Il la regardait, étonné, ne pouvant douter que sa présence opérât ce

miracle en elle. Entre Paule et la sécheresse du monde, il découvrait

un contraste frappant qui n’apparaissait sans doute à personne d’autre.

Il écoutait attentivement le son de sa voix et goûtait en elle cette

nature profonde et sincère, si différente de toutes celles qu’il avait

connues.

XI

M. Lafaurie, retenu à Bordeaux par une réception officielle en

l’honneur du ministre de la Marine, arriva à Belle-Rive une heure avant

le dîner. Il amenait un jeune peintre, Jules Carignan, qui lui était

recommandé par un de ses amis. Il le présenta en entourant son nom

d’affables louanges. Seguey, qui avait assisté, l’hiver précèdent, à la

lutte pour la vie de ce néophyte, le regarda faire autour du salon ses

saluts raides et respectueux. Puis personne ne s’occupa de lui.

M. Lafaurie était un homme de haute taille, élégant, de belles

manières. Son sourire, qu’il avait très fin, venait se perdre dans un

carré de barbe blanche extrêmement soignée. Il était le seul à promener

dans Bordeaux, dès le matin, une fleur énorme à sa boutonnière; et

cette fleur, qui sur d’autres eût éveillé quelques sourires, était

acceptée chez lui comme la fantaisie d’un homme qui avait le droit

de tout se permettre. Il donnait le ton, mais aucun de ceux qui le

copiaient assidûment n’avait son aisance, sa désinvolture, et cette

manière de porter avec une feinte négligence d’irréprochables costumes

commandés à Londres. A la Chambre de commerce, dont il avait été

président à plusieurs reprises, il avait reçu le roi d’Espagne, sans

que rien en lui décelât l’enflure, avec la fierté d’un grand négociant

qui parle au nom d’une grande ville. Dans des toasts qui émerveillaient

ses admirateurs, il louait Bordeaux, reine de l’Atlantique, couronnée

de pampres, et tenant dans ses mains comme un immense éventail ouvert

ses routes marines. D’une vieille famille royaliste, il s’honorait d’un

ruban donné à son grand-père, en 1814, par la duchesse d’Angoulême

fuyant le retour de Napoléon; mais les temps nouveaux avaient mué sa

fidélité en un scepticisme de bonne compagnie. Respectueux vis-à-vis

de l’archevêché, il prêtait une de ses autos à Son Éminence. Son nom

s’inscrivait automatiquement dans les comités. Mais rien de tout cela

ne troublait jamais en lui le sens des affaires. Il l’avait avisé,

agile, tenace. Quand une question le mettait en jeu, son visage de

vieux renard magnifique s’éclairait soudain d’un regard fouilleur,

aigu, insistant, dans lequel passaient les éclairs d’une intelligence

vive et autoritaire. Les syndicats lui faisaient horreur, et il

assimilait vaguement au socialisme toutes les initiatives sociales,

même les plus bénignes.

Dès qu’il parut, les danses furent interrompues, le piano fermé. Il

exprima ses regrets aux personnes qui se retiraient. Mais il retint

à dîner M. Peyragay, venu à la fin de l’après-midi, et qui faisait

à la jolie Mme Saint-Estèphe cette sorte de cour, mêlée de louanges

et d’ironie, dont les vieillards qui ont toujours été parfaitement

aimables ont seuls le secret.

Seguey, qui avait été passer son smoking, trouva, quelques minutes

avant le dîner, Jules Carignan seul sur le perron. Il s’était assis sur

une des rampes de pierre, à côté d’un grand vase fleuri de géraniums

lierre. Le jeune peintre se jeta sur lui, avec l’avidité terrible d’un

garçon gêné, qui n’a encore trouvé personne à qui s’accrocher.

Jules Carignan, dur et nerveux, évoquait l’idée du loup de la fable.

Sa jeunesse, mal sustentée de vache enragée, devait cacher sous des

façons timides un orgueil entêté d’artiste. Sa tête était ombragée

d’épais cheveux ternes. Leurs mèches irrégulières se séparaient sur

un front bosselé et proéminent, au-dessous duquel s’étranglait un

maigre visage. Mais, tout au fond de leurs grottes d’ombre, les yeux

brun-clair avaient parfois une lumière ingénue d’enfance. Deux sources

de fraîcheur merveilleuse résidaient là, qu’aucune fièvre n’avait

séchées.

