Ses mains se nouaient sur les tresses qui encerclaient son visage de

leur double anneau. Ses prunelles avaient la même nuance châtain mêlés

d’un peu d’or. Les premières inquiétudes de la jalousie, sous les cils

levés, répandaient leurs ombres sévères.

Dans une vieille glace encadrée de chêne, placée au-dessus de la

cheminée, elle regardait avec anxiété son visage émerger de l’ombre.

L’image trouble, un peu déformée, ne la rassurait pas. Elle en aimait

pourtant l’expression, cet air de droiture et de dignité où son âme

se reconnaissait. Mais elle pensait à ces autres femmes, parées,

séduisantes, qui devaient dans le grand salon de Belle-Rive entourer

Seguey; l’éclat subtil qui rayonnait d’elles jetait de loin une lumière

railleuse sur sa propre vie.

Une fois entrée en elle, cette idée ne la quitta plus. Elle voyait,

dans l’obscurité du jardin, le rez-de-chaussée illuminé: au milieu des

groupes, elle croyait découvrir Seguey. Mme Saint-Estèphe était près de

lui, un peu renversée, avec ses yeux comme deux fleurs sombres dans son

teint d’or; sa robe coulait en plis souples sur le canapé, à la place

même où Paule était tout à l’heure assise; un grand coussin de guipure

traînait à ses pieds. Ils causaient tous deux familièrement. Et à les

revoir, dans l’attitude où elle les avait aperçus à son arrivée, une

souffrance grandissait en elle, s’exaspérait de l’impossibilité où elle

se trouvait de ressaisir cette chose fuyante, déjà évadée, que son cœur

avait cru sentir.

La lune légère et comme transparente pouvait bien verser sur l’eau

descendante son charme de rêve. Le ciel était clair sur les vignes

et sur le coteau; les blanches maisons du dix-huitième siècle

s’endormaient dans leurs bouquets d’arbres; près du vaisseau feuillu

de l’île, partageant la nappe du fleuve, les feux égrenés de quelques

pêcheurs semblaient des veilleuses. L’aboiement d’un chien en faisait

éclater d’autres de loin en loin.

Mais cette atmosphère de paix sur les choses, Paule ne pouvait ni la

voir ni la respirer.

Elle ferma les volets du salon, posa sur une petite table octogonale la

lampe allumée, et s’enfonça dans la bergère tournée vers la cheminée.

De temps en temps, ses yeux se levaient vers la pendule en bronze doré.

Les aiguilles inégales élargissaient lentement leur angle: dix heures

un quart... Dix heures vingt. Il était là-bas. On prenait le thé. Elle

imaginait sa pensée distraite, son regard posé sur des visages, sur des

sourires qui le lui volaient.

Tous, ils avaient été auprès de lui la journée entière. Il en serait

ainsi demain, et tous les jours qu’il resterait à Belle-Rive, une

semaine encore. Elle l’avait à peine approché qu’il lui échappait.

Les circonstances se réunissaient pour le lui reprendre. Elles lui

arrachaient sa pauvre parcelle de bonheur, et son illusion n’avait plus

la force de souffler sur cette étincelle.

Que pouvait-elle être pour lui? Il était élégant, recherché, d’une

culture qu’elle devinait rare. S’il était ruiné, ce qu’elle ne savait

pas d’une façon précise, il n’en avait pas moins l’habitude d’une vie

raffinée. Les milieux les plus brillants lui restaient ouverts. S’il

avait été simple et bon pour elle, n’était-ce pas en souvenir de son

enfance? Elle allait parfois à Valmont. Elle lui rappelait des étés

anciens. Peut-être aussi sa solitude lui inspirait-elle une pensée

délicate et compatissante? Mais qu’il y eût en lui, dans ce front

impénétrable, dans toute cette nature mesurée, discrète, une préférence

incompréhensible, elle ne le croyait plus.

Elle avait si peu de confiance en elle. Les femmes qu’elle avait

vues dans l’après-midi, les jeunes filles mêmes, avaient le culte de

leur beauté. Longuement, elles devaient l’étudier, la perfectionner,

développant dans leur personne et dans leur esprit ce désir de plaire

qui est un goût avant d’être un art. Elles excellaient à s’en servir.

Cette habileté donnait de l’assurance à celles-là mêmes qui eussent pu

paraître moins favorisées; et elle enviait ce soin heureux dont chacune

portait le secret, suggérant l’impression que tout en elles était

précieux, digne d’admiration. Elle seule ne savait pas.

