leur double anneau. Ses prunelles avaient la même nuance châtain mêlés
d’un peu d’or. Les premières inquiétudes de la jalousie, sous les cils
levés, répandaient leurs ombres sévères.
Dans une vieille glace encadrée de chêne, placée au-dessus de la
cheminée, elle regardait avec anxiété son visage émerger de l’ombre.
L’image trouble, un peu déformée, ne la rassurait pas. Elle en aimait
pourtant l’expression, cet air de droiture et de dignité où son âme
se reconnaissait. Mais elle pensait à ces autres femmes, parées,
séduisantes, qui devaient dans le grand salon de Belle-Rive entourer
Seguey; l’éclat subtil qui rayonnait d’elles jetait de loin une lumière
railleuse sur sa propre vie.
Une fois entrée en elle, cette idée ne la quitta plus. Elle voyait,
dans l’obscurité du jardin, le rez-de-chaussée illuminé: au milieu des
groupes, elle croyait découvrir Seguey. Mme Saint-Estèphe était près de
lui, un peu renversée, avec ses yeux comme deux fleurs sombres dans son
teint d’or; sa robe coulait en plis souples sur le canapé, à la place
même où Paule était tout à l’heure assise; un grand coussin de guipure
traînait à ses pieds. Ils causaient tous deux familièrement. Et à les
revoir, dans l’attitude où elle les avait aperçus à son arrivée, une
souffrance grandissait en elle, s’exaspérait de l’impossibilité où elle
se trouvait de ressaisir cette chose fuyante, déjà évadée, que son cœur
avait cru sentir.
La lune légère et comme transparente pouvait bien verser sur l’eau
descendante son charme de rêve. Le ciel était clair sur les vignes
et sur le coteau; les blanches maisons du dix-huitième siècle
s’endormaient dans leurs bouquets d’arbres; près du vaisseau feuillu
de l’île, partageant la nappe du fleuve, les feux égrenés de quelques
pêcheurs semblaient des veilleuses. L’aboiement d’un chien en faisait
éclater d’autres de loin en loin.
Mais cette atmosphère de paix sur les choses, Paule ne pouvait ni la
voir ni la respirer.
Elle ferma les volets du salon, posa sur une petite table octogonale la
lampe allumée, et s’enfonça dans la bergère tournée vers la cheminée.
De temps en temps, ses yeux se levaient vers la pendule en bronze doré.
Les aiguilles inégales élargissaient lentement leur angle: dix heures
un quart... Dix heures vingt. Il était là-bas. On prenait le thé. Elle
imaginait sa pensée distraite, son regard posé sur des visages, sur des
sourires qui le lui volaient.
Tous, ils avaient été auprès de lui la journée entière. Il en serait
ainsi demain, et tous les jours qu’il resterait à Belle-Rive, une
semaine encore. Elle l’avait à peine approché qu’il lui échappait.
Les circonstances se réunissaient pour le lui reprendre. Elles lui
arrachaient sa pauvre parcelle de bonheur, et son illusion n’avait plus
la force de souffler sur cette étincelle.
Que pouvait-elle être pour lui? Il était élégant, recherché, d’une
culture qu’elle devinait rare. S’il était ruiné, ce qu’elle ne savait
pas d’une façon précise, il n’en avait pas moins l’habitude d’une vie
raffinée. Les milieux les plus brillants lui restaient ouverts. S’il
avait été simple et bon pour elle, n’était-ce pas en souvenir de son
enfance? Elle allait parfois à Valmont. Elle lui rappelait des étés
anciens. Peut-être aussi sa solitude lui inspirait-elle une pensée
délicate et compatissante? Mais qu’il y eût en lui, dans ce front
impénétrable, dans toute cette nature mesurée, discrète, une préférence
incompréhensible, elle ne le croyait plus.
Elle avait si peu de confiance en elle. Les femmes qu’elle avait
vues dans l’après-midi, les jeunes filles mêmes, avaient le culte de
leur beauté. Longuement, elles devaient l’étudier, la perfectionner,
développant dans leur personne et dans leur esprit ce désir de plaire
qui est un goût avant d’être un art. Elles excellaient à s’en servir.
Cette habileté donnait de l’assurance à celles-là mêmes qui eussent pu
paraître moins favorisées; et elle enviait ce soin heureux dont chacune
portait le secret, suggérant l’impression que tout en elles était
précieux, digne d’admiration. Elle seule ne savait pas.
