l’église. Elle se tenait, très entourée, un peu en arrière du banc sur
lequel Mme Rose, bruyante et joyeuse, vantait ses gâteaux saupoudrés
d’anis à l’assemblée des enfants de chœur, vite dévêtus de leur
soutane, et que signalait seulement l’éclat de leurs bas rouges. Mais
le groupe respectueux qui s’était formé autour d’elle préservait Mme
Lafaurie du désagrément d’être bousculée.
Elle avait pris, avec la cinquantaine qu’elle venait d’atteindre,
une sorte de majesté. Une véritable dame de grande bourgeoisie,
volumineuse et semblant tenir plus de place encore, avec des cheveux
gris magnifiques sous une capote, un double menton, et une immense
satisfaction d’elle-même répandue sur toute sa personne. Une vie
de prospérité toujours croissante avait gonflé ses idées et ses
sentiments. Sa richesse était partout autour d’elle, comme dans les
plus profonds replis de son caractère. La solennité de sa marche
annonçait déjà quelle opinion considérable elle avait d’elle-même, et
avec quelle force elle croyait que lui étaient dues les salutations.
Partout où elle se trouvait, elle était le centre d’une cour. Avec
Paule, qui la saluait, un peu gênée, elle retrouva tout de suite cette
manière de la traiter en petite fille qui avait toujours été la sienne.
Elle l’avait connue enfant, elle ne voyait pas les années passer, et la
jeune fille ne songeait pas à protester, bien au contraire, car dans
son beau masque volontaire, Mme Lafaurie laissait s’épanouir le sourire
qui ferait d’elle, dans l’avenir, une grand’mère pleine de bonté. Déjà,
elle décidait pour Paule l’emploi de sa journée:
--Vous viendrez prendre le thé cet après-midi. Il y aura de la
jeunesse. Ce n’est pas une vie que de rester ainsi toute seule. Votre
tante aurait dû vous prendre chez elle. Je le lui dirai.
Puis, revenant brusquement à l’idée de ses réceptions, elle commença
d’énumérer les gens qui seraient chez elle. Mais déjà, elle passait au
chapitre des distractions: le tennis, et un autre jeu de balles dont
elle échoua à prononcer les difficiles syllabes anglaises. Comment,
Paule ne savait pas...
--Ma petite, vous vous y mettrez.
Si, dans l’après-midi de ce dimanche, Seguey n’avait pas dû être
à Belle-Rive, elle aurait tiré de son deuil une objection presque
irréfutable. Mais, à la pensée de le voir librement et pendant des
heures, d’avoir peut-être avec lui, dans quelque allée, un long
tête-à-tête, les raisons qui lui commandaient un refus se dissipèrent
par enchantement.
Elle remercia Mme Lafaurie, un peu plus qu’il n’aurait fallu, avec une
effusion de toute sa jeunesse.
X
Le château de Belle-Rive, largement assis au milieu d’un vaste
parterre, ne conservait du dix-huitième siècle qu’un noyau fragile.
Un architecte du second Empire l’avait épaissi, entre deux pavillons
carrés, de la masse écrasante d’un grand bâtiment. Dans l’empâtement de
la façade, une porte cintrée et deux fenêtres harmonieuses répandaient
seules le souvenir d’une beauté perdue. Leur charme dégageait une sorte
de mélancolie. Mais, parmi tous ceux qui se pressaient dans les salons
ou formaient dans les allées des couples épars, Gérard Seguey était
sans doute le seul qui pût la sentir.
Cette maison, à l’origine petite et exquise, avait été comme submergée
par le flot montant de la richesse. Le père de Mme Lafaurie, M.
Montbadon, l’avait achetée, alors que l’extraordinaire prospérité qui
marqua à Bordeaux le règne de Napoléon III arrivait à son apogée.
En dix ans, il doubla le nombre des voiliers qui lui rapportaient
lentement, mais comme une chaîne non interrompue, les cargaisons de
café, de rhum, de vanille et de cacao prises dans les ports des grandes
Antilles. Et en même temps que se construisaient, sur le bord même de
la Garonne, des bateaux nouveaux, soutenus dans l’échafaudage des bois
de charpente comme dans un berceau, un luxe ostensible rembourrait
progressivement tout ce qui servait de cadre à sa vie.