Son esprit exagérait singulièrement ce charme mondain qui lasse si

vite. Sous la physionomie que chacun se fait, elle ne découvrait pas

les traits véritables. Qu’eussent-elles été, ces jeunes femmes, sans

l’adulation qui les enivrait? C’était pour elles une si grande force

de se sentir heureuses et fêtées. Mais ce pouvoir d’attirer les yeux,

d’accroître par sa seule présence le plaisir de vivre, Paule était

persuadée qu’elle ne l’aurait jamais. Un désir lui venait maintenant,

grandissant et désespéré, de ne plus voir personne.

Le lendemain, le soleil levé dans le brouillard réveilla son tourment

caché.

Dans le cuvier, aux murs noircis par l’humidité, un charpentier

réparait la poutre que traversait la vis du pressoir. Le toit aussi

était vieux, rongé. Toutes les choses criaient le besoin qu’elles

avaient de soutien, de réparations. Paule voyait là une tâche trop

grande devant laquelle sa bonne volonté restait désarmée.

Près de l’écurie, le père Pichard, la tête branlante, répétait pour

la cinquantième fois depuis le matin qu’une échelle avait disparu. La

veille encore, il l’avait vue là, dans une encoignure!

Saubat, à son habitude, écoutait sans vouloir se mêler de rien. Mais

Octave, planté devant le vieux, s’excitait beaucoup:

--Vous l’avez vue. Allez la chercher.

Il avait levé sa main épaisse comme un battoir:

--Ce n’est pourtant pas moi qui l’ai prise!

Sa femme de loin lui faisait des gestes. Il tourna le dos:

--Bourrique, va!

Paule rentra, trop lasse pour approfondir ce qui s’était passé.

Chaque jour, d’ailleurs, il lui fallait s’apercevoir que des objets

indispensables ne pouvaient plus être retrouvés.

Dans le grand salon carrelé, devant le cercle des fauteuils vides, elle

recommença de songer indéfiniment. Ses yeux découvraient partout des

signes de déclin. Un certain pathétique frappait son esprit, cette âme

des choses qui avoue la vieillesse, la défaite, les abandons.

Il y avait autour d’elle tant d’héritages accumulés! Au-dessus de

la cheminée, dans le cadre écaillé d’un ancien trumeau, une nymphe

aux chairs d’ivoire, une étoile au front, trempait son pied dans un

ruisseau gris. Paule devinait que Seguey y aurait avec plaisir arrêté

ses yeux. Il eût aimé aussi, entre les fenêtres, les belles consoles.

Les autres meubles paraissaient un peu disparates. Les fauteuils à

médaillon auraient sans doute été de son goût, mais le velours en était

fané; plusieurs générations de chiens y avaient dormi. Des traces

d’usure, entre les meubles, formaient sur le tapis d’Aubusson des

sortes de sentiers; devant la cheminée, une partie de la rosace s’était

effacée et montrait la trame.

Cette vie, qui peu à peu se retirait de toutes les choses, elle se

sentait impuissante à la ranimer. Il aurait fallu qu’on l’aidât. Mais

celui qui l’eût soutenue de son regard et de sa pensée, comme il était

loin! Comme il lui semblait étranger!

XIII

Les propriétés qui bordaient le fleuve présentaient sur le chemin

de halage de très beaux portails. La composition en était variée et

harmonieuse. Leurs larges coupures, dans le soubassement foncé d’une

haie, découvraient la vue des jardins.

Le soleil, levé derrière le coteau, venait se coucher en face d’eux.

Leur plus belle heure était celle où la lumière horizontale les fardait

de rose. Les gens de goût se plaisaient à les comparer. L’un d’eux

surtout était renommé: une longue grille peinte en bleu de roi, entre

deux piles cylindriques. L’une et l’autre, de belle pierre blanche

éblouissante, élevaient sur un fond de feuillage, au-dessus d’une

double couronne de moulures, une urne renflée à la base et enguirlandée

que coiffait un couvercle de cassolette.

Le portail de Belle-Rive déployait, sur une longueur de cinquante

pas, un grand décor d’architecture. Quatre piliers de pierre blanche

aux cannelures régulières, sculptés à la base de feuilles de chêne,

partageaient la claire-voie de barreaux effilés en pointes de lance.