Son esprit exagérait singulièrement ce charme mondain qui lasse si
vite. Sous la physionomie que chacun se fait, elle ne découvrait pas
les traits véritables. Qu’eussent-elles été, ces jeunes femmes, sans
l’adulation qui les enivrait? C’était pour elles une si grande force
de se sentir heureuses et fêtées. Mais ce pouvoir d’attirer les yeux,
d’accroître par sa seule présence le plaisir de vivre, Paule était
persuadée qu’elle ne l’aurait jamais. Un désir lui venait maintenant,
grandissant et désespéré, de ne plus voir personne.
Le lendemain, le soleil levé dans le brouillard réveilla son tourment
caché.
Dans le cuvier, aux murs noircis par l’humidité, un charpentier
réparait la poutre que traversait la vis du pressoir. Le toit aussi
était vieux, rongé. Toutes les choses criaient le besoin qu’elles
avaient de soutien, de réparations. Paule voyait là une tâche trop
grande devant laquelle sa bonne volonté restait désarmée.
Près de l’écurie, le père Pichard, la tête branlante, répétait pour
la cinquantième fois depuis le matin qu’une échelle avait disparu. La
veille encore, il l’avait vue là, dans une encoignure!
Saubat, à son habitude, écoutait sans vouloir se mêler de rien. Mais
Octave, planté devant le vieux, s’excitait beaucoup:
--Vous l’avez vue. Allez la chercher.
Il avait levé sa main épaisse comme un battoir:
--Ce n’est pourtant pas moi qui l’ai prise!
Sa femme de loin lui faisait des gestes. Il tourna le dos:
--Bourrique, va!
Paule rentra, trop lasse pour approfondir ce qui s’était passé.
Chaque jour, d’ailleurs, il lui fallait s’apercevoir que des objets
indispensables ne pouvaient plus être retrouvés.
Dans le grand salon carrelé, devant le cercle des fauteuils vides, elle
recommença de songer indéfiniment. Ses yeux découvraient partout des
signes de déclin. Un certain pathétique frappait son esprit, cette âme
des choses qui avoue la vieillesse, la défaite, les abandons.
Il y avait autour d’elle tant d’héritages accumulés! Au-dessus de
la cheminée, dans le cadre écaillé d’un ancien trumeau, une nymphe
aux chairs d’ivoire, une étoile au front, trempait son pied dans un
ruisseau gris. Paule devinait que Seguey y aurait avec plaisir arrêté
ses yeux. Il eût aimé aussi, entre les fenêtres, les belles consoles.
Les autres meubles paraissaient un peu disparates. Les fauteuils à
médaillon auraient sans doute été de son goût, mais le velours en était
fané; plusieurs générations de chiens y avaient dormi. Des traces
d’usure, entre les meubles, formaient sur le tapis d’Aubusson des
sortes de sentiers; devant la cheminée, une partie de la rosace s’était
effacée et montrait la trame.
Cette vie, qui peu à peu se retirait de toutes les choses, elle se
sentait impuissante à la ranimer. Il aurait fallu qu’on l’aidât. Mais
celui qui l’eût soutenue de son regard et de sa pensée, comme il était
loin! Comme il lui semblait étranger!
XIII
Les propriétés qui bordaient le fleuve présentaient sur le chemin
de halage de très beaux portails. La composition en était variée et
harmonieuse. Leurs larges coupures, dans le soubassement foncé d’une
haie, découvraient la vue des jardins.
Le soleil, levé derrière le coteau, venait se coucher en face d’eux.
Leur plus belle heure était celle où la lumière horizontale les fardait
de rose. Les gens de goût se plaisaient à les comparer. L’un d’eux
surtout était renommé: une longue grille peinte en bleu de roi, entre
deux piles cylindriques. L’une et l’autre, de belle pierre blanche
éblouissante, élevaient sur un fond de feuillage, au-dessus d’une
double couronne de moulures, une urne renflée à la base et enguirlandée
que coiffait un couvercle de cassolette.
Le portail de Belle-Rive déployait, sur une longueur de cinquante
pas, un grand décor d’architecture. Quatre piliers de pierre blanche
aux cannelures régulières, sculptés à la base de feuilles de chêne,
partageaient la claire-voie de barreaux effilés en pointes de lance.