Issu d’une famille extrêmement modeste, il travaillait à forcer les

portes du monde de l’argent, le seul où l’on puisse espérer placer

cette denrée toujours mal cotée, jugée de très haut, qu’est la peinture

d’un débutant. Ce rôle de solliciteur lui était odieux. De la vie

de l’artiste, il avait embrassé avec une ardeur passionnée les durs

travaux et les privations; mais qu’il fallût encore plier sa fierté,

mendier des appuis, c’est ce qu’il ne pouvait ni comprendre, ni

accepter.

Ce garçon, si profondément psychologue en face d’un visage, portait

dans le monde des naïvetés de jeune huron. Il continuait de juger

comme il le faisait à l’École même, dans cette sorte de république

idéale, rapportant tout aux seules idées de beauté et d’art. Qu’il fût,

dans son petit monde d’artistes, ce que, depuis la guerre, on appelle

«un as», Seguey s’en doutait; mais que sa vision molestât tous les

préjugés, il en était sûr. Auprès des jeunes, c’est une chance de grand

succès que d’être brutal; dans les salons, on risque fort de passer

pour un malappris. Carignan avait cette naïveté de n’en rien savoir, et

de croire aveuglément que la valeur s’impose d’emblée, même au mauvais

goût ou au goût prudent. Dans une société où régnaient exclusivement

des calculs de réserve, de modération, son âpre touche ferait scandale.

Seguey, appuyé sur l’autre banquette, l’écoutait parler. Il revoyait

Paule s’éloignant, dans la petite voiture qui était vers sept heures

venue la chercher. Il avait regardé le feu des lanternes se perdre

dans l’ombre. Les impressions que lui laissait cette journée ne

l’inclinaient pas à l’optimisme, mais à une vue des choses toute

réaliste et désabusée.

«Pauvre garçon, pensait-il, tandis que Carignan épanchait son cœur,

il ne se doute pas avec quels cris les gens qu’il veut conquérir se

plaindront d’être maltraités. Il est plein de lui, de son art, quand

toute personne qui paie exige qu’on se remplisse d’elle exclusivement.

Pour réussir, il devrait précisément renoncer à ce qui lui vaut, dans

son milieu de peintres, sa réputation.»

Et il revoyait cette manière corrosive, heurtée, qui dépouillait

impitoyablement les visages de leur bourre molle, faisant apparaître en

ce monsieur si parfaitement correct un masque de faune, en tel autre,

la paupière plissée et l’allure d’un éléphant.

Les femmes surtout jetaient des cris quand la toile leur présentait

une face bouffie, qui leur paraissait odieusement vulgaire: «Mon

portrait, ma chère, mais c’est une horreur. Je ne veux pas le voir.»

La canaillerie inconsciente de certains regards, leur hébétement,

il saisissait tout. Aussi était-ce, devant chaque tableau, la

conflagration immédiate de son idéal aux angles durs, sans

accommodements, ni compromissions, et de l’idéal mondain tout de vernis

et de politesse. La folie était de vouloir les faire vivre ensemble,

chacun ne pouvant entièrement absorber l’autre.

Un à un, les habitués reparaissaient. Sur une banquette du vestibule,

Mme Saint-Estèphe racontait à M. Peyragay son entrée en ménage. Elle

avait d’abord acheté trois lustres, dont un tout petit, charmant, en

forme de poire. C’était amusant, ces lustres pendus dans des pièces

vides. Son mari lui avait dit: «Vous auriez pu commencer par quelque

chose de plus utile!»

--Madame, approuva le vieil avocat, sa redingote largement ouverte sur

l’énorme surface de son gilet blanc, c’était assurément une idée de

très jolie femme.

Mme Lafaurie, imposante dans une robe de taffetas noir, réclama son

bras. Le dîner était annoncé.

Au milieu de la table, dans une corbeille d’argenterie, un massif de

gloxinias répandait sur la nappe et dans les cristaux les reflets

éclatants de son velours pourpre. Aux extrémités du couvert, sous

de petits abat-jour soufre, les ampoules que portaient de hauts

candélabres diffusaient sur les épaules et sur les smokings une lumière

douce comme de l’huile.