Dans le quartier des Chartrons, somptueusement bâti au dix-huitième
siècle, son hôtel voisinait avec ceux des grands négociants venus du
Danemark et de l’Angleterre. Il se trouvait là au centre même de la
caste la plus fermée, élevée par un siècle de richesse constante et
d’activité à un plan de la vie commerciale sur lequel toute la société
bordelaise a les yeux fixés. S’il n’y fut pas reçu sans réserves, il
eut du moins l’entrée des bureaux. Sa fille avait pénétré plus loin,
jusque dans les salons où règne, au milieu d’un grand confortable, une
correction toute britannique et protestante.
Mme Lafaurie aimait le monde et se glorifiait de ses relations. Il
était impossible de se figurer ce qu’elle aurait pu être si la fortune
n’avait pas fourni une substantielle nourriture à son caractère. Elle
appartenait à cette classe de la haute bourgeoisie commerçante qui vit
largement, dépensant beaucoup pour la toilette, la tenue luxueuse d’une
grande maison, et soutenant en toutes circonstances sa réputation.
Sa richesse, elle était dans l’épaisseur des tapis, le domestique
nombreux, les armoires profondes et lourdes de linge, les buffets
gorgés d’argenterie, l’entretien constant de toutes les choses cirées
et encaustiquées, fleurant bon, associées à la prospérité de la famille
et la reflétant. Sa richesse, elle était aussi dans la trépidation
des longues autos où elle s’enfonçait--ces autos grondantes avant le
départ, accordées au mouvement de la vie moderne. Elle était encore
dans le ton déférent des valets de chambre qui l’annonçaient; dans
l’empressement que l’on mettait à la servir, dès qu’elle paraissait;
dans les confidences que les marchands lui glissaient si habilement,
sous le couvert de leur main flatteuse.
Depuis trois jours que Gérard Seguey occupait à Belle-Rive une chambre
charmante, d’où il découvrait la rivière à travers les arbres, la vie
qui était menée dans cette maison fournissait une assez intéressante
matière à ses réflexions. Il y étudiait la situation nouvelle que lui
faisait un changement de fortune dont il ne parlait pas, sur lequel le
jeu des hypothèses mondaines n’était pas fini.
Les Montbadon, en deux générations, avaient édifié une fortune que
M. Lafaurie ne cessait d’accroître. Celle des Seguey, au contraire,
longtemps éclatante, avait eu un déclin rapide. Leur maison d’armement,
réputée dans les annales du grand commerce bordelais, avait été fondée
en 1840, par le grand-père de Gérard, Jean-Jacques Seguey, homme
d’honneur et homme d’affaires, qui avait eu une grande flotte sur
toutes les mers, un hôtel magnifique en face du théâtre, soutenu des
entreprises considérables, et enfin obtenu comme couronnement de toute
sa vie les honneurs municipaux. Les intérêts du port de Bordeaux lui
étaient presque aussi chers que les siens propres, et son nom restait
parmi ceux des plus grands maires dont la ville pût s’enorgueillir.
Mais, après lui, les fortes qualités s’étaient affaiblies, le père de
Gérard, distrait et rêveur, mena ses affaires d’une main négligente.
Quand il était mort, prématurément, alors que son fils n’avait que
douze ans, Mme Seguey, effrayée par le désordre, les difficultés,
et qui tenait de ses origines créoles un fond de mobilité et
d’insouciance, avait trop facilement cédé à un nouveau venu le pavillon
blanc semé d’étoiles bleues, qui était celui de la famille. «Ancienne
maison Seguey et fils, Dominique Lagrave, successeur», pouvait-on lire
quai des Chartrons, sur une plaque de cuivre dont la vue donnait à
Seguey une vive sensation d’amertume et de déchéance.
En ces dernières années, les folies du capitaine de Pontet avaient
précipité une ruine maintenant à peu près complète. Ces événements
laissaient dans la sensibilité de Gérard un poison caché. Le rôle que
sa sœur avait joué lui était même si pénible que sa pensée évitait
de s’y arrêter. Il n’aurait jamais imaginé qu’elle pût apporter une
énergie si passionnée à cette œuvre de destruction; pour ce mari, qui
ne l’aimait pas, qu’elle-même semblait par moments supporter à peine et
traiter comme un étranger, elle avait dépouillé de ses mains sa mère et
son frère, leur arrachant tout avec une sorte de frénésie insatiable.
