeux cette première

impression qui ne trompe pas; le ton qu’il conservait avec elle était

celui d’une amitié presque fraternelle; leur intimité était plus dans

leurs sentiments que dans leurs paroles. Paule, après qu’elle l’avait

quitté, s’en apercevait. Que savait-elle de lui, sinon qu’il y avait

dans sa vie un fond douloureux et impénétrable?

Lui-même ne voulait rien connaître des soucis qui la tourmentaient. Le

soir où Crochard l’avait insultée, elle avait pensé à Seguey, comme au

seul être qui pût la défendre, mais le geste que son imagination lui

prêtait,--ce geste des bras forts qui vous enveloppent,--pouvait-elle

compter qu’il le fît jamais? Chaque fois qu’elle essayait de lui parler

de cette scène, elle avait l’impression qu’il se dérobait, l’air

contrarié, avec l’égoïsme des hommes qui redoutent d’être mêlés aux

choses ennuyeuses. Tout cela était laid, brutal, et il lui reprochait

instinctivement de ne pas savoir s’en garder:

--Ces gens-là abusent de votre faiblesse, il faut être ferme.

Pourquoi lui opposait-il, quand elle lui montrait sa vie véritable,

cette réserve un peu hautaine et qui la glaçait? Elle avait cru qu’il

serait indigné et qu’il la plaindrait; mais, quand il était à côté

d’elle, tout cela lui paraissait tellement étranger et indifférent!

Chez elle aussi, elle oubliait... Elle pensait à tant d’autres choses;

le matin, occupée à choisir sa robe, à préparer ses gants, ses rubans,

elle ne regardait pas plus loin que le jour présent. Il lui fallait

déjeuner rapidement pour prendre le train.

Un après-midi, elle l’attendit jusqu’à près de deux heures. Les allées

ensoleillées se garnissaient peu à peu d’enfants et de bonnes... des

petites robes roses, des bleues, des vertes. Elle se sentait fatiguée

et abandonnée. S’il ne venait pas, quelle humiliation pour elle de

l’attendre ainsi! Peut-être était-il déjà lassé? La veille aussi, il

avait été en retard; elle était assoiffée de lui, et il lui avait parlé

de Londres, d’un musée, de voyages interminables; ces récits, elle

les détestait, parce qu’ils lui volaient un temps précieux. Qu’est-ce

que tout cela pouvait lui faire? Elle attendait l’instant où un de

ses regards descendrait en elle, comme pour y chercher des choses

profondes. Ce regard n’était pas venu; elle l’avait trouvé froid,

lointain et elle avait cru sentir qu’il était un autre, un étranger qui

ne l’aimait pas et qui lui faisait peur.

Une voiture d’enfant passait près d’elle, la capote baissée, découvrant

une petite figure embéguinée qui regardait à droite et à gauche.

Qu’attendait-elle là, perdue, toute seule? Elle se répétait qu’il

était fatigué d’elle, qu’il ne viendrait pas. S’il l’avait aimée,

ils auraient eu tant de choses à dire, intimes, secrètes, dont le

frémissement seul la remplissait de trouble; mais, la veille, il lui

avait serré la main hâtivement, la pensée ailleurs; elle l’avait

regardé partir... Et elle avait eu la sensation de n’être plus rien

pour lui. Il l’avait laissée si facilement.

Elle, au contraire, l’aurait accompagné indéfiniment, manquant tous

les trains. Il lui eût fallu dix longues étreintes de leurs mains

unies--et non point ce serrement sec et dégagé qui la froissait si

intimement. Elle le sentait bien... A l’instant où l’on se sépare,

toutes les impressions se résolvent en une impression décisive. C’est

celle-là seulement qui se continue. Elle donne une physionomie au

souvenir. Quand deux êtres se sont touchés, enivrés, déçus, c’est à

cette seconde-là qu’ils le savent; les mains se retiennent, se quittent

à regret ou se détachent tristement.

Elle pensa:

--Je ne reviendrai plus. Cette fois, c’est fini.

A cet instant même, elle le vit venir, maigri, l’air fiévreux. Une

angoisse lui serra le cœur:

--Qu’est-ce qu’il y a? Vous êtes malade?

Elle gardait sa main dans la sienne et la réchauffait silencieusement.