Ces beaux fûts du dix-huitième siècle, terminés par un large chapiteau

carré, portaient des coupes très évasées. Des têtes de béliers y

retenaient des cordons de fruits.

Cet ensemble s’appuyait, à droite et à gauche, sur deux petites

tribunes bordées de balustres. On y accédait par un escalier à rampe

ajourée, dont le pilier de départ s’ornait d’une corbeille débordant

de fruits. Bâties en pierre blanche mélangée de briques, elles

formaient en face du grand paysage d’eau et de verdure deux terrasses

charmantes. Les habitués de Belle-Rive s’y isolaient volontiers le

soir. Il était rare de n’y pas trouver au soleil couchant des groupes

accoudés.

Tout l’après-midi, on voyait entre la maison et le fleuve une lente

circulation. Les gens qui manquaient d’imagination vantaient la

beauté de l’allée d’ormeaux. Elle était très belle en effet. Sa voûte

s’allongeait, haute et régulière, entre deux plus étroits couloirs de

verdure qui aboutissaient aux terrasses. Une atmosphère bleue flottait

sous ses branches.

Francis Saint-Estèphe faisait volontiers les honneurs de cette grande

allée. Il avait à son sujet un répertoire de phrases dont sa femme

était excédée. Dès qu’il parlait de perspective et de point de vue,

elle mettait entre eux une bonne distance. Il était rare, d’ailleurs,

qu’elle consentît à l’écouter: à travers le déroulement des phrases

ternes, son esprit fuyait, vagabond; il en était mécontent et

déconcerté.

Ce jour-là, après le déjeuner, il essayait d’avoir son avis sur une

question qui le tourmentait. Sa belle-mère, Mme Lafaurie, qui comptait

donner avant son retour à Bordeaux deux ou trois grands dîners, l’avait

prié de dresser la liste des invités; et il hésitait, préoccupé de

grouper les gens sans faire une faute:

--Croyez-vous, ma chère amie, que nous puissions inscrire dans la

première série M. Dubergier? C’est un homme charmant, qui nous a

rendu pendant la guerre de très grands services, et que j’apprécie

personnellement. Mais, aux dernières élections, il a eu la faiblesse

de soutenir ce Louis Macaire, un homme d’hier, un spéculateur, que

personne de notre monde ne devrait connaître. M. Le Vigean, que votre

père désire inviter aussi, l’a beaucoup blâmé. Si nous lui imposons de

le rencontrer, il trouvera peut-être que nous manquons de tact.

Le soleil de quatre heures étincelait sur l’argent du fleuve. La jeune

femme, nonchalante et souple, le coude appuyé sur sa robe paille,

regardait dans l’allée d’ormeaux. Seguey y faisait une lente promenade

à côté de Paule. Deux fois déjà, ils l’avaient parcourue dans toute sa

longueur; maintenant encore, ils s’éloignaient sous la voûte verte,

et après avoir guetté tous leurs mouvements, surpris quelques-unes de

leurs expressions, elle dissimulait un brûlant dépit.

Il insista:

--Vous ne me dites pas quel est votre avis?

Elle tourna lentement vers lui ses yeux assombris:

--Je pense que cela lui sera tout à fait égal.

Et comme il restait perplexe, craignant qu’elle jugeât trop légèrement:

--Invitez-le, ne l’invitez pas, que voulez-vous que cela me fasse?

C’est insupportable de prêter à tout le monde ce petit esprit!

Son regard se fixait de nouveau sur la légère robe noire qui s’en

allait au bout de la nef immense; Seguey aussi, très rapproché d’elle,

semblait marcher vers une éblouissante vision de lumière.

Cependant, Saint-Estèphe, le front penché sur la table ronde du jardin,

développait ses explications. Elle l’interrompit avec impatience: il

était le seul à s’embarrasser de questions qui comptaient si peu. Cette

élection, personne ne s’en souvenait.

Il protesta d’un geste navré de ses mains pâles.