Il y avait là un mystère que, devant les derniers sacrifices mêmes, il
évitait d’approfondir. Leur vie était maintenant tout à fait séparée et
leurs rapports froids: elle, retirée à la campagne depuis son veuvage,
chez sa belle-mère, avec ses enfants, mais revenant à Bordeaux presque
chaque semaine, pour des motifs mal déterminés; lui, vivant seul,
au deuxième étage d’une maison du quai de Bourgogne, où il venait
d’installer un mobilier Empire recouvert d’une vieille soie verte, et
quelques tableaux que sa mère lui avait réservés dans son testament.
On lui prêtait des succès mondains. Il s’en souciait peu. Une liaison
qu’il avait entretenue pendant deux ans, avec une femme plus âgée que
lui, intelligente et raffinée, s’était dénouée par lassitude. Mais en
ce moment, dans le monde de la grande bourgeoisie riche qui était le
sien, et où toute diminution de fortune est une déchéance, il sentait
la nécessité de garder sa place. Entre sa famille et les Lafaurie, une
rivalité avait existé à laquelle l’amitié s’était mêlée insensiblement,
d’autant plus cordiale que l’affaiblissement des Seguey avait commencé.
Il la sentait à son égard un peu dédaigneuse et protectrice. Sa
nature, prompte à discerner toutes les nuances, en souffrait souvent.
Cependant, il était venu à Belle-Rive...
En cet après-midi de dimanche, Seguey fumait un cigare devant la
maison. Des fauteuils d’osier, garnis de coussins rouges et jaunes,
formaient un cercle sur la pelouse autour d’une table de jardin. Il
s’était assis en face d’une magnifique allée d’ormeaux.
Une atmosphère dorée baignait les corbeilles de géraniums et le
jaillissement écarlate d’un massif de sauges.
Cet assemblage de belles couleurs lui était agréable. Mais il jouissait
plus encore de n’avoir personne auprès de lui qui le détournât du
plaisir de fumer en paix. Dans sa pensée flottait l’image d’un autre
parterre: c’était la même qualité de lumière sur une grande prairie
inclinée gardée par un cèdre.
En haut du perron, qu’encadraient deux rampes de pierre, la porte était
restée ouverte sur le vestibule. Un bruit de voix s’en échappait.
Vers trois heures, quelques couples de jeunes gens traversèrent le
jardin, se dirigeant vers le tennis. Odette, la seconde fille de
Mme Lafaurie, mince et musclée, dans une robe de tricot blanc. Elle
marchait du pas spécial à la jeunesse entraînée au sport. Un grand
garçon l’accompagnait. C’était son cousin, Roger Montbadon. Il avait
de très grands yeux sombres dans un teint brun, un nez de Cyrano, et
dans toute sa personne une allure brusque et prime-sautière. Seguey le
regarda passer avec sympathie. D’autres les suivirent, et il entendit
bientôt le bondissement des balles derrière un rideau d’arbustes.
En même temps, le mouvement de quelques personnes sur le perron lui fit
comprendre que son bien-être moral ne tarderait pas à être troublé:
--Oh! monsieur Seguey, vous étiez là! Comment, vous n’avez pas bougé de
ce fauteuil depuis le déjeuner. Précisément, je vous cherchais. C’est
pour une assiette dont on m’a parlé....
Gisèle Saint-Estèphe, plus âgée de six ans que sa sœur Odette,
appartenait à une autre génération. Une belle jeune femme extrêmement
parée, en robe soyeuse, qui s’assit vivement en face de Seguey et
abandonna sur le capiton du fauteuil d’osier ses bras magnifiques. Il
y avait des ondes souples dans ses cheveux. Dans son teint couleur
d’ambre claire, sous ses grands cils, l’œil semblait une amande
laiteuse où glissaient les prunelles sombres. Un long collier de
perles descendait sur sa gorge nue. Le goût du luxe éclatait en elle,
capricieux, sujet à des sautes d’humeur et à des manies. Dans le monde,
elle s’était fait une réputation de connaisseuse; pour la soutenir,
après avoir acheté quantité d’éventails et de bonbonnières, puis, sans
qu’on pût comprendre pourquoi, des meubles modernes, elle affectait de
ne plus rêver que chinoiseries:
--Une assiette comme je n’en avais encore jamais vu aucune. Rien qu’un
dragon, un petit dragon tout tordu, avec une tête ébouriffée, et d’un
bleu, d’un bleu...