Ces beaux fûts du dix-huitième siècle, terminés par un large chapiteau
carré, portaient des coupes très évasées. Des têtes de béliers y
retenaient des cordons de fruits.
Cet ensemble s’appuyait, à droite et à gauche, sur deux petites
tribunes bordées de balustres. On y accédait par un escalier à rampe
ajourée, dont le pilier de départ s’ornait d’une corbeille débordant
de fruits. Bâties en pierre blanche mélangée de briques, elles
formaient en face du grand paysage d’eau et de verdure deux terrasses
charmantes. Les habitués de Belle-Rive s’y isolaient volontiers le
soir. Il était rare de n’y pas trouver au soleil couchant des groupes
accoudés.
Tout l’après-midi, on voyait entre la maison et le fleuve une lente
circulation. Les gens qui manquaient d’imagination vantaient la
beauté de l’allée d’ormeaux. Elle était très belle en effet. Sa voûte
s’allongeait, haute et régulière, entre deux plus étroits couloirs de
verdure qui aboutissaient aux terrasses. Une atmosphère bleue flottait
sous ses branches.
Francis Saint-Estèphe faisait volontiers les honneurs de cette grande
allée. Il avait à son sujet un répertoire de phrases dont sa femme
était excédée. Dès qu’il parlait de perspective et de point de vue,
elle mettait entre eux une bonne distance. Il était rare, d’ailleurs,
qu’elle consentît à l’écouter: à travers le déroulement des phrases
ternes, son esprit fuyait, vagabond; il en était mécontent et
déconcerté.
Ce jour-là, après le déjeuner, il essayait d’avoir son avis sur une
question qui le tourmentait. Sa belle-mère, Mme Lafaurie, qui comptait
donner avant son retour à Bordeaux deux ou trois grands dîners, l’avait
prié de dresser la liste des invités; et il hésitait, préoccupé de
grouper les gens sans faire une faute:
--Croyez-vous, ma chère amie, que nous puissions inscrire dans la
première série M. Dubergier? C’est un homme charmant, qui nous a
rendu pendant la guerre de très grands services, et que j’apprécie
personnellement. Mais, aux dernières élections, il a eu la faiblesse
de soutenir ce Louis Macaire, un homme d’hier, un spéculateur, que
personne de notre monde ne devrait connaître. M. Le Vigean, que votre
père désire inviter aussi, l’a beaucoup blâmé. Si nous lui imposons de
le rencontrer, il trouvera peut-être que nous manquons de tact.
Le soleil de quatre heures étincelait sur l’argent du fleuve. La jeune
femme, nonchalante et souple, le coude appuyé sur sa robe paille,
regardait dans l’allée d’ormeaux. Seguey y faisait une lente promenade
à côté de Paule. Deux fois déjà, ils l’avaient parcourue dans toute sa
longueur; maintenant encore, ils s’éloignaient sous la voûte verte,
et après avoir guetté tous leurs mouvements, surpris quelques-unes de
leurs expressions, elle dissimulait un brûlant dépit.
Il insista:
--Vous ne me dites pas quel est votre avis?
Elle tourna lentement vers lui ses yeux assombris:
--Je pense que cela lui sera tout à fait égal.
Et comme il restait perplexe, craignant qu’elle jugeât trop légèrement:
--Invitez-le, ne l’invitez pas, que voulez-vous que cela me fasse?
C’est insupportable de prêter à tout le monde ce petit esprit!
Son regard se fixait de nouveau sur la légère robe noire qui s’en
allait au bout de la nef immense; Seguey aussi, très rapproché d’elle,
semblait marcher vers une éblouissante vision de lumière.
Cependant, Saint-Estèphe, le front penché sur la table ronde du jardin,
développait ses explications. Elle l’interrompit avec impatience: il
était le seul à s’embarrasser de questions qui comptaient si peu. Cette
élection, personne ne s’en souvenait.
Il protesta d’un geste navré de ses mains pâles.
