miracle en elle. Entre Paule et la sécheresse du monde, il découvrait
un contraste frappant qui n’apparaissait sans doute à personne d’autre.
Il écoutait attentivement le son de sa voix et goûtait en elle cette
nature profonde et sincère, si différente de toutes celles qu’il avait
connues.
XI
M. Lafaurie, retenu à Bordeaux par une réception officielle en
l’honneur du ministre de la Marine, arriva à Belle-Rive une heure avant
le dîner. Il amenait un jeune peintre, Jules Carignan, qui lui était
recommandé par un de ses amis. Il le présenta en entourant son nom
d’affables louanges. Seguey, qui avait assisté, l’hiver précèdent, à la
lutte pour la vie de ce néophyte, le regarda faire autour du salon ses
saluts raides et respectueux. Puis personne ne s’occupa de lui.
M. Lafaurie était un homme de haute taille, élégant, de belles
manières. Son sourire, qu’il avait très fin, venait se perdre dans un
carré de barbe blanche extrêmement soignée. Il était le seul à promener
dans Bordeaux, dès le matin, une fleur énorme à sa boutonnière; et
cette fleur, qui sur d’autres eût éveillé quelques sourires, était
acceptée chez lui comme la fantaisie d’un homme qui avait le droit
de tout se permettre. Il donnait le ton, mais aucun de ceux qui le
copiaient assidûment n’avait son aisance, sa désinvolture, et cette
manière de porter avec une feinte négligence d’irréprochables costumes
commandés à Londres. A la Chambre de commerce, dont il avait été
président à plusieurs reprises, il avait reçu le roi d’Espagne, sans
que rien en lui décelât l’enflure, avec la fierté d’un grand négociant
qui parle au nom d’une grande ville. Dans des toasts qui émerveillaient
ses admirateurs, il louait Bordeaux, reine de l’Atlantique, couronnée
de pampres, et tenant dans ses mains comme un immense éventail ouvert
ses routes marines. D’une vieille famille royaliste, il s’honorait d’un
ruban donné à son grand-père, en 1814, par la duchesse d’Angoulême
fuyant le retour de Napoléon; mais les temps nouveaux avaient mué sa
fidélité en un scepticisme de bonne compagnie. Respectueux vis-à-vis
de l’archevêché, il prêtait une de ses autos à Son Éminence. Son nom
s’inscrivait automatiquement dans les comités. Mais rien de tout cela
ne troublait jamais en lui le sens des affaires. Il l’avait avisé,
agile, tenace. Quand une question le mettait en jeu, son visage de
vieux renard magnifique s’éclairait soudain d’un regard fouilleur,
aigu, insistant, dans lequel passaient les éclairs d’une intelligence
vive et autoritaire. Les syndicats lui faisaient horreur, et il
assimilait vaguement au socialisme toutes les initiatives sociales,
même les plus bénignes.
Dès qu’il parut, les danses furent interrompues, le piano fermé. Il
exprima ses regrets aux personnes qui se retiraient. Mais il retint
à dîner M. Peyragay, venu à la fin de l’après-midi, et qui faisait
à la jolie Mme Saint-Estèphe cette sorte de cour, mêlée de louanges
et d’ironie, dont les vieillards qui ont toujours été parfaitement
aimables ont seuls le secret.
Seguey, qui avait été passer son smoking, trouva, quelques minutes
avant le dîner, Jules Carignan seul sur le perron. Il s’était assis sur
une des rampes de pierre, à côté d’un grand vase fleuri de géraniums
lierre. Le jeune peintre se jeta sur lui, avec l’avidité terrible d’un
garçon gêné, qui n’a encore trouvé personne à qui s’accrocher.
Jules Carignan, dur et nerveux, évoquait l’idée du loup de la fable.
Sa jeunesse, mal sustentée de vache enragée, devait cacher sous des
façons timides un orgueil entêté d’artiste. Sa tête était ombragée
d’épais cheveux ternes. Leurs mèches irrégulières se séparaient sur
un front bosselé et proéminent, au-dessous duquel s’étranglait un
maigre visage. Mais, tout au fond de leurs grottes d’ombre, les yeux
brun-clair avaient parfois une lumière ingénue d’enfance. Deux sources
de fraîcheur merveilleuse résidaient là, qu’aucune fièvre n’avait
séchées.