Elle avait l’air extasié de quelqu’un qui viendrait de découvrir la
Chine.
Seguey l’écoutait, avec l’attitude d’un homme habitué à ces sortes
de consultations. Sa culture artistique lui valait d’être recherché.
Mais, bien qu’il posât quelques questions, son esprit continuait de se
reposer dans sa paresse. Il savait trop que cette éclatante jeune femme
ne ferait jamais de distinction entre une pièce tout à fait belle et
une autre extrêmement médiocre. Il n’essayait même pas de lui ouvrir
les yeux, ayant reconnu depuis longtemps que certaines natures ne sont
pas capables d’éducation, et que la vanité pour la plupart des gens
fait fonction de goût.
Paule s’engageait à ce moment, dans son grand deuil mat, au bout d’une
allée ensoleillée que bordaient des buissons de roses. Elle les aperçut
ainsi tous les deux, rapprochés, et semblant causer familièrement.
Son cœur se serra.
L’heure du thé.
Une à une, les autos glissantes se rangeaient devant le perron. Les
grands chapeaux clairs, entrevus à travers les glaces, se présentaient
dans l’ouverture de la portière. Un instant, comme d’énormes fleurs,
ils en occupaient toute la largeur. Puis, relevés, ils découvraient des
cheveux brillants et des teints d’été.
Peu à peu, tout le rez-de-chaussée se remplissait.
Mme Lafaurie était allée trôner au salon. Un grand salon à deux
fenêtres, aux boiseries ivoire, encadrant des panneaux de soie. Des
sujets chinois y étaient tissés dans le même ton d’un bleu ancien.
Les rideaux de taffetas, au fond de leurs plis gonflés et traînants,
buvaient la lumière.
La jeunesse, refoulée par l’envahissement des gens respectables, se
pressait debout dans le vestibule. Odette Lafaurie, la figure encore
animée par six parties consécutives, disait de groupe en groupe:
--Il me tarde qu’on serve le thé. Les parents laisseront le salon et
après nous pourrons danser.
Elle était bien de cette jeunesse d’aujourd’hui, entraînée et
insatiable, qui ne peut supporter que l’on reste un moment tranquille.
Un plaisir à peine fini, il fallait qu’un autre le remplaçât,
immédiatement:
--Qu’est-ce que l’on attend?
Gisèle Saint-Estèphe, dans une encoignure, tenait quelques jeunes
gens sous le charme de ses exclamations de petite fille. Son mari,
tout occupé des arrivants, les accompagnait. C’était un personnage
cérémonieux, au regard éteint, sans cesse tourmenté de choses infimes.
Seguey, que retenait un homme court et gros, au teint échauffé, fut
frappé par l’air malheureux de Paule. Il n’avait pu encore lui dire
que quelques paroles à son arrivée. Dans le mouvement joyeux de cette
réunion, elle se sentait paralysée. Elle regrettait d’être venue.
C’était comme si elle découvrait la tristesse de sa solitude. Tout
l’accablait, la simplicité même de sa robe noire. Une heure avant, en
face de sa glace, elle l’avait vue plutôt agréable; maintenant, dans ce
monde brillant, une impression d’infériorité lui glaçait le cœur; et
elle reculait toujours plus dans l’ombre, souhaitant que Seguey ne la
vît pas.
Jusqu’à cette heure, elle avait pu croire qu’il était heureux de la
rencontrer. Mais ses espérances, toutes les choses de son cœur, comme
elle les sentait piétinées ici! Une intuition l’avertissait que ce
domaine de la vie lui était contraire. Que faisait-elle, ainsi perdue,
parmi ces femmes parées et charmantes? Son imagination exaltait encore
la force brûlante de cette expérience, laissant sourdre en elle le
découragement infini qui envahit si vite les très jeunes gens. Un
premier rêve ne passe pas sans dommage d’un milieu à l’autre, de
l’atmosphère enivrée de la solitude aux feux perçants de la vie
mondaine! Paule croyait voir ses pensées du matin gisant autour d’elle.
