Gérard et Paule trouvèrent Mme Lafaurie encore arrêtée à droite de

l’église. Elle se tenait, très entourée, un peu en arrière du banc sur

lequel Mme Rose, bruyante et joyeuse, vantait ses gâteaux saupoudrés

d’anis à l’assemblée des enfants de chœur, vite dévêtus de leur

soutane, et que signalait seulement l’éclat de leurs bas rouges. Mais

le groupe respectueux qui s’était formé autour d’elle préservait Mme

Lafaurie du désagrément d’être bousculée.

Elle avait pris, avec la cinquantaine qu’elle venait d’atteindre,

une sorte de majesté. Une véritable dame de grande bourgeoisie,

volumineuse et semblant tenir plus de place encore, avec des cheveux

gris magnifiques sous une capote, un double menton, et une immense

satisfaction d’elle-même répandue sur toute sa personne. Une vie

de prospérité toujours croissante avait gonflé ses idées et ses

sentiments. Sa richesse était partout autour d’elle, comme dans les

plus profonds replis de son caractère. La solennité de sa marche

annonçait déjà quelle opinion considérable elle avait d’elle-même, et

avec quelle force elle croyait que lui étaient dues les salutations.

Partout où elle se trouvait, elle était le centre d’une cour. Avec

Paule, qui la saluait, un peu gênée, elle retrouva tout de suite cette

manière de la traiter en petite fille qui avait toujours été la sienne.

Elle l’avait connue enfant, elle ne voyait pas les années passer, et la

jeune fille ne songeait pas à protester, bien au contraire, car dans

son beau masque volontaire, Mme Lafaurie laissait s’épanouir le sourire

qui ferait d’elle, dans l’avenir, une grand’mère pleine de bonté. Déjà,

elle décidait pour Paule l’emploi de sa journée:

--Vous viendrez prendre le thé cet après-midi. Il y aura de la

jeunesse. Ce n’est pas une vie que de rester ainsi toute seule. Votre

tante aurait dû vous prendre chez elle. Je le lui dirai.

Puis, revenant brusquement à l’idée de ses réceptions, elle commença

d’énumérer les gens qui seraient chez elle. Mais déjà, elle passait au

chapitre des distractions: le tennis, et un autre jeu de balles dont

elle échoua à prononcer les difficiles syllabes anglaises. Comment,

Paule ne savait pas...

--Ma petite, vous vous y mettrez.

Si, dans l’après-midi de ce dimanche, Seguey n’avait pas dû être

à Belle-Rive, elle aurait tiré de son deuil une objection presque

irréfutable. Mais, à la pensée de le voir librement et pendant des

heures, d’avoir peut-être avec lui, dans quelque allée, un long

tête-à-tête, les raisons qui lui commandaient un refus se dissipèrent

par enchantement.

Elle remercia Mme Lafaurie, un peu plus qu’il n’aurait fallu, avec une

effusion de toute sa jeunesse.

X

Le château de Belle-Rive, largement assis au milieu d’un vaste

parterre, ne conservait du dix-huitième siècle qu’un noyau fragile.

Un architecte du second Empire l’avait épaissi, entre deux pavillons

carrés, de la masse écrasante d’un grand bâtiment. Dans l’empâtement de

la façade, une porte cintrée et deux fenêtres harmonieuses répandaient

seules le souvenir d’une beauté perdue. Leur charme dégageait une sorte

de mélancolie. Mais, parmi tous ceux qui se pressaient dans les salons

ou formaient dans les allées des couples épars, Gérard Seguey était

sans doute le seul qui pût la sentir.

Cette maison, à l’origine petite et exquise, avait été comme submergée

par le flot montant de la richesse. Le père de Mme Lafaurie, M.

Montbadon, l’avait achetée, alors que l’extraordinaire prospérité qui

marqua à Bordeaux le règne de Napoléon III arrivait à son apogée.

En dix ans, il doubla le nombre des voiliers qui lui rapportaient

lentement, mais comme une chaîne non interrompue, les cargaisons de

café, de rhum, de vanille et de cacao prises dans les ports des grandes

Antilles. Et en même temps que se construisaient, sur le bord même de

la Garonne, des bateaux nouveaux, soutenus dans l’échafaudage des bois

de charpente comme dans un berceau, un luxe ostensible rembourrait

progressivement tout ce qui servait de cadre à sa vie.