Les moindres obligations mondaines étaient pour lui d’importantes

choses, les seules dont eût jamais été occupée sa tête légèrement

déprimée aux tempes, déjà grisonnante, qui avait rendu tant de

saluts, et revêtu fidèlement, suivant les jours et les milieux, un

air assorti aux événements. Il était de ceux qui ne sourient jamais

aux enterrements, et qui présentent dans la cohue des mariages une

figure discrètement épanouie, sur laquelle les félicitations semblent

fleuries d’avance. Sa seule attitude, empressée ou condescendante, eût

indiqué l’exacte valeur mondaine et sociale de la personne à qui il

parlait. Son cerveau, qu’éclairait une lumière grise, était entièrement

rempli de compartiments, de longue date classés et hiérarchisés, dans

lesquels s’accumulaient les renseignements acquis pendant toute une

carrière de vie mondaine, et où il puisait immédiatement ce qu’il eût

été si honteux de ne pas savoir sur les familles, les alliances, les

relations, et les fortunes. Sa science de ces choses était infaillible.

Il la tenait soigneusement à jour, informé de toutes les nuances de

l’opinion, sachant quelles personnes prenaient du relief dans la

mobile géographie de la société, quelles autres y perdaient peu à peu

leur force attractive. Il suivait tout cela comme d’autres le cours

de la Bourse ou le taux du fret. Il n’avait jamais manqué l’envoi

d’une carte. Une élection au cercle était pour lui un événement: il en

discutait à l’avance l’opportunité, avec l’humeur opiniâtre d’un homme

dont toutes les idées sont en mouvement. Une infraction au code établi

lui aurait paru une menace à sa propre situation. Il s’en défendait

avec âpreté. Son idéal était si profondément pétri de ses préjugés que

la moindre atteinte à l’un d’eux eût été une blessure aux sentiments de

toute sa vie.

Dès sa jeunesse, à l’âge où il choisissait ses premières cravates, il

répondait à ceux qui l’interrogeaient sur son avenir:

--Je veux être un homme du monde.

Il le voulait, comme d’autres décident d’être notaire ou diplomate.

Toutes ses ambitions se cristallisaient autour de l’image,

invinciblement séduisante, de l’homme qu’environne un murmure discret

de considération et de sympathie.

Sa femme lui disait:

--On aurait dû faire de vous l’introducteur des ambassadeurs.

Sa femme, elle, ne jouait jamais sa partie dans le même ton. Beaucoup

plus jeune, d’un esprit libre et prime-sautier, elle n’avait d’abord vu

en lui qu’une grande fortune; depuis, ayant eu le loisir de le regarder

mieux, elle l’avait trouvé ennuyeux.

Dans le monde, où il se préoccupait d’être irréprochable, elle prenait

sa revanche de très jolie femme. Insatiable d’hommages et d’adulation,

elle avait pourtant le goût des natures fines, de celles surtout qui

lui résistaient. Depuis que Seguey était à Belle-Rive, le plaisir

qu’elle aurait eu à le capturer l’occupait beaucoup. C’était un

divertissement d’été, dont elle avait réglé d’avance les péripéties.

Elle ne menait jamais jusqu’au bout cette sorte de jeu, mais trouvait

à le conduire, et à l’arrêter, le genre d’émotion qui lui convenait.

Seulement, cette fois, elle se voyait déçue et dupée. Les allées

et venues des deux jeunes gens, sous les grands ormeaux, faisaient

tressaillir son orgueil blessé: ce dilettante, ce raffiné, qu’elle

avait cru si difficile, voilà donc la surprise qu’il lui réservait!

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Il l’avait vue venir, la svelte jeune fille, dans sa robe unie et

flottante. Son visage était pâle comme une perle sous la transparence

d’un grand chapeau d’étoffe légère. Elle avait ses deux mains gantées.

Et comme elle montait les marches du perron, il l’accueillit d’un

regard qui la pénétra de douceur et d’apaisement.

Dans un petit salon dont la porte était ouverte sur le vestibule, M.

Peyragay jouait au bridge avec M. Lafaurie et deux vieilles dames.

Le grand avocat, comme ils passaient, les avait d’un signe priés de

l’attendre. Paule pensait que le geste s’adressait à elle. Mais, la

partie finie, il avait entraîné Seguey:

--J’ai à vous parler.

Elle les avait vus s’installer un peu à l’écart sur une banquette

du vestibule. Aux premières paroles, M. Peyragay tourna vers Gérard

une physionomie sérieuse et professionnelle; sa voix sonore s’était

assourdie: il s’agissait des affaires de sa sœur.

Il protesta qu’un sentiment d’amitié lui commandait de le prévenir:

l’ignorance pour lui n’était plus possible. Cette fois, le jet de

lumière que Seguey redoutait depuis bien des jours allait l’aveugler.