Les moindres obligations mondaines étaient pour lui d’importantes
choses, les seules dont eût jamais été occupée sa tête légèrement
déprimée aux tempes, déjà grisonnante, qui avait rendu tant de
saluts, et revêtu fidèlement, suivant les jours et les milieux, un
air assorti aux événements. Il était de ceux qui ne sourient jamais
aux enterrements, et qui présentent dans la cohue des mariages une
figure discrètement épanouie, sur laquelle les félicitations semblent
fleuries d’avance. Sa seule attitude, empressée ou condescendante, eût
indiqué l’exacte valeur mondaine et sociale de la personne à qui il
parlait. Son cerveau, qu’éclairait une lumière grise, était entièrement
rempli de compartiments, de longue date classés et hiérarchisés, dans
lesquels s’accumulaient les renseignements acquis pendant toute une
carrière de vie mondaine, et où il puisait immédiatement ce qu’il eût
été si honteux de ne pas savoir sur les familles, les alliances, les
relations, et les fortunes. Sa science de ces choses était infaillible.
Il la tenait soigneusement à jour, informé de toutes les nuances de
l’opinion, sachant quelles personnes prenaient du relief dans la
mobile géographie de la société, quelles autres y perdaient peu à peu
leur force attractive. Il suivait tout cela comme d’autres le cours
de la Bourse ou le taux du fret. Il n’avait jamais manqué l’envoi
d’une carte. Une élection au cercle était pour lui un événement: il en
discutait à l’avance l’opportunité, avec l’humeur opiniâtre d’un homme
dont toutes les idées sont en mouvement. Une infraction au code établi
lui aurait paru une menace à sa propre situation. Il s’en défendait
avec âpreté. Son idéal était si profondément pétri de ses préjugés que
la moindre atteinte à l’un d’eux eût été une blessure aux sentiments de
toute sa vie.
Dès sa jeunesse, à l’âge où il choisissait ses premières cravates, il
répondait à ceux qui l’interrogeaient sur son avenir:
--Je veux être un homme du monde.
Il le voulait, comme d’autres décident d’être notaire ou diplomate.
Toutes ses ambitions se cristallisaient autour de l’image,
invinciblement séduisante, de l’homme qu’environne un murmure discret
de considération et de sympathie.
Sa femme lui disait:
--On aurait dû faire de vous l’introducteur des ambassadeurs.
Sa femme, elle, ne jouait jamais sa partie dans le même ton. Beaucoup
plus jeune, d’un esprit libre et prime-sautier, elle n’avait d’abord vu
en lui qu’une grande fortune; depuis, ayant eu le loisir de le regarder
mieux, elle l’avait trouvé ennuyeux.
Dans le monde, où il se préoccupait d’être irréprochable, elle prenait
sa revanche de très jolie femme. Insatiable d’hommages et d’adulation,
elle avait pourtant le goût des natures fines, de celles surtout qui
lui résistaient. Depuis que Seguey était à Belle-Rive, le plaisir
qu’elle aurait eu à le capturer l’occupait beaucoup. C’était un
divertissement d’été, dont elle avait réglé d’avance les péripéties.
Elle ne menait jamais jusqu’au bout cette sorte de jeu, mais trouvait
à le conduire, et à l’arrêter, le genre d’émotion qui lui convenait.
Seulement, cette fois, elle se voyait déçue et dupée. Les allées
et venues des deux jeunes gens, sous les grands ormeaux, faisaient
tressaillir son orgueil blessé: ce dilettante, ce raffiné, qu’elle
avait cru si difficile, voilà donc la surprise qu’il lui réservait!
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Il l’avait vue venir, la svelte jeune fille, dans sa robe unie et
flottante. Son visage était pâle comme une perle sous la transparence
d’un grand chapeau d’étoffe légère. Elle avait ses deux mains gantées.
Et comme elle montait les marches du perron, il l’accueillit d’un
regard qui la pénétra de douceur et d’apaisement.
Dans un petit salon dont la porte était ouverte sur le vestibule, M.
Peyragay jouait au bridge avec M. Lafaurie et deux vieilles dames.
Le grand avocat, comme ils passaient, les avait d’un signe priés de
l’attendre. Paule pensait que le geste s’adressait à elle. Mais, la
partie finie, il avait entraîné Seguey:
--J’ai à vous parler.
Elle les avait vus s’installer un peu à l’écart sur une banquette
du vestibule. Aux premières paroles, M. Peyragay tourna vers Gérard
une physionomie sérieuse et professionnelle; sa voix sonore s’était
assourdie: il s’agissait des affaires de sa sœur.
Il protesta qu’un sentiment d’amitié lui commandait de le prévenir:
l’ignorance pour lui n’était plus possible. Cette fois, le jet de
lumière que Seguey redoutait depuis bien des jours allait l’aveugler.