Dans le quartier des Chartrons, somptueusement bâti au dix-huitième

siècle, son hôtel voisinait avec ceux des grands négociants venus du

Danemark et de l’Angleterre. Il se trouvait là au centre même de la

caste la plus fermée, élevée par un siècle de richesse constante et

d’activité à un plan de la vie commerciale sur lequel toute la société

bordelaise a les yeux fixés. S’il n’y fut pas reçu sans réserves, il

eut du moins l’entrée des bureaux. Sa fille avait pénétré plus loin,

jusque dans les salons où règne, au milieu d’un grand confortable, une

correction toute britannique et protestante.

Mme Lafaurie aimait le monde et se glorifiait de ses relations. Il

était impossible de se figurer ce qu’elle aurait pu être si la fortune

n’avait pas fourni une substantielle nourriture à son caractère. Elle

appartenait à cette classe de la haute bourgeoisie commerçante qui vit

largement, dépensant beaucoup pour la toilette, la tenue luxueuse d’une

grande maison, et soutenant en toutes circonstances sa réputation.

Sa richesse, elle était dans l’épaisseur des tapis, le domestique

nombreux, les armoires profondes et lourdes de linge, les buffets

gorgés d’argenterie, l’entretien constant de toutes les choses cirées

et encaustiquées, fleurant bon, associées à la prospérité de la famille

et la reflétant. Sa richesse, elle était aussi dans la trépidation

des longues autos où elle s’enfonçait--ces autos grondantes avant le

départ, accordées au mouvement de la vie moderne. Elle était encore

dans le ton déférent des valets de chambre qui l’annonçaient; dans

l’empressement que l’on mettait à la servir, dès qu’elle paraissait;

dans les confidences que les marchands lui glissaient si habilement,

sous le couvert de leur main flatteuse.

Depuis trois jours que Gérard Seguey occupait à Belle-Rive une chambre

charmante, d’où il découvrait la rivière à travers les arbres, la vie

qui était menée dans cette maison fournissait une assez intéressante

matière à ses réflexions. Il y étudiait la situation nouvelle que lui

faisait un changement de fortune dont il ne parlait pas, sur lequel le

jeu des hypothèses mondaines n’était pas fini.

Les Montbadon, en deux générations, avaient édifié une fortune que

M. Lafaurie ne cessait d’accroître. Celle des Seguey, au contraire,

longtemps éclatante, avait eu un déclin rapide. Leur maison d’armement,

réputée dans les annales du grand commerce bordelais, avait été fondée

en 1840, par le grand-père de Gérard, Jean-Jacques Seguey, homme

d’honneur et homme d’affaires, qui avait eu une grande flotte sur

toutes les mers, un hôtel magnifique en face du théâtre, soutenu des

entreprises considérables, et enfin obtenu comme couronnement de toute

sa vie les honneurs municipaux. Les intérêts du port de Bordeaux lui

étaient presque aussi chers que les siens propres, et son nom restait

parmi ceux des plus grands maires dont la ville pût s’enorgueillir.

Mais, après lui, les fortes qualités s’étaient affaiblies, le père de

Gérard, distrait et rêveur, mena ses affaires d’une main négligente.

Quand il était mort, prématurément, alors que son fils n’avait que

douze ans, Mme Seguey, effrayée par le désordre, les difficultés,

et qui tenait de ses origines créoles un fond de mobilité et

d’insouciance, avait trop facilement cédé à un nouveau venu le pavillon

blanc semé d’étoiles bleues, qui était celui de la famille. «Ancienne

maison Seguey et fils, Dominique Lagrave, successeur», pouvait-on lire

quai des Chartrons, sur une plaque de cuivre dont la vue donnait à

Seguey une vive sensation d’amertume et de déchéance.

En ces dernières années, les folies du capitaine de Pontet avaient

précipité une ruine maintenant à peu près complète. Ces événements

laissaient dans la sensibilité de Gérard un poison caché. Le rôle que

sa sœur avait joué lui était même si pénible que sa pensée évitait

de s’y arrêter. Il n’aurait jamais imaginé qu’elle pût apporter une

énergie si passionnée à cette œuvre de destruction; pour ce mari, qui

ne l’aimait pas, qu’elle-même semblait par moments supporter à peine et

traiter comme un étranger, elle avait dépouillé de ses mains sa mère et

son frère, leur arrachant tout avec une sorte de frénésie insatiable.