Issu d’une famille extrêmement modeste, il travaillait à forcer les
portes du monde de l’argent, le seul où l’on puisse espérer placer
cette denrée toujours mal cotée, jugée de très haut, qu’est la peinture
d’un débutant. Ce rôle de solliciteur lui était odieux. De la vie
de l’artiste, il avait embrassé avec une ardeur passionnée les durs
travaux et les privations; mais qu’il fallût encore plier sa fierté,
mendier des appuis, c’est ce qu’il ne pouvait ni comprendre, ni
accepter.
Ce garçon, si profondément psychologue en face d’un visage, portait
dans le monde des naïvetés de jeune huron. Il continuait de juger
comme il le faisait à l’École même, dans cette sorte de république
idéale, rapportant tout aux seules idées de beauté et d’art. Qu’il fût,
dans son petit monde d’artistes, ce que, depuis la guerre, on appelle
«un as», Seguey s’en doutait; mais que sa vision molestât tous les
préjugés, il en était sûr. Auprès des jeunes, c’est une chance de grand
succès que d’être brutal; dans les salons, on risque fort de passer
pour un malappris. Carignan avait cette naïveté de n’en rien savoir, et
de croire aveuglément que la valeur s’impose d’emblée, même au mauvais
goût ou au goût prudent. Dans une société où régnaient exclusivement
des calculs de réserve, de modération, son âpre touche ferait scandale.
Seguey, appuyé sur l’autre banquette, l’écoutait parler. Il revoyait
Paule s’éloignant, dans la petite voiture qui était vers sept heures
venue la chercher. Il avait regardé le feu des lanternes se perdre
dans l’ombre. Les impressions que lui laissait cette journée ne
l’inclinaient pas à l’optimisme, mais à une vue des choses toute
réaliste et désabusée.
«Pauvre garçon, pensait-il, tandis que Carignan épanchait son cœur,
il ne se doute pas avec quels cris les gens qu’il veut conquérir se
plaindront d’être maltraités. Il est plein de lui, de son art, quand
toute personne qui paie exige qu’on se remplisse d’elle exclusivement.
Pour réussir, il devrait précisément renoncer à ce qui lui vaut, dans
son milieu de peintres, sa réputation.»
Et il revoyait cette manière corrosive, heurtée, qui dépouillait
impitoyablement les visages de leur bourre molle, faisant apparaître en
ce monsieur si parfaitement correct un masque de faune, en tel autre,
la paupière plissée et l’allure d’un éléphant.
Les femmes surtout jetaient des cris quand la toile leur présentait
une face bouffie, qui leur paraissait odieusement vulgaire: «Mon
portrait, ma chère, mais c’est une horreur. Je ne veux pas le voir.»
La canaillerie inconsciente de certains regards, leur hébétement,
il saisissait tout. Aussi était-ce, devant chaque tableau, la
conflagration immédiate de son idéal aux angles durs, sans
accommodements, ni compromissions, et de l’idéal mondain tout de vernis
et de politesse. La folie était de vouloir les faire vivre ensemble,
chacun ne pouvant entièrement absorber l’autre.
Un à un, les habitués reparaissaient. Sur une banquette du vestibule,
Mme Saint-Estèphe racontait à M. Peyragay son entrée en ménage. Elle
avait d’abord acheté trois lustres, dont un tout petit, charmant, en
forme de poire. C’était amusant, ces lustres pendus dans des pièces
vides. Son mari lui avait dit: «Vous auriez pu commencer par quelque
chose de plus utile!»
--Madame, approuva le vieil avocat, sa redingote largement ouverte sur
l’énorme surface de son gilet blanc, c’était assurément une idée de
très jolie femme.
Mme Lafaurie, imposante dans une robe de taffetas noir, réclama son
bras. Le dîner était annoncé.
Au milieu de la table, dans une corbeille d’argenterie, un massif de
gloxinias répandait sur la nappe et dans les cristaux les reflets
éclatants de son velours pourpre. Aux extrémités du couvert, sous
de petits abat-jour soufre, les ampoules que portaient de hauts
candélabres diffusaient sur les épaules et sur les smokings une lumière
douce comme de l’huile.