De sa main grasse, toute parsemée de taches de rousseur, le vieil
avocat commençait de tourner le disque terrible. Seguey eut
l’impression qu’il chancelait au bord d’un abîme. Son visage se faisait
hautain:
--Comment savez-vous?
Il n’acceptait pas qu’un autre pût connaître avant lui des affaires
qui étaient les siennes, celles de sa famille, et qu’il avait eu la
faiblesse de ne pas sonder. Il lui était intolérable de penser qu’elles
étaient déjà divulguées et presque publiques. De quel droit venait-on
jouer auprès de lui le rôle de fâcheux? Était-il si aveugle, au
jugement de tous, qu’on crût nécessaire de l’avertir charitablement?
Son être frémissait d’orgueil et d’humiliation.
M. Peyragay fit un geste qui semblait imposer silence à ce qui n’était
pas le fond de l’affaire:
--Votre sœur est venue me voir.
Puis, avec une sympathie sincère:
--Ah! mon pauvre ami!
Il raconta qu’elle l’avait consulté la veille, au sujet de plusieurs
billets qui étaient près d’arriver à leur échéance; des billets signés
par le capitaine, quelques jours seulement avant sa mort, et pour
lesquels il avait obtenu la signature de sa femme.
Seguey protesta:
--Nous avons déjà payé trois fois. Ma mère s’est presque ruinée.
Valmont, notre hôtel du Cours du Chapeau-Rouge, tout y a passé.
M. Peyragay eut un geste de réprobation. Le capitaine s’était conduit
comme un misérable.
Seguey réfléchissait:
--Mais elle, elle, comment a-t-elle toujours cédé? Elle a deux enfants.
La dernière fois, ma mère avait exigé la promesse qu’elle ne donnerait
plus aucune signature.
M. Peyragay leva vers le plafond ses petits yeux qui avaient plongé
dans tant de ruines et de vies défaites:
--Elle ne pouvait pas agir autrement.
Puis rapidement, d’une voix plus basse:
--Voyons, Seguey, vous êtes un homme, vous me comprenez. Si votre sœur
avait refusé, dans la situation où elle se trouvait, son mari n’aurait
pas hésité à faire un scandale. Cette liaison qu’elle traîne toujours,
il la connaissait. Non, ne l’accablez pas, ne jetez pas la pierre;
demain, elle n’aura peut-être plus que vous.
Il avait appuyé sur ces derniers mots d’une manière significative. Un
nom était sur ses lèvres qu’il eût aimé dire. Mais Seguey, le visage
aride, s’était détourné: la vérité lui brûlait le cœur.
Certes, s’il avait voulu savoir davantage, M. Peyragay eût été
amplement communicatif. Il suffisait de le regarder pour voir que son
information était abondante. Un certain orgueil se dégageait de toute
sa personne, primant des sentiments d’amitié pourtant très réels;
devant une affaire passionnelle, et alors même que sa bienveillance la
déplorait, il redevenait le vieux spécialiste au flair infaillible; son
geste ne pouvait s’interdire de soulever des vagues d’émotion. Mais
Seguey s’était ressaisi:
--Pouvez-vous me dire quelles sont les sommes?
--Quinze et vingt mille francs. Si vous voulez payer, ou essayer d’une
transaction, il faut que ce soit avant le 30.
Seguey réfléchissait: huit jours pour agir... Il rentrerait à Bordeaux
le lendemain.
Son attitude montrait qu’il considérait l’entretien comme terminé.
Mais, au moment où il se levait, M. Peyragay le retint: s’il n’avait
pas immédiatement des fonds disponibles, peut-être pourrait-il
s’adresser à M. Lafaurie?
Seguey se redressa:
--Je ne lui ai jamais rien demandé.