De sa main grasse, toute parsemée de taches de rousseur, le vieil

avocat commençait de tourner le disque terrible. Seguey eut

l’impression qu’il chancelait au bord d’un abîme. Son visage se faisait

hautain:

--Comment savez-vous?

Il n’acceptait pas qu’un autre pût connaître avant lui des affaires

qui étaient les siennes, celles de sa famille, et qu’il avait eu la

faiblesse de ne pas sonder. Il lui était intolérable de penser qu’elles

étaient déjà divulguées et presque publiques. De quel droit venait-on

jouer auprès de lui le rôle de fâcheux? Était-il si aveugle, au

jugement de tous, qu’on crût nécessaire de l’avertir charitablement?

Son être frémissait d’orgueil et d’humiliation.

M. Peyragay fit un geste qui semblait imposer silence à ce qui n’était

pas le fond de l’affaire:

--Votre sœur est venue me voir.

Puis, avec une sympathie sincère:

--Ah! mon pauvre ami!

Il raconta qu’elle l’avait consulté la veille, au sujet de plusieurs

billets qui étaient près d’arriver à leur échéance; des billets signés

par le capitaine, quelques jours seulement avant sa mort, et pour

lesquels il avait obtenu la signature de sa femme.

Seguey protesta:

--Nous avons déjà payé trois fois. Ma mère s’est presque ruinée.

Valmont, notre hôtel du Cours du Chapeau-Rouge, tout y a passé.

M. Peyragay eut un geste de réprobation. Le capitaine s’était conduit

comme un misérable.

Seguey réfléchissait:

--Mais elle, elle, comment a-t-elle toujours cédé? Elle a deux enfants.

La dernière fois, ma mère avait exigé la promesse qu’elle ne donnerait

plus aucune signature.

M. Peyragay leva vers le plafond ses petits yeux qui avaient plongé

dans tant de ruines et de vies défaites:

--Elle ne pouvait pas agir autrement.

Puis rapidement, d’une voix plus basse:

--Voyons, Seguey, vous êtes un homme, vous me comprenez. Si votre sœur

avait refusé, dans la situation où elle se trouvait, son mari n’aurait

pas hésité à faire un scandale. Cette liaison qu’elle traîne toujours,

il la connaissait. Non, ne l’accablez pas, ne jetez pas la pierre;

demain, elle n’aura peut-être plus que vous.

Il avait appuyé sur ces derniers mots d’une manière significative. Un

nom était sur ses lèvres qu’il eût aimé dire. Mais Seguey, le visage

aride, s’était détourné: la vérité lui brûlait le cœur.

Certes, s’il avait voulu savoir davantage, M. Peyragay eût été

amplement communicatif. Il suffisait de le regarder pour voir que son

information était abondante. Un certain orgueil se dégageait de toute

sa personne, primant des sentiments d’amitié pourtant très réels;

devant une affaire passionnelle, et alors même que sa bienveillance la

déplorait, il redevenait le vieux spécialiste au flair infaillible; son

geste ne pouvait s’interdire de soulever des vagues d’émotion. Mais

Seguey s’était ressaisi:

--Pouvez-vous me dire quelles sont les sommes?

--Quinze et vingt mille francs. Si vous voulez payer, ou essayer d’une

transaction, il faut que ce soit avant le 30.

Seguey réfléchissait: huit jours pour agir... Il rentrerait à Bordeaux

le lendemain.

Son attitude montrait qu’il considérait l’entretien comme terminé.

Mais, au moment où il se levait, M. Peyragay le retint: s’il n’avait

pas immédiatement des fonds disponibles, peut-être pourrait-il

s’adresser à M. Lafaurie?

Seguey se redressa:

--Je ne lui ai jamais rien demandé.

M. Peyragay le savait bien, et aussi que la veille encore toute

démarche de ce genre eût sans doute été inutile, mais M. Lafaurie

lui-même l’avait chargé de cette négociation, qui devait avoir

l’avantage de placer Seguey sous sa dépendance. Un télégramme venait

de lui apprendre la mort de l’agent qui dirigeait son comptoir, à la

Martinique; et, dans l’embarras où il se trouvait, ne disposant de

personne qui pût partir immédiatement, il avait pensé à Gérard. Le

garçon lui plaisait. Il parlait peu, mais toujours avec un remarquable

esprit de finesse. M. Lafaurie détestait les gens qui portent dans

les affaires des façons tranchantes. Seguey, lui, avait de «la race»;