Ces candélabres, au temps où leurs branches étaient encore enflammées
de bougies ruisselantes dans des bobèches, avaient appartenu à un
grand-oncle de M. Lafaurie, Mgr Blandin, dont Napoléon distingua
lui-même les manières et l’intelligence. Il le nomma évêque d’Agen. La
corbeille aussi, et les seaux d’argent dans lesquels rafraîchissaient
de précieuses bouteilles, portaient les armes de l’évêché. Autour
de ce surtout massif, les pauvres chanoines, tremblants encore des
orages de la Révolution, avaient peu à peu réparé leurs forces et
raconté l’extraordinaire histoire des années d’exil. M. Lafaurie, par
tradition, gardait encore dans sa mémoire quelques bribes éparses de
leurs aventures. Il savait en tirer parti. Quand sa table réunissait
une société dont l’esprit dégelait un peu, une goutte de sang gascon
remontait en lui; et il lui arrivait de conter, sur le cuisinier
de Monseigneur, de savoureuses anecdotes, dont la dignité même des
vieilles dames était égayée.
Ce soir-là, c’était M. Peyragay qui rompait la glace. Installé à la
droite de Mme Lafaurie, son petit œil bleu était réjoui par la rangée
décroissante des verres effilés, qui rappelaient devant chaque assiette
la disposition d’un harmonica. C’était là un excellent clavier, sur
lequel les grands crus feraient vibrer à l’instant choisi leur note
spéciale. Aussi s’épanouissait-il, en homme qui est assuré de bien
dîner et en savoure d’avance toute la jouissance.
Il donnait aux maîtresses de maison des satisfactions profondes et
secrètes, en ne laissant point passer un plat sans l’apprécier. Pour
le célébrer, il interrompait sans fausse honte la conversation la
plus apprêtée. Il en résultait souvent une détente dont tout le monde
lui savait gré. Mais personne d’autre n’eût osé amplifier ainsi les
louanges autour d’un melon aux côtes énormes, ou d’un lièvre à la
royale dont le fumet noyait les cerveaux. Mme Lafaurie, à l’écouter,
éprouvait une exaltation bourgeoise de ses sentiments. La qualité des
plats qu’on servait lui paraissait se confondre avec ses vertus. Auprès
de lui, enveloppée par l’expansion de sa bonne humeur, elle ne pouvait
douter que sa table fût incontestablement supérieure aux plus renommées.
M. Lafaurie, discrètement, donnait la réplique par-dessus le massif de
fleurs éclatantes. Il fit se récrier à côté de lui une vieille dame,
au visage long et parcheminé, en rappelant que la gelée de groseille
accompagne chez les Allemands le lièvre rôti. Plusieurs personnes
voulurent y voir une preuve de la grossièreté de leur goût; M.
Peyragay, moins affirmatif, avait fait l’essai, mais la discussion ne
laissa pas de doute sur l’excellence de la sauce forte.
La conversation se fixa un moment sur les bizarreries spéciales à
divers pays. Les personnes d’âge en profitèrent pour émettre toutes
sortes de contes. Mais M. Lafaurie aiguilla habilement l’entretien vers
d’autres sujets.
Seguey, assis entre deux joueuses de tennis, suivait à peine leur
conversation, qui allait d’une partie sensationnelle aux danses
défendues par l’archevêché. Roger Montbadon, les cheveux relevés sur
un front très haut, blâmait «Monseigneur». Il aurait volontiers dansé
devant lui pour le convaincre.
Carignan, qui dévorait des yeux les physionomies, essaya de se jeter
dans ces commentaires. Mais ses propos venaient mourir sur l’épaule
froide d’une de ses voisines, obstinément tournée de l’autre côté.
C’était une mince et hautaine jeune fille, qui avait une figure de
porcelaine rose sous des cheveux très oxygénés; son attitude en disait
long sur les différences sociales que le pauvre artiste fourvoyé ne
mesurait pas.
Seguey pensait à un grand dîner auquel il avait dernièrement assisté à
Londres. Bien qu’il se sentît las et attristé, il restait le spectateur
dont les yeux sont toujours ouverts sur la vie. A deux reprises,
un regard rapide de Mme Saint-Estèphe avait arrêté dans son esprit
l’engrenage silencieux des comparaisons. Que lui voulait-elle? Odette,
au contraire, assise non loin de lui, évitait ses yeux; plusieurs
fois, comme il lui adressait la parole, elle avait paru troublée et
embarrassée. Mais, à ce point de ses réflexions, le nom de Paule lancé
dans la conversation le frappa soudain.