Seguey cependant se rapprochait d’elle, par un cheminement que
d’inévitables rencontres arrêtaient sans cesse. Il était maintenant la
proie d’un amateur de meubles, M. Le Vigean, dont clignotaient derrière
un lorgnon les yeux fureteurs et qui détaillait avec insistance les
plus belles pièces du mobilier. Son fils, Maxime, nouveau venu dans la
maison, inspectait de toute la hauteur de sa petite taille les gens
et les choses, pour établir d’après la richesse et le chic son degré
d’amabilité.
Il s’écarta à peine pour laisser passer un homme au front bas, au cou
enfoncé, qui cherchait sa fille:
--Tu n’es pas venue saluer Mme Lafaurie!
Et levant vers le plafond ses deux mains épaisses:
--Quelle éducation!
Un domestique annonça:
--Le thé est servi.
Le défilé commençait déjà. La porte avait été ouverte à deux battants
sur l’immense salle à manger aux boiseries brunes, que décoraient des
faïences anciennes arrangées sur des étagères. Au-dessous des stores à
moitié baissés apparaissait dans les trois fenêtres la vue du jardin.
Le thé avait été disposé sur une longue table d’acajou. M. Le Vigean,
qui accompagnait Mme Lafaurie, lui fit plaisir en la remarquant. Lui
aussi en avait une très belle, un peu plus foncée. Les tasses fines
sur de la guipure, les belles pièces d’argenterie ancienne, toute
une richesse délicate se reflétait dans ce miroir sombre. Un sucrier
Empire, mince lanterne de cristal, dans une cage d’orfèvrerie, dominait
le parterre des petits gâteaux. On entendit encore M. Le Vigean qui
s’extasiait.
Devant les fenêtres, quelques groupes s’étaient formés, entre lesquels
allait et venait la grâce alerte des jeunes filles. De petites phrases
s’entre-croisaient: «Voulez-vous du thé?--Oui, merci.--Deux morceaux
de sucre?--Non, un seulement.--Du pain brioché?--Attendez, je vais y
mettre de la confiture.--Non, vous ne savez pas, laissez-moi faire.--Ce
thé est trop fort.--Vous, madame, une seconde tasse?»
Un valet de chambre versait dans les verres un porto couleur acajou.
Paule s’était assise entre deux vieilles dames, moins isolée peut-être
parmi les personnes d’âge que dans le mouvement de la jeunesse. Elle se
sentait si étrangère à ce qui l’entourait! Les marques de politesse lui
étaient à charge. A côté d’elle, les pâtisseries s’accumulaient sans
qu’elle y touchât.
De l’autre côté de la table, une demoiselle couperosée, fortement
serrée dans une robe claire, jetait des regards désespérés à des
gâteaux au chocolat que personne n’avait eu l’idée de lui présenter.
L’assiette, après avoir volé autour d’elle, était revenue se poser
juste sous ses yeux. Mais elle hésitait, craignant qu’il fût impoli
d’y puiser elle-même, comme le faisait pourtant Maxime Le Vigean, avec
tant de désinvolture par-dessus sa tête. Ce débat intérieur gâtait son
plaisir.
Une rumeur de conversation s’établissait, mais sourde, sans éclats,
maintenue sur un ton très bas par l’éducation un peu formaliste
dont l’aristocratie girondine a le grand souci. Dans cette Gascogne
si profondément pittoresque, la haute classe réforme avec soin son
tempérament. Elle se défait de l’exubérance, du rire même et du
sans-façon, pour revêtir une froideur un peu apprêtée. La perfection
mondaine y paraît plus artificielle que partout ailleurs, tant elle
contient l’accent corrigé. On y devine les rectifications successives
du langage et des attitudes. Il y règne le goût établi de ce qui est
«neutre», par opposition à ce qui pourrait paraître vulgaire. Le
désaccord avec les couches profondes de la race semble si complet que
l’idée de supériorité en est renforcée.
Dans l’accord tacite de ces conventions, les jeunes filles seules
gardaient leur souplesse, cette aisance que donne l’usage du monde, des
habitudes d’élégance, la certitude de plaire et d’être jolies. Elles
allaient de l’un à l’autre, essayant sur tous leur beauté. Le sentiment
qu’elles avaient de leur grâce les enveloppait. Paule, à leur contact,
prenait conscience de son sérieux de jeune fille seule, étrangère au
monde, ne sachant rien de ce qui s’y dit ni de ce qui s’y fait, trop
habituée aussi à réfléchir et à descendre dans ce qui est triste.