Ces candélabres, au temps où leurs branches étaient encore enflammées

de bougies ruisselantes dans des bobèches, avaient appartenu à un

grand-oncle de M. Lafaurie, Mgr Blandin, dont Napoléon distingua

lui-même les manières et l’intelligence. Il le nomma évêque d’Agen. La

corbeille aussi, et les seaux d’argent dans lesquels rafraîchissaient

de précieuses bouteilles, portaient les armes de l’évêché. Autour

de ce surtout massif, les pauvres chanoines, tremblants encore des

orages de la Révolution, avaient peu à peu réparé leurs forces et

raconté l’extraordinaire histoire des années d’exil. M. Lafaurie, par

tradition, gardait encore dans sa mémoire quelques bribes éparses de

leurs aventures. Il savait en tirer parti. Quand sa table réunissait

une société dont l’esprit dégelait un peu, une goutte de sang gascon

remontait en lui; et il lui arrivait de conter, sur le cuisinier

de Monseigneur, de savoureuses anecdotes, dont la dignité même des

vieilles dames était égayée.

Ce soir-là, c’était M. Peyragay qui rompait la glace. Installé à la

droite de Mme Lafaurie, son petit œil bleu était réjoui par la rangée

décroissante des verres effilés, qui rappelaient devant chaque assiette

la disposition d’un harmonica. C’était là un excellent clavier, sur

lequel les grands crus feraient vibrer à l’instant choisi leur note

spéciale. Aussi s’épanouissait-il, en homme qui est assuré de bien

dîner et en savoure d’avance toute la jouissance.

Il donnait aux maîtresses de maison des satisfactions profondes et

secrètes, en ne laissant point passer un plat sans l’apprécier. Pour

le célébrer, il interrompait sans fausse honte la conversation la

plus apprêtée. Il en résultait souvent une détente dont tout le monde

lui savait gré. Mais personne d’autre n’eût osé amplifier ainsi les

louanges autour d’un melon aux côtes énormes, ou d’un lièvre à la

royale dont le fumet noyait les cerveaux. Mme Lafaurie, à l’écouter,

éprouvait une exaltation bourgeoise de ses sentiments. La qualité des

plats qu’on servait lui paraissait se confondre avec ses vertus. Auprès

de lui, enveloppée par l’expansion de sa bonne humeur, elle ne pouvait

douter que sa table fût incontestablement supérieure aux plus renommées.

M. Lafaurie, discrètement, donnait la réplique par-dessus le massif de

fleurs éclatantes. Il fit se récrier à côté de lui une vieille dame,

au visage long et parcheminé, en rappelant que la gelée de groseille

accompagne chez les Allemands le lièvre rôti. Plusieurs personnes

voulurent y voir une preuve de la grossièreté de leur goût; M.

Peyragay, moins affirmatif, avait fait l’essai, mais la discussion ne

laissa pas de doute sur l’excellence de la sauce forte.

La conversation se fixa un moment sur les bizarreries spéciales à

divers pays. Les personnes d’âge en profitèrent pour émettre toutes

sortes de contes. Mais M. Lafaurie aiguilla habilement l’entretien vers

d’autres sujets.

Seguey, assis entre deux joueuses de tennis, suivait à peine leur

conversation, qui allait d’une partie sensationnelle aux danses

défendues par l’archevêché. Roger Montbadon, les cheveux relevés sur

un front très haut, blâmait «Monseigneur». Il aurait volontiers dansé

devant lui pour le convaincre.

Carignan, qui dévorait des yeux les physionomies, essaya de se jeter

dans ces commentaires. Mais ses propos venaient mourir sur l’épaule

froide d’une de ses voisines, obstinément tournée de l’autre côté.

C’était une mince et hautaine jeune fille, qui avait une figure de

porcelaine rose sous des cheveux très oxygénés; son attitude en disait

long sur les différences sociales que le pauvre artiste fourvoyé ne

mesurait pas.

Seguey pensait à un grand dîner auquel il avait dernièrement assisté à

Londres. Bien qu’il se sentît las et attristé, il restait le spectateur

dont les yeux sont toujours ouverts sur la vie. A deux reprises,

un regard rapide de Mme Saint-Estèphe avait arrêté dans son esprit

l’engrenage silencieux des comparaisons. Que lui voulait-elle? Odette,

au contraire, assise non loin de lui, évitait ses yeux; plusieurs

fois, comme il lui adressait la parole, elle avait paru troublée et

embarrassée. Mais, à ce point de ses réflexions, le nom de Paule lancé

dans la conversation le frappa soudain.