En ces quelques jours, elle avait appris tant de choses! Avec lui, elle

devenait vraiment une femme, découvrant les nuances, l’inconnu du cœur,

et cette impossibilité de donner le bonheur à celui qu’on aime.

<tb>

Un après-midi de pluie, ils avaient été au Musée.

Un jour gris régnait dans les longues salles silencieuses. Il avait

voulu lui montrer un grand paysage de dunes et de mer. Mais elle

paraissait accablée, la pensée absente.

Il la regardait, apitoyé:

--Vous venez presque tous les jours, c’est trop fatigant. Il fera nuit

quand vous rentrerez.

Il la pressait un peu contre lui. C’était bien vrai qu’il se montrait

égoïste et déraisonnable. Dans l’état d’insécurité où il se trouvait,

il ne réfléchissait plus, buvant aveuglément sa goutte de bonheur comme

il le faisait pendant la guerre, aux permissions, avec une hâte un peu

avide et une sorte de fatalisme.

Dans une pâtisserie où il l’emmena, il prit son manteau pendant qu’elle

se reposait enfin sur une banquette de velours rouge. Elle tourna un

peu la tête pour se regarder dans une grande glace placée derrière

elle, toucha ses cheveux, retira ses longs gants de soie et les plaça

à côté de son sac, sur la petite table recouverte d’un napperon blanc

et fleurie d’œillets. Il admirait ces jolis gestes de la femme qui

tout de suite a l’air chez elle, s’arrange et s’installe, créant dans

la pièce la plus banale une impression d’intimité, presque de _home_.

Ils étaient assis dans un coin, en face l’un de l’autre. Elle voulut

lui verser son thé, étendre du beurre sur le pain grillé; toute à

la douceur de s’occuper de lui, de le gâter et de le servir, elle

redevenait rose et rayonnante.

Il se rapprochait peu à peu d’elle, attiré par ce beau regard profond

et doré. Il avait l’impression de l’avoir à lui, de respirer son

charme. Comme il l’eût aimée si la vie ne l’avait pas harcelé de

soucis et d’humiliations, lui rappelant sans cesse que rien au monde

ne pouvait en ce moment lui appartenir; il eût éveillé son esprit,

ses goûts, choisi pour elle des fleurs et des livres; il lui aurait

appris à savourer la vie, délicatement, dans ce refuge de silence où

ceux qui s’aiment oublient tout le reste. Mais que pouvait-il attendre

et promettre? Cette tendresse de jeune fille qui faisait si doux ses

mouvements, il se reprochait comme la pire faute d’en élargir la source

profonde. «Aujourd’hui, pensa-t-il, une heure encore, et puis ce sera

fini. Il faudra que je sache ce que je veux faire.»

Au dehors, les réverbères étaient allumés. Une buée grise couvrait

les vitres sur lesquelles coulaient quelques gouttes d’eau. Ils

distinguaient confusément les tramways illuminés, les phares d’autos,

qui dardent dans l’obscurité de grands faisceaux blonds. Cette

trépidation de vie emportée faisait tinter parfois les verres rangés

dans une petite armoire. Le salon baigné de lumière paraissait plus

tranquille encore; les tasses étaient vides, la théière refroidie, des

miettes de pain traînaient sur la nappe... Il lui prit la main:

--Vous êtes bien... Vous n’avez plus froid?

Elle ne voyait pas l’heure qui approchait, son retour solitaire dans

la nuit d’automne. Un bien-être délicieux la pénétrait entièrement.

Cette heure avec lui, c’était peut-être la plus intime qu’ils eussent

goûtée. Elle avait une impression de foyer, de vie partagée. Un moment

comme celui-là tous les jours, c’eût été si bon; et plus encore, des

soirées entières, l’abandon total... Il y avait pourtant des gens qui

s’aimaient ainsi, les rideaux fermés. Ceux-là ne connaissaient pas cet

étouffement de l’heure qui passe... Toujours craindre, toujours se

quitter...

Elle le regardait par-dessus les fleurs. Il prit un œillet et le lui

donna, puis ils demeurèrent silencieux, les mains réunies, comme

suspendus au-dessus d’un gouffre.