M. Peyragay le savait bien, et aussi que la veille encore toute
démarche de ce genre eût sans doute été inutile, mais M. Lafaurie
lui-même l’avait chargé de cette négociation, qui devait avoir
l’avantage de placer Seguey sous sa dépendance. Un télégramme venait
de lui apprendre la mort de l’agent qui dirigeait son comptoir, à la
Martinique; et, dans l’embarras où il se trouvait, ne disposant de
personne qui pût partir immédiatement, il avait pensé à Gérard. Le
garçon lui plaisait. Il parlait peu, mais toujours avec un remarquable
esprit de finesse. M. Lafaurie détestait les gens qui portent dans
les affaires des façons tranchantes. Seguey, lui, avait de «la race»;
petit-fils d’un grand armateur, il appartenait à la caste qui était
la sienne et pouvait faire un chef de maison. M. Lafaurie croyait à
l’atavisme. Il était aussi extrêmement jaloux de son autorité, prompt
à prendre ombrage, et distinguait tout l’intérêt qu’il y aurait pour
lui à tenir complètement en main ce garçon très intelligent et très
délicat, scrupuleux peut-être, qui se sentirait les bras liés par une
obligation matérielle. Que Seguey acceptât cet argent--et peut-être y
serait-il forcé--il était désormais à lui, fixé pour longtemps, pour
toujours peut-être, dans une situation qu’il lui ferait large, mais
subalterne. Trop habile pour se découvrir lui-même immédiatement, il
avait chargé M. Peyragay de le pressentir. L’affaire de Mme de Pontet
venait à point pour précipiter une décision qu’il voulait rapide. Il
comptait sur l’émotion du premier moment, le bouleversement d’une
nature qui avait de son nom un respect extrême. Cette fois encore,
Seguey ne laisserait pas glisser sa sœur dans la boue, dût-il y tout
perdre.
C’était le reflet de ces impressions sur son visage que surveillait M.
Peyragay. Toujours optimiste, heureux de voir les choses s’arranger
vite et facilement, il n’avait pas pénétré d’ailleurs ce que cette
offre dissimulait de calculs sagaces. Il avait hâte d’en venir au fait.
Mais Seguey ne s’y prêtait pas.
Ainsi, M. Lafaurie était au courant et tous les autres aussi sans
doute. On lui faisait offrir de l’argent. Pourquoi? Dans quel but?
Quelle était la combinaison qui s’organisait et le jugeait-on assez
naïf pour croire aux protestations d’amitié, aux bonnes paroles, quand
il savait ce que coûtent dans le monde de tels services? L’affection
seule, le dévouement vrai et indiscutable les peuvent offrir. Mais il
ne s’agissait pas de cela, il le sentait bien. La vie et les affaires
sont choses brutales où le sentiment fait triste figure. S’il fallait
payer, il paierait lui-même.
Paule passant à ce moment devant le perron, il éluda la fin de
l’entretien. M. Peyragay, puissant et massif, l’accompagna jusqu’à la
porte:
--Je vous reverrai.
Il les regarda s’éloigner. L’idée lui vint que dans le plan si bien
agencé, cette jeune fille était l’imprévu: qu’il y eût entre eux un
sentiment vif, toutes les suppositions se trouvaient déplacées, l’issue
incertaine.
Ils s’étaient enfin rejoints, et s’éloignaient dans la grande allée,
Seguey s’excusait:
--Je vous voyais. J’aurais bien voulu vous rejoindre, mais avec M.
Peyragay, il n’y a pas moyen de finir...
«Il a été retenu. Ce n’est pas sa faute», pensait Paule qui avait erré
pendant une demi-heure, pleine d’anxiété et de confusion.
Il voulut savoir si elle venait souvent à Belle-Rive:
--Les Lafaurie reçoivent beaucoup. A la campagne, les visites sont une
distraction... Odette sans doute est votre amie.
--Oh! non, protesta Paule, je ne viens pas souvent; aujourd’hui, c’est
pour cet été la dernière fois.
Il entendait bien qu’elle voulait dire: «Quand vous serez parti, on
ne me verra plus, c’est seulement à cause de vous.» Le ton de sa voix
était un peu douloureux et désabusé:
--Odette n’est pas mon amie. Pour se plaire dans le monde, il faut
se contenter d’une certaine amabilité superficielle. Seulement, pour
moi, un peu, ce n’est rien. Les gens veulent surtout que tout soit
facile, et que personne ne les dérange ou ne les ennuie. Moi, si
j’avais des amis, j’aimerais me gêner, me fatiguer pour eux; ce serait
mon bonheur de donner beaucoup. Mme Lafaurie, qui est très aimable
pour moi, m’invite volontiers si elle me rencontre, elle n’aurait pas
l’idée de m’écrire. Odette est très gentille, mais elle n’a pas besoin
de moi; elle ne peut vivre que dans une bande de jeunes gens et de
jeunes filles; elle n’aime pas causer. Si je venais trop souvent, je
l’ennuierais. Ce n’est pas l’amitié, cela.