Un domestique venait de faire le tour de la table, versant dans les

verres un vin doré et jetant d’une voix sourde dans chaque oreille:

Château-Yquem 93. M. Peyragay, mis en verve par le feu caché de ce

grand vin à la fois doux et embrasé, racontait l’histoire de la jeune

fille. Il y ajoutait même, emporté par l’habitude professionnelle de

donner à ses récits un tour dramatique. Dans la grande lutte avec

Crochard, son humeur faisait ressortir un côté plaisant. En conteur

incomparable, il noircissait et il égayait, passant de l’isolement de

l’orpheline à la ruse entêtée de l’homme. Ses yeux mobiles sous les

cils blancs, les mouvements de sa longue barbe animaient la scène.

Une rumeur dans laquelle se mélangeaient divers sentiments suivit les

courbes de la table.

Mme Lafaurie était indignée. A première vue, elle avait jugé que Paule

s’exposait à tous les périls. Elle dépeignit la maison isolée sur le

bord de l’eau. Sa mère, Mme Montbadon, une très vieille et austère

dame, évoqua d’une voix blanche des choses terribles. La campagne

lui faisait peur. Elle y avait toujours nourri l’inquiétude d’être

assassinée. Sa figure longue, un peu chevaline, exprimait l’horreur et

l’étonnement. Les idées d’autrefois frémissaient en elle: qu’une jeune

fille dût se débattre seule dans de tels tracas, c’était une preuve

que les temps actuels ne valaient rien; elle rappela le nom de vieux

domestiques, des rochers de fidélité, mais le type en était perdu, et

le voisinage des usines avait tout gâté.

M. Lafaurie, en propriétaire, envisageait l’histoire sous une autre

face. Ce qui le frappait, c’était le drame campagnard, la mise en

marche des convoitises encerclant de loin la jeunesse et l’inexpérience:

--Le paysan, dit-il, est rapace.

Ses mains firent le geste d’agripper dans l’air une chose invisible:

--Il veut tout pour lui!

Une expression dure figea lentement son beau visage--ce visage qui

avait jusque-là répandu sur la diversité des propos de table un sourire

affable et épicurien. Il dissimulait un fond tyrannique. La défense

de ses intérêts lui paraissait le premier devoir. C’était à la fois

instinct, habitude et idée maîtresse, protestation de toute sa vie

contre ce scandale: céder quelque chose. Son esprit, exercé à calculer

ses propres affaires, n’avait pas été dressé à intervertir les rôles

humains. On pouvait voir d’ailleurs une grandeur dans cette défense:

elle représentait, en même temps que ses intérêts particuliers, des

principes de droit, d’organisation sociale et des idées d’ordre.

Mme Lafaurie décida que Paule aurait déjà dû renvoyer Crochard. Elle se

laissait intimider. Son jeune neveu, Roger Montbadon, qui portait le

ruban de la croix de guerre, fut de cet avis: si la chose avait dépendu

de lui, il eût vite fait de la terminer. Ce n’était pas si difficile.

M. Peyragay, plus circonspect, hochait la tête. Il connaissait l’homme.

Les jeunes gens mêlèrent à ces commentaires quelques remarques

humoristiques que favorisait le nom de Crochard.

Seguey pensait aux anciens serviteurs qui avaient sans heurts vieilli

à Valmont: d’honnêtes gens, non point très actifs, un peu négligents,

mais dévoués dans le fond du cœur et dont sa mère était adorée.

Installés pour toute leur vie dans des maisons éparses au bord du

domaine, ils faisaient partie de la famille. Ils se souvenaient de très

anciennes choses, des grands-parents morts, d’une jument: Trompette,

que M. Seguey avait achetée à un officier, de l’année même où avait été

plantée quelque vigne maigre et qui déclinait. Étaient-ce là des mœurs

qui disparaissaient pour ne plus renaître?

En face de lui, Francis Saint-Estèphe désapprouvait au point de vue

mondain la situation de la jeune fille. Elle n’aurait pas dû demeurer

seule. Il croyait découvrir en Paule un penchant fâcheux à ne pas tenir

compte de l’opinion. Une existence pareille, dans un certain monde, ne

pouvait pas être tolérée:

--Cela ne se fait pas.

Il confia à sa voisine que les Dupouy appartenaient à un milieu qui

manquait de tact.