Il y avait là un mystère que, devant les derniers sacrifices mêmes, il

évitait d’approfondir. Leur vie était maintenant tout à fait séparée et

leurs rapports froids: elle, retirée à la campagne depuis son veuvage,

chez sa belle-mère, avec ses enfants, mais revenant à Bordeaux presque

chaque semaine, pour des motifs mal déterminés; lui, vivant seul,

au deuxième étage d’une maison du quai de Bourgogne, où il venait

d’installer un mobilier Empire recouvert d’une vieille soie verte, et

quelques tableaux que sa mère lui avait réservés dans son testament.

On lui prêtait des succès mondains. Il s’en souciait peu. Une liaison

qu’il avait entretenue pendant deux ans, avec une femme plus âgée que

lui, intelligente et raffinée, s’était dénouée par lassitude. Mais en

ce moment, dans le monde de la grande bourgeoisie riche qui était le

sien, et où toute diminution de fortune est une déchéance, il sentait

la nécessité de garder sa place. Entre sa famille et les Lafaurie, une

rivalité avait existé à laquelle l’amitié s’était mêlée insensiblement,

d’autant plus cordiale que l’affaiblissement des Seguey avait commencé.

Il la sentait à son égard un peu dédaigneuse et protectrice. Sa

nature, prompte à discerner toutes les nuances, en souffrait souvent.

Cependant, il était venu à Belle-Rive...

En cet après-midi de dimanche, Seguey fumait un cigare devant la

maison. Des fauteuils d’osier, garnis de coussins rouges et jaunes,

formaient un cercle sur la pelouse autour d’une table de jardin. Il

s’était assis en face d’une magnifique allée d’ormeaux.

Une atmosphère dorée baignait les corbeilles de géraniums et le

jaillissement écarlate d’un massif de sauges.

Cet assemblage de belles couleurs lui était agréable. Mais il jouissait

plus encore de n’avoir personne auprès de lui qui le détournât du

plaisir de fumer en paix. Dans sa pensée flottait l’image d’un autre

parterre: c’était la même qualité de lumière sur une grande prairie

inclinée gardée par un cèdre.

En haut du perron, qu’encadraient deux rampes de pierre, la porte était

restée ouverte sur le vestibule. Un bruit de voix s’en échappait.

Vers trois heures, quelques couples de jeunes gens traversèrent le

jardin, se dirigeant vers le tennis. Odette, la seconde fille de

Mme Lafaurie, mince et musclée, dans une robe de tricot blanc. Elle

marchait du pas spécial à la jeunesse entraînée au sport. Un grand

garçon l’accompagnait. C’était son cousin, Roger Montbadon. Il avait

de très grands yeux sombres dans un teint brun, un nez de Cyrano, et

dans toute sa personne une allure brusque et prime-sautière. Seguey le

regarda passer avec sympathie. D’autres les suivirent, et il entendit

bientôt le bondissement des balles derrière un rideau d’arbustes.

En même temps, le mouvement de quelques personnes sur le perron lui fit

comprendre que son bien-être moral ne tarderait pas à être troublé:

--Oh! monsieur Seguey, vous étiez là! Comment, vous n’avez pas bougé de

ce fauteuil depuis le déjeuner. Précisément, je vous cherchais. C’est

pour une assiette dont on m’a parlé....

Gisèle Saint-Estèphe, plus âgée de six ans que sa sœur Odette,

appartenait à une autre génération. Une belle jeune femme extrêmement

parée, en robe soyeuse, qui s’assit vivement en face de Seguey et

abandonna sur le capiton du fauteuil d’osier ses bras magnifiques. Il

y avait des ondes souples dans ses cheveux. Dans son teint couleur

d’ambre claire, sous ses grands cils, l’œil semblait une amande

laiteuse où glissaient les prunelles sombres. Un long collier de

perles descendait sur sa gorge nue. Le goût du luxe éclatait en elle,

capricieux, sujet à des sautes d’humeur et à des manies. Dans le monde,

elle s’était fait une réputation de connaisseuse; pour la soutenir,

après avoir acheté quantité d’éventails et de bonbonnières, puis, sans

qu’on pût comprendre pourquoi, des meubles modernes, elle affectait de

ne plus rêver que chinoiseries:

--Une assiette comme je n’en avais encore jamais vu aucune. Rien qu’un

dragon, un petit dragon tout tordu, avec une tête ébouriffée, et d’un

bleu, d’un bleu...