Un domestique venait de faire le tour de la table, versant dans les
verres un vin doré et jetant d’une voix sourde dans chaque oreille:
Château-Yquem 93. M. Peyragay, mis en verve par le feu caché de ce
grand vin à la fois doux et embrasé, racontait l’histoire de la jeune
fille. Il y ajoutait même, emporté par l’habitude professionnelle de
donner à ses récits un tour dramatique. Dans la grande lutte avec
Crochard, son humeur faisait ressortir un côté plaisant. En conteur
incomparable, il noircissait et il égayait, passant de l’isolement de
l’orpheline à la ruse entêtée de l’homme. Ses yeux mobiles sous les
cils blancs, les mouvements de sa longue barbe animaient la scène.
Une rumeur dans laquelle se mélangeaient divers sentiments suivit les
courbes de la table.
Mme Lafaurie était indignée. A première vue, elle avait jugé que Paule
s’exposait à tous les périls. Elle dépeignit la maison isolée sur le
bord de l’eau. Sa mère, Mme Montbadon, une très vieille et austère
dame, évoqua d’une voix blanche des choses terribles. La campagne
lui faisait peur. Elle y avait toujours nourri l’inquiétude d’être
assassinée. Sa figure longue, un peu chevaline, exprimait l’horreur et
l’étonnement. Les idées d’autrefois frémissaient en elle: qu’une jeune
fille dût se débattre seule dans de tels tracas, c’était une preuve
que les temps actuels ne valaient rien; elle rappela le nom de vieux
domestiques, des rochers de fidélité, mais le type en était perdu, et
le voisinage des usines avait tout gâté.
M. Lafaurie, en propriétaire, envisageait l’histoire sous une autre
face. Ce qui le frappait, c’était le drame campagnard, la mise en
marche des convoitises encerclant de loin la jeunesse et l’inexpérience:
--Le paysan, dit-il, est rapace.
Ses mains firent le geste d’agripper dans l’air une chose invisible:
--Il veut tout pour lui!
Une expression dure figea lentement son beau visage--ce visage qui
avait jusque-là répandu sur la diversité des propos de table un sourire
affable et épicurien. Il dissimulait un fond tyrannique. La défense
de ses intérêts lui paraissait le premier devoir. C’était à la fois
instinct, habitude et idée maîtresse, protestation de toute sa vie
contre ce scandale: céder quelque chose. Son esprit, exercé à calculer
ses propres affaires, n’avait pas été dressé à intervertir les rôles
humains. On pouvait voir d’ailleurs une grandeur dans cette défense:
elle représentait, en même temps que ses intérêts particuliers, des
principes de droit, d’organisation sociale et des idées d’ordre.
Mme Lafaurie décida que Paule aurait déjà dû renvoyer Crochard. Elle se
laissait intimider. Son jeune neveu, Roger Montbadon, qui portait le
ruban de la croix de guerre, fut de cet avis: si la chose avait dépendu
de lui, il eût vite fait de la terminer. Ce n’était pas si difficile.
M. Peyragay, plus circonspect, hochait la tête. Il connaissait l’homme.
Les jeunes gens mêlèrent à ces commentaires quelques remarques
humoristiques que favorisait le nom de Crochard.
Seguey pensait aux anciens serviteurs qui avaient sans heurts vieilli
à Valmont: d’honnêtes gens, non point très actifs, un peu négligents,
mais dévoués dans le fond du cœur et dont sa mère était adorée.
Installés pour toute leur vie dans des maisons éparses au bord du
domaine, ils faisaient partie de la famille. Ils se souvenaient de très
anciennes choses, des grands-parents morts, d’une jument: Trompette,
que M. Seguey avait achetée à un officier, de l’année même où avait été
plantée quelque vigne maigre et qui déclinait. Étaient-ce là des mœurs
qui disparaissaient pour ne plus renaître?
En face de lui, Francis Saint-Estèphe désapprouvait au point de vue
mondain la situation de la jeune fille. Elle n’aurait pas dû demeurer
seule. Il croyait découvrir en Paule un penchant fâcheux à ne pas tenir
compte de l’opinion. Une existence pareille, dans un certain monde, ne
pouvait pas être tolérée:
--Cela ne se fait pas.