Seguey regardait, d’une extrémité à l’autre, les deux côtés de la

longue table. La dureté des jugements mondains atteignait en lui une

douleur latente. Lui aussi, un jour, il serait peut-être _exécuté_.

Rien ne le laverait du tort impardonnable de manquer d’argent. Puis sa

pensée se fixa de nouveau sur Paule; il comprenait mieux maintenant

certaines paroles qu’elle lui avait dites, et ce qui passait parfois de

si triste dans ses silences.

<tb>

Dans un petit salon où le café était servi, M. Lafaurie, debout devant

un buffet ancien, réchauffait dans sa belle main un verre rempli d’un

cognac fameux. Il le fit tourner plusieurs fois, en respira longuement

l’odeur, et l’inséra enfin dans sa barbe blanche.

M. Peyragay, ses larges narines penchées aussi sur les effluves

incomparables, développait l’éloge de Gérard Seguey:

--Un garçon charmant, sympathique.

Il ajouta, ménageant un sous-entendu qui s’étendait loin:

--Malheureusement, sa sœur lui donnera de l’ennui. On parle beaucoup

d’elle.

M. Lafaurie voulut savoir ce que l’on en disait:

--Vous la connaissez bien, cette petite Mme de Pontet, dont le mari

montait aux courses. Un officier très brillant, qui faisait des

folies au jeu. Elle-même avait une vie plutôt compliquée. Maintenant,

le capitaine est mort, laissant des dettes, et elle s’accroche

désespérément d’un autre côté. On raconte que ses affaires ne vont pas

du tout.

Et il lui chuchota, presque dans l’oreille, une histoire que M.

Lafaurie écoutait attentivement.

Devant le perron, Seguey, tête nue, fumait en silence. Odette, un

instant arrêtée au seuil du vestibule éclairé, dans une robe blanche,

était rentrée vivement, en l’apercevant. Mais il regardait d’un autre

côté. Son souffle avivait régulièrement le point rouge de son cigare.

Un grand massif d’héliotropes embaumait la nuit.

XII

Le même soir, assise devant un couvert disposé à la hâte par Louisa,

Paule avait l’impression de se réveiller.

La fin de l’après-midi avait suspendu en elle toute autre sensation

que celle de la joie. Tandis que son poney filait sur la route, dans

la fraîcheur de la nuit tombée, la vibration des minutes heureuses la

maintenait au-dessus de la vie réelle. Ses pensées étaient délivrées.

La griserie du bonheur et de la jeunesse soulevait son cœur.

L’heure qu’elle venait de vivre lui soufflait une inspiration

merveilleuse, cette première inspiration de l’amour qui ressuscite

la beauté du monde. La voiture, dont bondissaient sur la route les

deux roues légères, ne courait pas vers sa maison obscure mais vers

l’avenir. Son âme volait au-devant d’elle.

La fête de l’imagination commençait dans son souvenir. Les tristesses

étaient effacées. Que lui importait la cohue des indifférents? Elle

croyait emporter l’amour. Le rêve s’emparait de toutes les choses, du

silence, de la solitude où elle s’était trouvée avec Seguey au milieu

du monde. Le beau regard gris versait en elle sa lumière mystérieuse.

Et elle oubliait que tout avait été entre eux indéfinissable. Aucun mot

prononcé ne justifiait une joie si ardente; mais l’état d’esprit qui

s’était profondément éclairé en elle n’avait pas commencé d’éteindre

ses feux. Les pensées radieuses y descendaient naturellement comme

des oiseaux dans le soleil. C’était la faute de ses vingt ans, de

l’éclat des lampes, du monde brillant dont elle revenait. Son cœur, qui

avait pâti en ces derniers mois, se penchait avidement sur la première

sympathie trouvée sur sa route. Le désir qu’elle avait de l’amour s’y

répétait merveilleusement.

Quand la voiture tourna au portail, un dernier nuage couleur de rose

noyait son reflet dans le miroir obscurci du fleuve.

Dans le désert de la vaste salle à manger, sous l’abat-jour de

porcelaine, pendu au plafond, la médiocrité de son existence commença

de réapparaître. Les battements de la pendule rejetaient inexorablement

dans l’ombre le monde enchanté. Ses pensées peu à peu s’affaissaient,

se décoloraient: ainsi retombe le fleuve au fond de son lit, quand se

retire le flot puissant qui l’a soulevé.