Elle avait l’air extasié de quelqu’un qui viendrait de découvrir la

Chine.

Seguey l’écoutait, avec l’attitude d’un homme habitué à ces sortes

de consultations. Sa culture artistique lui valait d’être recherché.

Mais, bien qu’il posât quelques questions, son esprit continuait de se

reposer dans sa paresse. Il savait trop que cette éclatante jeune femme

ne ferait jamais de distinction entre une pièce tout à fait belle et

une autre extrêmement médiocre. Il n’essayait même pas de lui ouvrir

les yeux, ayant reconnu depuis longtemps que certaines natures ne sont

pas capables d’éducation, et que la vanité pour la plupart des gens

fait fonction de goût.

Paule s’engageait à ce moment, dans son grand deuil mat, au bout d’une

allée ensoleillée que bordaient des buissons de roses. Elle les aperçut

ainsi tous les deux, rapprochés, et semblant causer familièrement.

Son cœur se serra.

L’heure du thé.

Une à une, les autos glissantes se rangeaient devant le perron. Les

grands chapeaux clairs, entrevus à travers les glaces, se présentaient

dans l’ouverture de la portière. Un instant, comme d’énormes fleurs,

ils en occupaient toute la largeur. Puis, relevés, ils découvraient des

cheveux brillants et des teints d’été.

Peu à peu, tout le rez-de-chaussée se remplissait.

Mme Lafaurie était allée trôner au salon. Un grand salon à deux

fenêtres, aux boiseries ivoire, encadrant des panneaux de soie. Des

sujets chinois y étaient tissés dans le même ton d’un bleu ancien.

Les rideaux de taffetas, au fond de leurs plis gonflés et traînants,

buvaient la lumière.

La jeunesse, refoulée par l’envahissement des gens respectables, se

pressait debout dans le vestibule. Odette Lafaurie, la figure encore

animée par six parties consécutives, disait de groupe en groupe:

--Il me tarde qu’on serve le thé. Les parents laisseront le salon et

après nous pourrons danser.

Elle était bien de cette jeunesse d’aujourd’hui, entraînée et

insatiable, qui ne peut supporter que l’on reste un moment tranquille.

Un plaisir à peine fini, il fallait qu’un autre le remplaçât,

immédiatement:

--Qu’est-ce que l’on attend?

Gisèle Saint-Estèphe, dans une encoignure, tenait quelques jeunes

gens sous le charme de ses exclamations de petite fille. Son mari,

tout occupé des arrivants, les accompagnait. C’était un personnage

cérémonieux, au regard éteint, sans cesse tourmenté de choses infimes.

Seguey, que retenait un homme court et gros, au teint échauffé, fut

frappé par l’air malheureux de Paule. Il n’avait pu encore lui dire

que quelques paroles à son arrivée. Dans le mouvement joyeux de cette

réunion, elle se sentait paralysée. Elle regrettait d’être venue.

C’était comme si elle découvrait la tristesse de sa solitude. Tout

l’accablait, la simplicité même de sa robe noire. Une heure avant, en

face de sa glace, elle l’avait vue plutôt agréable; maintenant, dans ce

monde brillant, une impression d’infériorité lui glaçait le cœur; et

elle reculait toujours plus dans l’ombre, souhaitant que Seguey ne la

vît pas.

Jusqu’à cette heure, elle avait pu croire qu’il était heureux de la

rencontrer. Mais ses espérances, toutes les choses de son cœur, comme

elle les sentait piétinées ici! Une intuition l’avertissait que ce

domaine de la vie lui était contraire. Que faisait-elle, ainsi perdue,

parmi ces femmes parées et charmantes? Son imagination exaltait encore

la force brûlante de cette expérience, laissant sourdre en elle le

découragement infini qui envahit si vite les très jeunes gens. Un

premier rêve ne passe pas sans dommage d’un milieu à l’autre, de

l’atmosphère enivrée de la solitude aux feux perçants de la vie

mondaine! Paule croyait voir ses pensées du matin gisant autour d’elle.