Il confia à sa voisine que les Dupouy appartenaient à un milieu qui
manquait de tact.
Seguey regardait, d’une extrémité à l’autre, les deux côtés de la
longue table. La dureté des jugements mondains atteignait en lui une
douleur latente. Lui aussi, un jour, il serait peut-être _exécuté_.
Rien ne le laverait du tort impardonnable de manquer d’argent. Puis sa
pensée se fixa de nouveau sur Paule; il comprenait mieux maintenant
certaines paroles qu’elle lui avait dites, et ce qui passait parfois de
si triste dans ses silences.
<tb>
Dans un petit salon où le café était servi, M. Lafaurie, debout devant
un buffet ancien, réchauffait dans sa belle main un verre rempli d’un
cognac fameux. Il le fit tourner plusieurs fois, en respira longuement
l’odeur, et l’inséra enfin dans sa barbe blanche.
M. Peyragay, ses larges narines penchées aussi sur les effluves
incomparables, développait l’éloge de Gérard Seguey:
--Un garçon charmant, sympathique.
Il ajouta, ménageant un sous-entendu qui s’étendait loin:
--Malheureusement, sa sœur lui donnera de l’ennui. On parle beaucoup
d’elle.
M. Lafaurie voulut savoir ce que l’on en disait:
--Vous la connaissez bien, cette petite Mme de Pontet, dont le mari
montait aux courses. Un officier très brillant, qui faisait des
folies au jeu. Elle-même avait une vie plutôt compliquée. Maintenant,
le capitaine est mort, laissant des dettes, et elle s’accroche
désespérément d’un autre côté. On raconte que ses affaires ne vont pas
du tout.
Et il lui chuchota, presque dans l’oreille, une histoire que M.
Lafaurie écoutait attentivement.
Devant le perron, Seguey, tête nue, fumait en silence. Odette, un
instant arrêtée au seuil du vestibule éclairé, dans une robe blanche,
était rentrée vivement, en l’apercevant. Mais il regardait d’un autre
côté. Son souffle avivait régulièrement le point rouge de son cigare.
Un grand massif d’héliotropes embaumait la nuit.
XII
Le même soir, assise devant un couvert disposé à la hâte par Louisa,
Paule avait l’impression de se réveiller.
La fin de l’après-midi avait suspendu en elle toute autre sensation
que celle de la joie. Tandis que son poney filait sur la route, dans
la fraîcheur de la nuit tombée, la vibration des minutes heureuses la
maintenait au-dessus de la vie réelle. Ses pensées étaient délivrées.
La griserie du bonheur et de la jeunesse soulevait son cœur.
L’heure qu’elle venait de vivre lui soufflait une inspiration
merveilleuse, cette première inspiration de l’amour qui ressuscite
la beauté du monde. La voiture, dont bondissaient sur la route les
deux roues légères, ne courait pas vers sa maison obscure mais vers
l’avenir. Son âme volait au-devant d’elle.
La fête de l’imagination commençait dans son souvenir. Les tristesses
étaient effacées. Que lui importait la cohue des indifférents? Elle
croyait emporter l’amour. Le rêve s’emparait de toutes les choses, du
silence, de la solitude où elle s’était trouvée avec Seguey au milieu
du monde. Le beau regard gris versait en elle sa lumière mystérieuse.
Et elle oubliait que tout avait été entre eux indéfinissable. Aucun mot
prononcé ne justifiait une joie si ardente; mais l’état d’esprit qui
s’était profondément éclairé en elle n’avait pas commencé d’éteindre
ses feux. Les pensées radieuses y descendaient naturellement comme
des oiseaux dans le soleil. C’était la faute de ses vingt ans, de
l’éclat des lampes, du monde brillant dont elle revenait. Son cœur, qui
avait pâti en ces derniers mois, se penchait avidement sur la première
sympathie trouvée sur sa route. Le désir qu’elle avait de l’amour s’y
répétait merveilleusement.
Quand la voiture tourna au portail, un dernier nuage couleur de rose
noyait son reflet dans le miroir obscurci du fleuve.
Dans le désert de la vaste salle à manger, sous l’abat-jour de
porcelaine, pendu au plafond, la médiocrité de son existence commença
de réapparaître. Les battements de la pendule rejetaient inexorablement
dans l’ombre le monde enchanté. Ses pensées peu à peu s’affaissaient,
se décoloraient: ainsi retombe le fleuve au fond de son lit, quand se
retire le flot puissant qui l’a soulevé.