petit-fils d’un grand armateur, il appartenait à la caste qui était

la sienne et pouvait faire un chef de maison. M. Lafaurie croyait à

l’atavisme. Il était aussi extrêmement jaloux de son autorité, prompt

à prendre ombrage, et distinguait tout l’intérêt qu’il y aurait pour

lui à tenir complètement en main ce garçon très intelligent et très

délicat, scrupuleux peut-être, qui se sentirait les bras liés par une

obligation matérielle. Que Seguey acceptât cet argent--et peut-être y

serait-il forcé--il était désormais à lui, fixé pour longtemps, pour

toujours peut-être, dans une situation qu’il lui ferait large, mais

subalterne. Trop habile pour se découvrir lui-même immédiatement, il

avait chargé M. Peyragay de le pressentir. L’affaire de Mme de Pontet

venait à point pour précipiter une décision qu’il voulait rapide. Il

comptait sur l’émotion du premier moment, le bouleversement d’une

nature qui avait de son nom un respect extrême. Cette fois encore,

Seguey ne laisserait pas glisser sa sœur dans la boue, dût-il y tout

perdre.

C’était le reflet de ces impressions sur son visage que surveillait M.

Peyragay. Toujours optimiste, heureux de voir les choses s’arranger

vite et facilement, il n’avait pas pénétré d’ailleurs ce que cette

offre dissimulait de calculs sagaces. Il avait hâte d’en venir au fait.

Mais Seguey ne s’y prêtait pas.

Ainsi, M. Lafaurie était au courant et tous les autres aussi sans

doute. On lui faisait offrir de l’argent. Pourquoi? Dans quel but?

Quelle était la combinaison qui s’organisait et le jugeait-on assez

naïf pour croire aux protestations d’amitié, aux bonnes paroles, quand

il savait ce que coûtent dans le monde de tels services? L’affection

seule, le dévouement vrai et indiscutable les peuvent offrir. Mais il

ne s’agissait pas de cela, il le sentait bien. La vie et les affaires

sont choses brutales où le sentiment fait triste figure. S’il fallait

payer, il paierait lui-même.

Paule passant à ce moment devant le perron, il éluda la fin de

l’entretien. M. Peyragay, puissant et massif, l’accompagna jusqu’à la

porte:

--Je vous reverrai.

Il les regarda s’éloigner. L’idée lui vint que dans le plan si bien

agencé, cette jeune fille était l’imprévu: qu’il y eût entre eux un

sentiment vif, toutes les suppositions se trouvaient déplacées, l’issue

incertaine.

Ils s’étaient enfin rejoints, et s’éloignaient dans la grande allée,

Seguey s’excusait:

--Je vous voyais. J’aurais bien voulu vous rejoindre, mais avec M.

Peyragay, il n’y a pas moyen de finir...

«Il a été retenu. Ce n’est pas sa faute», pensait Paule qui avait erré

pendant une demi-heure, pleine d’anxiété et de confusion.

Il voulut savoir si elle venait souvent à Belle-Rive:

--Les Lafaurie reçoivent beaucoup. A la campagne, les visites sont une

distraction... Odette sans doute est votre amie.

--Oh! non, protesta Paule, je ne viens pas souvent; aujourd’hui, c’est

pour cet été la dernière fois.

Il entendait bien qu’elle voulait dire: «Quand vous serez parti, on

ne me verra plus, c’est seulement à cause de vous.» Le ton de sa voix

était un peu douloureux et désabusé:

--Odette n’est pas mon amie. Pour se plaire dans le monde, il faut

se contenter d’une certaine amabilité superficielle. Seulement, pour

moi, un peu, ce n’est rien. Les gens veulent surtout que tout soit

facile, et que personne ne les dérange ou ne les ennuie. Moi, si

j’avais des amis, j’aimerais me gêner, me fatiguer pour eux; ce serait

mon bonheur de donner beaucoup. Mme Lafaurie, qui est très aimable

pour moi, m’invite volontiers si elle me rencontre, elle n’aurait pas

l’idée de m’écrire. Odette est très gentille, mais elle n’a pas besoin

de moi; elle ne peut vivre que dans une bande de jeunes gens et de

jeunes filles; elle n’aime pas causer. Si je venais trop souvent, je

l’ennuierais. Ce n’est pas l’amitié, cela.

La vigne et la maison: roman · 第 7 / 17 段