Dans la rue, la pluie avait cessé, un vent froid soufflait. Ils

marchèrent rapidement sur un trottoir qu’éclairaient de grandes

vitrines. Elle ne savait pas l’heure... Si le dernier train était

parti, que ferait-elle? Il la sentait appuyée à lui, inquiète,

oppressée...

Au coin d’une rue, une jeune femme très élégante ralentit le pas pour

les saluer. C’était Mme Saint-Estèphe, les yeux brûlants sous sa

voilette.

Sa vue donna à Seguey une brusque secousse.

Ils passaient sur le quai de Bourgogne. Gérard vit que Paule levait les

yeux vers ses fenêtres, mais il l’entraîna; des ouvriers encombraient

le trottoir, le bras de Seguey serrait celui de Paule:

--Venez... Venez...

Sur le pont, ils respirèrent la fraîcheur du soir. Les feux des navires

brillaient dans la rade, ponctuant des masses d’ombre immobiles; les

phares des Quinconces étincelaient dans le bleu nocturne.

Au bout du pont, ils ralentirent un peu leur marche. Ils étaient

maintenant tout près de la petite gare de banlieue; le train qu’ils

apercevaient à travers une barrière soufflait dans la nuit; le long du

trottoir, deux voitures étaient arrêtées, leurs lanternes éclairaient

faiblement le pavé boueux.

Seguey fut pris soudain d’une infinie pitié pour la jeune fille qu’il

allait quitter. Dans un instant, elle s’enfoncerait dans l’obscurité,

toute chaude encore de son étreinte. Elle serait seule dans ce train

poussif, seule là-bas sur la route vide:

--Ne venez pas demain, je vous écrirai.

Un vertige s’emparait de lui. Brusquement, il saisit une des mains de

Paule et l’écrasa contre sa bouche.

La nuit autour d’eux leur parut soudain impénétrable. Il eut

l’impression qu’elle s’appuyait à lui, qu’il n’avait qu’à ouvrir les

bras...

Un homme passa en courant. Le train allait partir.

--Paule, dit Seguey, desserrant l’étreinte qui les unissait.

Une hâte instinctive les précipita. Dans la gare déserte et froide,

éclairée par un lumignon, un jeune garçon contrôlait le billet d’un

petit homme revêtu d’une blouse qui les regarda. Ses prunelles

s’allumèrent dans l’ombre comme des yeux de chat. Mais Paule, toute

pénétrée par la grande flamme entrée dans sa chair, n’entendit pas dans

les ténèbres du quai un ricanement.

IV

La vie domestique de Mme Lafaurie était fondée sur des règles et des

habitudes auxquelles il n’était même pas question de manquer jamais.

C’est ainsi qu’elle rentrait de Belle-Rive à la fin d’octobre, quel

que fût le temps et l’agrément qu’un bel automne répand souvent sur la

campagne.

Pour les fêtes de la Toussaint, elle voulait se trouver «en ville».

Le 28 octobre, les habitants du Pavé des Chartrons purent voir aux

fenêtres de son hôtel les stores relevés, une voiture de déménagement

arrêtée devant la porte, et sur le trottoir des débris de foin tombés

des caisses que l’on déballait. Les plantes d’appartement, rapportées

la veille par le jardinier prenaient l’air sur le grand balcon renflé

du premier étage qui s’étendait devant les six fenêtres de la façade.

A travers les vitres du salon, le _David vainqueur_ de Mercié, tout

en remettant dans le fourreau son épée de bronze, inspectait le cours

presque désert sous les marronniers.

Le retour en ville était pour Mme Lafaurie un événement. Il lui fallait

réinstaller la maison entière. Quand elle remettait le pied dans

son escalier, sa figure sévère sous sa capote jetait sur toutes les

choses le regard d’un inquisiteur. Les grandes glaces reflétaient une

enfilade de salons blafards, les lustres et les candélabres ayant été

emmaillotés dans des linges blancs et les meubles ensevelis sous des

housses pendant tout l’été.

Son ombrelle à la main, elle désignait les objets et donnait des ordres:

--Comment, l’escalier n’a pas encore été lavé! J’avais pourtant dit...

Où est Frédéric? La femme de ménage devait venir hier pour commencer le

nettoyage.

La cuisinière interpellée se mettait à la recherche du domestique.