Seguey cependant se rapprochait d’elle, par un cheminement que

d’inévitables rencontres arrêtaient sans cesse. Il était maintenant la

proie d’un amateur de meubles, M. Le Vigean, dont clignotaient derrière

un lorgnon les yeux fureteurs et qui détaillait avec insistance les

plus belles pièces du mobilier. Son fils, Maxime, nouveau venu dans la

maison, inspectait de toute la hauteur de sa petite taille les gens

et les choses, pour établir d’après la richesse et le chic son degré

d’amabilité.

Il s’écarta à peine pour laisser passer un homme au front bas, au cou

enfoncé, qui cherchait sa fille:

--Tu n’es pas venue saluer Mme Lafaurie!

Et levant vers le plafond ses deux mains épaisses:

--Quelle éducation!

Un domestique annonça:

--Le thé est servi.

Le défilé commençait déjà. La porte avait été ouverte à deux battants

sur l’immense salle à manger aux boiseries brunes, que décoraient des

faïences anciennes arrangées sur des étagères. Au-dessous des stores à

moitié baissés apparaissait dans les trois fenêtres la vue du jardin.

Le thé avait été disposé sur une longue table d’acajou. M. Le Vigean,

qui accompagnait Mme Lafaurie, lui fit plaisir en la remarquant. Lui

aussi en avait une très belle, un peu plus foncée. Les tasses fines

sur de la guipure, les belles pièces d’argenterie ancienne, toute

une richesse délicate se reflétait dans ce miroir sombre. Un sucrier

Empire, mince lanterne de cristal, dans une cage d’orfèvrerie, dominait

le parterre des petits gâteaux. On entendit encore M. Le Vigean qui

s’extasiait.

Devant les fenêtres, quelques groupes s’étaient formés, entre lesquels

allait et venait la grâce alerte des jeunes filles. De petites phrases

s’entre-croisaient: «Voulez-vous du thé?--Oui, merci.--Deux morceaux

de sucre?--Non, un seulement.--Du pain brioché?--Attendez, je vais y

mettre de la confiture.--Non, vous ne savez pas, laissez-moi faire.--Ce

thé est trop fort.--Vous, madame, une seconde tasse?»

Un valet de chambre versait dans les verres un porto couleur acajou.

Paule s’était assise entre deux vieilles dames, moins isolée peut-être

parmi les personnes d’âge que dans le mouvement de la jeunesse. Elle se

sentait si étrangère à ce qui l’entourait! Les marques de politesse lui

étaient à charge. A côté d’elle, les pâtisseries s’accumulaient sans

qu’elle y touchât.

De l’autre côté de la table, une demoiselle couperosée, fortement

serrée dans une robe claire, jetait des regards désespérés à des

gâteaux au chocolat que personne n’avait eu l’idée de lui présenter.

L’assiette, après avoir volé autour d’elle, était revenue se poser

juste sous ses yeux. Mais elle hésitait, craignant qu’il fût impoli

d’y puiser elle-même, comme le faisait pourtant Maxime Le Vigean, avec

tant de désinvolture par-dessus sa tête. Ce débat intérieur gâtait son

plaisir.

Une rumeur de conversation s’établissait, mais sourde, sans éclats,

maintenue sur un ton très bas par l’éducation un peu formaliste

dont l’aristocratie girondine a le grand souci. Dans cette Gascogne

si profondément pittoresque, la haute classe réforme avec soin son

tempérament. Elle se défait de l’exubérance, du rire même et du

sans-façon, pour revêtir une froideur un peu apprêtée. La perfection

mondaine y paraît plus artificielle que partout ailleurs, tant elle

contient l’accent corrigé. On y devine les rectifications successives

du langage et des attitudes. Il y règne le goût établi de ce qui est

«neutre», par opposition à ce qui pourrait paraître vulgaire. Le

désaccord avec les couches profondes de la race semble si complet que

l’idée de supériorité en est renforcée.

Dans l’accord tacite de ces conventions, les jeunes filles seules

gardaient leur souplesse, cette aisance que donne l’usage du monde, des

habitudes d’élégance, la certitude de plaire et d’être jolies. Elles

allaient de l’un à l’autre, essayant sur tous leur beauté. Le sentiment

qu’elles avaient de leur grâce les enveloppait. Paule, à leur contact,

prenait conscience de son sérieux de jeune fille seule, étrangère au

monde, ne sachant rien de ce qui s’y dit ni de ce qui s’y fait, trop

habituée aussi à réfléchir et à descendre dans ce qui est triste.