Qu’auraient-ils pensé, ceux qui l’entouraient, s’ils avaient connu les
difficultés dans lesquelles quotidiennement elle se débattait? Sa
vie, vue à la lumière de ce milieu mondain, lui paraissait encore plus
difficile et plus rebutante.
Au moment où elle se levait, Seguey se détacha d’un groupe et vint
la rejoindre. Son cœur alors se mit à battre et ce fut comme si tout
changeait au fond d’elle.
--Vous voyez, dit-il, je réussis enfin à vous retrouver.
Son regard gris, posé sur elle, l’enveloppait avec amitié. Une douceur
brilla dans son âme, dissipant son angoisse la plus obscure, cette
crainte de lui déplaire qui la tenait depuis son arrivée éloignée de
lui. Son être engourdi par une sorte d’asphyxie morale recommençait de
vivre.
--Vous ne dansez pas, lui dit-il, mais voulez-vous regarder danser?
Dans le salon, qu’éclairait la lumière finissante de l’après-midi,
quelques couples allaient et venaient, reprenant indéfiniment une
marche lente et cadencée. Il découvrit deux places sur un canapé et
s’assit près d’elle. La musique paraissait à Paule étrange et un
peu sauvage. Les mêmes robes toujours repassaient, des cheveux d’or
pâle, une gorge plate presque transparente et veinée de bleu, des
reflets de soie, une figure à moitié cachée par un grand chapeau. Elle
remarqua, sans que fût troublée sa joie intérieure, le joli mouvement
qu’elles avaient toutes pour se laisser prendre: un peu de la grâce des
libellules quittant le feuillage où elles sont posées.
Quant à lui, Seguey, rafraîchi par cette nature neuve, il pensait que
Paule ne connaissait encore rien du monde.
«Elle ne sait pas comme c’est compliqué».
Lui aussi se sentait las de cette journée. Depuis son retour
d’Angleterre, c’était la première fois qu’il se trouvait mêlé à une
réunion. Naturellement, parmi tant de gens, beaucoup avaient dit ou
laissé entendre ce qu’un peu de tact aurait soigneusement commandé de
taire. Il avait plusieurs fois senti sa ruine dans l’air, et autour de
lui un désir mal contenu de condoléances. Mais il n’était pas de ceux
auxquels la vanité distribue aisément ses consolations: la manière dont
il écoutait certaines allusions les arrêtait net sur le bord des lèvres.
Néanmoins, la répugnance qu’il éprouvait pour toute laideur, physique
ou morale, mêlait à cet état de défense un profond dégoût. Il gardait
aussi l’impression qu’on lui avait trop parlé de sa sœur. Chaque fois,
il avait cru sentir que son sentiment était guetté, et qu’une sournoise
avidité faisait effort pour s’en emparer. Une appréhension augmentait
en lui, que son esprit si lucide pourtant se refusait à analyser.
Au-dessus du fleuve, le soleil descendait rouge dans des brumes grises.
Mais ses braises éparses sous les feuillages s’éteignirent soudain
quand le lustre s’illumina.
Dans le salon ivoire, sous la couronne de pendeloques étincelantes,
passaient et repassaient les couples unis; les jeunes gens--figures
imberbes, faces glacées par la fatuité, masques vibrants de sentiments
sourds--tenaient embrassées les robes flottantes; le grand garçon brun,
aux yeux immenses, buvait l’éclat de beaux cheveux d’or; un autre
dominait de toute la tête le chapeau de velours noir abaissé sur un
teint de fleur, sous lequel apparaissait seulement la bouche très rouge
d’un mince visage. Près du piano, un petit homme insouciant, joyeux,
le ventre fortement dessiné dans un gilet blanc, fredonnait un refrain
qu’on entendait mal.
Seguey sentait en lui une détente dont il jouissait. Paule se tournait
fréquemment vers lui. Son visage un peu aplati rappelait la très
ancienne souche paysanne. Mais elle lui parut embellie d’une manière
extraordinaire: il semblait que son cœur eût recommencé de battre,
son sang de couler. La jeunesse brillait dans ses yeux châtains. Son
visage tout à l’heure éteint, sans couleur, était transformé par une
expression de bonheur et de confiance; sa bouche, dans les rousseurs
posées par l’été, avait l’éclat d’un œillet ouvert.