Frédéric, vexé, le teint brouillé de bile, et qui avait encore son

chapeau melon, voulait envoyer une des femmes de chambre répondre à

sa place; mais les unes et les autres, réfugiées dans la lingerie,

parlaient surtout d’aller à la foire et encourageaient dans sa

résistance la femme de chambre de Mme Saint-Estèphe qui se refusait

à comparaître. Le personnel, satisfait de rentrer en ville, mais

mécontent des observations et du brouhaha, témoignait de ses sentiments

en disparaissant dans toutes les chambres.

Mme Lafaurie, essoufflée, grondeuse, accusait ses filles de ne vouloir

s’occuper de rien. Elles aussi redoutaient l’orage. L’expérience leur

avait appris que leur mère ne permettait à personne de donner des

ordres. Peu à peu, cependant, tout s’apaisait, l’eau ruisselait dans

l’escalier, la femme de service tordait dans un seau ses gros linges

gris. Mme Saint-Estèphe, relevant sa robe sur ses petites bottines,

sortait vivement:

--Je vais prévenir le tapissier.

Dans le fumoir, Odette téléphonait. Un peu penchée, auréolée d’un grand

chapeau sombre sur lequel s’écrasait une pivoine rose, elle tenait le

cornet de métal près de son visage:

--C’est vous, Gilberte... vous allez au théâtre ce soir... _Primerose_,

on dit que c’est très joli... Vous croyez que votre mère voudra

m’emmener... que vous êtes gentille!

Elle parlait en face d’un miroir encadré de vieil or et se regardait.

Sa robe était fanée, ce chapeau d’été revu à Bordeaux la choquait comme

une fausse note:

--Je n’ai rien à me mettre, c’est ennuyeux.

Elle continua de téléphoner:

--C’est vous, Madeleine... Bonjour, Paulette... Il y a un siècle que je

ne vous ai vue... Arcachon, oui, c’est amusant, plus que la campagne...

Irez-vous au tennis cet après-midi?

Une demi-heure après, elle avait repris contact avec toutes ses amies

rentrées à Bordeaux. Il était convenu qu’on se retrouverait au théâtre

le soir, le lendemain au golf, à cinq heures chez le pâtissier du cours

de l’Intendance, où la fine fleur de la société bordelaise se réunit

presque chaque jour, autour de petits gâteaux qu’on pourrait servir

dans le royaume de Lilliput. La légende veut que le moindre chou à la

crème enlevé aux compotiers de cristal de cette maison, surpasse toutes

les pâtisseries parisiennes en délicatesse. Cela se répétait souvent

autour des tables légères et des plateaux encombrés de tasses; mais il

était parlé encore de bien d’autres choses...

Tout en remontant l’escalier, Odette pensait:

--Au tennis, il n’y aura pas beaucoup de monde. Maxime Le Vigean

peut-être... Qu’il me déplaît! Nous rentrons trop tôt...

Dans sa chambre, un petit groupe en biscuit était encore empaqueté. Les

meubles, comme déshabitués de la vie, avaient pris un air de froideur.

Elle passa dans son cabinet de toilette et se recoiffa, brossant

longuement ses beaux cheveux dorés. La ville lui paraissait maussade et

grise. L’éblouissement du jardin de Belle-Rive restait dans ses yeux.

Elle sonna sa femme de chambre et demanda une robe de serge. Quand

elle fut habillée, avec son teint de rose, ses dents régulières, elle

ressemblait à une jeune Anglaise. L’entraînement physique lui donnait

une démarche souple. Mais elle avait des jointures fortes et des mains

trop grandes.

Un moment encore, avant de sortir, elle alla d’un meuble à l’autre,

ouvrant des tiroirs, s’impatientant de ne pas trouver à leur place

tous les objets. La vie l’ennuyait. L’année précédente, dans la joie

de ses dix-huit ans, avec quelle ardeur elle pensait aux plaisirs, aux

bals! L’hiver qui venait éveillait en elle un pressentiment de bonheur.

Maintenant, si elle s’agitait, c’était pour échapper à la solitude.

«Je ne veux pas penser à _lui_, se disait-elle. Je ne le veux pas.»

La vigne et la maison: roman · 第 11 / 17 段