Son regard voyait sur tout ce qui l’entourait des traces d’usure. Un

grand cercle lumineux éclairait au plafond des solives brunes. La

pièce, située dans un angle de la maison, rappelait les mœurs d’une

vieille et simple bourgeoisie; elle était carrelée, sans luxe, meublée

d’une grande armoire à linge, de chaises paillées et de deux buffets

sur lesquels étaient sculptés des trophées de fruits et de gibier;

les boiseries couleur de tabac, divisées en panneaux par des moulures

rectangulaires, étaient décorées d’estampes qui représentaient des

scènes de chasse, avec des chevaux, des chiens et des habits rouges.

La soupière posée devant Paule était remplie d’une soupe rustique

que recouvrait une couche de légumes. Elle remarqua une assiette

ébréchée et les carafes mises sur la nappe un peu au hasard. C’était un

précepte de Louisa qu’on ne doit pas être difficile. Elle prétendait,

comme un grand nombre de Méridionaux, qu’il est beaucoup plus long de

faire bien que mal; dans son ignorance de paysanne, qui avait surtout

travaillé aux champs, elle traitait les choses du ménage selon son

humeur, passant de la brusquerie à la négligence et au sans-souci. Son

caractère têtu et méfiant, d’une indépendance obstinée, redoutait plus

que tout au monde ce qu’elle appelait la peine inutile:

--Est-ce que je sais, moi, ce que vous voulez?

Ou encore:

--Si vous croyez que j’ai le temps!

La contradiction montait en elle, comme s’enfle le lait qui bout.

Dans la cuisine qui communiquait avec la salle à manger par une

porte restée entr’ouverte, elle admonestait maintenant le chat et le

renvoyait à coups de balai. Un moment après, Paule l’entendit qui

s’agitait devant la maison, secouant les arbustes dans lesquels des

volailles s’étaient juchées, puis les pourchassant avec quantité

de reproches vers le poulailler. Ces humbles détails d’une vie

campagnarde, dénuée de préoccupations d’amour-propre, semblaient ce

soir à la jeune fille choquants et pénibles. Ce n’était pas que cette

existence toute proche de la terre et des paysans lui parût vulgaire.

Elle en sentait profondément la beauté simple. Mais elle craignait que

Gérard Seguey jugeât autrement: tout son être frémissait déjà devant

ce regard d’homme qui se fixerait peut-être un jour sur l’intimité de

sa vie; s’il la dédaignait, de cette manière presque imperceptible qui

était la sienne, elle recevrait de son attitude une peine cruelle.

Il y avait plus d’une demi-heure qu’elle était à table, car Louisa

entrant et sortant, oubliant toutes choses, ayant laissé refroidir

les plats, n’en finissait plus de souffler le feu. Paule en était

impatientée:

--Apportez-moi ce que vous voudrez et dînez aussi.

Une souffrance sourde faisait lever dans sa vie des pensées nouvelles.

Bien qu’elle ne connût encore rien du monde, elle le devinait

intransigeant, prompt à rendre des arrêts implacables et définitifs.

Il lui apparaissait, très vaguement encore, qu’un code particulier

en règle l’esprit, tenant peu de compte des vertus profondes, mais

défendant, comme le saint des saints, une certaine idée d’élégance.

Seguey, qui lui semblait différent de tous, était-il aussi détaché de

son milieu qu’elle le souhaitait? Ses coudes nus posés sur la nappe,

elle réfléchissait indéfiniment. La lumière paisible qui descendait de

la suspension baignait ses cheveux, et faisait étinceler autour de son

cou un collier de jais.

S’il l’aimait, elle se disait que tout cela ne compterait pas. Mais

l’aimait-il? Les impressions qui tout à l’heure flambaient dans son âme

s’étaient envolées. Sa mémoire même ne parvenait pas à les ressaisir.

Elle n’en gardait aucune autre trace qu’une grande fatigue. La douceur

qui avait un moment flotté sur sa vie, avant de s’y poser, elle la

voyait mieux. Il se pouvait que ce fût seulement de la sympathie. La

veille encore, elle l’eût goûtée comme un bienfait; mais sa soif, après

avoir absorbé instantanément cette rosée précieuse, voulait davantage.

La vigne et la maison: roman · 第 6 / 17 段