Son regard voyait sur tout ce qui l’entourait des traces d’usure. Un
grand cercle lumineux éclairait au plafond des solives brunes. La
pièce, située dans un angle de la maison, rappelait les mœurs d’une
vieille et simple bourgeoisie; elle était carrelée, sans luxe, meublée
d’une grande armoire à linge, de chaises paillées et de deux buffets
sur lesquels étaient sculptés des trophées de fruits et de gibier;
les boiseries couleur de tabac, divisées en panneaux par des moulures
rectangulaires, étaient décorées d’estampes qui représentaient des
scènes de chasse, avec des chevaux, des chiens et des habits rouges.
La soupière posée devant Paule était remplie d’une soupe rustique
que recouvrait une couche de légumes. Elle remarqua une assiette
ébréchée et les carafes mises sur la nappe un peu au hasard. C’était un
précepte de Louisa qu’on ne doit pas être difficile. Elle prétendait,
comme un grand nombre de Méridionaux, qu’il est beaucoup plus long de
faire bien que mal; dans son ignorance de paysanne, qui avait surtout
travaillé aux champs, elle traitait les choses du ménage selon son
humeur, passant de la brusquerie à la négligence et au sans-souci. Son
caractère têtu et méfiant, d’une indépendance obstinée, redoutait plus
que tout au monde ce qu’elle appelait la peine inutile:
--Est-ce que je sais, moi, ce que vous voulez?
Ou encore:
--Si vous croyez que j’ai le temps!
La contradiction montait en elle, comme s’enfle le lait qui bout.
Dans la cuisine qui communiquait avec la salle à manger par une
porte restée entr’ouverte, elle admonestait maintenant le chat et le
renvoyait à coups de balai. Un moment après, Paule l’entendit qui
s’agitait devant la maison, secouant les arbustes dans lesquels des
volailles s’étaient juchées, puis les pourchassant avec quantité
de reproches vers le poulailler. Ces humbles détails d’une vie
campagnarde, dénuée de préoccupations d’amour-propre, semblaient ce
soir à la jeune fille choquants et pénibles. Ce n’était pas que cette
existence toute proche de la terre et des paysans lui parût vulgaire.
Elle en sentait profondément la beauté simple. Mais elle craignait que
Gérard Seguey jugeât autrement: tout son être frémissait déjà devant
ce regard d’homme qui se fixerait peut-être un jour sur l’intimité de
sa vie; s’il la dédaignait, de cette manière presque imperceptible qui
était la sienne, elle recevrait de son attitude une peine cruelle.
Il y avait plus d’une demi-heure qu’elle était à table, car Louisa
entrant et sortant, oubliant toutes choses, ayant laissé refroidir
les plats, n’en finissait plus de souffler le feu. Paule en était
impatientée:
--Apportez-moi ce que vous voudrez et dînez aussi.
Une souffrance sourde faisait lever dans sa vie des pensées nouvelles.
Bien qu’elle ne connût encore rien du monde, elle le devinait
intransigeant, prompt à rendre des arrêts implacables et définitifs.
Il lui apparaissait, très vaguement encore, qu’un code particulier
en règle l’esprit, tenant peu de compte des vertus profondes, mais
défendant, comme le saint des saints, une certaine idée d’élégance.
Seguey, qui lui semblait différent de tous, était-il aussi détaché de
son milieu qu’elle le souhaitait? Ses coudes nus posés sur la nappe,
elle réfléchissait indéfiniment. La lumière paisible qui descendait de
la suspension baignait ses cheveux, et faisait étinceler autour de son
cou un collier de jais.
S’il l’aimait, elle se disait que tout cela ne compterait pas. Mais
l’aimait-il? Les impressions qui tout à l’heure flambaient dans son âme
s’étaient envolées. Sa mémoire même ne parvenait pas à les ressaisir.
Elle n’en gardait aucune autre trace qu’une grande fatigue. La douceur
qui avait un moment flotté sur sa vie, avant de s’y poser, elle la
voyait mieux. Il se pouvait que ce fût seulement de la sympathie. La
veille encore, elle l’eût goûtée comme un bienfait; mais sa soif, après
avoir absorbé instantanément cette rosée précieuse, voulait davantage.