Qu’auraient-ils pensé, ceux qui l’entouraient, s’ils avaient connu les

difficultés dans lesquelles quotidiennement elle se débattait? Sa

vie, vue à la lumière de ce milieu mondain, lui paraissait encore plus

difficile et plus rebutante.

Au moment où elle se levait, Seguey se détacha d’un groupe et vint

la rejoindre. Son cœur alors se mit à battre et ce fut comme si tout

changeait au fond d’elle.

--Vous voyez, dit-il, je réussis enfin à vous retrouver.

Son regard gris, posé sur elle, l’enveloppait avec amitié. Une douceur

brilla dans son âme, dissipant son angoisse la plus obscure, cette

crainte de lui déplaire qui la tenait depuis son arrivée éloignée de

lui. Son être engourdi par une sorte d’asphyxie morale recommençait de

vivre.

--Vous ne dansez pas, lui dit-il, mais voulez-vous regarder danser?

Dans le salon, qu’éclairait la lumière finissante de l’après-midi,

quelques couples allaient et venaient, reprenant indéfiniment une

marche lente et cadencée. Il découvrit deux places sur un canapé et

s’assit près d’elle. La musique paraissait à Paule étrange et un

peu sauvage. Les mêmes robes toujours repassaient, des cheveux d’or

pâle, une gorge plate presque transparente et veinée de bleu, des

reflets de soie, une figure à moitié cachée par un grand chapeau. Elle

remarqua, sans que fût troublée sa joie intérieure, le joli mouvement

qu’elles avaient toutes pour se laisser prendre: un peu de la grâce des

libellules quittant le feuillage où elles sont posées.

Quant à lui, Seguey, rafraîchi par cette nature neuve, il pensait que

Paule ne connaissait encore rien du monde.

«Elle ne sait pas comme c’est compliqué».

Lui aussi se sentait las de cette journée. Depuis son retour

d’Angleterre, c’était la première fois qu’il se trouvait mêlé à une

réunion. Naturellement, parmi tant de gens, beaucoup avaient dit ou

laissé entendre ce qu’un peu de tact aurait soigneusement commandé de

taire. Il avait plusieurs fois senti sa ruine dans l’air, et autour de

lui un désir mal contenu de condoléances. Mais il n’était pas de ceux

auxquels la vanité distribue aisément ses consolations: la manière dont

il écoutait certaines allusions les arrêtait net sur le bord des lèvres.

Néanmoins, la répugnance qu’il éprouvait pour toute laideur, physique

ou morale, mêlait à cet état de défense un profond dégoût. Il gardait

aussi l’impression qu’on lui avait trop parlé de sa sœur. Chaque fois,

il avait cru sentir que son sentiment était guetté, et qu’une sournoise

avidité faisait effort pour s’en emparer. Une appréhension augmentait

en lui, que son esprit si lucide pourtant se refusait à analyser.

Au-dessus du fleuve, le soleil descendait rouge dans des brumes grises.

Mais ses braises éparses sous les feuillages s’éteignirent soudain

quand le lustre s’illumina.

Dans le salon ivoire, sous la couronne de pendeloques étincelantes,

passaient et repassaient les couples unis; les jeunes gens--figures

imberbes, faces glacées par la fatuité, masques vibrants de sentiments

sourds--tenaient embrassées les robes flottantes; le grand garçon brun,

aux yeux immenses, buvait l’éclat de beaux cheveux d’or; un autre

dominait de toute la tête le chapeau de velours noir abaissé sur un

teint de fleur, sous lequel apparaissait seulement la bouche très rouge

d’un mince visage. Près du piano, un petit homme insouciant, joyeux,

le ventre fortement dessiné dans un gilet blanc, fredonnait un refrain

qu’on entendait mal.

Seguey sentait en lui une détente dont il jouissait. Paule se tournait

fréquemment vers lui. Son visage un peu aplati rappelait la très

ancienne souche paysanne. Mais elle lui parut embellie d’une manière

extraordinaire: il semblait que son cœur eût recommencé de battre,

son sang de couler. La jeunesse brillait dans ses yeux châtains. Son

visage tout à l’heure éteint, sans couleur, était transformé par une

expression de bonheur et de confiance; sa bouche, dans les rousseurs

posées par l’été, avait l’éclat d’un œillet ouvert.

La vigne et la maison: roman · 第 5 / 17 段